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Full text of "Discours sur l'histoire universelle. Éd. conforme a celle de 1700"

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DISCOURS 


SUR 

L HISTOIRE 

UNIVERSELLE. 





PAR1S, 

TYPOGRAPHIE DK FIRMES DI DOT FRÈRF.S, RUE JACOB, 50. 
-- 











f-jp TqJ i-n N 

IUJ J t>i ci o 











DISCOURS 

SUR 

L HISTOIRE 

UNIVERSELLE, 

PAH BOSSUET. 


ÉDITION CONFORME V CELLE I)E 1700, 

TROISIÈmR V.T DERNIÈRE ÈnlTIOTT REVt'R PAR I.’aUTEVR. 




PARIS, 

LIBRAIRIE DE FIRMIN D1DOT FRÈRES, 

IMPRIMEURS DE i/lNSTITUT, 

RIE J A COR, 56. 


1845 . 








CjO& 

3 > 

J/ 

319 

IMS 







DISCOURS 

SUR 

L’HISTOIRE UNIVERSELLE. 


A LE DAUPHIN. 


DESSEIN GÉNÉRAL DE CET OUVRAGE. 

Quand l’histoire serait inutile aux autres hommes, il fau¬ 
drait la faire lire aux princes : il n’y a pas de meilleur moyen 
de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, 
les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils. 
Les histoires ne sont composées que des actions qui les occu¬ 
pent; et tout semble y être fait pour leur usage. Si l’expé¬ 
rience leur est nécessaire pour acquérir cette prudence qui 
fait bien régner, il n’est rien de plus utile à leur instruction 
que de joindre aux exemples des siècles passés les expérien¬ 
ces qu’ils font tous les jours. Au lieu qu’ordinairement ils 
n’apprennent qu’aux dépens de leurs sujets et de leur propre 
gloire à juger des affaires dangereuses qui leur arrivent, par 
le secours de l’histoire ils forment leur jugement, sans rien 
hasarder, sur les événements passés. Lorsqu’ils voient jus¬ 
qu’aux vices les plus cachés des princes, malgré les fausses 
louanges qu’on leur donne pendant leur vie, exposés aux yeux 
de tous les hommes, ils ont honte de la vaine joie que leur 
cause la flatterie, et ils connaissent que la vraie gloire ne peut 
s’accorder qu’avec le mérite. 

D’ailleurs il serait honteux, je ne dis pas à un prince, mais 
en général à tout honnête homme, d’ignorer le genre humain, 
et les changements mémorables que la suite des temps a faits 
dans le monde. Si on n’apprend de l’histoire à distinguer les 
temps, on représentera les hommes sous la loi de nature, ou 
sous la loi écrite, tels qu’ils sont sous la loi évangélique ; on 

DOSSUET. HIST. UN1V. I 




2 


DESSEIN GÉNÉRAL 


parlera des Perses vaincus sous Alexandre, comme on parle 
des Perses victorieux sous Cyrus ; on fera la Grèce aussi libre 
du temps de Philippe que du temps de Thémistocle ou de Mil- 
tiade ; le peuple romain aussi fier sous les empereurs que sous 
les consuls ; l’Église aussi tranquille sous Dioclétien que sous 
Constantin; et la France, agitée de guerres civiles du temps 
de Charles IX et de Henri III, aussi puissante que du temps 
de Louis XIV, où, réunie sous un si grand roi, seule elle triom¬ 
phe de toute l’Europe. 

C’est, monseigneur, pour éviter ces inconvénients que vous 
avez lu tant d’histoires anciennes et modernes. Il a fallu avant 
toutes choses vous faire lire dans l’Écriture l’histoire du peu¬ 
ple de Dieu, qui fait le fondement de la religion. On ne vous 
a pas laissé ignorer l’histoire grecque ni la romaine ; et, ce qui 
vous était plus important, on vous a montré avec soin l’his¬ 
toire de ce grand royaume que vous êtes obligé de rendre heu¬ 
reux. 

Mais, de peur que ces histoires et celles que vous avez en¬ 
core à apprendre ne se confondent dans votre esprit, il n’y a 
rien de plus nécessaire que de vous représenter distinctement, 
mais en raccourci, toute la suite des siècles. 

Cette manière d’histoire universelle est, à l’égard des his¬ 
toires de chaque pays et de chaque peuple, ce qu’est une 
carte générale à l’égard des cartes particulières. Dans les cartes 
particulières vous voyez tout le détail d'un royaume ou d’une 
province en elle-même : dans les cartes universelles vous ap¬ 
prenez à situer ces parties du monde dans leur tout; vous 
voyez ce que Paris ou l’Ile-de-France est dans le royaume, 
ce que le royaume est dans l’Europe, et ce que l’Europe est 
dans l’univers. 

Ainsi les histoires particulières représentent la suite des 
choses qui sont arrivées à un peuple dans tout leur détail : 
maïs, afin detout entendre, il faut savoir le rapport que chaque 
histoire peut avoir avec les autres; ce qui se fait par un abrégé 
où l’on voie comme d’un coup d’œil tout l’ordre des temps. 

Un tel abrégé , monseigneur, vous propose un grand specta- 


DE CET OUVRAG E. 


3 


de. Vous voyez tous les siècles précédents se développer, pour 
aiusi dire, en peu d’heures devant vous; vous voyez comme 
les empires se succèdent les uns aux autres, et comme la re¬ 
ligion dans ses différents états se soutient également depuis le 
commencement du monde jusqu’à notre temps. 

C’est la suite de ces deux choses, je veux dire celle de la 
religion et celle des empires, que vous devez imprimer dans 
votre mémoire; et comme la religion et le gouvernement poli¬ 
tique sont les deux points sur lesquels roulent les choses humai¬ 
nes, voir ce qui regarde ces choses renfermé dans un abrégé, 
et en découvrir par ce moyen tout l’ordre et toute la suite, 
c’est comprendre dans sa pensée tout ce qu’il y a de grand 
parmi les hommes, et tenir, pour ainsi dire, le lil de toutes 
les affaires de l’univers. 

Comme donc en considérant une carte universelle vous sor¬ 
tez du pays où vous êtes né, et du lieu qui vous renferme, 
pour parcourir toute la terre habitable que vous embrassez 
parla pensée, avec toutes ses mers et tous ses pays; ainsi, en 
considérant l’abrégé chronologique, vous sortez des bornes 
étroites de votre âge, et vous vous étendez dans tous les siècles. 

Mais de même que, pour aider sa mémoire dans la connais¬ 
sance des lieux, on retient certaines villes principales, autour 
desquelles on place les autres, chacune selon sa distance ; ainsi 
dans l’ordre des siècles il faut avoir certains temps marqués 
par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste. 

C’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie 
s’arrêter, parce qu’on s’arrête là pour considérer comme 
d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après, et 
éviter par ce moyen les anachronismes, c’est-à-dire cette sorte 
d’erreur qui fait confondre les temps. 

Il faut d’abord s’attacher à un petit nombre d’époques , tel¬ 
les que sont dans les temps de l’histoire ancienne : 

Adam, ou la création ; 

Noé, ou le déluge; 

La vocation d’Abraham, ou le commencement de l’alliance de Dieu 
avec les hommes ; 










4 


DESSEIN GÉNÉRAL 


Moïse, ou la loi écrite ; 

La prise de Troie ; 

Salomon, ou la fondation du temple ; 

Romulus, ou Rome bâtie ; 

Cyrus, ou le peuple de Dieu délivré de la captivité de Babylone; 

Scipion, ou Carthage vaincue ; 

La naissance de Jésus-Christ; 

Constantin , ou la paix de l’Église; 

Charlemagne, ou l’établissement du nouvel empire.' 

Te vous donne cet établissement du nouvel empire sous 
Charlemagne comme la fin de l’histoire ancienne, parce que 
c’est là que vous verrez finir tout-à-fait l’ancien empire romain : 
c’est pourquoi je vous arrête à un point si considérable de 
l'histoire universelle. La suite vous en sera proposée dans une 
econde partie, qui vous mènera jusqu’au siècle que nous 
voyons illustré par les actions immortelles du roi votre père , 
et auquel l’ardeur que vous témoignez à suivre un si grand 
exemple fait encore espérer un nouveau lustre. 

Après vous avoir expliqué en général le dessein de cet ou¬ 
vrage, j'ai trois choses à faire pour en tirer toute l’utilité que 
j’en espère. 

Il faut premièrement que je parcoure avec vous les époques 
cpie je vous propose, et que, vous marquant en peu de mots 
les principaux événements qui doivent être attachés à cha¬ 
cune d’elles, j’accoutume votre esprit à mettre ces événements 
dans leur place, sans y regarder autre chose que l’ordre des 
temps. Mais comme mon intention principale est de vous 
faire observer dans cette suite des temps celle de la religion et 
celle des grands empires, après avoir fait aller ensemble, se¬ 
lon le cours des années, les faits qui regardent ces deux cho¬ 
ses , je reprendrai en particulier, avec les réflexions néces¬ 
saires, premièrement ceux qui nous font entendre la durée 
perpétuelle de la religion, et enfin ceux qui nous dé¬ 
couvrent les CAUSES DES GRANDS CHANGEMENTS ARRIVÉS 
DANS LES EMPIRES. 

Après cela ; quelque partie de l’histoire ancienne que vous 




DE CET OUVRAGE. 


5 


lisiez, toul vous tournera à profit. Tl ne passera aucun fait 
dont vous n’aperceviez les conséquences. Vous admirerez la 
suite des conseils de Dieu dans les affaires de la religion : 
vous verrez aussi l’enchaînement des affaires humaines; et 
par là vous connaîtrez avec combien de réflexion et de pré¬ 
voyance elles doivent être gouvernées. 






PREMIÈRE PARTIE. 

LES ÉPOQUES. 


PREMIÈRE ÉPOQUE. 

Adam, ou la création. 

Premier âge du monde. 

La première époque a vous présente d’abord un grand 
spectacle : Dieu qui crée le ciel et la terre par sa parole, et 
qui fait l’homme à son image. C'est par où commence Moïse , 
le plus ancien des historiens, le plus sublime des philoso¬ 
phes, et le plus sage des législateurs. 

Il pose ce fondement tant de son histoire que de sa doctrine 
et de ses lois. Après, il nous fait voir tous les hommes renfer¬ 
més en un seul homme, et sa femme même tirée de lui ; la con¬ 
corde des mariages et la société du genre humain établie sut 
ce fondement; la perfection et la puissance de l'homme, tant 
qu’il porte l’image de Dieu en son entier; son empire sur les 
animaux ; son innocence tout ensemble et sa félicité dans le 
paradis, dont la mémoire s’est conservée dans l’âge d’or des 
poètes; le précepte divin donné à nos premiers parents; la 
malice de l’esprit tentateur, et son apparition sous la forme 
du serpent ; la chute d’Adam et d’Ève, funeste à toute leur 
postérité; le premier homme justement puni dans tous ses 
enfants, et le genre humain maudit de Dieu ; la première pro¬ 
messe de la rédemption, et la victoire future des hommes 
sur le démon qui les a perdus. 

La terre commence à se remplir, et les crimes s’augmen¬ 
tent b . Caïn, le premier enfant d’Adam et d’Ève, fait voir au 
monde naissant la première action tragique (I); et la vertu 

ANS DU MONDE. ANS AVANT J. C. 

a 1 b 129 , a 4004 b 3875 


(I) GEN. V , 3, 4. 





I. LA CREATION. 


7 


commence dès lors à être persécutée par le vice. Là parais¬ 
sent les mœurs contraires des deux frères: l'innocence d’A¬ 
bel , sa vie pastorale, et ses offrandes agréables : celles de 
Caïn rejetées, son avarice, son impiété, son parricide, et la 
jalousie, mère des meurtres ; le châtiment de ce crime ; la cons¬ 
cience du parricide agitée de continuelles frayeurs; la pre¬ 
mière ville bâtie par ce méchant, qui se cherchait un asile 
contre la haine et l’horreur du genre humain; l’invention de 
quelques arts par ses enfants ; la tyrannie des passions, et la 
prodigieuse malignité du cœur humain, toujours porté à faire 
le mal; la postérité de Seth, fidèle à Dieu malgré cette dépra¬ 
vation; le pieux Hénoch a , miraculeusement tiré du monde, 
qui n’était pas digne de le posséder; la distinction des en¬ 
fants de Dieu d’avec les enfants des hommes, c’est-à-dire de 
ceux qui vivaient selon l’esprit d’avec ceux qui vivaient selon 
la chair ; leur mélange, et la corruption universelle du monde ; 
la ruine des hommes résolue par un juste jugement de 
Dieu b ; sa colère dénoncée aux pécheurs par son serviteur 
Noé ; leur impénitence, et leur endurcissement puni enfin 
par le déluge c ; Noé et sa famille réservés pour la réparation 
du genre humain. 

Voilà ce qui s’est passé en 1656 ans. Tel est le commencement 
de toutes les histoires, où se découvre la toute-puissance, la 
sagesse et la bonté de Dieu ; l’innocence heureuse sous sa pro¬ 
tection; sa justice à venger les crimes, et en même temps sa 
patience à attendre la conversion des pécheurs ; la grandeur 
et la dignité de l’homme dans sa première institution ; le génie 
du genre humain depuis qu’il fut corrompu ; le naturel de la 
jalousie, et les causes secrètes des violences et des guerres, 
c’est-à-dire tous les fondements de la religion et de la mo¬ 
rale. 

Avec le genre humain Noé conserva les arts, tant ceux qui 
servaient de fondement à la vie humaine, et que les hommes 
savaient dès leur origine, que ceux qu’ils avaient inventés de- 

ANS AVANT J. C. 

“ 3017 b 2468 0 2348 


ANS DU MONDE. 

* 987 b 1533 « 1656 


8 


I. PART. LES EPOQUES. 


puis. Ces premiers arts que les hommes apprirent d’abord , 
et apparemment de leur créateur, sont l’agriculture (1), l’art 
pastoral (2), celui de se vêtir (3) , et peut-être celui de se lo¬ 
ger. Aussi ne voyons-nous pas le commencement de ces arts 
en Orient, vers les lieux d’où le genre humain s’est répandu. 

La tradition du déluge universel se trouve par toute la 
terre. L’arche où se sauvèrent les restes du genre humain a 
été de tout temps célèbre en Orient, principalement dans les 
lieux où elle s’arrêta après le déluge. Plusieurs autres cir¬ 
constances de cette fameuse histoire se trouvent marquées 
dans les annales et dans les traditions des anciens peuples (4) : 
les temps conviennent, et tout se rapporte autant qu’on le 
pouvait espérer dans une antiquité si reculée. 

SECONDE ÉPOQUE. 

Noé, ou le déluge. 

Second âge du monde. 

Prèsdu déluge se rangent le décroissement de la vie humaine 3 ; 
le changement dans le vivre b , et une nouvelle nourriture 
* substituée aux fruits de la terre ; quelques préceptes donnés 
à Noé de vive voix seulement; la confusion des langues arri¬ 
vée à la tour de Babel c , premier monument de l’orgueil et 
de la faiblesse des hommes; le partage des trois enfants de 
Noé, et la première distribution des terres. 

La mémoire de ces trois premiers auteurs des nations et 
des peuples s’est conservée parmi les hommes : Japhet, qui 
a peuplé la plus grande partie de l’Occident, y est demeuré 
célèbre sous le nom fameux d’Iapet : Chant et son fils Chanaan 
n’ont pas été moins connus parmi les Égyptiens et les Phé- 

ANS DU MONDE. ANS AVANT J. C. 

a 1056 b 1657 c 1757 a 2318 b 2347 2247 


(I)GEN. 11,15.111, 17, 18, II). IV, 2. — (2) Ibid. IV,2. — (3) Ibid. III, 21. 
(4) Béros. Chald. Hisl. Chald. Hiercm. Ægypl. Pliœn. Inst. Muas. Nie. 
Damas, lib. 96 . Abyd. de Med. et Assyr. ap. Jos. ant. ]ib. 1 , c. 4 ; et lib. I 
cont. Apion. et Eus. lib. 9 Præp. ev. c. Il, 12. Plut, opusc. Plusneso- 
îert. lerr. au aquat. Lucian. de Dea Syr. 



II. LE DELUGE. 


9 


niciens; et la mémoire de Sema toujours duré dans le peuple 
hébreu, qui en est sorti. 

Un peu après ce premier partage du genre humain, Nem- 
rod, homme farouche, devient par son humeur violente le 
premier des conquérants ; et telle est l’origine des conquê¬ 
tes. Il établit son royaume à Babylone (1), au même lieu où 
la tour avait été commencée et déjà élevée fort haut, mais 
non pas autant que le souhaitait la vanité humaine. Environ 
dans le même temps Ninive fut bâtie, et quelques anciens 
royaumes établis. Ils étaient petits dans ces premiers temps ; 
et on trouve dans la seule Égypte quatre dynasties ou princi¬ 
pautés, celle deThèbes, celle deThin, celle de Memphis, et 
celle de Tanis : c’était la capitale de la basse Égypte. 

On peut aussi rapporter à ce temps le commencement des 
lois et de la police des Égyptiens, celui de leurs pyramides, 
qui durent encore, et celui des observations astronomiques a 
tant de ces peuples que des Chaldéens : aussi voit-on remonter 
jusqu’à ce temps, et pas plus haut, les observations (2) que 
les Chaldéens , c’est-à-dire sans contestation les premiers ob¬ 
servateurs des astres, donnèrent dans Babylone à Callisthène 
pour Aristote. 

Tout commence : il n’y a point d'histoire ancienne où il ne 
paraisse non-seulement dans ces premiers temps, mais long¬ 
temps après, des vestiges manifestes de la nouveauté du monde. 
On voit les lois s’établir, les mœurs se polir, et les empires 
se former : le genre humain sort peu à peu de l’ignorance ; 
l’expérience l’instruit, et les arts sont inventés ou perfection¬ 
nés. A mesure que les hommes se multiplient, la terre se 
peuple de proche en proche : on passe les montagnes et les 
précipices ; on traverse les fleuves et enfin les mers, et on 
établit de nouvelles habitations. La terre, qui n’était au com¬ 
mencement qu’une forêt immense, prend une autre forme ; 

ANS DU MONDE. ANS AVANT J. C. 

a 1771 a 2233 


(I) Gün. X, 9, 10, II. — (2) PoRi'ii. ap. Simp, 1. 2, decœlo. 



10 


I. PART. LES ÉPOQUES. 

les bois abattus font place aux champs, aux pâturages, aux 
hameaux, aux bourgades, et enfin aux villes. On s’instruit à 
prendre certains animaux, à apprivoiser les autres, et à les 
accoutumer au service. On eut d’abord à combattre les bêtes 
farouches : les premiers héros se signalèrent dans ces guer¬ 
res; elles firent inventer les armes, que les hommes tournè¬ 
rent après contre leurs semblables. Nemrod, le premier guer¬ 
rier et le premier conquérant, est appelé dans l’écriture un fort 
chasseur. Avec les animaux, l’homme sut encore adoucir les 
fruits et les plantes; il plia jusqu’aux métaux à son usage; 
et peu à peu il y fit servir toute la nature. 

Comme il était naturel que le temps fit inventer beaucoup 
de choses, il devait aussi en faire oublier d'autres, du moins 
à la plupart des hommes. Ces premiers arts que Noé avait 
conservés, et qu’on voit aussi toujours en vigueur dans 
les contrées où se fit le premier établissement du genre 
humain, se perdirent à mesure qu’on s’éloigna de ce 
pays : il fallut, ou les rapprendre avec le temps , ou que ceux 
qui les avaient conservés les reportassent aux autres. 
C’est pourquoi on voit tout venir de ces terres toujours habi¬ 
tées, où les fondements des arts demeurent en leur entier; et 
là même on apprenait tous les jours beaucoup de choses im¬ 
portantes. La connaissance de Dieu, et la mémoire de la créa¬ 
tion , s’y conserva ; mais elle allait s’affaiblissant peu à peu : 
les anciennes traditions s’oubliaient et s’obscurcissaient ; les 
fables qui leur succédèrent n’en retenaient plus que de 
grossières idées ; les fausses divinités se multipliaient ; et c’est 
ce qui donna lieu à la vocation d’Abraham. 

TROISIÈME ÉPOQUE. 

La vocation d’Abraham. 

Troisième âge du monde. 

Quatre cent vingt-six ans après le déluge 8 , comme les 
peuples marchaient chacun en sa voie, et oubliaient celui 


A IMS DO MONDE. 


ANS AVANT J. C. 


III. VOCATION D’ABRAHAM 


( ( 


qui les avait faits, ce grand Dieu , pour empêcher le progrès 
d’un si grand mal, au milieu de la corruption commença à 
se séparer un peuple élu. Abraham fut choisi pour être la tige 
et le père de tous les croyants. Dieu l’appela dans la terre de 
Chanaan, où il voulait établir son culte et les enfants de ce 
patriarche, qu’il avait résolu de multiplier comme les étoiles 
du ciel et comme le sable de la mer. A la promesse qu’il lui 
fit de donner cette terre à ses descendants, il joignit quelque 
chose de bien plus illustre ; et ce fut cette grande bénédiction 
qui devait être répandue sur tous les peuples du monde en Jé¬ 
sus-Christ sorti de sa race. C’est ce Jésus-Christ qu’Abraham 
honore en la personne du grand pontife Melchisedech qui le 
représente (1); c’est à lui qu’il paye la dime du butin qu’il avait 
gagné sur les rois vaincus ; et c’est par lui qu’il est béni. 

Dans des richesses immenses, et dans une puissance qui 
égalait celle des rois, Abraham conserva les mœurs antiques ; 
il mena toujours une vie simple et pastorale, qui toutefois avait 
sa magnificence, que ce patriarche faisait paraître principale¬ 
ment en exerçant l’hospitalité envers tout le monde. Le ciel 
lui donna des botes 3 ; les anges lui apprirent les conseils de 
Dieu : il y crut, et parut en tout plein de foi et de piété. 

De son temps, Inachus, le plus ancien de tous les rois con¬ 
nus par les Grecs, fonda le royaume d’Argos. 

Après Abraham , on trouve Isaac son fils, et Jacob son pe¬ 
tit-fils , imitateurs de sa foi et de sa simplicité dans la même 
vie pastorale : Dieu leur réitère aussi les mêmes promesses 
qu’il avait faites à leur père, et les conduit comme lui en tou¬ 
tes choses. Isaac bénit Jacob au préjudice d’Ésaii sou frère 
aîné b ; et, trompé en apparence, en effet il exécute les conseils 



Jacob, que Dieu protégeait, excella en tout au-dessus d’É- 
saii. Un ange, contre qui il eut un combat plein de mystères, 


ANS DU MONDE. 

n 2I4S b 2245 


ANS AVANT J. G. 

a 1856 1759 


(l) Hçb. VII, i, 2, 3, et seq. 





t 2 


I. PART. LES EPOQUES 


lui donna le nom d’Israël, d’où ses enfants sont appelés les 
Israélites. De lui naquirent les douze patriarches, pères des 
douze tribus du peuple hébreu ; entre autres Lévi, d’où de¬ 
vaient sortir les ministres des choses sacrées ; Juda, d’où de¬ 
vait sortir, avec la race royale, le Christ, roi des rois et sei¬ 
gneur des seigneurs; et Joseph, que Jacob aima plus que 
tous ses autres enfants. 

Là se déclarent de nouveaux secrets de la providence divine. 
On y voit avant toutes choses l’innocence et la sagesse du 
jeune Joseph, toujours ennemie des vices, et soigneuse de 
les réprimer dans ses frères ; ses songes mystérieux et prophé¬ 
tiques ; ses frères jaloux, et la jalousie cause pour la seconde 
fois d’un parricide a ; la vente de ce grand homme ; la fidélité 
qu’il garde à son maître, et sa chasteté admirable 13 ; les per¬ 
sécutions quelle lui attire; sa prison et sa constance 0 ; ses 
prédictions ; sa délivrance miraculeuse ; cette fameuse expli¬ 
cation des songes de Pharaon; le mérite d’un si grand homme 
reconnu; son génie élevé et droit, et la protection de Dieu 
qui le fait dominer partout où il est ; sa prévoyance ; ses sa¬ 
ges conseils d , et son pouvoir absolu dans le royaume de la 
basse Égypte ; par ce moyen le salut de son père Jacob et de 
sa famille. Cette famille chérie de Dieu s’établit ainsi dans 
cette partie de l’Égypte dont Tanis était la capitale, et dont 
les rois prenaient tous le nom de Pharaon. 

Jacob meurt e ; et un peu devant sa mort il fait cette célèbre 
prophétie où, découvrant à ses enfants l’état de leur posté¬ 
rité , il découvre en particulier à Juda les temps du Messie qui 
/i devait sortir de sa race. 



La maison de ce patriarche devient un grand peuple en peu 
de temps. Cette prodigieuse multiplication excite la jalousie 
des Égyptiens : les Hébreux sont injustement haïs, et impi¬ 
toyablement persécutés : Dieu fait naître Moïse leur libéra¬ 
teur f , qu’il délivre des eaux du Nil, et le fait tomber entre 


ANS DU MONDE. 


ANS AVANT J C. 


* 2276 b 2287 <= 22S9 d 2298 e 2315 » 1728 b 1717 c 1715 J 1706 e 1689 


f 2433 


f 1571 


III. VOCATION D’ABRAHAM. 


13 

les mams de la fille de Pharaon : elle l’élève comme son fils , 
et le fait instruire dans toute la sagesse des Égyptiens. 

En ces temps les peuples d’Égypte s’établirent en divers 
endroits de la Grèce. La colonie que Cécrops amena d’Égypte 
fonda douze villes a , ou plutôt douze bourgs, dont il composa 
le royaume d’Athènes, et où il établit, avec les lois de son 
pays, les dieux qu’on y adorait. Un peu après arriva le déluge 
de Deucalion dans la Thessalie, confondu par les Grecs (1) 
avec le déluge universel. Ilellen, fils de Deucalion, régna eii 
Phthie, pays de la Thessalie, et donna son nom à la Grèce. 
Scs peuples, auparavant appelés Grecs, prirent toujours depuis 
le nom d’Hellènes, quoique les Latins leur aient conservé leur 
ancien nom. Environ dans le mêmetemps, Cadmus, fils d’Agé- 
nor, transporta en Grèce une colonie de Phéniciens, et fonda 
la ville de Thèbes dans la Béotie. Les dieux de Syrie et de 
Phénicie entrèrent avec lui dans la Grèce. 

Cependant Moïse s’avancait en âge b . A quarante ans il mé¬ 
prisa les richesses de la cour d'Égypte ; et, touché des maux 
de ses frères les Israélites, il se mit en péril pour les soula¬ 
ger. Ceux-ci, loin de profiter de son zèle et de son courage, 
l’exposèrent à la fureur de Pharaon, qui résolut sa perte. 
Moïse se sauva d’Égypte en Arabie, dans la terre de Madian , 
où sa vertu , toujours secourable aux oppressés , lui fit trou¬ 
ver une retraite assurée. Ce grand homme, perdant l’espé¬ 
rance de délivrer son peuple, ou attendant un meilleur 
temps, avait passé quarante ans à paître les troupeaux de son 
beau-père Jéthro, quand il vit dans le désert le buisson ar¬ 
dent 0 , et entendit la voix du Dieu de ses pères qui le ren¬ 
voyait en Égypte pour tirer ses frères de la servitude. Là 
paraissent l’humilité, le courage et les miracles de ce divin lé¬ 
gislateur; l’endurcissement de Pharaon, et les terribles châti¬ 
ments que Dieu lui envoie; la Pâque, et le lendemain le 

ANS DU «ONDE. A ANS AVANT J. C. 

a2448 b 2473 = 2513 ‘ « 1556 b 1531 1491 


(i) Marm. Arund. , seuæra att. 


2 



14 T. PART. LES ÉPOQUES. 

passage de la mer Rouge ; Pharaon et les Égyptiens ensevelis 
dans les eaux; et l’entière délivrance des Israélites. 

QUATRIÈME ÉPOQUE. 

Moïse, ou la loi écrite. 

Quatrième âge du monde. 

Les temps de la loi écrite commencent a . Elle fut donnée à 
Moïse 430 ans après la vocation d’Abraham, 856 ans après le 
déluge, et la même année que le peuple hébreu sortit d’Égypte. 
Cette date est remarquable, parcequ’on s’en sert pour désigner 
tout le temps qui s’écoule depuis Moïse jusqu’à Jésus-Christ. 
Tout ce temps est appelé le temps de la loi écrite , pour le 
distinguer du temps précédent, qu’on appelle le temps de la 
loi de nature , où les hommes n’avaient pour se gouverner 
que la raison naturelle et les traditions de leurs ancêtres. 

Dieu donc, ayant affranchi son peuple de la tyrannie des 
Égyptiens pour le conduire en la terre où il veut être servi, 
avant que de l’y établir lui propose la loi selon laquelle il y 
doit vivre. Il écrit de sa propre main, sur deux tables qu’il 
donne à Moïse ou haut du mont Sinaï, le fondement de cette 
loi, c’est-à-dire le Décalogue, ou les dix commandements, 
qui contiennent les premiers principes du culte de Dieu et de 
la société humaine. 11 dicte au même Moïse les autres précep¬ 
tes , par lesquels il établit le tabernacle , figure du temps fu¬ 
tur (1); l’arche où Dieu se montrait présent par ses oracles, 
et où les tables de la loi étaient renfermées; l’élévation d’Aa- 
ron, frère de Moïse; le souverain sacerdoce ou le pontificat, 
dignité unique, donnée à lui et à ses enfants ; les cérémonies 
de leur sacre, et la forme de leurs habits mystérieux ; les fonc¬ 
tions des prêtres, enfants d’Aaron; celles des lévites, avec les 
autres observances de la religion ; et, ce qu’il y a de plus beau, 

ANS DU MONDE. ANS AVANT J. C. 

“2513 a 1491 


(Q H|31î. IX, 9, 23. 



IV. LA LOI ECRITE. 


15 


les règles des bonnes mœurs, la police, et le gouvernement 
de son peuple élu, dont il veut être lui-même le législateur. 
Voilà ce qui est marqué par l’époque de la loi écrite. Après 
on voit le voyage continué dans le désert ; les révoltes, les 
idolâtries, les châtiments, les consolations du peuple de 
Dieu , que ce législateur tout-puissant forme peu à peu par ce 
moyen; le sacre d’Éléazar, souverain pontife a , et la mort de 
son père Aaron; le zèle de Phinées, fils d’Éléazar; et le sa¬ 
cerdoce assuré à ses descendants par une promesse particulière. 

Durant ces temps, les Égyptiens continuent l’établissement 
de leurs colonies en divers endroits, principalement dans la 
Grèce, où Danaiis , Égyptien, se fait roi d’Argos, et dépossède 
les anciens rois venus d’Inachus. 

Vers la fin des voyages du peuple de Dieu dans le désert, 
on voit commencer les combats b , que les prières de Moïse ren¬ 
dent heureux. Il meurt, et laisse aux Israélites toute leur 
histoire, qu’il avait soigneusement digérée, dès l’origine du 
monde jusqu’au temps de sa mort. Cette histoire est continuée 
par l’ordre de Josué et de ses successeurs. On la divisa depuis 
en plusieurs livres ; et c’est de laque nous sont venus le livre 
de Josué, le livre des Juges, et les quatre livres des Rois. 
L’histoire que Moïse avait écrite, et où toute la loi était ren¬ 
fermée , fut aussi partagée en cinq livres, qu’on appelle Pen- 
tateuque, et qui sont le fondement de la religion. 

Après la mort de l’homme de Dieu, on trouve les guerres 
de Josué, la conquête et le partage de la terre sainte c , et les 
rébellions du peuple, châtié et rétabli à diverses fois. Là se 
voient les victoires d’Othoniel, qui le délivre de la tyrannie de 
Chusan d , roi de Mésopotamie; et, quatre-vingts ans après, 
celle d’Aod sur Églon e , roi de Moab. 

Environ ce temps, Pélops, Phrygien, fils de Tantale f , règne 
dans le Péloponnèse, et donne son nom à cette fameuse contrée. 

Ans du monde. ans avant j. c. 


» 2552 b 2553 c 2559 d 2599 
2G79 *' 2682 


« 1452 b 1451 c 1445 d I4U5 
« 1325 f1322 


1 6 I. PART. LES ÉPOQUES. 

Bel, roi des Chaldéens, reçoit de ces peuples les honneurs 
divins. 

Les Israélites ingrats retombent dans la servitude a : Jabin, 
roi de Chanaan, les assujettit. Mais Débora la prophétesse, 
qui jugeait le peuple b , et Barac, fils d’Abinoem , défont Si- 
sara , général des armées de ce roi. Trente ans après, Gédéon c , 
victorieux sans combattre, poursuit et abat les Madianites. 
Abiinelec d son fils usurpe l’autorité par le meurtre de ses 
frères, l’exerce tyranniquement, et la perd enfin avec la vie. 
Jephté ensanglante sa victoire par un sacrifice qui ne peut être 
excusé que par un ordre secret de Dieu, sur lequel il ne lui a 
pas plu de nous rien faire connaître. 

Durant ce siècle il arrive des choses très-considérables parmi 
les gentils : car, en suivant la supputation d’Hérodote (1), qui 
paraît la plus exacte, il faut placer en ces temps f , 514 ans 
devant Rome , et du temps de Débora , Ninus, fils de Bel, et 
la fondation du premier empire des Assyriens. Le siège en fut 
établi à Ninive (2), ville ancienne et déjà célèbre, mais ornée 
et illustrée par Ninus. Ceux qui donnent 1300 ans aux premiers 
Assyriens ont leur fondement dans l’antiquité de la ville; et 
Hérodote, qui ne leur en donne que 500, ne parle que de la 
durée de l’empire qu’ils ont commencé, sous Ninus, fils de 
Bel, à étendre dans la haute Asie. 

Un peu après, et durant le règne de ce conquérant, on doit 
mettre la fondation s ou le renouvellement de l’ancienne ville 
de Tyr (3), que la navigation et ses colonies rendent si célèbre. 
Dans la suite, et quelque temps après Abimelec, on trouve 
les fameux combats d’Hercule, fils d’Amphitryon, et ceux 
de Thésée, roi d’Athènes, qui ne fit qu’une seule ville des 

ANS DU MONDE. ANS AVANT J. C. 

a 2699 b 2719 c 2759 d 2768 e 2817 » 1305 b 1285 c 1245 d 1236 e 1187 

f 2737 « 2752 f 1267 6 1252 


(I) Hriiod. lib. !, C. 26. — (2) GENES. X, IJ. — (3) JOSUE XIX, 29. Jos. 
Alt. VIII, 2. 



V. LV PRISE DE TROIE. 


I 7 

douze bourgs de Cécrops, et donna une meilleure forme au 
gouvernement des Athéniens. 

Durant le temps de Jeplité, pendant que Sémiramis, veuve 
de Ninus et tutrice de Ninias, augmentait l’empire des Assy¬ 
riens par ses conquêtes, la célèbre ville de Troie, déjà prise 
une fois par les Grecs sous Laomédon son troisième roi, fut 
réduite en cendre a , encore par les Grecs, sous Priam, fils de 
Laomédon, après un siège de dix ans. 

CINQUIÈME ÉPOQUE. 

La prise de Troie. 

Cette époque de la ruine de Troie b , arrivée environ l’an 
308 après la sortie d’Égypte, et 1164ans après le déluge, est 
considérable, tant à cause de l’importance d’un si grand évé¬ 
nement célébré par les deux plus grands poètes de la Grèce et de 
l’Italie, qu’à cause qu’on peut rapporter à cette date ce qu’il 
y a de plus remarquable dans les temps appelés fabuleux ou 
héroïques : fabuleux, à cause des fables dont les histoires de 
ces temps sont enveloppées; héroïques, à cause de ceux que 
les poètes ont appelés les enfants des dieux et les héros. Leur 
vie n’est pas éloignée de cette prise ; car du temps de Laomé¬ 
don , père de Priam, paraissent tous les héros de la toison 
d’or, Jason , Hercule , Orphée, Castor et Pollux, et les autres 
qui vous sont connus ; et du temps de Priam même, durant le 
dernier siège de Troie, on voit les Achille, les Agamemnon, 
les Ménélas, les Ulysse, Hector, Sarpédon, fils de Jupiter, 
Enée, fils de Vénus, que les Romains reconnaissent pour 
leur fondateur, et tant d’autres dont des familles illustres et 
des nations entières ont fait gloire de descendre. Cette époque 
est donc propre pour rassembler ce que les' temps fabuleux 
ont de plus certain et de plus beau. 

Mais ce qu’on voit dans l’histoire sainte est en toutes façons 

ANS Dü MONDE. ANS AVANT J. C. 


* 8820 I* 2020 


« 1184 b 1181 


3, 


18 


I. PART. LES EPOQUES 


plus remarquable : la force prodigieuse d’un Samson 8 , et 
sa faiblesse étonnante ; Éli b , souverain pontife, vénérable par 
sa piété, et malheureux par le crime de ses enfants; Samuel c , 
juge irréprochable, et prophète choisi de Dieu pour sacrer les 
rois ; Saiil, premier roi du peuple de Dieu, ses victoires, sa 
présomption à sacrifier sans les prêtres, sa désobéissance mal 
excusée par le prétexte delà religion , sa réprobation, sa chute 
funeste. 

En ce temps Codrus , roi d’Athènes, se dévoua à la mort 
pour le salut de son peuple, et lui donna la victoire par sa 
mort. Ses enfants Médon et Nilée disputèrent entre eux le 
royaume. A cette occasion les Athéniens abolirent la royauté, 
et déclarèrent Jupiter le seul roi du peuple d’Athènes. Ils créé- . 
rent des gouverneurs ou présidents perpétuels , mais sujets à 
rendre compte de leur administration : ces magistrats furent 
appelés archontes. Médon, fils de Codrus, fut le premier qui 
exerça cette magistrature, et elle demeura longtemps dans sa 
famille. Les Athéniens répandirent leurs colonies dans cette 
partie de l’Asie mineure qui fut appelée Ionie. Les colonies éo¬ 
liennes se firent à peu près dans le même temps d , et toute l’A¬ 
sie mineure se remplit de villes grecques. 

Après Saiil paraît un David, cet admirable berger, vain¬ 
queur du fier Goliath et de tous les ennemis du peuple de 
Dieu; grand roi, grand conquérant, grand prophète, digne 
de chanter les merveilles de la toute-puissance divine, homme 
enfin selon le cœur de Dieu, comme il le nomme lui-même, 
et qui, par sa pénitence e , a fait même tourner son crime à 
la gloire de son créateur. 

A ce pieux guerrier succéda son fils Salomon f , sage, juste, 
pacifique, dont les mains pures de sang furent jugées dignes 
de bâtir 6 le temple de Dieu. 


ANS DU MONDE. 


ANS AVANT J. C. 


a 2*87 b 2888 c 2909 d 2949 


«1177 b 1176 c 1095 d 1055 
c 1034 f 1014 g 1012 


c 2970 f 2990 S 2992 


VI. FONDATION DO TEMPLE. 


10 


SIXIÈME ÉPOQUE. 

Salomon, ou le temple achevé. 

Cinquième âge du monde. 

Ce fut environ l’an 3000 du monde a , le 488 e depuis la 
sortie d’Égypte, et, pour ajuster les temps de l’histoire sainte 
avec ceux de la profane, 180 ans après la prise de Troie, 250 
devant la fondation de Rome, et 1000 ans devant Jésus- 
Christ , que Salomon acheva ce merveilleux édifice. Il en cé¬ 
lébra b la dédicace avec une piété et une magnificence extraor¬ 
dinaires. Cette célèbre action est suivie des autres merveilles 
du règne de Salomon, qui finit par de honteuses faiblesses. Il 
s’abandonne à l’amour des femmes ; son esprit baisse, son cœur 
s’affaiblit,et sa piété dégénère en idolâtrie. Dieu, justement 
irrité, l’épargne en mémoire de David son serviteur : mais il 
ne voulut pas laisser son ingratitude entièrement impunie ; 
il partagea son royaume après sa mort c , et sous son fils 
Roboam. L’orgueil brutal de ce jeune prince lui fit perdre dix 
tribus, que Jéroboam sépara de leur Dieu et de leur roi. De 
peur qu’ils ne retournassent aux rois de Juda, il défendit 
d’aller sacrifier au temple de Jérusalem, et il érigea ses veaux 
d'or, auxquels il donna le nom du Dieu d’Israël, afin que le 
changement parût moins étrange. La meme raison lui fit 
retenir la loi de Moïse, qu’il interprétait à sa mode ; mais 
il en faisait observer presque toute la police tant civile que re¬ 
ligieuse (1 ) : de sorte que le Pentateuque demeura toujours eu 
vénération dans les tribus séparées. 

Ainsi fut élevé le royaume d'Israël contre le royaume de 
Juda. Dans celui d’Israël triomphèrent l’impiété et l’idolâtrie. 
La religion, souvent obscurcie dans celui de Juda, ne laissa 
pas de s’y conserver. 

ANS DU MONDE. ANS AVANT J. C. 

a 3000 b 3001 c 3029 a 1004 b 1003 c 975 


(1)3 REG. XII, 32. 



20 


I. PART. LES EPOQUES. 


Eu ces temps les rois d’Égypte étaient puissants, Les 
quatre royaumes avaient été réunis sous celui de Thèbes. 
On croit que Sésostris, ce fameux conquérant des Égyp¬ 
tiens, est leSésac, roi d’Égypte, dont Dieu se servit pour ch⬠
tier l’impiété de Roboam a . 

Dans le règne d’Abiam , fils de Roboam, on voit la fameuse 
victoire que la piété de ce prince lui obtint sur les tribus schis¬ 
matiques. Son fils Asa b , dont la piété est louée dans l’Écri¬ 
ture , y est marqué comme un homme qui songeait plus dans 
ses maladies au secours de la médecine, qu’à la bonté de son 
Dieu. De son temps Amri, roi d’Israël, bâtit Samarie c , 
où il établit le siège de son royaume. 

Ce temps est suivi du règne admirable de Josaphat d , où 
fleurissent la piété, la justice, la navigation, et l’art militaire. 
Pendant qu’il faisait voir au royaume de Juda un autre 
David, Achab et sa femme Jézabel, qui régnaient en Israël, 
joignaient à l’idolâtrie de Jéroboam toutes les impiétés des 
gentils. Ils périrent tous deux e misérablement. Dieu, qui 
avait supporté leurs idolâtries, résolut de venger sur eux le 
sang de Naboth , qu’ils avaient fait mourir parce qu’il avait 
refusé, comme l’ordonnait la loi de Moïse, de leur vendre 
à perpétuité l’héritage de ses pères. Leur sentence leur fut 
prononcée f par la bouche du prophète Élie. Achab fut tué s 
quelque temps après, malgré les précautions qu’il prenait 
pour se sauver. 

Il faut placer vers ce temps la fondation de Carthage, que 
Didon, venue de Tyr, bâtit en un lieu où, à l’exemple de 
Tyr, elle pouvait trafiquer avec avantage, et aspirer à l’empire 
de la mer. Il est malaisé de marquer le temps où elle se forma 
en république; mais le mélange des Tyriens et des Africains 
fit quelle fut tout ensemble guerrière et marchande. Les an¬ 
ciens historiens qui mettent son origine devant la ruine de 

ANS DU MONDE- ANS AVANT J. C. 

» 3033 b 3087 c 3080 *1 3090 e 3103 * 971 b 917 c 924 * 914 e 899 

t 3107 g 3112 f 897 g 892 


VI. FONDATION DU TEMPLE. 


21 


Troie peuvent, faire conjecturer que Didon l’avait plutôt aug¬ 
mentée et fortifiée, qu’elle n’en avait posé les fondements. 

Les affaires changèrent de face dans le royaume de Juda a . 
Athalie, fille d’Achab et de Jézabel, porta avec elle l’impiété 
dans la maison de Josaphat. Joram, fils d’un prince si pieux , 
aima mieux imiter son beau-père que son père. La main de 
Dieu fut sur lui b . Son règne fut court, et sa fin fut affreuse. 
Au milieu de ces châtiments, Dieu faisait des prodiges inouïs, 
même en faveur des Israélites, qu’il voulait rappeler à la 
pénitence. Ils virent, sans se convertir, les merveilles d’Élie 
et d’Élisée , qui prophétisèrent durant les règnes d’Achab et 
de cinq de ses successeurs. 

En ce temps Homère fleurit (1), et Hésiode fleurissait trente 
ans avant lui. Les mœurs antiques qu’ils nous représentent, 
et les vestiges, qu’ils gardent encore avec beaucoup de gran¬ 
deur, de l’ancienne simplicité, ne servent pas peu à nous faire 
entendre les antiquités beaucoup plus reculées, et la divine 
simplicité de l’Écriture. 

Il y eut des spectacles effroyables dans les royaumes de 
Juda et d’Israël c . Jézabel fut précipitée du haut d’une tour 
par ordre de Jéhu. Il ne lui servit de rien de s’être parée : Jéhu 
la fit fouler aux pieds des chevaux. Il fit tuer Joram , roi d’Is¬ 
raël , fils d’Achab : toute la maison d’Achab fut exterminée, 
et peu s’en fallut qu’elle n’entraînât celle des rois de Juda 
dans sa ruine. Le roi Ochosias, fils de Joram roi de Juda, et 
d’Athalie, fut tué dans Samarie avec ses frères , comme allié 
et ami des enfants d’Achab. Aussitôt que cette nouvelle fut 
portée à Jérusalem, Athalie résolut de faire mourir tout ce 
qui restait de la famille royale, sans épargner ses enfants , et 
de régner par la perte de tous les siens. Le seul Joas, fils 
d’Ochosias, enfant encore au berceau, fut dérobé à la fureur 

ANS DU MONDE. ANS AVANT J. C. 

8 3116 b 3119 C 3I20 8 888 b 885 c 884 


(I) Marm. Arund. 


4 



22 


I. PA11T. LES EPOQUES. 


de son aïeule. Jozabeth, sœur d’Ochosias, et femme de Joïada, 
souverain pontife, le cacha dans la maison de Dieu, et sauva 
ce précieux reste de la maison de David. Athalie, qui le crut 
tué avec tous les autres, vivait sans crainte. 

Lycurgue donnait des lois à Lacédémone (1 ). Il est repris 
de les avoir faites toutes pour la guerre, à l’exemple de Mi- 
nos, dont il avait suivi les institutions ; et d’avoir peu pourvu 
à la modestie des femmes, pendant que, pour faire des sol¬ 
dats, il obligeait les hommes à une vie si laborieuse et si tem¬ 
pérante. 

Rien ne remuait en Judée contre Athalie : elle se croyait 
affermie par un règne de six ans. Mais Dieu lui nourrissait 
un vengeur dans l’asile sacré de son temple. Quand il eut at¬ 
teint l’âge de sept ans a , Joïada le fit connaître à quelques-uns 
des principaux chefs de l’armée royale qu’il avait soigneuse¬ 
ment ménagés, et, assisté des lévites, il sacra le jeune roi 
dans le temple. Tout le peuple reconnut sans peine l’héri¬ 
tier de David et de Josaphat. Athalie, accourue au bruit pour 
dissiper la conjuration, fut arrachée de l’enclos du temple, et 
reçut le traitement que ses crimes méritaient. 

Tant que Joïada vécut, Joas fit garder la loi de Moïse 
Après la mort de ce saint pontife, corrompu par les flatteries 
de ses courtisans, il s’abandonna avec eux à l’idolâtrie. Le 
pontife Zacharie, fils de Joïada, voulut les reprendre ; et Joas, 
sans se souvenir de ce qu’il devait à son père b , le fit lapider. 
La vengeance suivit de près. L’année suivante, Joas c , battu 
par les Syriens et tombé dans le mépris , fut assassiné par les 
siens ; et Amasias son fils, meilleur que lui d , fut mis sur le 
trône. Le royaume d’Israël, abattu par les victoires des rois 
de Syrie et par les guerres civiles, reprenait ses forces sous 
Jéroboam II, plus pieux que ses prédécesseurs. 

Ozias, autrement nommé Azarias, fils d’Amasias e , ne gou- 

ANS DIJ MONDE. ANS AVANT J. C. 

a 3126 b 3164 c 3165 d 3179 e 3194 “ 878 b 840 c 839 d 825 e 830 


(r ) Plat, de rep. lib. 8; de reg. lib. I. Aristot. Polit, lib. 2, c. 9. 



VI. FONDATION DU TEMPLE. 


23 


vernait pas avec moins de gloire le royaume de Juda. C’est ce 
fameux Ozias frappé de la lèpre, et tant de fois repris dans 
l’Écriture pour avoir, en ses derniers jours, osé entreprendre 
sur l’office sacerdotal, et, contre la défense de la loi, avoir 
lui-même offert de l’encens sur l’autel des parfums. Il fallut 
le séquestrer, tout roi qu’il était, selon la loi de Moïse; et 
Joatham son fils, qui fut depuis son successeur, gouverna 
sagement le royaume. Sous le règne d'Ozias , les saints pro¬ 
phètes, dont les principaux en ce temps furent Osée et Isaïe (1), 
commencèrent à publier leurs prophéties par écrit et dans 
des livres particuliers, dont ils déposaient les originaux dans 
le temple, pour servir de monument à la postérité. Les 
prophéties de moindre étendue, et faites seulement de vive 
roix, s’enregistraient selon la coutume dans les archives du 
lemple, avec l’histoire du temps. 

Les jeux olympiques, institués par Hercule a , et longtemps 
discontinués, furent rétablis. De ce rétablissement sont venues 
les olympiades, par où les Grecs comptaient les années. A ce 
terme finissent les temps que Varron nomme fabuleux, par¬ 
ce que, jusqu’à cette date, les histoires profanes sont pleines 
de confusion et de fables, et commencent les temps histori¬ 
ques, où les affaires du monde sont racontées par des rela¬ 
tions plus fidèles et plus précises. La première olympiade 
est marquée par la victoire de Corèbe. Elles se renouvelaient 
tous les cinq ans, et après quatre ans révolus. Là, dans l’as¬ 
semblée de toute la Grèce, à Pise premièrement, et dans la 
suite à Élide, se célébraient ces fameux combats où les vain¬ 
queurs étaient couronnés avec des applaudissements in¬ 
croyables. Ainsi les exercices étaient en honneur, et la Grèce 
devenait tous les jours plus forte et plus polie. L’Italie était 
encore presque toute sauvage. Les rois latins de la postérité 
d’Énée régnaient à Albe. 

ANS DU MONDE. ANS AVANT J. C. 

a 3228 a 776 


(J) Os. 1, I. 



24 


I. PABT. LES ÉPOQUES. 

Phul était roi d’Assyrie. On Je croit père de Sardanapale, 
appelé, selon la coutume des Orientaux, Sardan-Pul, c’est-à- 
dire Sardan fils de Phul. On croit aussi que ce Phul, ou Pul, 
a été le roi de Ninive qui fît pénitence avec tout son peuple à 
la prédication de Jonas a . Ce prince, attiré par les brouille- 
ries du royaume d’Israël, venait l’envahir : mais, apaisé par 
Manahem, il l’affermit dans le trône qu’il venait d’usur|>er 
par violence, et reçut en reconnaissance un tribut de mille 
talents.Sous son 111s Sardanapale, et après Alcméon, dernier 
archonte perpétuel des Athéniens, ce peuple, que son hu¬ 
meur conduisait insensiblement à l'état populaire, diminua 
le pouvoir de ses magistrats, et réduisit à dix ans l’adminis¬ 
tration des archontes. Le premier de cette sorte fut Cha- 
rops. 

SEPTIÈME ÉPOQUE. 

Romulus , ou Rome fondée. 

Romulus et Rémus, sortis des anciens rois d’Albe par 
leur mère Ilia, rétablirent dans le royaume d’Albe leur grand- 
père Numitor, que son frère Amulius en avait dépossédé; et 
incontinent après ils fondèrent Rome, pendant que Joatham 
régnait en Judée. 

Cette ville, qui devait être la maîtresse de l’univers, et dans 
la suite le siège principal de la religion, fut fondée b sur la 
fin de la troisième année de la sixième olympiade, 430 ans 
environ après la prise de Troie, de laquelle les Romains 
croyaient que leurs ancêtres étaient sortis, et 753 ans devant 
Jésus-Christ c . Romulus, nourri durement avec des bergers, 
et toujours dans les exercices de la guerrre, consacra cette 
ville au dieu de la guerre, qu’il disait son père. 

Vers les temps de la naissance de Rome, arriva, parla 
mollesse de Sardanapale , d , la chute du premier empire des 
Assyriens. Les Mèdes, peuple belliqueux, animées par les 

ANS DU MONDE. ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

» 3233 b 3250 c I d G a 771 b 754 c 753 d 748 


VII. FONDATION DE ROME. 


25 


discours d'Arbace leur gouverneur, donnèrent à tous les sujets 
de ce prince efféminé l’exemple de le mépriser. Tout se ré¬ 
volta contre lui, et il périt enfin dans sa ville capitale., où il se 
vit contraint à se brûler lui-même avec ses femmes, ses eu¬ 
nuques et ses richesses. 

Des ruines de cet empire on voit sortir trois grands royau¬ 
mes. Arbace ou Orbace, que quelques uns appellent Phar- 
nace, affranchit les Mèdes, qui après une assez longue anarchie 
eurent des rois très-puissants. Outre cela, incontinent après 
Sardanapale, on voit paraître un second royaume des Assy¬ 
riens a , dont Ninive demeura la capitale, et un royaume de 
Babylone. Ces deux derniers royaumes ne sont pas inconnus 
aux auteurs profanes, et sont célèbres dans l’histoire sainte. 
Le second royaume de Ninive est fondé par Thilgath ou Thé- 
glath, fils de Phalasar, appelé pour cette raison Théglath- 
Phalasar, à qui on donne aussi le nom de Ninus le jeune. 
Baladan, que les Grecs nomment Bélésis, établit le royaume 
de Babylone, où il est connu sous le nom de Nabonassar. De 
là l’ère de Nabonassar, célèbre chez Ptolomée et les anciens 
astronomes, qui comptaient leurs années par le règne de 
ce prince. Il est bon d’avertir ici que ce mot ère signifie un 
dénombrement d’années commencé à un certain point que 
quelque grand événement fait remarquer. 

Achaz, roi de Juda , impie et méchant b , pressé par Razin , 
roi de Syrie, et par Phacée, fils de Romélias roi d’Israël, au 
lieu de recourir à Dieu , qui lui suscitait ces ennemis pour le 
punir, appela Théglath-Phalasar, premier roi d’Assyrie ou de 
Ninive, qui réduisit à l'extrémité le royaume d’Israël, et dé¬ 
truisit tout-à-fait celui de Syrie : mais en même temps il ra¬ 
vagea celui de Juda, qui avait imploré son assistance. Ainsi 
les rois d’Assyrie apprirent le chemin de la terre sainte, et 
en résolurent la conquête c . Ils commencèrent par le royaume 
d’Israël, que Salmanasar, fils et successeur de Théglath-Pha- 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

a 747 b 740 c 721 


8 7 b 14 c 33 


a 




2 6 


I. PART. LES ÉPOQUES. 

lasar, détruisit entièrement. Osée, roi d’Israël, s’était fié au 
secours de Sabacon, autrement nommé Sua, ou Sous, roi d’ɬ 
thiopie, qui avaitenvahi l’Égypte. Mais ce puissant conquérant 
ne put le tirer des mains de Salmanasar. Les dix tribus où le 
culte de Dieu s’était éteint furent transportées à Ninive, et, 
dispersées parmi les gentils, s’y perdirent tellement, qu’on 
ne peut plus en découvrir aucune trace : il en resta quelques- 
uns qui furent mêlés parmi les Juifs, et firent une petite par¬ 
tie du royaume de Juda. 

En ce temps a arriva la mort de Romulus. Il fut toujours en 
guerre, et toujours victorieux; mais , au milieu des guerres, 
il jeta les fondements de la religion et des lois. Une longue 
paix donna moyen à Numa b son successeur d’achever l’ou¬ 
vrage. Il forma la religion, et adoucit les mœurs farouches 
du peuple romain. De son temps les colonies venues de Co¬ 
rinthe , et de quelques autres villes de Grèce, fondèrent Sy¬ 
racuse en Sicile, Crotone, Tarente, et peut-être quelques au¬ 
tres villes, dans cette partie de l’Italie à qui de plus ancien¬ 
nes colonies grecques, répandues dans tout le pays, avaient 
déjà donné le nom de grande Grèce. 

Cependant Ézé.chias, le plus pieux et le plus juste de tous les 
rois après David , régnait en Judée. Sennachérib, fils et suc¬ 
cesseur de Salmanasar c , l’assiégea dans Jérusalem avec une 
armée immense; elle périt en une nuit par la main d’un ange. 
Ézéehias, délivré d’une manière si admirable, servit Dieu , 
avec tout son peuple, plus fidèlement que jamais. Mais après 
la mort de ce prince d , et sous son fils Manassès, le peuple 
ingrat oublia Dieu, et les désordres s’y multiplièrent. 

L’état populaire se formait alors parmi les Athéniens e , et 
ils commencèrent à choisir les archontes annuels, dont le 
premier fut Créon. 

Pendant que l’impiété s’augmentait dans le royaume de 
Juda, la puissance des rois d’Assyrie, qui devaient en être 

ANS DE R O AIE 


*39 b 40 c 44 d 5G e 07 


ANS AVANT J. C. 

“ 715 714 c 710 d 098 c 087 


VIL FONDATION DE ROME. 


27 


les vengeurs, s’accrut sous Asaraddon, fils de Sennaclié- 
rib. Il réunit le royaume de Babylone à celui de Ninive a , et 
égala dans la grande Asie la puissance des premiers Assyriens. 
Sous son règne les Cuthéens, peuples d’Assyrie, depuis ap¬ 
pelés Samaritains b , furent envoyés pour habiter Samarie (1). 
Ceux-ci joignirent le culte de Dieu avec celui des idoles, et 
obtinrent d’Asaraddon un prêtre israélite qui leur apprit le 
service du Dieu du pays (2), c’est à-dire les observances de 
la loi de Moïse. Dieu ne voulut pas que son nom fut entière¬ 
ment aboli dans une terre qu’il avait donnée à son peuple, et 
il y laissa sa loi en témoignage. Mais leur prêtre ne leur donna 
que les livres de Moïse que les dix tribus révoltées avaient re¬ 
tenus dans leur schisme. Les écritures composées depuis par 
les prophètes qui sacrifiaient dans le temple étaient détestées 
parmi eux ; et c’est pourquoi les Samaritains ne reçoivent en¬ 
core aujourd’hui que le Pentateuque. 

Pendant qu’Asaraddon et les Assyriens s’établissaient si puis¬ 
samment dans la grande Asie, les Mèdes commençaient aussi 
à se rendre considérables. Déjocès leur premier roi, nommé 
Arphaxad dans l’Écriture, fonda la superbe ville d’Ecbatane , 
et jeta les fondements d’un grand empire. Us l’avaient mis 
sur le trône pour couronner ses vertus, et mettre fin aux dé¬ 
sordres que l’anarchie causait parmi eux (3). Conduits par un 
si grand roi, ils se soutenaient contre leurs voisins , mais ils 
ne s’étendaient pas. 

Rome s’accroissait, mais faiblement. SousTullusHostilius c 
son troisième roi, et par le fameux combat des Iioraces 
et des Curiaces, Albe fut vaincue et ruinée : ses ci¬ 
toyens , incorporés à la ville victorieuse, l’agrandirent et la 
fortifièrent. Romulus avait pratiqué le premier ce moyen 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

a 73 77 b 83 a 681 b 677 c 671 


(1) 4 ReG. XVII, 24. I. Esd. IV, 2. — (2) 4 REG. XVII, 27,28, etc. 
— (3) Heuod. lib. 1 , c. 27. 





28 


I. PART. LES ÉPOQUES. 

d’augmenter la ville, où il reçut les Sabins et les autres peu¬ 
ples vaincus. Ils oubliaient leur défaite, et devenaient des su¬ 
jets affectionnés. Rome en étendant ses conquêtes réglait sa 
milice ; et ce fut sous Tullus Iiostilius qu’elle commença à 
apprendre cette belle discipline qui la rendit dans la suite 
maîtresse de l’univers. 

Le royaume d’Égypte, affaibli par ses longues divisions a , 
se rétablissait sous Psammétique. Ce prince, qui devait son 
salut aux Ioniens et aux Cariens, les établit dans l’ɬ 
gypte , fermée jusqu’alors aux étrangers. A cette occasion les 
Égyptiens entrèrent en commerce avec les Grecs ; et depuis ce 
temps aussi l’histoire d’Égypte, jusque-là mêlée de fables 
pompeuses par l’artifice des prêtres, commence, selon Hé¬ 
rodote, à avoir de la certitude (1). 

Cependant les rois d’Assyrie devenaient de plus en plus re¬ 
doutables à tout l’Orient. Saosduchin b , fils d’Asaraddon, ap¬ 
pelé Nabuchodonosor dans le livre de Judith, défit en bataille 
rangée Arphaxad , roi des Mèdes. Enflé de ce succès, il en¬ 
treprit de conquérir toute la terre c . Dans ce dessein il passa 
l’Euphrate, et ravagea tout jusqu’en Judée. 

T^es Juifs avaient irrité Dieu et s’étaient abandonnés à l’i¬ 
dolâtrie, à l’exemple de Manassès : mais ils avaient fait péni¬ 
tence avec ce prince : Dieu les prit aussi en sa protection. 
Les conquêtes de Nabuchodonosor et d’IIoloferne son géné¬ 
ral furent tout à coup arrêtées par la main d’une femme. 

Déjocès, quoique battu par les Assyriens, laissa son 
royaume en état de s’accroître sous ses successeurs. Pendant 
quePhraorte son fils, et Cyaxare, fils de Phraorte, subju¬ 
guaient la Perse, et poussaient leurs conquêtes d dans l’Asie 
mineure jusqu’aux bords de l’Halys, la Judée vit passer le rè¬ 
gne détestable e d’Amon, fils de Manassès ; et Josias, fils d’A- 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

a 84 b 97 c 98 d 111 e 113 a 670 b 65 c 656 d 643 e 641 


(I) Hekod. lib. 2, c. 95. 




VII. FONDATION DE ROME. 


20 


mon, sage dès l’enfonce, travaillait à réparer les désordres 
causés par l’impiété des rois ses prédécesseurs. 

Rome, qui avait pour roi Ancus Martius, domptait quel¬ 
ques Latins sous sa conduite; et, continuant à se foire des ci¬ 
toyens de ses ennemis, elle les renfermait dans ses murailles. 
Ceux de Yéies, déjà affaiblis par Romulus, firent de nou¬ 
velles pertes. Ancus poussa ses conquêtes jusqu’à la mer voi¬ 
sine a , et bâtit la ville d’Ostie à l’embouchure du Tibre. 

En ce temps le royaume de Babylone fut envahi par Nabo- 
polassar. Ce traître, que Chinaladan, autrement Sarac, avait 
fait général de ses armées contre Cyaxare, roi des Mèdes, se 
joignit avec Astyâge, fils de Cyaxare; prit Chinaladan dans 
Ninive; détruisit cette grande ville, si longtemps maîtresse de 
l’Orient, et se mit sur le trône de son maître. Sous un prince 
si ambitieux Babylone s’enorgueillit. 

La Judée, dont l’impiété croissait sans mesure, avait tout 
à craindre. Le saint roi Josias suspendit pour un peu de 
temps b , par son humilité profonde, le châtiment que son 
peuple avait mérité ; mais le mal s’augmenta sous ses enfants. 
Nabuchodonosor II, plus terrible que son père Nabopolassar, 
lui succéda c : ce prince, nourri dans l’orgueil, et toujours 
exercé à la guerre d , fit des conquêtes prodigieuses en Orient 
et en Occident ; et Babylone menaçait toute la terre de la met¬ 
tre en servitude. Ses menaces eurent bientôt leur effet à l’é¬ 
gard du peuple de Dieu. Jérusalem fut abandonnée à ce su¬ 
perbe vainqueur, qui la prit par trois fois : la première au 
commencement de son règne, et à la quatrième année du rè¬ 
gne de Joakim, d’où commencent les 70 ans de la captivité 
de Babylone marqués par le prophète Jérémie ( 1 ) ; la second* 
sous Jéclionias e , ou Joachin , fils de Joakim ; et la dernière 
sous Sédécias, où la ville fut renversée de fond en comble f ; 

ANS UK ROME. 

a 128 b 130 c 144 <l 147 e 155 f I5f> 


(0 Jf.K. XXV, II, 12 ;X A1X, lu. 


ANS AVANT. J. C. 

» G2G '» G24 c g 10 'J G07 e 590 1508 






30 


T. PART. LES ÉPOQUES. 

le temple réduit en cendre, et le roi mené captif à Babylone 
avec Saraïa’, souverain pontife , et la meilleure partie du peu¬ 
ple. Les plus illustres de ces captifs furent les prophètes Ézé- 
chiel et Daniel. On compte aussi parmi eux les trois jeunes 
hommes que Nabuchodonosor ne put forcer à adorer sa sta¬ 
tue , ni consumer par les flammes. 

La Grèce était florissante a , et ses sept sages se rendaient 
illustres. Quelque temps devant la dernière désolation de Jé¬ 
rusalem , Solon, l’un de ces sept sages, donnait des lois aux 
Athéniens, et établissait la liberté sur la justice : les Phocéens 
d’Ionie menaient à Marseille leur première colonie. 

Tarquin l’ancien, roi de Rome b , après avoir subjugué une 
partie de la Toscane, et orné la ville de Rome par des ouvra¬ 
ges magnifiques, acheva son règne. De son temps les Gaulois, 
conduits par Bellovèse, occupèrent dans lTtalie tous les en¬ 
virons du Pô, c pendant que Ségovèse son frère mena bien 
avant dans la Germanie un autre essaim de la nation. Servius 
Tullius, successeur de Tarquin, établit le cens, ou le dénom¬ 
brement des citoyens distribués en certaines classes, par où 
cette grande ville se trouva réglée comme une famille particu¬ 
lière. 

Nabuchodonosor embellissait Babylone, qui s’était enrichie 
des dépouilles de Jérusalem et de l’Orient. Elle n’en jouit pas 
longtemps : ce roi (l , qui l’avait ornée avec tant de magnifi¬ 
cence (I), vit en mourant la perte prochaine de cette superbe 
ville. Son lils Evilmérodac, que ses débauches rendaient 
odieux, ne dura guère r , et fut tué par Nériglissor son beau- 
frère, qui usurpa le royaume. 

Pisistrate usurpa aussi dans Athènes l’autorité souveraine, 
qu’il sut conserver trente ans durant parmi beaucoup de vi- 
cissitudes, et qu'il laissa même à ses enfants. 

ANS l)K ROME. ANS AVANT J. C. 

a IGD >> I7G c 188 g 192 * 191 a 59i b 578 c 56G G 562 e 560 


ni Adm), ap. Fais. Iil». 9 Fra*p. ev. c. 41 



VII. FONDATION DE ROME. 


31 


Nériglissor ne put souffrir la puissance des Mèdes, qui s’a¬ 
grandissaient eu Orient, et leur déclara la guerre. Pendant 
qu’Astyage, fils de Cyaxare I, se préparait à la résistance, il 
mourut, et laissa cette guerre à soutenir à Cyaxare II son fils a , 
appelé par Daniel, Darius le Mède. Celui-ci nomma pour gé¬ 
néral de son armée Cyrus, filsdeMandane sa sœur, et de Cam- 
byse roi de Perse, sujet à l’empire des Mèdes. La réputation 
de Cyrus, qui s’était signalé en diverses guerres sous Astyage 
son grand-père, réunit la plupart des rois d’Orient sous les 
étendards de Cyaxare. Il prit dans sa ville capitale Crésus b , 
roi de Lydie, et jouit de ses richesses immenses : il dompta 
les autres alliés des rois de Babylone 0 , et étendit sa domina¬ 
tion non-seulement sur la Syrie, mais encore bien avant dans 
l’Asie mineure. Enfin il marcha contre Babylone : ilia prit d , 
et la soumit à Cyaxare son oncle, qui, n’étant pas moins tou¬ 
ché de sa fidélité que de ses exploits, lui donna sa fille unique 
et son héritière en mariage. 

Dans le règne de Cyaxare, Daniel e , déjà honoré sous les 
règnes précédents de plusieurs célestes visions, où il vit passer 
devant lui en figures si manifestes tant de rois et tant d’em¬ 
pires, apprit, par une nouvelle révélation, ces septante fa¬ 
meuses semaines où les temps du Christ et la destinée du 
peuple juif sont expliqués. C’étaient des semaines d’années, 
si bien qu’elles contenaient 490 ans; et cette manière de comp¬ 
ter était ordinaire aux Juifs, qui observaient la septième an¬ 
née aussi bien que le septième jour avec un repos religieux. 

Quelque temps après cette vision f , Cyaxare mourut, aussi 
bien que Cambyse, père de Cyrus; et ce grand homme, qui 
leur succéda, joignit le royaume de Perse, obscur jusqu’a¬ 
lors , au royaume des Mèdes, si fort augmenté par ses con¬ 
quêtes. Ainsi il fut maître paisible de tout l’Orient, et fonda 
le plus grand empire qui eut été dans le monde. 

Mais ce qu’il faut le plus remarquer pour la suite de nos 

AK S DE ROME. 


a 105 ■> 20G c 211 ll 210 C2I7 f 218 


ANS AVANT J. C 

“ 550 1» 548 c 543 d 538 e 537 f 53ti 


32 


I. PART. LES ÉPOQUES. 

époques, c’est que ce grand conquérant, dès la première an¬ 
née de son règne, donna son décret pour rétablir le temple de 
Dieu en Jérusalem, et les Juifs dans la Judée. 

Il faut un peu s’arrêter en cet endroit’, qui est le plus em¬ 
brouillé de toute la chronologie ancienne, par la difficulté de 
concilier l’histoire profane avec l’histoire sainte. Vous aurez 
sans doute, monseigneur, déjà remarqué que ce que je raconte 
de Cyrus est fort différent de ce que vous en avez lu dans Jus¬ 
tin ; qu’il ne parle point du second royaume des Assyriens, 
ni de ces fameux rois d’Assyrie et de Babylone, si célèbres 
dans l’histoire sainte; et qu’enfin mon récit ne s’accorde guère 
avec ce que nous raconte cet auteur des trois premières mo¬ 
narchies ; de celle des Assyriens, finie en la personne de Sar- 
danapale;de celle des Mèdes, finie en la personne d’Astyage, 
grand-père de Cyrus;, et de celle des Perses, commencée par 
Cyrus et détruite par Alexandre. 

A Justin vous pouvez joindre Diodore, avec la plupart des 
auteurs grecs et latins dont les écrits nous sont restés, qui ra¬ 
content ces histoires d’une autre manière que celle que j’ai 
suivie. 

Pour ce qui regarde Cyrus, les auteurs profanes ne sont 
point d’accord sur son histoire : mais j’ai cru devoir plutôt sui¬ 
vre Xénophon avec saint Jérôme (1), que Ctésias, auteur fa¬ 
buleux, que la plupart des Grecs ont copié, comme Justin et 
les Latins ont fait les Grecs ; et plutôt même qu’Hérodote, 
quoiqu’il soit très-judicieux. Ce qui m’a déterminé à ce choix, 
c’est que l’histoire de Xénophon, plus suivie et plus vraisembla¬ 
ble en elle-même, a encore cet avantage qu’elle est plus conforme 
à l’Écriture, qui, par son antiquité et par le rapport des affai¬ 
res du peuple juif avec celles de l’Orient, mériterait d’être 
préférée à toutes les histoires grecques, quand d’ailleurs on 
ne saurait pas qu’elle a été dictée par le Saint-Esprit. 

Quant aux trois premières monarchies, ce qu’en ont écrit 


(i) HfLRON. in Dan. 




VII. FONDATION DE ROME. 


la plupart des Grecs a paru douteux aux plus sages de la 
Grèce. Platon (1) fait voir en général, sous le nom des prê¬ 
tres d’Égypte, que les Grecs ignoraient profondément les an¬ 
tiquités; et Aristote (2) a rangé parmi les conteurs de fable ceux 
qui ont écrit les Assyriaques. 

C’est que les Grecs ont écrit tard , et que, voulant diver¬ 
tir parles histoires anciennes la Grèce toujours curieuse, ils 
les ont composées sur des mémoires confus, qu’ils se sont 
rontentés de mettre dans un ordre agréable, sans se trop sou¬ 
cier de la vérité. 

Et certainement la manière dont on arrange ordinairement 
les trois premières monarchies est visiblement fabuleuse; car, 
après qu’on a fait périr, sous Sardanapale, l’empire des Assy¬ 
riens , on fait paraître sur le théâtre les Mèdes, et puis les Per¬ 
ses; comme si les Mèdes avaient succédé à toute la puissance 
des Assyriens, et que les Perses se fussent établis en ruinant 
les Mèdes. 

Mais au contraire il est certain que lorsqu’Arbace révolta 
les Mèdes contre Sardanapale, il ne fit que les affranchir, 
sans leur soumettre l’empire d’Assyrie. Hérodote (3), suivi 
en cela par les plus habiles chronologistes, fait paraître leur 
premier roi Déjocès 50 ans après leur révolte; et il est d’ail¬ 
leurs constant, par le témoignagne uniforme de ce grand his¬ 
torien et de Xénophon (4), pour ne point ici parler des autres, 
que, durant les temps qu’on attribue à l’empire des Mèdes, 
il y avait en Assyrie des rois très-puissants que tout l’Orient 
redoutait, et dont Cyrus abattit l’empire par la prise de Baby- 
lone. 

Si donc la plupart des Grecs, et les Latins qui les ont sui¬ 
vis, ne parlent point de ces rois babyloniens ; s’ils ne donnent 
aucun rang à ce grand royaume parmi les premières monar¬ 
chies dont ils racontent la suite ; enfin si nous ne voyons pres- 


(1 ) Plat, in Tim. — (2) Arist. Polit. V, 10 . — (3) Hf.r. lil>. 1, 0. 
26, 27 . — (4) Xenopii. Cyrop. Y, VI, etc. 



34 


I. PART. LES EPOQUES. 


que rien dans leurs ouvrages de ces fameux rois, Théglath- 
Phalasar, Salmanasar, Sennachérib, Nabuchodonosor, et de 
tant d’autres si renommés dans l’Écriture et dans les histoires 
orientales ; il le faut attribuer, ou à l’ignorance de Grecs, plus 
éloquents dans leurs narrations que curieux dans leurs recher¬ 
ches, ou à la perte que nous avons faite de ce qu’il y avait de 
plus recherché et de plus exact dans leurs histoires. 

En effet, Hérodote (1) avait promis une histoire particulière 
des Assyriens,que nous n’avons pas, soit qu’elle ait été perdue, 
ou qu’il n’ait pas eu le temps de la faire; et on peut croire 
d’un historien si judicieux qu’il n’y aurait pas oublié les rois 
du second empire des Assyriens, puisque même Sennachérib, 
qui en était l’un, se trouve encore nommé dans les livres que 
nous avons de ce grand auteur (2) comme roi des Assyriens et 
des Arabes. 

Strabon (3), qui vivait du temps d’Auguste, rapporte ce que 
Mégasthène, auteur ancien et voisin des temps d’Alexandre, 
avait.laissé par écrit sur les fameuses conquêtes de Nabucho- 
donosor, roi des Chaldéens, à qui il fait traverser l’Europe, 
pénétrer l’Espagne, et porter ses armes jusqu’aux colonnes 
d’Hercule. Ælien nomme Tilgamus (4) roi d’Assyrie, c’est- 
à-dire sans difficulté le Tilgath ou le Théglath de l’histoire 
sainte; et nous avons dans Ptolomée un dénombrement des 
princes qui ont tenu les grands empires, parmi lesquels se 
voit une longue suite de rois d’Assyrie inconnus aux Grecs, 
et qu’il est aisé d’accorder avec l’histoire sacrée. 

Si je voulais rapporter ce que nous racontent les annales des 
Syriens, un Bérose , un Ahydénus, un Nicolas de Damas, 
je ferais un trop long discours. Joseph (5) et Eusèbe de Césa- 
rée nous ont conservé les précieux fragments de tous ces au¬ 
teurs et d’une infinité d’autres qu’on avait entiers de leur 
temps, dont le témoignage confirme ce que nous dit l’Écri- 


(I) HeROD. lib. 1, C. 28,47. — (2) Ibid. lib. 2,C. 91. — (3) StraB. lib. 15. 
(4 ) Ælian. lib. 12. Hist. anim. c. 21. — (5) Jos. Ant. lib. 9, c. uit. U 
lib. lo, c. il. Lib. I. cont. Ap. Euseb. Præp. ev. IX. 



VII. FONDATION DE ROME. 


3T» 


turc sainte touchant les antiquités orientales, et en particulier 
touchant les histoires assyriennes. 

Pour ce qui est de la monarchie des Mèdes, que la plupart 
des historiens profanes mettent la seconde dans le dénombre¬ 
ment des grands empires, comme séparée de celle des 
Perses, il est certain que l’Écriture les unit toujours ensem¬ 
ble; et vous voyez, monseigneur, qu’outre l’autorité des li¬ 
vres saints, le seul ordre des faits montre que c’est à cela qu’il 
s’en faut tenir. 

Les Mèdes, avant Cyrus, quoique puissants et considéra¬ 
bles, étaient effacés par la grandeur des rois de Babylone. 
Mais Cyrus ayant conquis leur royaume par les forces réunies 
des Mèdes et des Perses, dont il est ensuite devenu le maître 
par une succession légitime, comme nous l’avons remarqué 
après Xénophon, il paraît que le grand empire dont il a été 
le fondateur a dû prendre son nom des deux nations : de sorte 
que celui des Mèdes et celui des Perses ne sont que la même 
chose, quoique la gloire de Cyrus y ait fait prévaloir le nom 
des Perses. 

On peut encore penser qu’avant la guerre de Babylone les 
rois des Mèdes, ayant étendu leurs conquêtes du côté des co¬ 
lonies grecques de l’Asie mineure, ont été par ce moyen cé¬ 
lèbres parmi les Grecs , qui leur ont attribué l’empire de la 
grande Asie, parce qu’ils ne connaissaient qu’eux de tous les 
rois d’Orient. Cependant les rois de Ninive et de Babylone, 
plus puissants, mais plus inconnus à la Grèce, ont été pres¬ 
que oubliés dans ce qui nous reste d’histoires grecques; et 
tout le temps qui s’est écoulé depuis Sardanapale jusqu’à 
Cyrus a été donné aux Mèdes seuls. 

Ainsi il ne faut plus tant se donner de peine à concilier en 
ce point l’histoire profane avec l’histoire sacrée : car, quant 
a ce qui regarde le premier royaume des Assyriens, l’Écri¬ 
ture n’en dit qu’un mot en passant, et ne nomme ni Ni- 
nus fondateur de cet empire, ni, a la réserve de Phul, au¬ 
cun de ses successeurs, parce que leur histoire n’a rien de coin- 


3(3 


I. PART. LES EPOQUES. 


mun avec celle du peuple de Dieu. Pour les seconds Assy¬ 
riens, la plupart des Grecs, ou les ont entièrement ignorés, 
ou , pour 11 e les avoir pas assez connus, ils les ont confondus 
avec les premiers. 

Quand donc on objectera ceux des auteurs grecs qui arran¬ 
gent à leur fantaisie les trois premières monarchies, et qui font 
succéder les Mèdes à l’ancien empire d’Assyrie, sans parler 
du nouveau que l’Écriture fait voir si puissant, il n’y a qu’à 
répondre qu’ils n’ont point connu cette partie de l’histoire, et 
qu’ils ne sont pas moins contraires aux plus curieux et aux 
mieux instruits des auteurs de leur nation, qu’à l’Écriture. 

Et, ce qui tranche en un mot toute la difficulté, les auteurs 
sacrés, plus voisins, par les temps et par les lieux, des royau¬ 
mes d’Orient, écrivant d’ailleurs l’histoire d’un peuple dont les 
affaires sont si mêlées avec celles de ces grands empires, 
quand ils n’auraient que cet avantage, pourraient faire taire 
les Grecs et les Latins qui les ont suivis. 

Si toutefois on s’obstine à soutenir cet ordre célèbre des 
trois premières monarchies, et que, pour garder aux Mèdes 
seuls le second rang qui leur est donné, 011 veuille leur assu¬ 
jettir les rois de Babylone, en avouant toutefois qu’après 
environ cent ans de sujétion ceux-ci se sont affranchis par 
une révolte, on sauve en quelque façon la suite de l’histoire 
sainte ; mais on ne s’accorde guère avec les meilleurs histo¬ 
riens profanes, auxquels l’histoire sainte est plus favorable, 
en ce qu’elle unit toujours l’empire des Mèdes à celui des 
Perses. 

11 reste encore à vous découvrir une des causes de l’obscu¬ 
rité de ces anciennes histoires. C’est que, comme les rois 
d’Orient prenaient plusieurs noms, ou, si vous voulez, plu¬ 
sieurs titres, qui ensuite leur tenaient lieu de nom propre, et 
que les peuples les traduisaient ou les prononçaient différem¬ 
ment, selon les divers idiomes de chaque langue; des histoi¬ 
res si anciennes, dont il reste si peu de bons mémoires, ont 
du être par là fort obscurcies. La confusion des noms en aura 


VII. FONDATION DE ROME. 


*_> -v 

O i 

sans doute beaucoup mis dans les choses mêmes et dans les 
personnes; et de là vient la peine qu’on a de situer dans l’his¬ 
toire grecque les rois qui ont eu le nom d’Assuérus, autant 
inconnu aux Grecs que connu aux Orientaux. 

Qui croirait en effet que Cyaxare fut le même nom qu’As- 
suérus, composé du mot ky, c’est-à-dire seigneur, et du 
mot Axare , qui revient manifestement à Axuérus ou Assué- 
rus? Trois ou quatre princes ont porté ce nom, quoiqu’ils 
en eussent encore d’autres. Si on n’était averti que Nabu- 
chodonosor, Nabucodrosor, et Nabocolassar, ne sont que 
le même nom ou que le nom du même homme, on aurait 
peine à le croire; et cependant la chose est certaine. Sargon 
est Sennachérib ; Ozias est Azarias ; Sédécias est Mathanias ; 
Joachas s’appelait aussi Sellum; Asaraddon, qu’on prononce 
indifféremment Ésar-Haddon ou Asorhaddan, est nommé 
Asénaphar par les Cuthéens (1) ; et, par une bizarrerie dont on 
ne sait point l’origine, Sardanapale se trouve nommé par les 
Grecs Tonos-Concoléros. On pourrait vous faire une grande 
liste des Orientaux dont chacun a eu dans les histoires plu¬ 
sieurs noms différents : mais il suffit d’être instruit en géné¬ 
ral de cette coutume. Elle n’est pas inconnue aux Latins, 
parmi lesquels les titres et les adoptions ont multiplié les 
noms en tant de sortes. Ainsi le titre d’Auguste et celui d'A¬ 
fricain sont devenus les noms propres de César Octavien et 
des Scipions ; ainsi les Néron s ont été Césars. La chose n'est 
pas douteuse, et une plus longue discussion d’un fait si cons¬ 
tant vous est inutile. 

Je ne prétends plus, monseigneur, vous embarrasser, dans 
la suite, des difficultés de chronologie qui vous sont très-peu 
nécessaires. Celle ci était trop importante pour ne la pas 
éclaircir en cet endroit; et, après vous en avoir dit ce qui suf¬ 
fit à notre dessein, je reprends la suite de nos époques. 


(I) i Esd. iv, 2, 10. 

DOSSUET IIIST. UMY. 


4 





3S I. PART. LES ÉPOQUES. 

HUITIÈME ÉPOQUE. 

Cyrus, ou les Juifs rétablis. 

Sixième âge du monde. 

Ce fut doue 218 ans après la fondation de Rome a , 536 ans 
avant Jésus-Christ, après les 7C ans de la captivité de Baby- 
lone , et la même année que Cyrus fonda l’empire des Perses, 
que ce prince, choisi de Dieu pour être le libérateur de sou 
peuple et le restaurateur de son temple, mit la main à ce 
grand ouvrage. Incontinent après la publication de son or¬ 
donnance, Zorobabel, accompagné de Jésus, fils de Josédec, 
souverain pontife, ramena les captifs, qui rebâtirent l’autel b 
et posèrent les fondements du second temple. Les Samari¬ 
tains, jaloux de leur gloire, voulurent prendre parta ce grand 
ouvrage; et, sous prétexte qu’ils adoraient le Dieu d’Israël, 
quoiqu’ils en joignissent le culte à celui de leurs faux dieux, 
ils prièrent Zorobabel de leur permettre de rebâtir avec lui 
le temple de Dieu (1). Mais les enfants de Juda, qui détes¬ 
taient leur culte mêlé, rejetèrent leur proposition. Les Sama¬ 
ritains irrités traversèrent leur dessein par toutes sortes d’ar¬ 
tifices et de violences. 

Environ ce temps, Servius Tullius, après avoir agrandi la 
ville de Rome, conçut le dessein de la mettre en république. 
Il périt au milieu de ses pensées c , par les conseils de sa fille 
et par le commandement de Tarquin le Superbe, son gendre. 
Ce tyran envahit le royaume, où il exerça durant un long 
temps toutes sortes de violences. 

Cependant l’empire des Perses allait croissant : outre ces 
provinces immenses de la grande Asie, tout ce vaste continent 
de l’Asie inférieure leur obéit; les Syriens et les Arabes fu- 

ANS DE KOATE. AXS AVANT J. C. 

» 218 b 219 c 221 a 536 b 535 e 533 


(1) 1 Esn. IV, 2, 3 . 




V!U. LES JUIFS RÉTABLIS. 


S9 


reut assujettis; l’Égypte, si jalouse de ses lois 3 , reçut les 
leurs b . La conquête s’en Ht par Cambyse, fils de Cyrus. Ce 
brutal ne survécut guère à Sinerdis son frère, qu’un songe 
ambigu lui fit tuer en secret. Le mage Smerdis régna c quel¬ 
que temps sous le nom de Smerdis, frère de Cambyse ; mais 
sa fourbe fut bientôt découverte. Les sept principaux seigneurs 
conjurèrent contre lui, et l’un d’eux fut mis sur le trône. Ce 
fut Darius, fils d’Hystaspe (1), qui s’appelait dans ses inscrip¬ 
tions le meilleur et le mieux fait de tous les hommes. Plusieurs 
marques le font reconnaître pour l’Assuérus du livre d’Es- 
ther, quoiqu’on n’en convienne pas (2). Au commencement 
de son règne le temple fut achevé, après diverses interrup¬ 
tions causées par les Samaritains. Une haine irréconciliable 
se mit entre les deux peuples, et il n’v eut rien de plus op¬ 
posé que Jérusalem et Samarie. 

C’est du temps de Darius que commencent la liberté de Rome 
et d'Athènes d , et la grande gloire de la Grèce. Harmodius 
et Aristogiton, Athéniens, délivrent leur pays d’IIipparque, 
fils de Pisistrate, et sont tués par ses gardes. Hippias, frère 
d’Hipparque, tâche en vain de se soutenir. 11 est chassé : la 
tyrannie des Pisistratides e est entièrement éteinte. Les Athé¬ 
niens affranchis dressent des statues à leurs libérateurs, et 
rétablissent l’état populaire. Hippias se jette entre les bras de 
Darius , qu’il trouve déjà disposé à entreprendre la conquête 
de la Grèce, et n’a plus d’espérance qu’en sa protection. 

Dans le temps qu’il fut chassé, Rome se défit aussi de ses 
tyrans. Tarquin le Superbe avait rendu par ses violences la 
royauté odieuse f : l’impudicité de Sexte son fils acheva de la 
détruire. Lucrèce, déshonorée, se tua elle-même : son sang et 
les harangues de Brutus animèrent les Romains. Les rois 
furent bannis, et l’empire consulaire fut établi suivant les pro¬ 
jets deServius Tullius : mais il fut bientôt affaibli par la ja- 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C 

a 22!) 1> 232 c 233 d 241 e 244 f 245 » 525 b 522 c 52 1 d 513 « 510 f 50!) 


(I) Heiiod. lib. 4, C. 15». —(2) I ESD. V, VI. 









I. PAIiT. LES EPOQUES. 


40 

lousie du peuple. Dès le premier consulat, P. Valérius , con¬ 
sul , célèbre par ses victoires , devint suspect à ses citoyens ; 
et il fallut pour les contenter établir la loi qui permit d'appe¬ 
ler au peuple , du sénat et des consuls, dans toutes les causes 
où il s’agissait de châtier un citoyen. Les Tarquins chassés 
trouvèrent des défenseurs : les rois voisins regardèrent leur 
bannissement comme une injure faite à tous les rois ; et Por- 
senna, roi des Clusiens, peuple d’Étrurie a , prit les armes 
contre Rome. R.éduite à l’extrémité , et presque prise, elle 
fut sauvée par la valeur d’Horatius Codés. Les Romains fi¬ 
rent des prodiges pour leur liberté : Scévola, jeune citoyen, se 
brûla la main qui avait manqué Porsenna; Clélie, une jeune 
tille, étonna ce prince par sa hardiesse. Porsenna laissa Rome 
en paix ; et les Tarquins demeurèrent sans ressource. 

Hippias, pour qui Darius se déclara b , avait de meilleures 
espérances. Toute la Perse se remuait en sa faveur, et Athè¬ 
nes était menacée d’une grande guerre. 

Durant que Darius en faisait les préparatifs c , Rome, qui 
s'était si bien défendue contre les étrangers , pensa périr par 
elle-même : la jalousie s’était réveillée entre les patriciens et le 
peuple. La puissance consulaire, quoique déjà modérée par 
la loi de P. Valérius, parut encore excessive à ce peuple trop 
jaloux de sa liberté : il se retira au mont Aventin. Les conseils 
violents furent inutiles : le peuple ne put être ramené que par 
les paisibles remontrances de Ménénius Agrippa; mais il fal¬ 
lut trouver des tempéraments , et donner des tribuns au peu¬ 
ple pour le défendre contre les consuls. La loi qui établit 
cette nouvelle magistrature fut appelée la loi sacrée, et ce fut 
là que commencèrent les tribuns du peuple. 

Darius avait enfin éclaté contre la Grèce. Son gendre Mardo- 
nius, après avoir traversé l’Asie, croyait accabler les Grecs par 
le nombre de ses soldats; mais Miltiade délit cette armée 
immense d , dans la plaine de Marathon, avec dix mille Athé¬ 
niens. 

ANS AVANT J. C. 


ANS !>E ROM K. 

*> 24? b 2ô'i c 201 *12(14 


a 507 b 50U c 49:5 d 400 



V11J. LES JUIFS RÉTABLIS. 


A I 

Rome battait tous ses ennemis aux environs, et semblait 
n’avoir à craindre que d’elle-même. Coriolan, zélé patricien, et 
le plus grand de ses capitaines, chassé malgré ses services 
par la faction populaire, médita la ruine de sa patrie, mena 
les Volsques contre elle a , la réduisit à l’extrémité b , et ne put 
être apaisé que par sa mère. 

La Grèce ne jouit pas longtemps du repos que la bataille de 
Marathon lui avait donné. Pour venger l’affront de la Perse 
et de Darius c , Xerxès son fils et son successeur, et petit-fils 
de Cyrus par sa mère Atosse, attaqua les Grecs avec onze 
cent mille combattants (d’autres disent dix-sept cent mille), 
sans compter son armée navale de douze cents vaisseaux. 
Léonidas, roi de Sparte, qui n’avait que trois cents hommes, 
lui en tua vingt mille au passage des Thermopyles, et périt 
avec les siens. Par les conseils de Thémistocle,' Athénien, 
l’armée navale de Xerxès est défaite la même année , près de 
Salamine. Ce prince repasse l’Hellespont avec frayeur; et, un 
an après, son armée de terre, que Mardonius commandait^ 1 , 
est taillée en pièces auprès de Platée par Pausanias, roi de 
Lacédémone, et par Aristide, Athénien, appelé le Juste. La 
bataille se donna le matin ; et le soir de cette fameuse jour¬ 
née, les Grecs ioniens, qui avaient secoué le joug des Perses, 
leur tuèrent trente mille hommes dans la bataille de Mycale, 
sous la conduite de Léotychides. Ce général, pour encourager 
ses soldats, leur dit que Mardonius venait d’être défait dans 
la Grèce. La nouvelle se trouva véritable, ou par un effet 
prodigieux de la renommée, ou plutôt par une heureuse ren¬ 
contre , et tous les Grecs de l’Asie mineure se mirent en li¬ 
berté. Cette nation remportait partout de grands avantages ; 
et, un peu auparavant, les Carthaginois, puissants alors , fu¬ 
rent battus dans la Sicile, où ils voulaient étendre leur domi¬ 
nation, à la sollicitation des Perses. Malgré ce mauvais succès, 
ils ne cessèrent depuis de faire de nouveaux desseins sur une 

ANS DK ROME. 


a 2fiD k 2GG c 27 i 275 


ANS AVANT J. C. 
a 489 b 488 G 480 d 479 


I. PART. LES EPOQUES. 


42 

île si commode à leur assurer l’empire de la mer, que leur 
république affectait. La Grèce le tenait alors, mais elle ne re¬ 
regardait que l’Orient et les Perses a . Pausanias venait d’affran¬ 
chir l’ile de Cypre de leur joug b , quand il conçut le dessein 
d’asservir son pays. Tous ses projets furent vains, quoique 
Xerxès lui promît tout : le traître fut trahi par celui quil ai¬ 
mait le plus c ; et son infâme amour lui coûta la vie. La même 
année, Xerxès fut tué par Artaban, son capitaine des gardes, 
soit que ce perfide voulût occuper le troue de son maître, ou 
qu’il craignît les rigueurs d’un prince dont il n’avait pas exé* 
enté assez promptement les ordres cruels (1). 

Artaxerxe à la longue main, son fils, commença son règne, 
et reçut peu de temps après une lettre de Thémistocle d , qui, 
proscrit par ses citoyens, lui offrait ses services contre les 
Grecs. Il sut estimer autant qu’il devait un capitaine si re¬ 
nommé, et lui fit un grand établissement malgré la jalousie 
des satrapes. 

Ce roi magnanime protégea e le peuple juif (2); et, dans 
sa vingtième année, que les suites rendent mémorable f , il 
permit à Néhémias de rétablir Jérusalem avec ses murailles (3). 
Ce décret d’Artaxerxe diffère de celui de Cyrus, en ce que 
celui de Cyrus regardait le temple, et celui-ci est fait pour la 
ville. 

A ce décret prévu par Daniel (4), et marqué dans sa 
prophétie, les 490 ans de ses semaines commencent. Cette 
importante date a de solides fondements. Le bannissement 
de Thémistocle est placé, dans la chronique d’Eusèbe, à la 
dernière année de la 7G e olympiade, qui revient à la 280 e 
de Rome. Les autres chronologistes le mettent un peu au- 
dessous : la différence est petite, et les circonstances du 
temps assurèrent la date d’Eusèbe. Elles se tirent de Thucy- 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

« 277 b 27S c 280 li 281 «287 f 300 a 477 b 470 « 474 ‘ * l 473 c 407 f 454 


(l) Arist. Polit. V, 10 . — ( 2 ) I ESI). VII , \lll. — (3) 2 ESD. II , I. — 

(i) Dan. IX,25. 




VIII. LES JUIFS «ETABLIS. 43 

dide (1), historien très-exact; et ce grave auteur, contemporain 
presque aussi bien que concitoyen de Thémistocle, lui fait 
écrire sa lettre au commencement du règne d’Artaxerxe. Cor¬ 
nélius Népos (2), auteur ancien, et judicieux autant qu’élé¬ 
gant, ne veut pas qu’on doute de cette date après l’autorité 
de Thucydide : raisonnement d’autant plus solide, qu’un au¬ 
tre auteur plus ancien encore que Thucydide s’accorde avec 
lui. C’est Charonde Lampsaque, cité par Plutarque (3); et 
Plutarque ajoute lui-même que les annales, c’est-à-dire celles 
de Perse, sont conformes à ces deux auteurs. Il ne les suit 
pourtant pas, mais il n’en dit aucune raison ; et les historiens 
qui commencent huit ou neuf ans -plus tard le règne d’Ar¬ 
taxerxe ne sont ni du temps ni d’une si grande autorité. Il 
paraît donc indubitable qu’il en faut placer le commence¬ 
ment vers la lin de la 7G e olympiade, et approchant de l’an¬ 
née 280 de Rome, par où la 20 e année de ce prince doit arri¬ 
ver vers la lin de la 81 e olympiade, et environ l’an 300 
de Rome. Au reste, ceux qui rejettent plus bas le commence¬ 
ment d’Artaxerxe, pour concilier les auteurs, sont réduits à 
conjecturer que son père l’avait du moins associé au royaume 
quand Thémistocle écrivit sa lettre; et, en quelque façon que 
ce soit, notre date est assurée. Ce fondement étant posé, le 
reste du compte est aisé à faire, et la suite le rendra sensible. 

Après le décret d’Artaxerxe, les Juifs travaillèrent à réta¬ 
blir leur ville et ses murailles, comme Daniel l’avait prédit (4). 
Néhemias conduisit l’ouvrage avec beaucoup de prudence er 
de fermeté, au milieu de la résistance des Samaritains, des 
Arabes, et des Ammonites. Le peuple fit un effort, et Élia- 
sib, souverain pontife, l’anima par son exemple. 

Cependant les nouveaux magistrats qu’on avait donnes au 
peuple romain augmentaient les divisions de la ville ; et Rome, 
formée sous des rois, manquait des lois nécessaires à la bonne 


(i)Thucyd. !i 1 >. î. — ( 2 ) Colin. Nkp. in Themist. — (3) Put. in Tlie- 
uiist. — (4) DAN. IX, ‘2ü. 





I. P A HT. LES EPOQUES. 


41 

constitution d’une république. T,a réputation de la Grèce, plus 
célèbre encore par son gouvernement que par ses victoires, 
excita les Romains à se régler sur son exemple a . Ainsi ils en¬ 
voyèrent des députés pour rechercher les lois des villes de 
Grèce, et surtout celles d’Athènes, plus conformes à l’état 
de leur république. Sur ce modèle, dix magistrats absolus b , 
qu’on créa l’année d’après sous le nom de décemvirs c , rédigè¬ 
rent les lois des douze tables, qui sont le fondement du droit 
romain. Le peuple, ravi de l’équité avec laquelle ils les com¬ 
posèrent, leur laissa empiéter le pouvoir suprême, dont ils 
usèrent tyranniquement d . Il se lit alors de grands mouvements 
par l’intempérance d’Appius Claudius, un des décemvirs, et 
par le meurtre de Virginie, que son père aima mieux tuer de 
sa propre main que de la laisser abandonnée à la passion d’Ap¬ 
pius. Le sang de cette seconde Lucrèce réveilla le peuple ro¬ 
main; et les décemvirs furent chassés. 

Pendant que les lois romaines se formaient sous les décem¬ 
virs, Esdras, docteur de la loi, etNéhémias, gouverneur du 
peuple de Dieu nouvellement rétabli dans la Judée, réfor¬ 
maient les abus, et faisaient observer la loi de Moïse, qu’ils 
observaient les premiers. Un des principaux articles de leur 
réformation (1) fut d'obliger tout le peuple, et principalement 
les prêtres, à quitter les femmes étrangères qu’ils avaient 
épousées contre la défense de la loi. Esdras mit en ordre les 
livres saints, dont il fit une exacte révision, et ramassa les an¬ 
ciens mémoires du peuple de Dieu pour en composer les deux 
livres des Paralipomènes ou Chroniques, auxquels il ajouta 
l’histoire de son temps, qui fut achevée par Néhémias. C’est 
par leurs livres que se termine cette longue histoire que Moïse 
avait commencée, et que les auteurs suivants continuèrent 
sans interruption jusqu’au rétablissement de Jérusalem. Le 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

« 302 0 303 c 3(j4 <1 305 a 452 b 451 c 450 d 449 


(1) 2 ESD. XIII. DECT. XXIII, 3. 



VIII. LES JUIFS RETABLIS. 


45 

reste de l’histoire sainte n’est pas écrit dans la même suite. 

Pendant qu’Esdras et Néliémias faisaient la dernière partie 
de ce grand ouvrage, Hérodote, que les auteurs profanes 
appellent le père de l’histoire, commençait à écrire. Ainsi les 
derniers auteurs de l’histoire sainte se rencontrent avec le pre¬ 
mier auteur de l’histoire grecque; et quand elle commence, 
celle du peuple de Dieu, à la prendre seulement depuis Abra¬ 
ham , enfermait déjà quinze siècles. Hérodote n’avait garde 
de parler des Juifs dans l’histoire qu’il nous a laissée ; et les 
Grecs n’avaient besoin d’être informés que des peuples que la 
guerre, le commerce, ou un grand éclat, leur faisait con¬ 
naître. T^a Judée, qui commençait à peine à se relever de sa 
ruine, n’attirait pas les regards. 

Ce fut dans des temps si malheureux que la langue hébraï¬ 
que cessa d’être vulgaire. Durant la captivité, et ensuite par 
le commerce qu’il fallut avoir avec les Chaldéens, les Juifs 
apprirent la langue chaldaïque, fort approchante de la leur, 
et qui avait presque le même génie. Cette raison leur fit chan¬ 
ger l’ancienne figure des lettres hébraïques, et ils écrivirent 
l’hébreu avec les lettres des Chaldéens , plus usités parmi eux 
et plus aisées à. former. Ce changement fut aisé entre deux 
langues voisines dont les lettres étaient de même valeur, et ne 
différaient que dans la figure. Depuis ce temps on ne trouve 
l’Écriture sainte parmi les Juifs qu’en lettres chaldaïques • 
mais les Samaritains retinrent toujours l’ancienne ma¬ 
nière de l’écrire. Leurs descendants ont persévéré dans cet 
usage jusqu’à nos jours, et nous ont par ce moyen conservé 
le Pentateuque qu’on appelle Samaritain, en anciens caractè¬ 
res hébraïques, tels qu’on les trouve dans les médailles et 
dans tous les monuments des siècles passés. 

Les Juifs vivaient avec douceur sous l’autorité d’Artaxerxe. 
Ce prince, réduit par Cimon, fils de Miltiade, général des 
Athéniens, à faire une paix honteuse, désespéra de vaincre 
les Grecs par la force, et ne songea plus qu’à profiter de leurs 
divisions. Il en arriva de grandes entre les Athéniens et les 
Lacédémoniens. Ces deux peuples jaloux l’un de l’autre par- 


4 0 


I. PAItT. LES EPOQUES. 


tagèrent toute la Grèce. Périclès, Athénien a , commença la 
guerre du Péloponnèse, durant laquelle Théramène, Thrasy- 
hule et Alcibiade, Athéniens, se rendent célèbres. Brasidas 
et Myndare, Lacédémoniens, y meurent en combattant pour 
leur pays. Cette guerre dura vingt-sept ans, et finit à l’avan¬ 
tage de Lacédémone, qui avait mis dans son parti Darius 
nommé le Bâtard, fils et successeur d’Artaxerxe. Lysandre, gé¬ 
néral de l’armée navale des Lacédémoniens, prit Athènes b , 
et en changea le gouvernement. Mais la Perse s’aperçut bien¬ 
tôt qu’elle avait rendu les Lacédémoniens trop puissants. Us 
soutinrent le jeune Cyrus dans sa révolte contre Artaxerxe 
son aîné c , appelé Mnémon à cause de son excellente mé¬ 
moire, fils et successeur de Darius. Ce jeune prince, sauvé 
de la prison et de la mort par sa mère Parysatis, songe à la 
vengeance, gagne les satrapes par ses agréments infinis, tra¬ 
verse l’Asie mineure, va présenter la bataille au roi son frère 
dans le cœurdesonempire, le blesse de sa propre main, et, se 
croyant trop tôt vainqueur, périt par sa témérité. Les dix mille 
Grecs qui le servaient font cette retraite étonnante où com¬ 
mandait à la fin Xénophon, grand philosophe et grand capi¬ 
taine, qui en a écrit l’histoire. Les Lacédémoniens conti¬ 
nuaient à attaquer l’empire des Perses d , qu’Agésilas , roi de 
Sparte, fit trembler dans l’Asie mineure : mais les divisions 
de la Grèce le rappelèrent en son pays. 

En ce temps la ville de Véies , qui égalait presque la gloire 
de Rome, après un siège de dix ans et beaucoup de divers 
succès, fut prise par les Romains sous la conduite de Camille. 
Sa générosité lui fit encore une autre conquête : les Falisques 
qu’il assiégeait se donnèrent à lui e , touchés de ce qu’il leur 
avait renvoyé leurs enfants, qu’un maître d’école lui avait li¬ 
vrés. Rome ne voulait pas vaincre par des trahisons, ni pro¬ 
fiter de la perfidie d’un lâche qui abusait de l’obéissance d’un 
âge innocent. Un peu après, les Gaulois Sénonois entrèrent 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 


b 350 c 353 11 358 « 300 


431 b 404 c 401 >1 300 c 30 < 


VIII. LES JUIFS RETABLIS. 


47 


eu Italie 11 , et assiégèrent Clusium. Les Romains perdirent 
contre eux la fameuse bataille d’Allia b . Leur ville fut prise et 
brûlée. Pendant qu’ils se défendaient dans le Capitole, leurs 
affaires furent rétablies par Camille qu’ils avaient banni (1). 
Les Gaulois demeurèrent sept mois maîtres de Rome ; et, 
appelés ailleurs par d'autres affaires, ils se retirèrent chargés 
de butin. 

Durant les brouilleries de la Grèce, Épaminondas c , Thé- 
bain , se signala par son équité et par sa modération, autant 
que par ses victoires. On remarque qu’il avait pour règle de 
ne mentir jamais, même en riant. Ses grandes actions écla¬ 
tent dans les dernières années de Mnémon et dans les premières 
d’Ochus. Sous un si grand capitaine, les Thébains sont victo¬ 
rieux , et la puissance de Lacédémone est abattue. 

Celle des rois de Macédoine commence avec Philippe lI , 
père d’Alexandre le Grand. Malgré les oppositions d’Ochus 
et d’Arsès son fils, rois de Perse, et malgré les difficultés plus 
grandes encore que lui suscitait dans Athènes l’éloquence de 
Démosthène, puissant défenseur de la liberté, ce prince, 
victorieux durant vingt ans, assujettit toute la Grèce c , où la 
bataille de Chéronée qu’il gagna sur les Athéniens et sur leurs 
alliés lui donna une puissance absolue. Dans cette fameuse 
bataille, pendant qu’il rompait les Athéniens, il eut la joie 
de voir Alexandre, à l’âge de dix-huit ans, enfoncer les troupes 
thébaines de la discipline d’Épaminondas, et entre autres la 
troupe sacrée qu’on appelait des amis, qui se croyait invinci¬ 
ble. Ainsi maître de la Grèce, et soutenu par un fils d’une si 
grande espérance, il conçut de plus hauts desseins, et ne mé¬ 
dita rien moins que la ruine des Perses f , contre lesquels il 
fut déclaré capitaine général. Mais leur perte était réservée à 
Alexandre. Au milieu des solennités d’un nouveau mariage, 

A.NS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

a 363 b 364 c 383 d 395 0 416 f 417 a 391 b 390 e 371 d 359 e 338 1337 


O*) 
^ . 


Il) POLÏR. lii). I , 6. C. lit). 2. C 18, 




48 


I. PART. LES EPOQUES. 


Philippe fut assassiné par Pausanias a , jeune homme de bonne 
maison, à qui il n’avait pas rendu justice. L’eunuque Bagoas 
tua dans la même année Arsès, roi de Perse, et fit régner à 
sa place Darius, fils d’Arsame, surnommé Codomanus. Il 
mérite par sa valeur qu’on se range à l’opinion, d’ailleurs la 
plus vraisemblable, qui le fait sortir de la famille royale. 

Ainsi deux rois courageux commencèrent ensemble leur rè¬ 
gne, Darius, fils d’Arsame, et Alexandre, fils de Philippe. 
Ils se regardaient d’un œil jaloux, et semblaient nés pour se 
disputer l’empire du monde. Mais Alexandre voulut s’affer¬ 
mir avant que d’entreprendre son rival. Il vengea la mort de 
son père ; il dompta les peuples rebelles qui méprisaient sa jeu 
nesse b ; il battit les Grecs, qui tentèrent vainement de secouer 
le joug ; et ruina Thèbes, où il n’épargna que la maison et 
les descendants de Pindare, dont la Grèce admirait les odes c . 
Puissant et victorieux, il marche après tant d’exploits à la tête 
des Grecs contre Darius d , qu’il défait en trois batailles ran¬ 
gées 6 ; entre triomphant dans Babylone et dans Suse f ; détruit 
Persépolis, ancien siège des rois de Perse g ; pousse ses con¬ 
quêtes jusqu’aux Indes ; et vient mourir h à Babylone, âgé de 
trente-trois ans. 

De son temps Manassès, frère de Jaddus souverain pontife, 
excita des brouilleries parmi les Juifs. Il avait épousé ‘ la 
fille de Sanaballat, Samaritain, que Darius avait fait satrape 
de ce pays. Plutôt que de répudier cette étrangère, à quoi le 
conseil de Jérusalem et son frère Jaddus voulaient l’obliger, 
il embrassa le schisme des Samaritains. Plusieurs Juifs, pour 
éviter de pareilles censures, se joignirent à lui. Dès lors il 
résolut de bâtir un temple près de Samarie sur la montagne 
de Garizim, que les Samaritains croyaient bénite, et de s’en 
faire le pontife. Son beau-père, très-accrédité auprès de Da¬ 
rius, l’assura de la protection de ce prince, et les suites lui 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 


‘«-'ilS b 419 c 420 d 421 « 423 
I 424 £ 427 I* 430 i 421 


« 33G b 335 c 334 d 333 «331 
f 330 g 327 >s 324 i 333 


VIII. LES JUIFS RÉTABLIS. 


49 

furent encore plus favorables. Alexandre s’éleva a : Sana- 
ballat quitta son maître, et mena des troupes au victorieux 
durant le siège de Tyr. Ainsi il obtint tout ce qu’il voulut ; le 
temple de Garizim fut bâti, et l’ambition de Manassès fut sa¬ 
tisfaite. Les Juifs cependant, toujours fidèles aux Perses, re¬ 
fusèrent à Alexandre le secours qu’il leur demandait. 11 allait 
à Jérusalem, résolu de se venger; mais il fut changé à la vue 
du souverain pontife, qui vint au-devant de lui avec les sa¬ 
crificateurs revêtus de leurs habits de cérémonie, et précédés de 
tout le peuple habillé de blanc. On lui montra des prophéties 
qui prédisaient ses victoires : c’étaient celles de Daniel. Il 
accorda aux Juifs toutes leurs demandes, et ils lui gardèrent 
la même fidélité qu’ils avaient toujours gardée aux rois de 
Perse. 

Durant ses conquêtes, Rome était aux mains avec les Samni- 
tes ses voisins 1 *, et avait une peine extrême à les réduire, mal¬ 
gré la valeur et la conduite de Papirius Cursor, le plus illus¬ 
tre de ses généraux. 

Après la mort d’Alexandre son empire fut partagé : c Per- 
diccas, Ptolomée fils de Lagus, Antigonus, Séleucus, Lysi- 
maque, Antipater et son fils Cassander, en un mot tous ses 
capitaines, nourris dans la guerre sous un si grand conquérant, 
songèrent à s’en rendre maîtres par les armes ; ils immolèrent 
à leur ambition toute la famille d’Alexandre d , son frère, sa 
mère, ses femmes, ses enfants , et jusqu’à ses sœurs : on ne 
vit que des batailles sanglantes et d’effroyables révolutions. 

Au milieu de tant de désordres, plusieurs peuples de 
l'Asie mineure et du voisinage s’affranchirent, et formèrent 
les royaumes de Pont, de Bithynie etdePergame. La bonté du 
pays les rendit ensuite riches et puissants. L’Arménie secoua 
aussi dans le même temps le joug des Macédoniens, et devint 
un grand royaume. Les deux Mithridates père et fils fondèrent 
celui de Cappadoce. Mais les deux plus puissantes monarchies 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 


* 422 b 428 à 430 c 430 d 430 à 445 


332 u 324 


50 


i. part, les Époques. 

qui se soient élevées alors furent celle d’Égypte 3 , fondée par 
Btolomée fils de Lagus, d’où viennent les Lagides; et celle 
d’Asie ou de Syrie b , fondée par Séleucus, d’où viennent les 
Séleucides. Celle-ci comprenait, outre la Syrie, ces vastes et 
riches provinces de la haute Asie qui composaient l’empire des 
Perses. Ainsi tout l’Orient reconnut la Grèce, et en apprit le 
langage. 

La Grèce elle-même était opprimée par les capitaines d’A¬ 
lexandre. La Macédoine son ancien royaume, qui donnait des 
maîtres à l’orient, était en proie au premier venu. Les enfants 
de Cassander se chassèrent les lins les autres de ce royaume 0 . 
Pyrrhus, roi des Épirotes, qui en avait occupé une partie d , 
fut chassé par Démétrius Poliorcète, fils d’Antigonus 0 , qu’il 
chassa aussi à son tour f : il est lui-même chassé encore une 
fois par Lysimaque 5 , et Lysimaque par Séleucus, que Pto- 
lomée Céraunus' 1 , chassé d’Égypte par son père Ptolomée J, 
tua en traître malgré ses bienfaits. Ce perfide n’eut pas plutôt 
envahi la Macédoine, qu’il fut attaqué par les Gaulois', et 
périt dans un combat qu’il leur donna. 

Durant les troubles de l’Orient ces peuples vinrent dans l’A¬ 
sie mineure, conduits par leur roi Brennus, et s’établirent 
dans la Gallogrèce ou Galatie, nommée ainsi de leur nom , 
d’où ils se jetèrent dans la Macédoine qu’ils ravagèrent, et 
firent trembler toute la Grèce. Mais leur armée périt j dans 
l’entreprise sacrilège du temple de Delphes. Cette nation re¬ 
muait partout, et partout elle était malheureuse. 

Quelques années devant l’affaire de Delphes k , les Gaulois 
d’Italie, que leurs guerres continuelles et leurs victoires fré¬ 
quentes rendaient la terreur des Romains, furent excités con¬ 
tre eux par les Samnites, les Brutiens et les Étruriens (1). 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

a 431 1> 442 c 458 d 4G0 e 465 f 408 a 323 b 312 c 296 d 294 e 289 f 28(1 
t 473 h 474 > 475 j 476 k 471 g 281 h 2S0 » 279 j 278 k 28.3 


% 


10 POLYB- lit). 2, C. 20. 



VIII. LES JUIFS RÉTABLIS. 


51 

Ils remportèrent d’abord une nouvelle victoire, mais ils en 
souillèrent la gloire en tuant des ambassadeurs. Les Romains 
indignés marchent contre eux a , les défont, entrent dans leurs 
terres où ils fondent une colonie, les battent encore deux fois, 
en assujettissent une partie, et réduisent l’autre à demander 
la paix. 

Après que les Gaulois d’Orient eurent été chassés de la 
Grèce b , Antigonus Gonatas, fils de Démétrius Poliorcète, qui 
régnait depuis douze ans dans la Grèce, mais fort peu pai¬ 
sible, envahit sans peine la Macédoine. Pyrrhus était occupé 
ailleurs. Chassé de ce royaume 0 , il espéra de contenter son 
ambition parla conquête de l’Italie, où il fut appelé par les 
Tarentins : la bataille que les Romains venaient de gagner 
sur eux et sur les Samnites ne leur laissait que cette ressource. 
Il remporta contre les Romains cl des victoires qui le ruinaient. 
Les éléphants de Pyrrhus les étonnèrent : mais le consul 
Fabrice lit bientôt voir aux Romains que Pyrrhus pouvait 
être vaincu. Le roi et le consul semblaient se disputer la gloire 
de la générosité plus encore que celle des armes : Pyrrhus 
rendit au consul tous les prisonniers sans rançon, disant qu’il 
fallait faire la guerre avec le fer, et non point avec l’argent 1 '; 
et Fabrice renvoya au roi son perfide médecin, qui était venu 
lui offrir d'empoisonner son maître. 

En ces temps la religion et la nation judaïque commence 
à éclater parmi les Grecs. Ce peuple, bien traité par les rois 
de Syrie, vivait tranquillement selon ses lois. Antiochus le 
Dieu, petit-fils de Séleucus, les répandit dans l’Asie mineure , 
d’où ils s’étendirent dans la Grèce, et jouirent partout des 
mêmes droits et de la même liberté que les autres citoyens (l). 
Ptolomée, fds de Lagus, les avait déjà établis en Égypte. 
Sous son fds Ptolomée Philadelphe f , leurs écritures furent 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

472 b 477 c 474 d 475 e 476 f477 “282 b 277 c 280 d 279 e 278 f277 


(!) Jus. Ant. XII, 2 . 





52 


I. PART. LES ÉPOQUES. 

tournées en grec, et on vit paraître cette célèbre version ap¬ 
pelée la version des Septante. C’étaient de savants vieillards 
qu’Éléazar, souverain pontife, envoya au roi, qui les deman¬ 
dait. Quelques uns veulent qu’ils n’aient traduit que les cinq 
livres de la loi (1). Le reste des livres sacrés pourrait dans la 
suite avoir été mis en grec pour l’usage des Juifs répandus 
dans l’Égypte et dans la Grèce, où ils oublièrent non-seule¬ 
ment leur ancienne langue, qui était l’hébreu, mais encore 
le chaldéen, que la captivité leur avait appris. Ils se firent un 
grec mêlé d’hébraïsmes, qu’on appelle le langage hellénistique : 
les Septante et tout le Nouveau Testament est écrit en ce lan¬ 
gage. Durant cette dispersion des Juifs leur temple fut célèbre 
par toute la terre, et tous les rois d’Orient y présentaient leurs 
offrandes. 

L’Occident était attentif à la guerre des Romains et de Pyr¬ 
rhus. Enfin ce roi fut défait par le consul Curius a , et repassa 
en Épire. Il n’y demeura pas longtemps en repos, et voulut 
se récompenser sur la Macédoine des mauvais succès d’Italie. 
Antigonus Gonatas fut renfermé dans Thessalonique b , et con¬ 
traint d’abandonner à Pyrrhus tout le reste du royaume. Il 
reprit cœur pendant que Pyrrhus inquiet et ambitieux faisait 
la guerre c aux Lacédémoniens et aux Argiens. Les deux rois 
ennemis furent introduits dans Argos en même temps par deux 
cabales contraires et par deux portes différentes. Il se donna 
dans la ville un grand combat : une mère qui vit son fils pour¬ 
suivi par Pyrrhus qu’il avait blessé écrasa ce prince d’un coup 
de pierre. Antigonus, défait d’un tel ennemi, rentra dans la 
Macédoine, qui, après quelques changements, demeura pai¬ 
sible à sa famille. La ligue des Achéens l’empêcha de s’ac¬ 
croître : c’était le dernier rempart de la liberté de la Grèce, 
et ce fut elle qui en produisit les derniers héros avec Aratus et 
Philopœmen. 

ANS DE HOME. ANS AVANT J. C. 

479 b 480 c 4 S 1 a 075 b 274 c 272 


»T) JoS. Alll. 1, I ; XII, 2. 


i 




VIII. LKS JUIFS BETABLIS. 


53 


Les Tarentins, que Pyrrhus entretenait d’espérance, appe¬ 
lèrent les Carthaginois après sa mort. Ce secours leur fut 
inutile : ils furent battus avec les Brutiens et les Samnites 
leurs alliés. Ceux-ci, après soixante et douze ans de guerre 
continuelle, furent forcés à subir le joug des Romains. Tarente 
les suivit de près ; les peuples voisins ne tinrent pas : ainsi tous 
les anciens peuples d’Italie furent subjugués. Les Gaulois, sou¬ 
vent battus, n’osaient remuer. 

Après 480 ans de guerre les Romains se virent les maîtres 
en Italie (1), et commencèrent à regarder les affaires du dehors : 
ils entrèrent en jalousie contre les Carthaginois, trop puissants 
dans leur voisinage par les conquêtes qu’ils faisaient dans la 
Sicile, d’où ils venaient d’entreprendre sur eux et sur l’Italie, 
en secourant les Tarentins. 

La république de Carthage tenait les deux côtes de la mer 
Méditerranée. Outre celle d’Afrique qu’elle possédait presque 
tout entière, elle s’était étendue du côté d’Espagne parle 
détroit. Maîtresse de la mer et du commerce, elle avait envahi 
les îles de Corse et de Sardaigne. La Sicile avait peine à se 
défendre, et l’Italie était menacée de trop près pour ne pas 
craindre. De là les guerres puniques a , malgré les traités mal 
observés de part et d’autre. 

La première b apprit aux Romains à combattre sur la mer. 
Ils furent maîtres d’abord dans un art qu’ils ne connaissaient 
pas; et le consul Duilius, qui donna la première bataille 
navale c , la gagna. Régulus soutint cette gloire d , et aborda 
en Afrique, où il eut à combattre ce prodigieux serpent contre 
lequel il fallut employer toute son armée. Tout cède : Car¬ 
thage réduite à l’extrémité ne se sauve que par le secours de 
Xantippe, Lacédémonien. Le général romain est battu et 
pris e : mais sa prison le rend plus illustre que ses victoires. 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

a 490 b 494 c 495 d 498 e 499 » 264 b 260 c 259 d 256 e 255 


(I) POLÏB. lii) I , 2, c. I. 



I. PART, LES EPOQUES. 


5 4 

Renvoyé sur sa parole pour ménager l’échange des prison¬ 
niers , il vient soutenir dans le sénat la loi qui ôtait toute es¬ 
pérance à ceux qui se laissaient prendre, et retourne à une 
mort assurée. Deux épouvantables naufrages contraignirent 
les Romains d’abandonner de nouveau l’empire de la mer aux 
Carthaginois. La victoire demeura longtemps douteuse entre 
les deux peuples ; et les Romains furent prêts à céder : mais 
ils réparèrent leur flotte. Une seule bataille décida a , et le 
consul Lutatius acheva la guerre. Carthage fut obligée à payer 
tribut, et à quitter avec la Sicile toutes les îles qui étaient entre 
la Sicile et l’Italie. Les Romains gagnèrent cette île tout en¬ 
tière , à la réserve de ce qu’y tenait Hiéron, roi de Svracuse, 
leur allié (1). 

Après la guerre achevée, les Carthaginois pensèrent périr 
par le soulèvement de leur armée : ils l’avaient composée, 
selon leur coutume, de troupes étrangères, qui se révoltèrent 
pour leur paye. Leur cruelle domination fit joindre à ces trou¬ 
pes mutinées presque toutes les villes de leur empire; et Car¬ 
thage étroitement assiégée était perdue sans Amilcar, surnommé 
Barcas. Lui seul avait soutenu la dernière guerre b . Ses ci¬ 
toyens lui durent encore la victoire qu’ils remportèrent sur les 
rebelles : il leur en coûta la Sardaigne, que la révolte de leur 
garnison ouvrit aux Romains (2). De peur de s’embarrasser 
avec eux dans une nouvelle querelle, Carthage céda malgré elle 
une île si importante, et augmenta son tribut. Elle songeait 
à rétablir en Espagne son empire ébranlé par la révolte. Amil¬ 
car passa dans cette province avec son fils Annibal c , âgé de 
neuf ans, et y mourut dans une bataille. Durant neuf ans 
qu’il y fit la guerre avec autant d’adresse que de valeur, son 
tiis se formait sous un si grand capitaine, et tout ensemble 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

a 513 U 5 J G c 524 » 241 b 238 c230 


(1) POLYlî. lil). I. C. 62, 63; lil). 2. C. I. 

(2) PüLYB. lib. I , C. 70, 83, S,S 



VIII. LES JUIFS RETABLIS. 


ii concevait une haine implacable contre les Romains. Son 
allié Asdrubal fut donné pour successeur à son père. Il gou¬ 
verna sa province avec beaucoup de prudence, et y bâtit Car¬ 
thage la Neuve, qui tenait l’Espagne en sujétion. 

Les Romains étaient occupés dans la guerre contre Teuta, 
reine d’illyrie, qui exerçait impunément la piraterie sur toute 
la côte. Enflée du butin qu’elle faisait sur les Grecs et sur les 
Épirotes a , elle méprisa les Romains, et tua leur ambassadeur. 
Elle fut bientôt accablée : les Romains ne lui laissèrent qu’une 
petite partie de l’Illyrie b , et gagnèrent l’île de Corfou, que cette 
reine avait usurpée. lisse firent alors respecter en Grèce par une 
solennelle ambassade; et ce fut la première fois qu’on y connut 
leur puissance. Les grands progrès d’Asdrubal leur donnaient 
delà jalousie : mais les Gaulois d’Italie (1) les empêchaient de 
pourvoir aux affaires de l’Espagne. Il y avait quarante-cinq 
ans qu’ils demeuraient en repos : la jeunesse qui s’était élevée 
durant ce temps ne songeait plus aux pertes passées, et com¬ 
mençait à menacer Rome (2). Les Romains, pour attaquer 
avec sûreté de si turbulents voisins, s’assurèrent des Carthagi¬ 
nois. Le traité fut conclu avec Asdrubal, qui promit de ne 
passer point au delà de l’Èbre. 

La guerre entre les Romains et les Gaulois se fit avec fureur 
de part et d’autre c : les Transalpins se joignirent aux Cisal¬ 
pins : tous furent battus. Concolitanus , un des rois gaulois, 
fut pris dans la bataille : Anéroestus , un autre roi, se tua 
lui-même. Les Romains victorieux passèrent le Pô pour la 
première fois, résolus d'ôter aux Gaulois les environs de ce 
lleuve, dont ils étaient en possession depuis tant de siècles. La 
victoire les suivit partout; Milan fut pris; presque tout le pays 
fut assujetti. 

En ce temps Asdrubal mourut d ; et Annibal, quoiqu’il n’eût 

ANS I)E ROME. ANS AVANT .1. C. 

•> 525 *» 52C 0 530 d 534 ! » 221) b 228 c 224 * l 220 


* l’OLYlî., lil). U, C. 12, 22. — 2 Jd. ibid. C. 21 



5 G » T. PART. LES ÉrOQUES. 

encore que 25 ans, fut mis «à sa place. Dès-lors on prévit la 
guerre. Le nouveau gouverneur entreprit ouvertement de 
dompter l’Espagne sans aucun respect des traités a . Pvomealors 
écouta les plaintes de Sagonte son alliée. Les ambassadeurs 
romains vont à Carthage. Les Carthaginois rétablis n’é¬ 
taient plus d’humeur à céder : la Sicile ravie de leurs mains, 
la Sardaigne injustement enlevée, et le tribut augmenté, 
leur tenaient au cœur. Ainsi la faction qui voulait qu’on aban¬ 
donnât Annibal se trouva faible. 

Ce général songeait à tout. De secrètes ambassades l’avaient 
assuré des Gaulois d’Italie, qui, n’étant plus en état de rien 
entreprendre par leurs propres forces, embrassèrent cette 
occasion de se relever. Annibal traverse l’Èbre, les Pyrénées, 
toute la Gaule transalpine, les Alpes, et tombe comme en 
un moment sur l’Italie. Les Gaulois ne manquent point 
de fortifier son armée, et font un dernier effort pour leur li¬ 
berté. b Quatre batailles perdues font croire que Rome allait 
tomber. c La Sicile prend le parti du vainqueur. Hiéronvme d , 
roi de Syracuse, se déclare contre les Romains ; presque toute 
l’Italie les abandonne 0 ; et la dernière ressource de la républi¬ 
que semble périr en Espagne avec les deux Scipionsh 

Dans de telles extrémités, Rome dut son salut à trois grands 
hommes. La constance de Fabius Maximus , qui, se mettant 
au-dessus des bruits populaires, faisait la guerre en retraite , 
fut un rempart à sa patrie. Marcellus , qui lit lever le siège de 
Nole s et prit Syracuse 1 ', donnait vigueur aux troupes par ses 
actions. Mais Rome ,qui admirait ces deux grands hommes, 
crut voir dans le jeune Scipion quelque chose de plus grand. 
Les merveilleux succès de ses conseils confirmèrent l’opinion 
qu’on avait qu’il était de race divine, et qu’il conversait avec 
les dieux. A l’âge de 24 ans' il entreprend d’aller en Espagne, 
où son père et son oncle venaient de périr : j il attaque Carthage 

ANS 1)F. ROME. ' ANS AVANT J. C. 

a 535 b 530 c 537 lI 538 e 539 f 542 » 219 b 218 c 217 <’ 2IG c 215 C 212 

g 5-40 1> 542 i 5ï3 j 54i g 214 1>2I2 i 211 j 210 


VIII. LES JUIFS RÉTABLIS. 


57 

la Neuve comme s’il eût agi par inspiration, et ses soldats l’em¬ 
portent d’abord. Tous ceux qui le voient sont gagnés au peuple 
romain : les Carthaginois lui quittent l’Espagne: a à son abord 
en Afrique, les rois se donnent à lui ; Carthage tremble à son 
tour, et voit ses armées défaites 13 : Annibal, victorieux durant 
seize ans, est vainement rappelé, et ne peut défendre sa pa¬ 
trie : Scipion y donne la loi c : le nom d’Africain est sa récom¬ 
pense. Le peuple romain ayant abattu les Gaulois et les 
Africains ne voit plus rien à craindre, et combat dorénavant 
sans péril. 

Au milieu de la première guerre punique, Théodote, gou¬ 
verneur de la Bactrienne, d enleva mille villes à Antiocnus 
appelé le Dieu, fils d’Antiochus Soter, r.oi de Syrie. Presque 
tout l’orient suivit cet exemple. Les Parthes se révoltèrent sous 
la conduite d’Arsace, chef de la maison des Arcacides, et 
fondateur d’un empire qui s’étendit peu à peu dans toute 1?. 
haute Asie. 

Les rois de Syrie et ceux d’Égypte, acharnés les uns contre 
les autres, ne songeaient qu’à se ruiner mutuellement, ou 
par la force, ou par la fraude. Damas et son territoire, qu’on 
appelait la Cœlésyrie, ou la Syrie basse, et qui confinait aux 
deux royaumes, fut le sujet de leurs guerres ; et les affaires de 
l’Asie étaient entièrement séparées de celles de l’Europe. 

Durant tous ces temps, la philosophie florissait dans la 
Grèce. La secte des philosophes italiques et celle des ioniques 
la remplissaient de grands hommes, parmi lesquels il se 
mêla beaucoup d’extravagants à qui h Grèce curieuse ne laissa 
pas de donner le nom de philosophes. Du temps de Cyrus 
et de Cambyse, Pythagore commença la secte italique dans la 
grande Grèce, aux environs de Naples. A peu près dans le 
même temps, Thalès , Milésien, forma la secte ionique. De là 
sont sortis ces grands philosophes Héraclite, Démocri te , 
Empédocle, Parménides; Anaxagore, qui, un peu avant la 

ANS DE ROMR. ANS AVANT J. C. 


a 5*5 8 b 551 c 552 <1 504 


a 20(1 b 203 c 202 d 250 


58 


I. PART. LES EPOQUES. 


guerre du Péloponnèse , fit voir le monde construit par un 
Esprit éternel ; Socrate, qui, un peu après, ramena la philo¬ 
sophie à l’étude des bonnes mœurs, et fut le père de la 
philosophie morale; Platon , son disciple, chef de l’académie ; 
Aristote, disciple de Platon et précepteur d’Alexandre, chef 
des péripatéticiens: sous les successeurs d’Alexandre,Zénon, 
nommé Cittien , d’une ville de l’ile de Chypre où il était né, 
chef des stoïciens ; et Épicure, Athénien, chef des philosophes 
qui portent son nom, si toutefois on peut nommer philoso¬ 
phes ceux qui niaient ouvertement la Providence, et qui, 
ignorant ce que c’est que le devoir, définissaient la vertu par 
le plaisir. On peut compter parmi les plus grands philosophes 
Hippocrate, le père de la médecine, qui éclata au milieu des 
autres dans ces heureux temps de la Grèce. 

Les Romains avaient dans le même temps une autre espèce 
de philosophie, qui ne consistait point en disputes ni en dis¬ 
cours , mais dans la frugalité, dans la pauvreté , dans les tra¬ 
vaux de la vie rustique, et daus ceux de la guerre, où ils fai¬ 
saient leur gloire de celle de leur patrie et du nom romain : 
ce qui les rendit enfin maîtres de l’Italie et de Carthage. 

NEUVIÈME ÉPOQUE. 

Scipion, ou Carthage vaincue. 

L’an 552 de la fondation de Rome, environ 250 ans 
après celle de la monarchie des Perses , et 202 ans avant 
Jésus-Christ, Carthage fut assujettie aux Romains. Annibal 
ne laissait pas sous main de leur susciter des ennemis par¬ 
tout où il pouvait : mais il ne fit qu’entraîner tous ses amis, 
anciens et nouveaux, dans la ruine de sa patrie et dans la 
sienne. Par les victoires du consul Flaminius, Philippe, roi 
de Macédoine, allié des Carthaginois, fut abattu a , les rois de 
Macédoine réduits à l’étroit, et la Grèce b affranchie de leur 
joug. Les Romains entreprirent de faire périr Annibal, qu’ils 

ANS UE ROME. ANS AVANT J. C. 


» &5G •' 5f»8 


a 15)8 b IDG 


IX. CARTHAGE VAINCUE. 


50 


trouvaient encore redoutable après sa perte. Ce grand capi¬ 
taine , a réduit à se sauver de son pays, remua l’orient contre 
eux , et attira leurs armes en Asie. Par ses puissants raison¬ 
nements , Antiochus surnommé le Grand, roi de Syrie, devint 
jaloux de leur puissance , b et leur lit la guerre : mais il ne sui¬ 
vit pas en la faisant les conseils d’Annibal, qui l’y avait engagé. 
Battu par mer et par terre, il reçut la loi que lui imposa le 
consul Lucius Scipion, frère de Scipion l’Africain , et il fut 
renfermé dans le mont Taurus. Annibal, réfugié chez Pru- 
sias, roi de Bithynie, c échappa aux Romains par le poison. 
Ils sont redoutés par toute la terre, et ne veulent plus souffrir 
d’autre puissance que la leur. Les rois étaient obligés de leur 
donner leurs enfants pour otage de leur foi. Antiochus , depuis 
appelé l’illustre ou Épiphanes, second fils d’Antiochus le 
Grand, roi de Syrie, demeura longtemps à Rome en cette 
qualité : mais sur la fin du règne de Séleucus Philopator , 
son frère aîné, il fut rendu; d et les R.omains voulurent avoir 
à sa place Démétrius Soter, fils du roi, alors âgé de dix ans. 
Dans ce contre-temps, Séleucus mourut 0 ; et Antiochus 
usurpa le royaume sur son neveu. Les Romains étaient appli¬ 
qués aux affaires de la Macédoine, où Persée inquiétait ses 
voisins^ et ne voulait plus s’en tenir aux conditions imposées 
au roi Philippe son père. 

Ce futidors que commencèrent f les persécutions du peuple 
de Dieu.tAntiodhus l’illustre régnait comme un furieux : il 
tourna toute sa fureur contre les Juifs, et entreprit de ruiner 
ie temple, la loi de Moïse, et toute la nation. L’autorité des 
Romains l’enfpêcha de se rendre maître de l’Égypte, s Ils fai¬ 
saient la guerre à Persée, qui, plus prompt à entreprendre 
qu’à exécuter , perdait ses alliés par son avarice, et ses armées 
par sa lâcheté. Vaincu par le consul Paul Émile, h il fut con¬ 
traint de se livrer entre ses mains. Gentius, roi de l’Illyrie , 

' ANS DE ROUIE. ANS AVANT J. C. 

'559 n 561 «572 <1 578 e 579 f 581 
g ry*3 ii 586 


* [95 b 193 c 182 'l 176 « 175 f 173 
g 171 l> 163 




GO 


I. PART. LES EPOQUES. 


son allié, abattu en trente jours par le préteur Anicius, 
venait d’avoir un sort semblable. Le royaume de Macédoine, 
qui avait duré 700 ans, et avait, près de 200 ans, donné des 
maîtres non-seulement à la Grèce, mais encore à tout l’orient, 
ne fut plus qu’une province romaine. Les fureurs d’Antiochus 
s’augmentaient contre le peuple de Dieu. On voit paraître 
alors la résistance de Mathathias, sacrificateur, de la race 
de Phinées , et imitateur de son zèle; les ordres qu’il donne 
en mourant pour le salut de son peuple a ; les victoires de 
Judas leMachabée b , son fils, malgré le nombre infini de ses 
ennemis; l’élévation de la famille des Asmonéens, ou des 
Machabées ; c la nouvelle dédicace du temple, que les Gentils 
avaient profané ; le gouvernement de Judas, et la gloire du 
sacerdoce rétablie* 1 ; la mort d’Antiochus, digne de son impiété 
et de son orgueil ; sa fausse conversion durant sa dernière ma¬ 
ladie , et l’implacable colère de Dieu sur ce roi superbe. Son 
lils Antioclius Eupator, encore en bas âge, lui succéda , sous 
la tutelle de Lysias son gouverneur. Durant cette minorité, 
Démétrius Soter, qui était en otage à Rome, crut se pouvoir 
rétablir ; mais il ne put obtenir du sénat d’être renvoyé dans 
son royaume : la politique romaine aimait mieux un roi 
enfant. * 

Sous Antioclius Eupator, la persécution du peuple de Dieu e 
et les victoires de Judas le Machabée continuent f . La division 
se met dans le royaume de Syrie. Démétrius s’échappe de 
Rome ; les peuples le reconnaissent ; le jeune Antioclius est 
tué avec Lysias son tuteur. Mais les Juifs ne sont pas mieux 
traités sous Démétrius que sous ses prédécesseurs : il éprouve 
le même sort ; ses généraux sont battus par Judas le Machabée ; 
et la main du superbe Nicanor, dont il avait si souvent menacé 
le temple, y est attachée. Mais un peu après, Judas, accablé 
par la multitude e, fut tué en combattant avec une valeur éton- 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. O.' 

"5S7 688 ^ 589 590 e 591 f 592 c IG7 b 166 r 165 d IG'i e 1G3 f 102 

t 59,1. g i61 


IX. CARTHAGE VAINCUE. 


61 

liante. Son frère Jonatlias succède à sa charge, et soutient sa 
réputation. Réduit à l’extrémité, son courage ne l’abandonna 
pas. Les Romains, ravis d’humilier les rois de Syrie, accordè¬ 
rent aux Juifs leur protection ; et l’alliance que Judas avait en¬ 
voyé leur demander fut accordée, sans aucun secours toute¬ 
fois : mais la gloire du nom romain ne laissait pas d’être un 
grand support au peuple aflligé. 

Les troubles de la Syrie croissaient tous les jours. Alexan¬ 
dre Balas, qui se vantait d’être lils d’Antiochus l’illustre a , fut 
mis sur le trône par ceux d’Antioche. Les rois d’Égypte, per¬ 
pétuels ennemis de la Syrie, se mêlaient dans ses divisions pour 
en profiter. Ptolomée Philométor soutint Balas. La guerre fut 
sanglante : Démétrius Soter y fut tué b , et ne laissa pour venger 
sa mort que deux jeunes princes encore en bas âge, Démétrius 
INicator et Antiochus Sidétès. Ainsi l’usurpateur demeura pai¬ 
sible , et le roi d’Égvpte lui donna sa fille Cléopâtre en mariage. 
Balas, qui se crut au-dessus de tout, se plongea dans la dé¬ 
bauche , et s’attira le mépris de tous ses sujets. 

En ce temps Philométor c jugea le fameux procès que les Sa¬ 
maritains firent aux Juifs *. Ces schismatiques, toujours oppo¬ 
sés au peuple de Dieu, ne manquaient point de se joindre à 
leurs ennemis; et, pour plaire à Antiochus Y Illustre, leur per¬ 
sécuteur, ils avaient consacré leur temple de Garizim d à Ju¬ 
piter Hospitalier. Malgré celte profanation, ces impies ne 
laissèrent pas de soutenir quelque temps après, à Alexandrie, 
devant Ptolomée Philométor, que ce temple devait l’emporter 
sur celui de Jérusalem. Les parties contestèrent devant le roi 2 , 
et s’engagèrent de part et d’autre, à peine de la vie, à jus¬ 
tifier leurs prétentions par les termes de la loi de Moïse. Les 
Juifs gagnèrent leur cause, et les Samaritains furent punis de 
mort, selon la convention. Le même roi permit à Onias, de la 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. O. 

a 600 b 604 c 604 (1 5S7 a 154 J) 150 <= 150 d 167 


, 7. — - Jos. Anf. lib. 13. c. f», 

6 


' ‘2 Mac. VI, 2; Jos, A lit lib. 12 






1. PART. LES EPOQUES. 


G 2 

race sacerdotale, de bâtir en Égypte letempled’ Héliopolis, sur 
le modèle de celui de Jérusalem 1 ; entreprise qui fut condam¬ 
née par tout le conseil des Juifs, et jugée contraire à la loi. 

Cependant Carthage remuait, et souffrait avec peine les lois 
que Scipion l’Africain lui avait imposées. Les Romains réso¬ 
lurent sa perte totale; et la troisième guerre punique fut en¬ 
treprise. 

Le jeune Démétrius Nicator 3 , sorti de l’enfance , songeait à 
se rétablir sur le troue de ses ancêtres, et la mollesse de l’u¬ 
surpateur lui faisait tout espérer. A son approche, Balas se trou¬ 
bla 13 ; son beau-père Philométor se déclara contre lui, parce 
que Balas ne voulut pas lui laisser prendre son royaume : 
l’ambitieuse Cléopâtre sa femme le quitta pour épouser son 
ennemi; et il périt enfin de la main des siens, après la perte 
d’une bataille. Philométor mourut peu de jours après des 
blessures qu’il y reçut; et la Syrie fut délivrée de deux enne¬ 
mis. 

On vit tomber en ce même temps deux grandes villes. Car¬ 
thage fut prise et réduite en cendre par Scipion Émilien, 
qui confirma, par cette victoire, le nom d’Africain dans sa 
maison, et se montra digne héritier du grand Scipion son 
aïeul. Corinthe eut la même destinée et la république-, ou la 
ligue des Achéens périt avec elle. Le consul Mummius ruina 
de fond en comble cette ville, la plus voluptueuse de la Grèce 
et la plus ornée. 11 en transporta à Rome les incomparables 
statues, sans en connaître le prix : les Romains ignoraient les 
arts de la Grèce, et se contentaient de savoir la guerre, la 
politique et l’agriculture. 

Durant les troubles de Syrie, les Juifs se fortifièrent : Jona- 
thas sc vit recherché des deux partis ; et Nicator victorieux le 
traita de frère. Il en fut bientôt récompensé; dans une sé¬ 
dition, 0 les Juifs accourus le tirèrent d’entre les mains des re- 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

a GOG 15 G08 c GIO « 148 b 146 c 144 


1 Jos. Ant. lit). 13, C. G. 



IX. CARTHAGE VAINCUE. 


<>3 

belles : Joiiatlias fut comblé d’honneurs. Mais quand le roi 
se crut assuré, il reprit les desseins de ses ancêtres, et les 
.fuifs furent tourmentés comme auparavant. 

Les troubles de Syrie recommencèrent : Diodote, sur¬ 
nommé Tryphon , éleva un (ils de Balas, qu’il nomma Antio- 
chus le Dieu, et lui servit de tuteur pendant son bas âge. 
L’orgueil de Démétrius souleva les peuples; toute la Syrie 
était en feu : Jonathas sut profiter de la conjoncture,* 1 et re¬ 
nouvela l’alliance avec les Romains. Tout lui succédait, quand 
Tryphon, par un manquement de parole, le lit périr avec ses 
enfants. Son frère Simon, le plus prudent et le plus heureux 
des Machabées, lui succéda; et les Romains le favorisèrent, 
comme ils avaient fait de ses prédécesseurs. Tryphon 11e fut pas 
moins infidèle à son pupille Antiochus qu’il l’avait été à Jona¬ 
thas : il fit mourir cet enfant par le moyen des médecins, 
sous prétexte de le faire tailler de la pierre, qu’il n’avait pas, 
et se rendit maître d’une partie du royaume. Simon prit le 
parti de Démétrius Nicator,roi légitime ; et, après avoir obtenu 
de lui la liberté de son pays, il la soutint par les armes contre 
le rebelle Tryphon. Les Syriens furent chassés de la citadelle 
qu’ils tenaient dans Jérusalem b , et ensuite de toutes les places 
de la Judée. Ainsi les Juifs, affranchis du joug des Gentils par 
la valeur de Simon, accordèrent les droits royaux à lui et à 
sa famille ; et Démétrius Nicator consentit à ce nouvel éta¬ 
blissement. Là commence le nouveau royaume du peuple de 
Dieu, et la principauté des Asmonéens, toujours jointe au 
souverain sacerdoce. 

En ces temps l’empire des Parthes s’étendit sur la Bac- 
trienne et sur les Indes par les victoires de Mithridate®, le 
plus vaillant des Arsacides. Pendant qu’il s'avançait vers l’Eu¬ 
phrate, Démétrius Nicator, appelé par les peuples de cette 
contrée, que Mithridate venait de soumettre, espérait de ré¬ 
duire à l’obéissance les Parthes, que les Syriens traitaient tou- 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 


a Ôil 1)012 c 013 


« 143 b 142 c 141 


64 


T. PART. LES EPOQUES. 


jours de rebelles. Il remporta plusieurs victoires; et, prêta 
retourner dans la Syrie pour y accabler Tryphon, il tomba 
dans un piège qu’un général de Mithridate lui avait tendu : 
ainsi il demeura prisonnier des Parthes. Tryphon, qui se 
croyait assuré par le malheur de ce prince, se vit tout d’un 
coup abandonné des siens a : ils ne pouvaient plus souffrir son 
orgueil. Durant la prison de Démétrius leur roi légitime , ils 
se donnèrent à sa femme Cléopâtre et à ses enfants : mais il 
fallut chercher un défenseur à ces princes encore en bas âge. 
Ce soin regardait naturellement Antiochus Sidétès, frère de 
Démétrius. Cléopâtre le fit reconnaître dans tout le royaume. 
Elle fit plus : Phraate, frère et successeur de Mithridate, 
traita Nicator en roi, et lui donna sa fiJle Rodogune en ma¬ 
riage. En haine de cette rivale, Cléopâtre, à qui elle ôtait la 
couronne avec son mari, épousa Antiochus Sidétès, et se ré¬ 
solut à régner par toute sorte de crimes. Le nouveau roi 
attaqua Tryphon : Simon se joignit à lui dans cette entre¬ 
prise 1 ’; et le tyran, forcé dans toutes ses places, finit comme 
il le méritait. Antiochus, maître du royaume, 0 oublia bien¬ 
tôt les services que Simon lui avait rendus dans cette guerre, 
et le fit périr. Pendant qu’il ramassait contre les Juifs toutes 
les forces de la Syrie, Jean Hyrcan, fils de Simon, succéda 
au pontificat de son père, et tout le peuple se soumit à lui. 
11 soutint le siège dans Jérusalem avec beaucoup de valeur; 
et la guerre qu’Antiochus méditait contre les Parthes, pour 
délivrer son frère captif, lui fit accorder aux Juifs des con¬ 
ditions supportables. 

En même temps que cette paix se conclut, les Romains , 
qui commençaient à être trop riches, trouvèrent de redouta¬ 
bles ennemis dans la multitude effroyable de leurs esclaves. 
Eunus, esclave lui-même, les souleva en Sicile d ; et il fallut 
employer à les réduire toute la puissance romaine. 

Un peu après, la succession d’Attalus, roi de Pergame, 
qui fit par son testament le peuple romain son héritier, mit 

ANS DF. ROME. ANS AVANT J. C. 

.'i G14 b (i|5 «-6I9 U c>21 » 140 b 13-9 c 135 J 133 


IX. CARTHAGE VAINCUE. 


rj.'> 

la division dans la ville. Les troubles des Gracques commen¬ 
cèrent. Le séditieux tribunat de Tibérius Gracchus, un des 
premiers hommes de Rome, le fit périr : tout le sénat le tua 
par la main de Scipion Nasiea, et ne vit que ce moyen d’em¬ 
pêcher la dangereuse distribution d’argent dont cet éloquent 
tribun flattait le peuple. Scipion Émilien rétablissait la dis¬ 
cipline militaire; et ce grand homme, qui avait détruit Car¬ 
thage , ruina encore en Espagne Numance, la seconde terreur 
des Romains. 

LesParthes se trouvèrent faibles contreSidétès : ses troupes ;l , 
quoique corrompues par un luxe prodigieux, eurent un succès 
surprenant. Jean Hyrcan, qui l’avait suivi dans cette guerre 
avec ses Juifs, y signala sa valeur, et fit respecter la religion 
judaïque, lorsque l’armée s’arrêta pour lui donner le loisir 
de célébrer un jour de fête. Tout cédait ; et Phraate vit son 
empire réduit à ses anciennes limites : mais, loin de désespé¬ 
rer de ses affaires, il crut que son prisonnier lui servirait à 
les rétablir et à envahir la Syrie. Dans cette conjoncture, De- 
métrius éprouva un sort bizarre : il fut souvent relâché, et 
autant de fois retenu, suivant que l’espérance ou la crainte 
prévalaient dans l’esprit de son beau-père; enfin un moment 
heureux, où Phraate ne vit de ressource que dans la di¬ 
version qu’il voulait faire en Syrie par sou moyen, b le mit 
tout à fait en liberté. A ce moment le sort tourna : Sidétès, 
qui ne pouvait soutenir ses effroyables dépenses que par des 
rapines insupportables, fut accablé tout d’un coup par un sou¬ 
lèvement général des peuples, et périt avec son armée tant de 
fois victorieuse. Ce fut en vain que Phraate fit courir après De- 
métrius : il n’était plus temps ; ce prince était rentré dans son 
royaume. Sa femme Cléopâtre, qui ne voulait que régner, 
retourna bientôt avec lui ; et Rodogune fut oubliée. 

Hyrcan profita du temps : il prit Sichem aux Samaritains, 
et renversa de fond en comble le temple de Garizim, deux 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 


O. 


R Ü2- 1j (>2'* 


a 132 >> 130 


7. PART. LES EPOQUES. 


fi G 

cents ans après qu’il avait été bâti par Sanaballat. Sa ruine 
n’empêcha pas les Samaritains de continuer leur culte sur 
cette montagne; et les deux peuples demeurèrent irréconci¬ 
liables. L’année d’après a , toute l’Idumée, unie par les vic¬ 
toires d’Hyrcanau royaume de Judée, reçut la loi de Moïse 
avec la circoncision. Les Romains continuèrent leur protec¬ 
tion à Hyrcan, et lui firent rendre les villes que les Syriens 
lui avaient ôtées. 

L’orgueil et les violences de Démétrius Nicator b ne laissèrent 
pas la Syrie longtemps tranquille. Les peuples se révoltèrent. c 
Pour entretenir leur révolte, l’Égypte ennemie leur donna un 
roi : ce fut Alexandre Zébina, fils de Balas. Démétrius fut battu ; 
et Cléopâtre, qui crut régner plus absolument sous ses enfants 
que sous son mari, le fit périr. Elle ne traita pas mieux son 
fils aîné Séleucus, qui voulait régner malgré elle. Son se¬ 
cond lils Antioclius d , appelé Grypus, avait défait les rebelles , 
et revenait victorieux : e Cléopâtre lui présenta en cérémo¬ 
nie la coupe empoisonnée, que son fils, averti de ses des¬ 
seins pernicieux, lui fit avaler. Elle laissa en mourant une 
semence éternelle de divisions entre les enfants qu’elle avait 
eus des deux frères Démétrius Nicator et Antiochus Sidétès. 
La Syrie ainsi agitée ne fut plus en état de troubler les Juifs. 
Jean Hyrcan prit Samarie , et ne put convertir les Samari¬ 
tains. Cinq ans après il mourut: la Judée demeura paisible 
a ses deux enfants, Aristobule 8 et Alexandre .Tannée 1 ', qui 
régnèrent l’un après l’autre, sans être incommodés des rois de 
Syrie. 

Les Romains laissaient ce riche royaume se consumer par 
lui-même, et s’étendaient du côté de l’occident. Durant les 
guerres de Démétrius Isicator et de Zébina*, ils commencè¬ 
rent à s’étendre au delà des Alpes 1 ; etSextius , vainqueur des 
Gaulois nommés Saliens, établit dans la ville d’Aix une co¬ 
lonie qui porte encore son nom. Les Gaulois se défendaient 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

625 h 626 «620 <> 660 e 633 l 645 « 129 >' 128 c 125 d 124 e 121 f 109 

S 650 O 651 * 629 j 630 s 104 li 103 i 125 j 12 i 


IX. CARTHAGE VAINCUE. 


G7 

mal. Fabius dompta les Allobroges et tousles peuples voisins; 
et la même aimée que Grypus lit boire à sa mère le poison 
qu’elle lui avait préparé 1 *, la Gaule narbonnaise, réduite en 
province, reçut le nom de province romaine. Ainsi l’empire ro¬ 
main s’agrandissait, et occupait peu à peu toutes les terres el 
toutes les mers du monde connu. Mais autant que la face de 
la république paraissait belle au dehors parles conquêtes, 
autant était-elle défigurée par l’ambition désordonnée de ses 
citoyens, et par ses guerres intestines. Les plus illustres des 
Romains devinrent les plus pernicieux au bien public. Les 
deux Gracques, en flattant le peuple, commencèrent des divi¬ 
sions qui 11e finirent qu'avec la république. Caïus, frère de 
Tibérius, ne put souffrir qu’on eût fait mourir un si grand 
homme d’une manière si tragique : animé à la vengeance par 
des mouvements qu’on crut inspirés par l’ombre de Tibérius, 
il arma tous les citoyens les uns contre les autres; et, à la veille 
de tout détruire, il périt d’une mort semblable à celle qu’il 
voulait venger. 

L’argent faisait tout à Rome. Jugurtha c , roi de Numidie, 
souillé du meurtre de ses frères que le peuple romain protégeait, 
se défendit plus longtemps par ses largesses que par ses ar¬ 
mes ; et Marius d , qui acheva de le vaincre, ne put parvenir 
au commandement qu’en animant le peuple contre la noblesse. 

Les esclaves armèrent encore une fois dans la Sicile 0 , el 
leur seconde révolte ne coûta pas moins de sang aux Romains 
que la première. Marius battît les Teutons f , les Cimbres, et 
les autres peuples du nord qui pénétraient dans les Gaules, 
dans l’Espagne , et dans l’Italie. Les victoires 8 qu’il en rem¬ 
porta furent une occasion de proposer de nouveaux partages 
de terre : Métellus, qui s’y opposait, fut contraint de céder 
au temps 11 : et les divisions ne furent éteintes que par le sang 
île Saturninus, tribun du peuple. 

Pendant que Rouie protégeait* la Cappadoce contre Mi- 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

631 b 633 c 635 à 641 648 e 651 

f 652 8 654 !> 660 1 666 


123 b 121 c 11!) à I 13 106 

e 103 f 10‘2 g 100 li 94 1 88 




fi 8 


I. PART. LES EPOQUES. 


thridate, roi de Pont, et qu’un si grand ennemi cédait 3 aux 
forces romaines avec la Grèce, qui était entrée dans ses intérêts, 
l’Italie, exercée aux armes par tant de guerres soutenues ou 
contre les Romains ou avec eux, b mit leur empire en pé¬ 
ril par une révolte universelle. Rome se vit déchirée dans 
les mêmes temps par les fureurs de Marius c et de Sylla, dont 
l’un avait fait trembler le midi et le nord, et l’autre était le 
vainqueur de la Grèce et de l’Asie. Sylla d , qu’on nommait 
l’Heureux, le fut trop contre sa patrie, que sa dictature tyran¬ 
nique mit en servitude. e 11 put bien quitter volontairement 
la souveraine puissance; mais il ne put empêcher l’effet du 
mauvais exemple : chacun voulut dominer. 

Sertorius, zélé partisan de Marius, se cantonna dans l’Es¬ 
pagne f , et se ligua avec Mithridate. Contre un si grand ca¬ 
pitaine, la force fut inutile; et Pompée ne put réduire ce 
parti qu’en y mettant la division»'. 

Il n’y eut pas jusqu’à Spartacus, gladiateur, qui ne crû 
pouvoir aspirer au commandement. Cet esclave ne fit pas 
moins de peine aux préteurs et aux consuls" que Mithri¬ 
date en faisait à Lucullus. La guerre des gladiateurs devint 
redoutable à la puissance romaine : Crassus avait peine à la 
finir, et il fallut envoyer contre eux le grand Pompée. 

Lucullus prenait le dessus en orient. Les Romains passèrent 
l’Euphrate'; mais leur général, invincible contre l’ennemi, 
ne put tenir dans le devoir ses propres soldats. Mithridate, 
souvent battu sans jamais perdre courage, se relevait; et le 
bonheur de Pompée semblait nécessaire à terminer cette 
guerre. Il venait de purger les mersi des pirates qui les infes¬ 
taient depuis la Syrie jusqu’aux colonnes d’IIercule, quand il 
fut envoyé contre Mithridate. Sa gloire parut alors élevée au 
comble. Il achevait de soumettre ce vaillant roi k , l’Arménie où 
il s’était réfugié, l’Ibérie et l’Albanie qui le soutenaient, la 
Syrie déchirée par ses factions,'la Judée où la division des 

ANS DE ROME. ANS AVANT .1. C. 

a 008 b 063 c 606 1>| sui\. d 072 *’ 073 >' 680 ■' 80 b 91 88, 87 <> 82 <■ 70 f 7 i 
a 0S| i, 083 i 080 j 087 k 6SD I 031 » 73 l« 7! * 08 J 07 k l 0;; 


IX. CARTHAGE VAINCUE. 


m 

Asmonéens ne laissa à Hyrcan II, fils d’Alexandre Jannce , 
qu’une ombre de puissance, et enfin tout l’orient : mais il 
n’eût pas eu où triompher de tant d’ennemis sans le consul 
Cicéron, qui sauvait la ville des feux que lui préparait Cati¬ 
lina, suivi de la plus illustre noblesse de Rome. Ce redouta¬ 
ble parti fut ruiné par l’éloquence de Cicéron plutôt que par 
les armes de C. Antonius, son collègue. 

La liberté du peuple romain n’en fut pas plus assurée. 
Pompée régnait dans le sénat, et son grand nom le rendait 
maître absolu de toutes les délibérations. Jules César, en domp¬ 
tant les Gaules 3 , fit à sa patrie la plus utile conquête qu’elle 
eût jamais faite. Un si grand service le mit en état d’éta¬ 
blir sa domination dans son pays. Il voulut premièrement 
égaler et ensuite surpasser Pompée. 

Les immenses richesses de Crassus lui firent croire qu’il 
pourrait partager la gloire de ces deux grands hommes, 
comme il partagait leur autorité. Il entreprit témérairement 
la guerre b contre les Parthes, funeste à lui et à sa patrie. Les 
Arsacides vainqueurs 0 insultèrent par de cruelles railleries à 
l’ambition des Romains et à l’avarice insatiable de leur général. 

Mais la honte du nom romain ne fut pas le plus mauvais effet 
de la défaite de Crassus. Sa puissance contrebalançait celle de 
Pompée et de César, qu’il tenait unis comme malgré eux. Par 
sa mort cl , la digue qui les retenait fut rompue. Les deux ri¬ 
vaux , qui avaient en main toutes les forces de la république, 
décidèrent leur querelle à Pharsale par une bataille sanglante e : 
César, victorieux, parut en un moment par tout l’univers, en 
Égypte, en Asie f , en Mauritanie s, en Espagne h : vainqueur 
de tous côtés, il fut reconnu comme maître à Rome* et dans 
tout l’empire. Rrutus et Cassius crurent affranchir leurs ci¬ 
toyens en le tuant i comme un tyran, malgré sa clémence. 
Rome retomba entre les mains de Marc-Antoine, de Lépide, 

ANS DE ROME. ANS AVANT T. C. 

a 696 etsuiv. b 700 c 701 d 705 « 706 
i 707 s 708 h 709 i 710 j711 


a 58 etsuiv. b 54 c 5:3 d 49 <*/,8 
1 47 g 46 h 45 i 44 j43 


70 


I. PART. LES EPOQUES. 


et du jeune César Octavieil, petit-neveu de Jules César, et son 
lils par adoption a : trois insupportables tyrans, dont le trium¬ 
virat et les proscriptions font encore horreur en les lisant. Blais 
elles furent trop violentes pour durer longtemps. Ces trois 
hommes partagent l’empire. César garde l’Italie; et, changeant 
incontinent en douceur ses premières cruautés, il fait croire 
qu’il y a été entraîné par ses collègues. b Les restes de la ré¬ 
publique périssent avec Brutus et Cassius. Antoine et César, 
après avoir ruiné Lépide c , se tournent l’un contre l’autre. 
Toute la puissance romaine se met sur la mer. 

César gagne la bataille Actiaque d : les forces de l’Égypte et 
de l’orient, qu’Antoine menait avec lui, sont dissipées : tous ses 
amis l’abandonnent, et même sa Cléopâtre, pour laquelle il s’é¬ 
tait perdu. Hérode, Iduméen, qui lui devait tout, est contraint 
de se donner au vainqueur c , et se maintient par ce moyen dans 
la possession du royaume de Judée, que la faiblesse du vieux 
Hyrcan avait fait perdre entièrement aux Asmonéens. Tout 
cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes ; 
l’Égypte devient une province romaine; Cléopâtre, qui déses¬ 
père de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine ; 
Home tend les bras à César f , qui demeure, sous le nom d’Au¬ 
guste et sous le titre d’empereur, seul maître de tout l’empire. 
Il dompte, vers les Pyrénées, *>' les Cantabres et les Asturiens ré¬ 
voltés ; l’Éthiopie lui demande la paix h ; les Parthes, épouvan¬ 
tés ', lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les 
prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance i ; ses 
armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons k , que leurs mon¬ 
tagnes ne peuvent défendre ; la Pannonie le reconnaît ; la Ger¬ 
manie le redoute 1 , et le Weser reçoit ses lois. Victorieux par 
mer et par terre, n * il ferme le temple de Janus. Tout l’univers 
vit en paix sous sa puissance, et n Jésus-Christ vient au 
monde. 

ANS DE ROME. ANS AVANT J. C. 

« 712 U 718 c 722 <1 723 c 724 f 727 a 42 b 3G c 32 31 c 30 f 

k 730 li 732 1 734 j 730 k 742 1 747 "« 753 27 e 24 li 22 1 20 j 15 k 12 

» 754 1 7 


X. NAISSANCE DE J. 0. 


71 


DIXIÈME ÉPOQUE. 

Naissance de Jésus-Christ. 

Septième et dernier âge du monde. 

Nous voilà enlin arrivés à ces temps, tant désirés par nos 
. pères a , de la venue du Messie. Ce nom veut dire le Christ ou 
l’Oint du Seigneur; et Jésus-Christ le mérite comme pontife, 
comme roi, et comme prophète. 

On ne convient pas de l’année précise où il vint au monde, 
et on convient que sa vraie naissance devance de quelques an¬ 
nées notre ère vulgaire, que nous suivrons pourtant avec tous 
les autres, pour une plus grande commodité. Sans disputer da¬ 
vantage sur l’année de la naissance de Notre Seigneur, il suf- 
Jit que nous sachions qu’elle est arrivée environ l’an 4,000 du 
monde. Les uns la mettent un peu auparavant, les autres un 
peu après , et les autres précisément en cette année : diversité 
qui provient autant de l’incertitude des années du monde, 
que de celle de la naissance de Notre Seigneur. Quoi qu’il en 
soit, ce fut environ ce temps, 1,000 ans après la dédicace du 
temple, et l’an 7.34 de Rome, que Jésus-Christ, fds de Dieu 
dans l’éternité, lils d’Abraham et de David dans le temps, na¬ 
quit d’une vierge. Cette époque est la plus considérable de 
toutes, non-seulement par l’importance d’un si grand événe¬ 
ment, mais encore parce que c’est celle d’où il y a plusieurs 
siècles que les chrétiens commencent à compter leurs années. 
Clle a encore ceci de remarquable, qu’elle concourt à peu près 
avec le temps où Rome retourne à l’état monarchique sous 
l’empire paisible d’Auguste. 

Tous les arts fleurirent de son temps; et la poésie latine fut 
portée à sa dernière perfection par Virgile et par Horace, que 
ce prince n’excita pas seulement par ses bienfaits, mais en¬ 
core en leur donnant un libre accès auprès de lui. 

La naissance de Jésus-Christ fut suivie de près de la mort 
d’Hérode. b Son royaume fut partagé entre ses enfants; et le 

ANS DE J. C. f I b 8 


7 *> 


I. PART. LES EPOQUES. 


principal partage ne tarda pas à tomber entre les mains des 
Romains. Auguste acheva son règne avec beaucoup de gloire. 

Tibère, qu’il avait adopté, lui succéda sans contradiction; 
et l’empire fut reconnu pour héréditaire dans la maison des 
Césars. Rome eut beaucoup à souffrir de la cruelle politique de 
Tibère; le reste de l’empire fut assez tranquille. Germanicus, 
neveu de Tibère, apaisa les armées rebelles, refusa l’empire, 
a battit le fier Arminius, b poussa ses conquêtes jusqu’à l’Elbe ; 
et s’étant attiré avec l’amour de tous les peuples la jalousie de 
son oncle, ce barbare le fit mourir c ou de chagrin, ou par le 
poison. 

A la quinzième année de Tibère, d saint Jean-Baptiste paraît ; 
Jésus-Christ se fait baptiser par ce divin précurseur ; le Père 
éternel reconnaît son fils bien-aimé par une voix qui vient 
d’en-haut ; le Saint-Esprit descend sur le Sauveur sous la figure 
pacifique d’une colombe : toute la Trinité se manifeste. Là 
commence, avec la 70 e semaine de Daniel, la prédication de 
Jésus-Christ. Cette dernière semaine était la plus importante et 
la plus marquée. Daniel l’avait séparée des autres, comme la 
semaine où l’alliance devait être confirmée, et au milieu de la¬ 
quelle les anciens sacrifices devaient perdre leur vertu (1). Nous 
la pouvons appeler la semaine des mystères : Jésus-Christ y 
établit sa mission et sa doctrine par des miracles innombrables, 
et ensuite par sa mort. Elle arriva la quatrième année de son 
ministère f , qui fut aussi la quatrième aimée de la dernière se¬ 
maine de Daniel ; et cette grande semaine se trouve de cette 
sorte justement coupée au milieu par cette mort. 

Ainsi le compte des semaines est aisé à faire, ou plutôt il 
est tout fait; il n’y a qu’à ajouter à quatre cent cinquante-trois 
ans, qui se trouveront depuis l’an 300 de Rome et le 20 e d’Ar- 
taxerxe Jusqu’au commencement de l’ère vulgaire, les trente 
ans de celte ère qu’on voit aboutir à la quinzième année de Ti« 

ANS DE i. C. » 14 b 16 c 17 d 19 e 28 f 30 


» Dan. IX, 27. 



X. NAISSANCE DE J. C. 


bère et au baptême de Notre-Seigneur ; il se fera de ces deux 
sommes quatre cent quatre-vingt-trois ans : des sept ans que 
restent encore pour en achever quatre cent quatre-vingt-dix , le 
quatrième, qui fait le milieu, est celui où Jésus-Christ est 
mort; et tout ce que Daniel a prophétisé est visiblement ren¬ 
fermé dans le terme qu’il s’est prescrit. On n’aurait pas même 
besoin de tant de justesse ; et rien ne force à prendre dans cette 
extrême rigueur le milieu marqué par Daniel : les plus diffici¬ 
les se contenteraient de le trouver en quelque point que ce fut 
entre les deux extrémités : ce que je dis, afin que ceux qui croi¬ 
raient avoir des raisons pour mettre un peu plus haut ou un 
peu plus bas le commencement d’Artaxerxe, ou la mort de 
Noire-Seigneur, ne se gênent pas dans leur calcul ; et que ceux 
qui voudraient tenter d’embarrasser une chose claire par des 
chicanes de chronologie se défassent de leur inutile subtilité. 

Voilà ce qu'il faut savoir pour ne se point embarrasser des 
auteurs profanes, et pour entendre autant qu’on en a besoin 
les antiquités judaïques. Les autres discussions de chronologie 
sont ici fort peu nécessaires. Qu’il faille mettre de quelques 
années plus tôt ou plus tard la naissance de Notre-Seigneur , 
et ensuite prolonger sa vie un peu plus ou un peu moins, c’est 
une diversité qui provient autant des incertitudes des années 
du monde que de celles de Jésus-Christ. Et quoi qu'il en soit, 
un lecteur attentif aura déjà pu reconnaître qu’elle ne fait rien 
à la suite ni à l’accomplissement des conseils de Dieu. Il faut 
éviter les anachronismes qui brouillent l’ordre des affaires , et 
laisser les savants disputer des autres. 

Quant à ceux qui veulent absolument trouver dans les his¬ 
toires profanes les merveilles de la vie de Jésus-Christ et de 
ses apôtres, auxquels le monde ne voulait pas croire, et qu’au 
contraire il entreprenait de combattre de toutes ses forces, 
comme une chose qui le condamnait, nous parlerons ailleurs 
de leur injustice. Nous verrons aussi qu’il se trouve dans les 
auteurs profanes plus de vérités qu’on 11 e croit, favorables au 
christianisme; et je donnerai seulement ici pour exemple 
l’éclipse arrivée au crucifiement de Notre-Seigneur. 

COSSL’ET. HIST. UNLV. 


7 


I. PAJJT. LES EPOQUES. 


T î 

Les ténèbres qui couvrirent toute la face de la terre en plein 
midi, et au moment que Jésus-Christ fut crucifié (1), sont 
prises pour une éclipse ordinaire par les auteurs païens qui ont 
remarqué ce mémorable événement (2). Mais les premiers chré¬ 
tiens qui en ont parlé aux Romains comme d’un prodige mar¬ 
qué non-seulement par leurs auteurs , mais encore par les re¬ 
gistres publics, ont fait voir que, ni au temps de la pleine lune 
où Jésus-Christ était mort, ni dans toute l’année où cette éclipse 
est observée, il ne pouvait en être arrivé aucune qui ne fût sur¬ 
naturelle. Nous avons les propres paroles de Phlégon, affran¬ 
chi d’Adrien, citées dans un temps où son livre était entre les 
mains de tout le monde, aussi bien que les histoires syriaques 
Me Thallus qui l’a suivi ; et la 4 e année de la 202 e olympiade, 
marquée dans les annales de Phlégon, est constamment celle 
delà mort de Notre-Seigneur. 

Pour achever les mystères, Jésus-Christ sort du tombeau le 
troisième jour; il apparaît à ses disciples; il monte aux deux 
eu leur présence; il leur envoie le Saint-Esprit; l’Église se 
forme; la persécution commence: saint Étienne est lapidé; 
saint Paul est converti. 

Un peu après a , Tibère meurt. Caligula^on petit-neveu, son 
fils par adoption, et son successeur, étonne l’univers par sa 
folie cruelle et brutale : il se fait adorer, et ordonne que sa 
statue soit placée dans le temple de Jérusalem. b Chéréas déli- 
vre le monde de ce monstre. 

Claudius règne c malgré sa stupidité. 11 est déshonoré par 
Messaline sa femme cl , qu’il redemande après l’avoir fait mou¬ 
rir. On le remarie avec Agrippine e , lille de Gennanicus. 

Les apôtres tiennent le concile f de Jérusalem (3), où saint 
Pierre parle le premier, comme il fait partout ailleurs. Les 
Gentils convertis y sont affranchis des cérémonies de la loi. La 

ANS I>F. J. C. a 37 40 c 41 d 48 e 49 f 50 


(i)Mattii. XXV, 45.— (2) phleg. 13 Olymp. Thall. Hist. 3. Tertulf. 
Apol. ai. Grig.2oont. Cols., et Tr. 35 in Matlli. Eus. et Hieron.it» 
cliron. Jul. Afric. ibid. — (3) Act. XV. 



X. NAISSANCE DE J. C. 


75 


sentence en est prononcée au nom du Saint-Esprit et de l’ɬ 
glise. Saint Paul et saint Barnabe portent le décret du concile 
aux églises, et enseignent aux lidèles à s’y soumettre (1). Telle 
fut la forme du premier concile. 

Le stupide empereur déshérita son (ils Britannieus, et adopta 
Néron % fils d’Agrippine. En récompense, elle empoisonna ce 
trop facile mari : mais l’empire de son fils ne lui fut pas moins 
funeste à elle-même qu’à tout le reste de la république. Cor¬ 
indon fit tout F honneur de ce règne par les victoires b qu’il 
remporta sur les Parthes et sur les Arméniens. 

Néron commença dans le même temps la guerre c contre les 
Juifs et la persécution contre les chrétiens. C’est le premier 
empereur qui ait persécuté l’Église. Il fit mourir à Rome fl 
saint Pierre et saint Paul. Mais comme dans le même temps il 
persécutait tout le genre humain, e on se révolta contre lui de 
tous côtés : il apprit que le sénat l’avait condamné 1 , et se tua 
lui-même. Chaque armée fit un empereur : la querelle se décida 
auprès de Rome, et dans Rome même, par d’effroyables com¬ 
bats : Galba, Othonet Vitellius y périrent. 

L’empire affligé se reposa s sous Yespasien. Mais les Juifs 
furent réduits à l’extrémité : Jérusalem fut prise et brûlée. 
Lite, fils et successeur de Vespasien, donna au monde une 
courte joie h ; et ses jours, qu’il croyait perdus quand ils n’é¬ 
taient pas marqués de quelque bienfait, se précipitèrent trop 
vite. On vit revivre Néron en la personne de Domitien. 

La persécution se renouvela. Saint Jean, sorti de l’huile 
bouillante ', fut relégué dans l’île de Patmos, où il écrivit son 
Apocalypse. Un peu après k il écrivit son évangile, âgé de 
quatre-vingt-dix ans!j et joignit la qualité d’évangéliste à celle 
d’apôtre et de prophète. 

Depuis ce temps les chrétiens furent toujours persécutés, 
tant sous les bons que sous les mauvais empereurs. Ces persé¬ 
cutions se faisaient, tantôt par les ordres des empereurs et par 

ANS DE .1. C. a 54 b 58 c 66 d 07 e 68 f 69 g 70 >> 79 i 93 k 95 


CI) Àct. XVI, 4. 










7 G 


I. PART. LES EPOQUES. 


la haine particulière des magistrats, tantôt parle soulèvement 
des peuples, et tantôt par des décrets prononcés authentique¬ 
ment dans le sénat sur les rescrits des princes, ou en leur pré¬ 
sence. Alors la persécution était plus universelle et plus san¬ 
glante ; et ainsi la haine des infidèles, toujours obstinée à per¬ 
dre l’Église, s’excitait de temps en temps elle-même à de 
nouvelles fureurs. C’est par ces renouvellements de violence 
que les historiens ecclésiastiques comptent dix persécutions 
sous dix empereurs. Dans de si longues souffrances, les chré¬ 
tiens ne firent jamais la moindre sédition. Parmi tous les fidè¬ 
les , les évêques étaient toujours les plus attaqués : parmi toutes 
les églises, l’Église de Pvcme fut persécutée avec le plus de vio¬ 
lence; et les papes confirmèrent souvent par leur sang l’Évan¬ 
gile qu’ils annonçaient à toute la terre. 

Domitien est tué a : l’empire commence à respirer sous 
INerva. Son grand âge ne lui permet pas de rétablir les affaires ; 
mais, pour faire durer le repos public b , il choisit Trajan pour 
son successeur. L’empire 0 , tranquille au dedans et triomphant 
au dehors, ne cesse d’admirer un si bon prince. Aussi avait- 
il pour maxime, qu’il fallait que ses citoyens le trouvassent 
tel qu’il eût voulu trouver l’empereur, s’il eut été simple ci¬ 
toyen. Ce prince dompta les Daces et Décébale leur roi d ; éten¬ 
dit ses conquêtes en Orient®; donna un roi aux Parthes f , et 
leur fit craindre la puissance romaine § : heureux que l'ivro¬ 
gnerie et ses infâmes amours , vices si déplorables dans un si 
grand prince , ne lui aient rien fait entreprendre contre la 
justice ! 

A des temps si avantageux pour la république 11 succédèrent 
ceux d’Adrien, mêlés de bien et de mal '. Le prince maintint la 
discipline militaire, vécut lui-même militairement et avec 
beaucoup de frugalité, soulagea les provinces, fit fleurir les 
arts, et la Grèce, qui en était la mère. Les barbares furent 
tenus en crainte par ses armes et par son autorités II rebâtit 
Jérusalem , à qui il donna son nom ; et c’est de là que lui 
vient le nom d’Ælia : mais il en bannit les Juifs, toujours 

ANS DE J. c. a 96 »> 97 c 9S <1 102 « 106 f 115 S 116 •> 117 > 120à 126 j UX> 


X. NAISSANCE DE J.. C. 


77 


rebelles à l’empire*. Ces opiniâtres trouvèrent en lui un impi¬ 
toyable vengeur. Il déshonora par ses cruautés, et par ses 
amours monstrueuses , un règne si éclatant 15 : son infâme 
Antinous, dont il fit un dieu, couvre de honte toute sa vie. 
L’empereur sembla réparer ses fautes, et rétablir sa gloire 
effacée, en adoptant Antonin le Pieux c , qui adopta Marc- 
Aurèle , le sage et le philosophe. 

En ces deux princes paraissent deux beaux caractères. Le 
père, toujours en paix d , est toujours prêt, dans le besoin, à 
faire la guerre : le fils est toujours en guerre®, toujours prêt 
à donner la paix à ses ennemis et à l’empire. Son père Antonin * 
lui avait appris qu’il valait mieux sauver un seul citoyen que 
de défaire mille ennemis f . Les Parthes et les Marcomans 
éprouvèrent la valeur de Marc-Aurèle : les derniers étaient des 
Germains 6 , que cet empereur achevait de dompter quand il 
mourut 11 . Par la vertu des deux Antonin , ce nom devint les 
délices des Romains. 

La gloire d’un si beau nom ne fut effacée, ni par la molless • 
de Lucius Vérus, frère de Marc-Aurèle et son collègue dans 
l’empire, ni parles brutalités de Commode, son fils et son 
successeur. Celui-ci, indigne d’avoir un tel père , en oublia 
les enseignements et les exemples. Le sénat et les peuples le dé¬ 
testèrent : ses plus assidus courtisans et sa maîtresse le firent 
mourir. Son successeur Pertinax’, vigoureux défenseur de la 
discipline militaire, se vit immolé j à la fureur des soldats li¬ 
cencieux, qui l’avaient, un peu auparavant, élevé malgré lui h 
la souveraine puissance. 

L’empire, mis à l’encan par l’armée , trouva un acheteur. 

Le jurisconsulte Didius Julianus hasarda ce hardi marché k; 
il lui en coûta la vie: Sévère, Africain, le fit mourir, vengea 
Pertinax, passa de l’Orient en Occident, triompha en Syrie, en 
Gaule, et dans la Grande-Bretagne. Fvapide conquérant 1 , il 
égala César par ses victoires, mais il n’imita pas sa clémence ; 
il ne put mettre la paix parmi ses enfants. Bassien ou Cara- 

ANS 1>E J. C. a 135 b 131 c 138 d 139 e 161 f IG2 g 169 180 i 192 

193 K 19i, etc. 1 207 


7. 


78 


I. PART. LES ÉPOQUES. 

calla, son fils aîné 3 , faux imitateur d’Alexandre, aussitôt après 
la mort de son père b tua son frère Géta c , empereur comme 
Jui, dans le sein de Julie leur mère commune; passa sa vie 
dans la cruauté et dans le carnage, et s’attira à lui-méme une 
mort tragique. Sévère lui avait gagné le coeur des soldats et 
des peuples , en lui donnant le nom d’Antonin ; mais il n’en 
sut pas soutenir la gloire. Le Syrien Héliogabale, ou plutôt 
Alagabale, son fds d , ou du moins réputé pour tel, quoique 
le nom d’Antonin lui eût donné d’abord le cœur des soldats et 
la victoire sur Macrin, devint aussitôt après, par ses infamies, 
l’horreur du genre humain, et se perdit lui-même. Alexandre 
Sévère 0 , fils de Maniée, son parent et son successeur, vécut 
trop peu pour le bien du monde. Il se plaignait d’avoir plus de 
peine à contenir ses soldats qu’à vaincre ses ennemis f . Sa 
mère , qui le gouvernait, fut cause de sa perte , comme elle 
l’avait été de sa gloire f . Sous lui, Artaxerxe, Persien, tua son 
maître Artaban e , dernier roi desParthes, et rétablit l’empire 
des Perses en Orient. 

En ces temps, l’Église encore naissante remplissait toute la 
terre (1) ; et non-seulement l’Orient où elle avait commencé , 
c’est-à-dire la Palestine, la Syrie, l’Égypte, l’Asie mineure et 
la Grèce, mais encore dans l’Occident, outre l’Italie , les di¬ 
verses nations des Gaules, toutes les provinces d’Espagne, l’A¬ 
frique, la Germanie, la Grande-Bretagne dans les endroits im¬ 
pénétrables aux armes romaines ; et encore, hors de l’empire, 
l’Arménie, la Perse, les Indes, les peuples les plus barbares, 
lesSarmates, lesDaces, les Scythes, les Maures, les Gétuliens, 
et jusqu’aux îles les plus inconnues. Le sang de ses martyrs 
la rendait féconde 1 '. Sous Trajan, saint Ignace, évêque d’An¬ 
tioche, fut exposé aux bêtes farouches. Mare-Aurèle, malheu¬ 
reusement prévenu des calomnies dont on chargeait le chris¬ 
tianisme', fit mourir saint Justin le philosophe, et l’apologiste 
de la religion chrétienne. Saint Polycarpe j , évêque de Smyrne , 

ANS UC J. c. a 208 211 c 212 *1 2IS e 222 f 233 g 233 h 107 > 163 j 167 


(ly Tcktull. ailv. Jud. 7. Aj)ol. 37. 



X. NAISSANCE DE J. C. 


70 


disciple de saint Jean, àl’âge de quatre-vingts ans fut condamné 
au feu sous le meme prince. Les saints martyrs de Lyon et de 
Vienne endurèrent des supplices inouïs a , à l’exemple de saint 
Photin leur évêque, âgé de quatre-vingt-dix ans. L’Église gal¬ 
licane remplit tout l’univers de sa gloire. Saint Irénée, disciple 
de saint Polycarpe et successeur de saint Photin, imita son 
prédécesseur 13 , et mourut martyr sous Sévère, avec un grand 
nombre de fidèles de son Église. 

Quelquefois la persécution se ralentissait 0 . Dans une extrême 
disette d’eau que Marc-Aurèle souffrit en Germanie, une légion 
chrétienne obtint une pluie capable d’étancher la soif de son 
armée, et accompagnée de coups de foudre qui épouvantèrent 
ses ennemis. Le nom de Foudroyante fut donné ou confirmé à 
la légion par ce miracle. L’empereur en fut touché, et écrivit 
au sénat en faveur des chrétiens. A-la fin, ses devins lui per¬ 
suadèrent d’attribuer à ses dieux et à ses prières un miracle 
que les païens ne s’avisaient pas seulement de souhaiter. 

D’autres causes suspendaient ou adoucissaient quelquefois 
la persécution pour un peu de temps; mais la superstition , 
vice que Marc-Aurèle ne put éviter, la haine publique, et les 
calomnies qu’on imposait aux chrétiens , prévalaient bientôt. 
La fureur des païens se rallumait, et tout l’empire ruisselait 
du sang des martyrs. La doctrine accompagnait les souf¬ 
frances. 

SousSévère d , et un peu après, Tertullien, prêtre de Carthage, 
éclaira l’Église par ses écrits, la défendit par un admirable 
Apologétique, et la quitta enfin, aveuglé par une orgueilleuse 
sévérité, et séduit par les visions du faux prophète Montanus. 
A peu près dans le même temps, le saint prêtre Clément 
Alexandrin déterra les antiquités du paganisme, pour le con¬ 
fondre. Origène, fils du saint martyr Léonide, se rendit célèbre 
par toute l’Église dès sa premièrejeunesse, etenseigna de gran¬ 
des vérités, qu’il mêlait de beaucoup d’erreurs. Le philosophe 


Km DF. J. C. n 177 b 202 e I7i ,l 215 


RO 


I. PART. LES EPOQUES. 


Àmnionius fit servir à la religion la philosophie platonicienne 
et s’attira le respect même des païens. 

Cependant les Valentiniens, les gnostiques, et d’autres sec¬ 
tes impies, combattaient l’Évangile par de fausses traditions ; 
saint Irénée leur oppose la tradition et l’autorité des églises 
apostoliques, surtout de celle de Rome, fondée par les apô¬ 
tres saint Pierre et saint Paul, et la principale de toutes (1). 
Tertullien fait la même chose (2). L’Église n'est ébranlée ni 
par les hérésies, ni par les schismes, ni par la chute de ses 
docteurs les plus illustres. La sainteté de ses mœurs est si 
éclatante, qu’elle lui attire les louanges de ses ennemis. 

Les affaires del’empire se brouillaient d’une terrible maniè¬ 
re". Après la mort d’Alexandre, le tyran Maximin, qui l’avait 
tué, se rendit le maître, quoique de race gothique. Le sénat lui 
opposa quatre empereurs, qui périrent tous en moins de deux 
ans b . Parmi eux étaient les deux Gordien père et fds, chéris du 
peuple romain. Le jeune Gordien leur fils, quoique dans une 
extrême jeunesse, montra une sagesse consommée 0 , défendit 
à peine contre les Perses l’empire affaibli par tant de divi¬ 
sions. Il avait repris sur eux beaucoup déplacés importantes ; 
mais Philippe, Arabe, tua un si bon prince ; et, de peur d’être 
accablé par deux empereurs d que le sénat élut l’un après l’au¬ 
tre, il fit une paix honteuse avec Sapor e , roi de Perse. C’est 
le premier des Romains qui ait abandonné par traité quelques 
terres de l’empire. On dit qu’il embrassa la religion chrétienne 
dans un temps où tout à coup il parut meilleur; et il est vrai 
qu’il fut favorable aux chrétiens f . En haine de cet empereur, 
Dèce, qui le tua, renouvela la persécution avec plus de vio¬ 
lence que jamais (3). 

L’Église s’étendit de tous côtés, principalement dans les 
Gaules (4) ; et l’empire perdit bientôt Dèce, qui le défendait 

AXS DE J. G. a 235 b 23G à 23S c 242 d 244 e 245 f 249 


(C Iuen. tib. 3, 1,2,3. — (2) De Præsc. adv. liær. c. 3 g. - (3) Eus. 
lié. g, c. 3g. — (4) Grec. tur. Hist. Franc, lib l, 28 . 



X. NAISSANCE DE J. C. 


81 


vigoureusement \ Gallus et Volusien passèrent bien vite b ; 
Emilien ne fit que paraître : la souveraine puissance fut 
donnée à Valérien; et ce vénérable vieillard y monta par tou¬ 
tes les dignités. c II ne fut cruel qu’aux chrétiens. Sous lui, le 
pape saint Étienne, et saint Cyprien d , évêque de Carthage, 
malgré toutes leurs disputes qui n’avaient point rompu la 
communion, reçurent tous deux la même couronne. L’erreur 
de saint Cyprien e , qui rejetait le baptême donné par les hé¬ 
rétiques, ne nuisit ni à lui ni à l’Église. La tradition du 
saint-siège se soutint par sa propre force, contre les spécieux 
raisonnements et contre l’autorité d’un si grand homme, en¬ 
core que d’autres grands hommes défendissent la même doc¬ 
trine. Une autre dispute fit plus de mal f : Sabellius confondit 
ensemble les trois Personnes divines, et ne connut en Dieu 
qu’une seule personne sous trois noms. Cette nouveauté 
étonna l’Église; et saint Denys, évêque d’Alexandrie e, dé¬ 
couvrit au pape saint Sixte II les erreurs de cet hérésiarque (1}. 
Ce saint pape suivit de près au martyre saint Étienne son 
prédécesseur : il eut la tête tranchée, et laissa un plus grand 
combat à soutenir à son diacre saint Laurent. 

C’est alors qu’on voit commencer l’inondation des barbares. 
Les Bourguignons et d’autres peuples germains 11 , les Goths, 
autrefois appelés les Gètes, et d’autres peuples qui habitaient 
vers le Pont-Euxin et au delà du Danube, entrèrent dans l’Eu¬ 
rope : l’Orient fut envahi par les Scythes asiatiques et par les 
Perses. Ceux-ci défirent Valérien, qu’ils prirent ensuite par 
une infidélité; et, après lui avoir laissé achever sa vie dans 
un pénible esclavage 1 , ils l’écorchèrent, pour faire servir sa 
peau déchirée de monument à leur victoire. Gallien, son fils 
et son collègue, acheva de tout perdre par sa mollesse. Trente 
tyrans partagèrent l’empire. 

Odenat, roi de Palmyre j , ville ancienne dont Salomon est 

ANS DE J. -C. a 251 b 254 c 257 d 258 e 259 f 257 e 259 11 258 à 2GO 

i 261 j 2C4 


(I) Ecs. Hist. ecc. !ü>. 7. c. G. 



82 


I. PART. LPS EPOQUES. 


le fondateur, fut le plus illustre de tous : il sauva les provin¬ 
ces d’Orient des mains des barbares, et s’y lit reconnaître. Sa 
femme Zénobie marchait avec lui à la tête des armées, qu'elle 
commanda seule après sa mort, et se rendit célèbre par toute 
la terre, pour avoir joint la chasteté avec la beauté, et le savoir 
avec la valeur a . Claudius II, et Auréiien après lui, rétablirent 
les affaires de l'empire. Pendant qu’ils abattaient b les Goths 
avec les Germains par des victoires signalées, Zénobie conser¬ 
vait à ses enfants les conquêtes de leur père. Cette princesse 
penchait au judaïsme. Pour l’attirer, Paul de Samosate , évê¬ 
que d’Antioche, homme vain et inquiet, enseigna son opinion 
judaïque sur la personne de Jésus - Christ, qu’il ne faisait 
qu’un pur homme (1). Après une longue dissimulation d’une 
si nouvelle doctrine, il fut convaincu et condamné au 
concile d’Antioche. c La reine Zénobie soutint la guerre con¬ 
tre Aurélien d , qui ne dédaigna pas de triompher d’une femme 
si célèbre. Parmi de perpétuels combats, il sut faire garder aux 
gens de guerre la discipline romaine, et montra qu'en suivant 
les anciens ordres et l’ancienne frugalité, on pouvait faire agir 
de grandes armées au dedans et au dehors, sans être à charge 
à l’empire. 

Les Francs commençaient alors à se faire craindre (2) C’é¬ 
tait une ligue de peuples germains, qui habitaient le long du 
Rhin. Leur nom montre qu’ils étaient unis par l'amour de la 
liberté. Auréiien les avait battus étant particulier, et les tint 
en crainte étant empereur. Un tel prince se lit haïr par ses 
actions sanguinaires. Sa colère trop redoutée lui causa la mort e . 
ceux qui se croyaient en péril le prévinrent, et son secrétaire 
menacé se mit à la tête de la conjuration. L’armée, qui le vit 
périr par la conspiration de tant de chefs , refusa d’élire un 
empereur, de peur de mettre sur le trône un des assassins 

ANS DE J. C. a 2G8 b 270 c 273 d 274 e 275 


(i) Eus. Hist. eccl. lib. 7,c. 27, etseq. Atliaii. de Synod. n. 26,43;t. i, 
p. 739, 757, etc. Tlieod. lil). 2, Hær. Fab. S. Nicepb. lib. C ,c. 27. — (2) Hi*t. 
Aug. Aurel, c. 7. Flor. c. 2. Prob. c. il, 12. Firm. etc. c. UL 



X. NAISSANCE DE J. C. 


83 


d’Aurélien; et le sénat, rétabli clans son ancien droit, élut 
Tacite. Ce nouveau prince était vénérable par son âge et par 
sa vertu; mais il devint odieux par les violences d’un parent à 
qui il donna le commandement de l’armée, et périt avec lui 
dans une sédition, le sixième mois de son règne a . Ainsi son 
élévation ne lit que précipiter le cours de sa vie. Son frère 
Florien prétendit l’empire par droit de succession , comme le 
plus proche héritier. Ce droit ne fut pas reconnu : Florien fut 
tué, et Probus forcé par les soldats à recevoir l’empire, encore 
qu’il le; menaçât de les faire vivre dans l’ordre. 

Tout fléchit sous un si grand capitaine b : les Germains et les 
Francs c , qui voulaient entrer dans les Gaules, furent repous¬ 
sés ; et en Orient, aussi bien qu’en Occident d , tous les barbares 
respectèrent les armes romaines. Un guerrier si redoutable 
aspirait à la paix, et lit espérer à l’empire de n'avoir plus be¬ 
soin de gens de guerre. L’armée se vengea de cette parole, et 
de la règle sévère que son empereur lui faisait garder. Un mo¬ 
ment après, étonnée de la violence quelle exerça sur un si 
grand prince, elle honora sa mémoire, et lui donna pour suc¬ 
cesseur Carus, qui n’était pas moins zélé que lui pour la dis¬ 
cipline 6 . Ce vaillant prince vengea son prédécesseur, etréprima 
les Barbares, à qui la mort de Probus avait rendu le courage. 
Il alla en Orient combattre les Perses avec Numérien son se¬ 
cond fils, et opposa aux ennemis du côté du nord, son fils aîné 
Carinus, qu’il fit césar : c’était la seconde dignité, et le plus 
proche degré pour parvenir à l'empire. Tout l’Orient trembla 
devant Carus : la Mésopotamie se soumit; les Perses divisés 
ne purent lui résister. Pendant que tout lui cédait, le ciel 
l’arrêta par un coup de foudre. A force de le pleurer, Numé¬ 
rien fut prêt à perdre les yeux. Que ne fait dans les coeurs 
l’envie de régner ! Loin d’être touché de ses maux, son beau- 
père Aper le tua; mais Dioclétien vengea sa mort f , et parvint 
enfin à l’empire qu’il avait désiré avec tant d’ardeur. Carinus 
se réveilla malgré sa mollesse, et battit Dioclétien s ; mais, en 

ANS DE J. C. n 276 b 277 c 278 d 280 à 282 e 283 f 284 g 285 


ï. PART. LES EPOQUES. 


84 

poursuivant les fuyards, il fut tué par un des siens, dont il 
avait corrompu la femme. Ainsi l’empire fut défait du plus 
violent et du plus perdu de tous les hommes. 

Dioclétien gouverna avec vigueur, mais avec une insuppor¬ 
table vanité. Pour résister à tant d’ennemis qui s’élevaient de 
tous côtés au dedans et au dehors a , il nomma Maximien 
empereur avec lui, et sut néanmoins se conserver l’autorité 
principale. Chaque empereur fit un césar : Constantius Chlo- 
rus et Galérius b furent élevés à ce haut rang. Les quatre prin¬ 
ces soutinrent à peine le fardeau de tant de guerres. Dioclé¬ 
tien fuit Rome, qu’il trouvait trop libre, et s’établit à Nico- 
médie, où il se fit adorer, à la mode des Orientaux. Cependant 
les Perses 0 , vaincus par Galérius, abandonnèrent auxRomains 
de grandes provinces et des royaumes entiers. Après de si 
grands succès, Galérius ne veut plus être sujet, et dédaigne 
le nom de césar. Il commence par intimider Maximien. Une 
longue maladie avait fait baisser l’esprit de Dioclétien ; et Ga¬ 
lérius, quoique son gendre, le força de quitter l’empire : il 
fallut que Maximien suivît son exemple (I). 

Ainsi l’empire vint entre les mains de Constantius Chlorus 
et de Galérius d ; et deux nouveaux césars, Sevère et Maximin, 
furent créés en leur place par les empereurs qui se déposaient. 
Les Gaules, l’Espagne et la Grande-Bretagne furent heureu¬ 
ses, mais trop peu de temps, sous Constantius Chlorus. Ennemi 
vies exactions, et accusé par là de ruiner le fisc, il montra 
qu’il avait des trésors immenses dans la bonne volonté de ses 
sujets. Le reste de l'empire souffrait beaucoup sous tant d’em¬ 
pereurs et tant de césars : les officiers se multipliaient avec les 
princes; les dépenses et les exactions étaient infinies (2). 

Lejeune Constantin, fils de Constantius Chlorus, se rendait 
illustre ; mais il se trouvait entre les mains de Galérius. Tous 
les jours cet empereur, jaloux de sa gloire, l’exposait à de 

AXS DE J. C. a 286 291 <=297 (l) ll 304 


(l) Eus. Hisl. eccl. lil) 8, 13. Orat. Const. ad Sanct. cœt. 25. Lact. 

de Mort. Pcrsec. c. 17, 18 . —(2) Lact. il. c. 24. 



X. NAISSANCE DE J. C. 


85 


nouveaux périls. Il lui fallait combattre les bêles farouches par 
une espèce de jeu : mais Galérius n’était pas moins à craindre 
qu’elles. Constantin , échappé de ses mains, trouva son père 
expirant. En ce temps, Maxence a , fils de Maximien et gendre 
de Galérius, se fit empereur à Rome, malgré son beau-père ; 
et les divisions intestines sejoignirent aux autres mauxdel’État. 
L’image de Constantin, qui venait de succéder à son père, 
portée à Rome, selon la coutume, y fut rejetée par les ordres 
de Maxence. La réception des images était la forme ordinaire 
de reconnaître les nouveaux princes. On se prépare à la guerre 
de tous côtés. Le césar Sévère b , que Galérius envoya contre 
Maxence, le lit trembler dans Rome (1). Pour se donner de l’ap* 
pui dans sa frayeur, il rappela son père Maximien. Le vieillard 
ambitieux quitta sa retraite, où il n’était qu’à regret, et tacha 
en vain de retirer Dioclétien, son collègue, du jardin qu'il cul¬ 
tivait à Salone. Au nomdeMaximien, empereur pour la seconde 
fois, les soldats de Sévère le quittent. Le vieil empereur le fait 
tuer; et en même temps, pour s’appuyer contre Galérius, il 
donne à Constantin sa fille Fauste. Il fallait aussi de l’appui à 
Galérius après la mort de Sévère; c’est ce qui le fit résoudre à 
nommer Licinius empereur (2) : mais ce choix piqua Maximin, 
qui, en qualité de césar, se croyait plus proche du suprême 
honneur. Rien ne put lui persuader de se soumettre à Licinius; 
et il se rendit indépendant dans l’Orient. Il ne restait presque 
5 Galérius que l'Illyrie, où il s’était retiré après avoir été chassé 
d’Italie. 

Le reste de l’Occident obéissait à Maximien, à son fils Maxence 
et à son gendre Constantin. Mais il ne voulait non plus, pour 
compagnons de l’empire, ses enfants que les étrangers. 11 tâcha 
de chasser de Pvomeson fils Maxence, qui le chassa lui-même. 
Constantin, qui le reçut dans les Gaules, ne le trouva pas 
moins perfide. Après divers attentats, Maximien fit un dernier 
complot, où il crut avoir engagé sa fille Fauste contre son 

AXS I)E J. C. a 306 b 307 


(i) Lact de Mort. Persec. c. 26,27. — (2) Id> ibid. c. 28 , 29, 30,31 , 32. 

s 




80 


I. PART. LES EPOQUES. 


mari. Elle le trompait; et Maximien, qui pensait avoir tué Cons¬ 
tantin en tuant l’eunuque qu’on avait mis dans son lit, fut 
eontraint de se donner la mort à lui-même. Une nouvelle 
guerre s’allume ; et Maxence, sous prétexte de venger son père 3 , 
se déclare contre Constantin, qui marche à Rome avec ses 
troupes (1). En même temps, il fait renverser les statues de 
Maximien : celles de Dioclétien, qui y étaient jointes, eurent le 
même sort Le repos de Dioclétien fut troublé de ce mépris; 
et il mourut quelque temps après, autant de chagrin que de 
vieillesse. 

En ces temps , Rome, toujours ennemie du christianisme, 
fit un dernier effort pour l’éteindre, et acheva de l’établir. 
Galérius, marqué par les historiens comme l’auteur de la der¬ 
nière persécution (2), deux ans devant qu’il eût obligé Dioclé¬ 
tien à quitter l’empire b , le contraignit à faire ce sanglant édit, 
qui ordonnait de persécuter les chrétiens plus violemment que 
jamais. Maximien, qui les haïssait, et n’avait jamais cessé de 
les tourmenter, animait les magistrats et les bourreaux : mais 
sa violence, quelque extrême quelle fût, n’égalait point celle 
de Maximin et de Galérius. On inventait tous les jours de nou¬ 
veaux supplices. La pudeur des vierges chrétiennes n’était pas 
moins attaquée que leur foi. On recherchait les livres sacrés avec 
des soins extraordinaires, pour en abolir la mémoire; et les 
chrétiens n’osaient les avoir dans leurs maisons, ni presque 
les lire. Ainsi, après trois cents ans de persécution, la haine 
des persécuteurs devenait plus âpre. Les chrétiens les lassèrent 
par leur patience. Les peuples, touchés de leur sainte vie, se 
convertissaient en foule. Galérius désespéra de les pouvoir 
vaincre. Frappé d’une maladie extraordinaire, il révoqua ses 
édits, c et mourut de la mort d’Antiochus, avec une aussi 
fausse pénitence. Maximin continua la persécution : mais 
Constantin le Grand, prince sage et victorieux, embrassa pu¬ 
bliquement le christianisme cl . 

ANS DE J C. a 312 b 302 c 311 d 312 


(1) Lvct. de Mort. Persec. e. 42,43. — (2) lus Ilist. e-ecl. lib. H, c. lû. 
lie vita Goüst. lib. 1, c. 07. Lact. ibiil. c 0 et seq. 



XI. CONSTANTIN. 


8? 


ONZIÈME ÉTOQUE. 

Constantin, ou la paix de l’Église. 

Cette célèbre déclaration de Constantin arriva l’an 312 de 
Notre-Seigneur. Pendant qu’il assiégeait Maxence dans Rome, 
line croix lumineuse lui parut en l’air devant tout le monde, 
avec une inscription qui lui promettait la victoire : la même 
chose lui est confirmée dans un songe. Le lendemain, il gagna 
cette célèbre bataille qui défit Rome d’un tyran, et l’Église 
d'un persécuteur a . La croix fut étalée comme la défense du 
peuple romain et de tout l’empire. Un peu après, Maximin fut 
vaincu par Licinius , qui était d’accord avec Constantin; et il 
lit une fin semblable à celle de Galérius. La paix fut donnée à 
l'Église. Constantin la combla d’honneurs. La victoire le 
suivit partout, et les barbares furent réprimés, tant par lui 
que par ses enfants. Cependant Licinius se brouille avec 
lui b , et renouvelle la persécution. Battu par mer et par 
terre 0 , il est contraint de quitter l’empire, et enfin de perdre 
la vie. 

En ce temps Constantin assembla d à Nicée en Bithynie le 
premier concile général, où trois cent dix huit évêques , qui 
représentaient toute l’Église , condamnèrent le prêtre Arius , 
ennemi de la divinité du Fils de Dieu, et dressèrent le symbole 
où la consubstantialité du Père et du Fils est établie. Les 
prêtres de l’Église romaine, envoyés par le pape saint Sylvestre, 
précédèrent tous les évêques dans cette assemblée ; et un ancien 
auteur grec (1) compte parmi les légats du saint-siège le célèbre 
Osius, évêque de Cordoue, qui présida au concile. Constantin 
y prit sa séance, et en reçut les décisions comme un oracle 
du ciel. Les ariens cachèrent leurs erreurs, et rentrèrent 
dans ses bonnes grâces en dissimulant. 

Pendant que sa valeur maintenait l’empire dans une sou¬ 
veraine tranquillité 6 , le repos de sa famille fut troublé par les 

ANS DE J c. a 313 b 315 c 324 <1 325 e 326 


(I) Gel. Cyzic. Hist. Conc. Nie. lib. 4, c. 6, 27 . Conc. Labb. t. 11 , col. 
158, 227. 



88 


T. PART. LES EPOQUES. 


artifices de Fauste sa femme. Crispe, fils de Constantin, mais 
d'un autre mariage , accusé par cette marâtre de l’avoir voulu 
corrompre, trouva son père inflexible. Sa mort fut bientôt 
vengée : Fauste, convaincue, fut suffoquée dans le bain. 
Mais Constantin, déshonoré par la malice de sa femme, reçut 
en meme temps beaucoup d’honneur par la piété de sa mère. 
File découvrit, dans les ruines de l’ancienne Jérusalem, la vraie 
croix féconde en miracles. Le saint sépulcre fut aussi trouvé. 
La nouvelle ville de Jérusalem qu’Adrien avait fait bâtir, la 
grotte où était né le Sauveur du monde, et tous les saints lieux, 
furent ornés de temples superbes par Fïélène et par Constantin. 
Quatre ans après, l’empereur rebâtit Byzance a , qu’il appela 
Constantinople, et en fit le second siège de l’empire. 

L’Église, paisible sous Constantin, furcruellement affligée 
en Perse b : une infinité de martyrs signalèrent leur foi. L’em- 
pereur tacha en vain d’apaiser Sapor, et de l’attirer au chris» 
tianisme : la protection.de Constantin ne donna aux chrétiens 
persécutés qu'une favorable retraite. Ce prince, béni de toute 
l’Église 0 , mourut plein de joie et d’espérance, après avoir par¬ 
tagé l’empire entre ses trois fils, Constantin, Constance et 
Constant. Leur concorde fut bientôt troublée. Constantin 
périt cl dans la guerre qu’il eux avec son frère Constant pour 
les limites de leur empire. Constance et Constant ne furent 
guère plus unis. Constant soutint la foi de Nicée que Constance 
combattait. Alors l’Église admiraleslonguessouffrances de saint 
Athanase, patriarche d’Alexandrie , et défenseur du concile 
de Nicée. Chassé de son siège par Constance®, il fut rétabli 
canoniquement par le pape saint Jules 1, dont Constant ap¬ 
puya le décret ( 1). Ce bon prince ne dura guère. Le tyran Ma- 
gnence le tua par trahison f : mais tôt après, vaincu par Cons¬ 
tance , il se tua lui-même 6 . 

Dans la bataille où ses affaires furent ruinées, Valens h , 
évêque arien, secrètement averti par ses amis, assura Cous- 

ans DE J. C. n 330 b 33G c 237 d 340 e 341 f 350 g 351 h 353 

(l) Socr. Hist. eccl. lib. 


O 


c. 15, Sozom. lib. 3, c. 8. 




XI. CONSTANTIN. 


80 


tance que l'armée du tyran était en fuite, et fit croire au faillie 
empereur qu’il le savait par révélation. Sur cette fausse révé¬ 
lation, Constance se livre aux ariens. Les évêques orthodoxes 
sont chassés de leurs sièges : toute l’Église est remplie de 
confusion et de trouble; la constance du pape Libère cède aux 
ennuis de l’exil a ; les tourments font succomber le vieil Osius, 
autrefois le soutien de l’Église; le concile de Rimini, si ferme 
d’abord, fléchit à la fin par surprise et par violence; rien ne se 
fait dans les formes; l’autorité de l’empereur est la seule loi : 
mais les ariens, qui font tout par là, ne peuvent s’accorder 
entre eux, et changent tous les jours leur symbole : la foi de 
Nicée subsiste : saint Athanase, et saint Hilaire, évêque de 
Poitiers, ses principaux défenseurs, se rendent célèbres par 
toute la terre. 

Pendant que l’empereur Constance, occupé des affaires de 
l’arianisme, faisait négligemment celles de l’empire, les Perses 
remportèrent de grands avantages. Les Allemands et les 
Francs tentèrent de toutes parts l’entrée des Gaules : Julien, 
parent de l’empereur, les arrêta, et les battit. L’empereur lui- 
mêmedéfitles Sarmates, et marcha contre les Perses b . Là paraît 
la révolte de Julien contre l’empereur, son apostasie 0 , la mort 
de Constance, le règne de Julien, son gouvernement équi¬ 
table , et le nouveau genre de persécution qu’il lit souffrir a 
l’Église. Il en entretint les divisions; il exclut les chrétiens 
non-seulement des honneurs, mais des études; et, en imitant 
la sainte discipline de l’Église, il crut tourner contre elle ses 
propres armes. Les supplices furent ménagés, et ordonnés 
sous d’autres prétextes que celui de la religion. J^es chrétiens 
demeurèrent fidèles à leur empereur : mais la gloire, qu’il cher¬ 
chait trop, le fit périr d ; il fut tué dans la Perse, où il s’était 
engagé témérairement. Jovien, son successeur, zélé chrétien , 
trouva les affaires désespérées, et ne vécut que pour conclure 
une paix honteuse. 

Après lui, Valentinien fit la guerre en grand capitaine 0 , 
il y mena son fils GratienGlès sa première jeunesse, maintint 

ANS DE J. c. a 357 à 359 >' 3G0 c 301 ■' 303 e 304 f 300, etc. 

8 . 



90 


T. PART. LES EPOQUES. 


la discipline militaire, battit les barbares, fortifia les frontières 
de l’empire, et protégea en Occident la foi de nicée. Valens 
son frère, qu'il fit son collègue, la persécuta en Orient; et, 
ne pouvant gagner ni abattre saint Basile et saint Grégoire 
de Nazianze, il désespérait de la pouvoir vaincre. Quelques 
ariens joignirent de nouvelles erreurs aux anciens dogmes de 
la secte. Aérius , prêtre arien, est noté dans les écrits des 
saints Pères comme l’auteur d’une nouvelle hérésie (1), pour 
avoir égalé la prêtrise à l’épiscopat, et avoir jugé inutiles les 
prières et les oblations que toute l’Église faisait pour les morts. 
Une troisième erreur de cet hérésiarque était décompter, 
parmi les servitudes de la loi, l’observance de certains jeûnes 
marqués, et de vouloir que le jeûne fût toujours libre. Il vivait 
encore quand saint Épiphaue se rendit célèbre par son histoire 
des hérésies, où il est réfuté avec tous les autres. Saint Martin 
fut fait évêque de Tours 0 , et remplit tout l’univers du bruit de 
sa sainteté et de ses miracles, durant sa vie et après sa mort. 
Valentinien mourut après un discours violent qu’il fit aux en¬ 
nemis de l’empire : son impétueuse colère, qui le faisait 
redouter des autres, lui fut fatale à lui-même. Son successeur 
Gratien vit sans envie l’élévation de son jeune frère Valenti¬ 
nien H, qu’on fit empereur, encore qu’il n’eût que neuf ans. 
Sa mère Justine, protectrice des ariens, gouverna durant son 
bas âge. 

On voit ici en peu d’années de merveilleux événements : la 
révolte des Goths contre Valens b ; ce prince quitter les Perses 
pour réprimer les rebelles 0 ; Gratien accourir à lui après avoir 
remporté une victoire signalée sur les Allemands. Valens, qui 
veut vaincre seul, précipite le combat, où il est tué auprès 
d’Andrinople : les Goths victorieux le brûlent dans un village 
où il s’était retiré. Gratien accablé d’affaires d , associe à l'em¬ 
pire le grand Théodose, et lui laisse l’Orient. Les Goths sont 

ANS DE J. C. a 375 ^ 377 « 378 '> 379. 


(i) Epiph. lib 3, hær. i.xxv; t. i, p. 908. Aug. ba*r. lui, t. vm, 
col. 18. 



XI. CONSTANTIN. 


91 


vaincus : tous les barbares sont tenus en crainte; et, ce que 
Théodose n’estimait pas moins , les hérétiques macédoniens, 
qui niaient la divinité du Saint-Esprit, sont condamnés au 
concile de Constantinople a . Il ne s’y trouva que l’Église grec¬ 
que : le consentement de tout l’Occident et du pape saint Da- 
mase le fit appeler second concile général. 

Pendant que Théodose gouvernait avec tant de force et tant 
de succès b , Gratien, qui n’était pas moins vaillant ni moins 
pieux, abandonné de ses troupes, toutes composées d'étran¬ 
gers , fut immolé au tyran Maxime. L’Église et l’empire pleu¬ 
rèrent ce bon prince. Le tyran régna dans les Gaules c , et 
sembla se contenter de ce partage. L’impératrice Justine pu¬ 
blia , sous le nom de son fils, des édits en faveur de l’aria¬ 
nisme. Saint Ambroise, évêque de Milan, ne lui opposa que 
la saine doctrine, les prières et la patience, et sut, par de 
telles armes, non-seulement conserver à F Église les basiliques 
que les hérétiques voulaient occuper, mais encore lui gagner 
le jeune empereur. Cependant Maxime remue; et Justine ne 
trouve rien de plus fidèle que le saint évêque, qu’elle traitait 
de rebelle. Elle l’envoie au tyran , que ses discours ne peuvent 
fléchir. Le jeune Valentinien est contraint de prendre la fuite 
avec sa mère. Maxime se rend maître à Rome, où il rétablit les 
sacrifices des faux dieux par complaisance pour le sénat, 
presque encore tout païen. Après qu'il eut occupé tout l’Occi¬ 
dent (i , et dans le temps qu’il se croyait le plus paisible, Théo¬ 
dose, assisté des Francs, le défit dans la Pannonie, l’assiégea 
dans Aquilée, et le laissa tuer par ses soldats. 

Maître absolu des deux empires, il rendit celui d’Occi- 
dent à Valentinien , qui ne le garda pas longtemps 6 . Ce jeune 
prince éleva et abaissa trop Arbogaste, un capitaine des 
Francs, vaillant, désintéressé, mais capable de maintenir par 
toutes sortes de crimes le pouvoir qu’il s’était acquis sur les 
troupes. Il éleva le tyran Eugène, qui ne savait que discourir, 
et tua Valentinien,. qui ne voulait plus avoir pour maître le 

ANS DE J. C. * 381 b 383 c 386, 387 d 388 e 392. 




92 


I. PART. LES ÉPOQUES- 

superbe Franc. Ce coup détestable fut fait dans les Gaules, 
auprès de Vienne. Saint Ambroise, que le jeune empereur 
avait mandé pour recevoir de lui le baptême, déplora sa perte, 
et espéra bien de son salut. Sa mort ne demeura pas impunie : 
un miracle visible donna la victoire à Théodose sur Eugène, et 
sur les faux dieux dont ce tyran avait rétabli le culte. Eugène 
fut pris a : il fallut le sacrifier à la vengeance publique , et 
abattre la rébellion par sa mort. Le fier Arbogaste se tua lui- 
même , plutôt que d’avoir recours à la clémence du vainqueur, 
que tout le reste des rebelles venait d’éprouver. 

Théodose, seul empereur, fut la joie et l’admiration de tout 
l'univers. Il appuya la religion; il fit taire les hérétiques; il 
abolit les sacrifices impurs des païens ; il corrigea la mollesse, 
et réprima les dépenses superflues b . Il avoua humblement ses 
fautes, et il en fit pénitence. Il écouta saint Ambroise, célèbre 
docteur de l’Église, qui le reprenait de sa colère, seul vice d’un 
si grand prince. Toujours victorieux, jamais il ne fit la guerre 
que par nécessité. Il rendit les peuples heureux , et mourut en 
paix c , plus illustre par sa foi que par ses victoires. 

De son temps, saint Jérôme b , prêtre retiré dans la sainte 
grotte de Bethléem (I , entreprit des travaux immenses pour 
expliquer l’Écriture % en lut tous les interprètes, déterra toutes 
les histoires saintes et profanes qui la peuvent éclaircir , et 
composa sur l’original hébreu la version de la Bible que toute 
l’Église a reçue sous le nom de Fulgate. 

L’empire, qui paraissait invincible sous Théodose, changea 
tout à coup sous ses deux fils. Arcade eut l’Orient, et IIo- 
norius l'Occident : tous deux, gouvernés par leurs ministres, 
ils firent servir leur puissance à des intérêts particuliers. Rufin 
et Eutrope, successivement favoris d’Arcade f , et aussi mé¬ 
chants l’un que l’autre, périrent bientôt- 8 ; et les affaires n’en al¬ 
lèrent pas mieux sous un prince faible. Sa femme Eudoxe lui 
fit persécuter saint Jean Chrysostome h , patriarche de Cons¬ 
tantinople, et la lumièrede l’Orient. Le pape saint Innocent et 

ANS DE J. C. « 39i » 390 ° 395 <1 3SG e 387 f 395 g 399 1> 403, 404 


XI. C Q X S T V X TIN. 


93 

tout l’Occident soutinrent ce grand évêque contre Théophile, 
patriarche d’Alexandrie, ministre des violences de l’impéra¬ 
trice. 

L’Occident était troublé par l’inondation des barbares : lia- 
dagaise,Goth et païen, ravagea l’Italie. Les Vandales, nation 
gothique et arienne, occupèrent une partie de la Gaule, et se 
répandirent dans l’Espagne. Alaric, roi des Visigoths, peuples 
ariens, contraignit Honorius à lui abandonner ces grandes 
provinces déjà occupées parles Vandales. Stilicon, embarrassé 
de tant de barbares, les bat, les ménage, s’entend et rompt 
avec eux, sacrifie tout à son intérêt, et conserve néanmoins 
l’empire qu’il avait dessein d’usurper. 

Cependant Arcade mourut a , et crut l’Orient si dépourvu de 
bons sujets, qu’il mit son fils Théodose, âgé de huit ans, sous 
la tutelle d’Isdegerde, roi de Perse : mais Pulchérie, sœur du 
jeune empereur, se trouva capable des grandes affaires. L’em¬ 
pire de Théodose se soutint par la prudence et par la piété de 
cette princesse. 

Celui d’Honorius semblait proche de sa ruine. 11 fit mourir 
Stilicon, et ne sut pas remplir la place d'un si habile minis¬ 
tre. La révolte de Constantin, la perte entière de la Gaule et de 
l’Espagne b , la prise et le sac de R.ome par les armes d’Alaric 
et des Visigoths c , furent la suite de la mort de Stilicon. Ataul» 
plie, plus furieux qu’Alaric, pilla Home de nouveau, et il ne 
songeait qu’à abolir le nom romain : mais, pour le bonheur 
de l’empire, il prit Placidie, sœur de l’empereur : cette prin¬ 
cesse captive, qu’il épousa,l’adoucit. Les Goths traitèrent avec 
les Piomains d , et s’établirent en Espagne 0 , en se réservant dans 
les Gaules les provinces qui tiraient vers les Pyrénées f . Leur 
roi Vallia conduisit sagement ces grands desseins. L’Espagne 
montra sa constance ; et sa foi ne s’altéra pas sous la domina¬ 
tion de ces ariens. 

Cependant les Bourguignons, peuples germains, occupèren t. 
le voisinage du Rhin, d’où peu à peu ils gagnèrent le pays qui 


ANS DE J. C. :1 4OS b 409 c 410 ll 410, c 414 f 415 


<)4 


I. P AUX. LES EPOQUES. 


porte encore leur 110 m. Les Francs ne s’oublièrent pas a : résolus 
de faire de nouveaux efforts pour s’ouvrir les Gaules, ils éle¬ 
vèrent à la royauté Pharaniond, iiîs de Marcomir; et la 
monarchie de France, la plus ancienne et la plus noble de 
toutes celles qui sont au inonde, commença sous lui. 

Le malheureux Honorius mourut sans enfants b , et sans 
pourvoira l’empire. Théodose nomma empereur son cousin 
Valentinien III c , fils de Pîacidie et de Constance son second 
mari, et le mit durant son bas âge sous la tutelle de sa mère, à 
qui il donna le titre d’impératrice. 

En ces temps, Célestius et Pélage nièrent le péché originel, 
et la grâce par laquelle nous sommes chrétiens e . Malgré leurs 
dissimulations, les conciles d’Afrique les condamnèrent f . Les 
papes saint Innocent et saint Zozime s, que le pape saint Cé- 
lestin suivit depuis, autorisèrent la condamnation, et l’étendi¬ 
rent par tout l’univers. Saint Augustin confondit ces dangereux 
hérétiques, et éclaira toute l’Église par ses admirables écrits. 
Le même Père, secondé de saint Prosper son disciple , ferma 
la bouche aux demi-pélagiens, qui attribuaient le commen¬ 
cement de la justification et de la foi aux seules forces du libre 
arbitre. 

Un siècle si malheureux à l’empire , et où il s’éleva tant 
d’hérésies, ne laissa pas d’être heureux au christianisme. Nul 
trouble ne l’ébranla, nulle hérésie ne le corrompit. L’Église, 
féconde en grands hommes, confondit toutes les erreurs. Après 
les persécutions, Dieu se plut à faire éclater la gloire de ses 
martyrs; toutes les histoires et tous les écrits sont pleins des 
miracles que leur secours imploré et leurs tombeaux ho¬ 
norés opéraient par toute la terre. Vigilance 11 , qui s’opposait à 
des sentiments si reçus , réfuté par saint Jérôme (1), demeura 
sans suite. La foi chrétienne s’affermissait et s’étendait tous 
les jours. 

AINS DE J. C. 8 42:j b 423 c 424 d 4U e 413 f 41G s 417 11 406 


(i) Hier. cont. Yigil. t. iv, part, n , col. 282 et seq. Gennad. de Script, 
ccd. 



XI. CONSTANTIN. 


95 


Mais l’empire d’Occident n’en pouvait plus : attaqué par 
tant d’ennemis, il fut encore affaibli par les jalousies de ses 
généraux. Par les artifices d’Aétius a , Boniface, comte d’Afrique, 
devint suspect à Placidie. Le comte, maltraité, fit venir d’Es¬ 
pagne Genséric et les Vandales, que les Goths en chassaient, 
et se repentit trop tard de les avoir appelés. L’Afrique fut ôtée 
à l’empire. 

L’Église souffrit des maux infinis parla violence de ces ariens, 
et vit couronner une infinité de martyrs b . Deux furieuses héré¬ 
sies s’élevèrent : Nestorius, patriarche de Constantinople, di¬ 
visa la personne de Jésus-Christ ; et, vingt ans après, Eutychès, 
ahhé, en confondit les deux natures. Saint Cyrille, patriarche 
d’Alexandrie, s’opposa à Nestorius 0 , qui fut condamné par le 
pape saint Célestin. Le concile d’Éphèse cl , troisième général, 
eu exécution,de cette sentence, déposa Nestorius, et confirma 
le décret de saint Célestin, que les évêques du concile (1) ap¬ 
pellent leur père , dans leur définition. La sainte Vierge fut 
reconnue pour mère de Dieu , et la doctrine de saint Cyrille 
fut célébrée par toute la terre. Théodose , après quelques em¬ 
barras , se soumit au concile , et bannit Nestorius. Eutychès c , 
qui ne put combattre cette hérésie qu’en se jetant dans un au¬ 
tre excès, ne fut pas moins fortement rejeté. Le pape saint 
Léon le Grand le condamna et le réfuta tout ensemble, par 
une lettre qui fut révérée dans tout l’univers. Le concile 
de Chalcédoine f , quatrième général, où ce grand pape te ¬ 
nait la première place, autant par sa doctrine que par l’au¬ 
torité de son siège, anathématisa Eutychès, et Dioscore, pa¬ 
triarche d’Alexandrie, son protecteur. La lettre du concile à 
saint Léon (2) fait voir que ce pape y présidait par ses légats, 
comme le chef à ses membres. L’empereur Marcien assista lui- 
même à cette grande assemblée , à l’exemple de Constantin , 

ANS DE J. C. a 427 b 429 c 430 <1 431 e 448 f 451 


(I) Part. il. Conc. Eph. act. i. Sent, depos. Nestor, t. m. Conc. 
I.abb. col. 533. — (2) Itelat. S. Syn. Chalc. ad Leon. Conc. part, ni, 
tom. IV, col. 837. 



or, 


ï. PART. LKS EPOQUES. 


et eu reçut les décisions avec le même respect. Un peu aupara¬ 
vant , Pulcliérie l’avait élevé à l’empire en l’épousant. Elle fut 
reconnue pour impératrice après la mort de son frère, qui 
n’avait point laissé de lils. Mais il fallait donner un maître n 
l’empire : la vertu de Marcien lui procura cet honneur. Durant 
le temps de ces deux conciles, Théodoret, évêque de Cyr, se 
rendit célèbre; et sa doctrine serait sans tache , si les écrits 
violents qu’il publia contre saint Cyrille n’avaient eu besoin de 
trop grands éclaircissements. 11 les donna de bonne foi, et 
fut compté parmi les évêques orthodoxes. 

Les Gaules commençaient à reconnaître les Francs. Aétius 
les avait défendues contre Pharamond et contre Clodion le 
Chevelu : mais Mérovée fut plus heureux, et y fit un plus 
solide établissement, à peu près dans le même temps que les 
Anglais , peuples saxons, occupèrent la Grande Bretague : ils 
lui donnèrent leur nom, et y fondèrent plusieurs royaumes. 

Cependant les Huns, peuples desPalus-Méotides, désolèrent 
tout l’univers avec une armée immense, sous la conduite d’At¬ 
tila leur roi, le plus affreux de tous les hommes. Aétius, qui 
ledéfitidansles Gaules 3 , ne put l’empêcher de ravager l’Italie. 
Les îles de la mer Adriatique servirent de retraite à plusieurs 
contre sa fureur : Venise s’éleva au milieu des eaux. Le pape 
saint Léon, plus puissantqu’Aétius et que les armées romaines, 
se fit respecter par ce roi barbare et païen, et sauva Rome du 
pillage : mais elle y fut exposée bientôt après, par les débau¬ 
chés de son empereur Valentinien. Maxime b , dont il avait 
violé la femme , trouva le moyen de le perdre c en dissimulant 
sa douleur, et se faisant un mérite de sa complaisance. Par ses 
conseils trompeurs, l’aveugle'empereur fit mourir Aétius, le 
seul rempart de l’empire. Maxime, auteur du meurtre, eu 
inspire la vengeance aux amis d’Aétius, et fait tuer l’empereur. 
Il monte sur le trône par ces degrés, et contraint l’impératrice 
Eudoxe, fille de Théodose le Jeune, à l'épouser. Pour se tirer 
de ses mains, elle ne craignit point de se mettre en celles de 


AMS I)E J. C. 3 452 b 454 c 455 


XI. COA’STAJNTIIV. 


Q1 

Genséric. Rome est eu proie au barbare; le seul saint Léon 
l’empêche d’y mettre tout à feu et à sang; le peuple déchire 
Maxime, et 11 e reçoit dans ses maux que cette triste con¬ 
solation. 

Tout se brouille en Occident : on y voit plusieurs empereurs 
s’élever et tomber presque en même temps. Majorien a fut le 
plus illustre. Avitus b soutint mal sa réputation, et se sauva par 
un évêché. On ne put plus défendre les Gaules contre Mérovée, 
ni contre Childéric son lils : mais le dernier pensa périr par ses 
débauches. Si ses sujets le chassèrent c , un fidèle ami qui lui 
resta' 1 le fit rappeler. Sa valeur le lit craindre de ses ennemis, 
et ses conquêtes s’étendirent bien avant dans les Gaules. L’em¬ 
pire d’Orient était paisible sous Léon e , Thracien, successeur 
de Marcien, et sous Zénon f , gendre et successeur de Léon. 
La révolte de Basilisque », bientôt opprimée,ne causa qu’une 
courte inquiétude à cet empereur; mais l’empire d’Occident 
périt sans ressource. Auguste, qu ’011 nomme Augustule, fils 
d’Oreste, fut le dernier empereur reconnu à Rome; et in¬ 
continent après il fut dépossédé par Odoacre, roi des Hérules. 
C’étaient des peuples venus du Pont-Euxin, dont la domina¬ 
tion 11 e fut pas longue. 

En Orient, l’empereur Zénon entreprit de se signaler d’une 
manière inouïe. Il fut le premier des empereurs qui se mêla de 
régler les questions de la foi. Pendant que les demi-eutychiens 
s’opposaient au concile de Chalcédoine h , il publia contre le 
concile son Hénotique, c’est-à-dire son décret d’union, détesté 
par les catholiques, 1 et condamné par le pape Félix fII. Les 
Hérules furent bientôt chassés de Rome par Théodoric, roi 
des Ostrogotlis ï, c’est-à-dire Goths orientaux, qui fonda le 
royaume d’Italie k , et laissa , quoique arien, un assez libre 
exercice à la religion catholique. L’empereur Anastase la trou¬ 
blait en Orient. Il marcha sur les pas de Zénon son prédéces¬ 
seur 1 , et appuya les hérétiques :par là, il aliéna les esprits des 
peuples" 1 , et 11 e put jamais les gagner, mêmeen ôtant des impôts 

ANS I)E i. C. a 456 b 457 c 458 ll 465 e 474 f 475 g 476 l> 482 i 485 

) 490 k 491 1 492 in 493 


9 


98 


I. PART. LES EPOQUES. 


fâcheux. L’Italie obéissait à Théodoric. Odoacre, pressé dans 
Ravenne, tâcha de se sauver par un traité que Théodoric 
n’observa pas; et les llérules furent contraints de tout aban¬ 
donner. Théodoric, outre lTtalie, tenait encore la Provence. 
De son temps , saint Benoît a , retiré en Italie dans un désert, 
commençait, dès ses plus tendres années, à pratiquer les sain¬ 
tes maximes dont il composa depuis cette belle règle, que tous 
les moines d’Occident reçurent avec le même respect que les 
moines d’Orient ont pour celle de saint Basile. 

Les Romains achevèrent de perdre les Gaules parles victoires 
de Clovis, fils de Childéric L> . Il gagna aussi sur les Allemands 
la bataille de Tolbiac, par le vœu qu’il fit d’embrasser la re¬ 
ligion chrétienne, à laquelle Clotilde sa femme ne cessait de le 
porter. Elle était de la maison des rois de Bourgogne, et 
catholique zélée, encore que sa famille et sa nation fut 
arienne. Clovis, instruit par saint Yaast, fut baptisé à 
Reims, avec ses Français, par saint Remy , évêque de cette 
ancienne métropole. Seul de tous les princes du monde, il 
soutint la foi catholique, et mérita le titre de très-chrétieïn 1 ' 
à ses successeurs. Par la bataille où il tua de sa propre main 
Alaric rl , roi des Visigoths, ToloseetfAquitaine furent jointes à 
son royaume. Mais la victoire des Ostrogoths l’empêcha de tout 
prendre jusqu’aux Pyrénées, et la fin de son règne 0 ternit la 
gloire des commencements. Ses quatre enfants partagèrent le 
royaume*, et ne cessèrent d’entreprendre les uns sur les autres. 
Anastase mourut frappé du foudre. 

Justin, de basse naissance , mais habile et très-catholique, 
fut fait empereur par le sénats. Il se soumit, avec tout son peu¬ 
ple, aux décrets du pape saint Hormisdas, et mit fin aux trou¬ 
bles de l’Église d’Orient. De son temps, Boëce i>, homme 
célèbre par sa doctrine aussi bien que par sa naissance, et Sym- 
inaque son beau-père , tous deux élevés aux charges les plus 
éminentes, furent immolés aux jalousies de Théodoric, qui les 
soupçonna sans sujet de conspirer contre l’État. Le roi, Rou¬ 


ans OF. J. G. « 191 *> 195 0 50G ll 507 <* 508 f 510 S 518 !> 52G 


XI. CONSTANTIN. 


99 

blé de son crime, crut voir la tête de Symmaque dans un plat 
qu’on lui servait, et mourut quelque temps après. Amalasonte 
sa fille, et mère d’Atalaric, qui devenait roi par la mort de 
son aïeul, est empêchée par les Goths de faire instruire le 
jeune prince comme méritait sa naissance; et, contrainte de 
l’abandonner aux gens de son âge, elle voit qu’il se perd, 
sans pouvoir y apporter de remède. 

L’année d’après 3 , Justin mourut, après avoir associé à l’em¬ 
pire son neveu Justinien, dont le long règne est célèbre par les 
travaux de Tribonien, compilateur du droit romain, et par 
les exploits de Bélisaire et de l’eunuque Narsès. Ces deux fa¬ 
meux capitaines réprimèrent les Perses, délirent les Ostro- 
goths et les Vandales , rendirent à leur maître l’Afrique, 
l’Italie, et Rome b ; mais l’empereur, jaloux de leur gloire, sans 
vouloir prendre parta leurs travaux, les embarrassait toujours 
plus qu’il ne leur donnait d’assistance. 

Le royaume de France s’augmentait 0 . Après une longue guer¬ 
re, Childebert et Clotaire, enfants de Clovis, conquirent le 
royaume de Bourgogne, et en même temps immolèrent à leur 
ambition les enfants mineurs de leur frère Clodomir, dont ils 
partagèrent entre eux le royaume. Quelque temps après, et 
pendant que Bélisaire attaquait si vivement les Ostrogoths , ce 
qu’ils avaient dans les Gaules fut abandonné aux Français. I,a 
France s’étendait alors beaucoup au delà du Rhin ; mais les 
partages des princes, qui faisaient autant de royaumes, l’em¬ 
pêchaient d’être réunie sous une même domination. Ses prin¬ 
cipales parties furent la Neustrie, c’est-à-dire la France 
occidentale; et l’Austrasie, c’est-à-dire la France orientale. 

La même année que Rome fut reprise par Narsès d , Justi¬ 
nien fit tenir à Constantinople le cinquième concile général, 
qui confirma les précédents, et condamna quelques écrits 
favorables à Nestorius : c'est ce qu’on appelait les trois cha¬ 
pitres, à cause des trois auteurs, déjà morts il y avait long¬ 
temps , dont il s’agissait alors. On condamna la mémoire et 


ANS DE J. C. » 527 b 529 à 553 V 532 d 553 


100 


I. PART. LES EPOQUES. 


les écrits de Théodore, évêque de Mopsueste; une lettre 
d’Ibas, évêque d’Édesse;et parmi les écrits de Théodoret, ceux 
quil avait composés contre saint Cyrille : les livres d’Origene, 
qui troublaient tout l’Orient depuis un siècle, furent aussi 
réprouvés. Ce concile, commencé avec de mauvais desseins, 
eut une heureuse conclusion, et fut reçu du saint-siège, qui s’y 
était opposé d’abord. 

Deux ans après le concile a , Narsès, qui avait ôté l’Italie aux 
Goths, la défendit contre les Français, et remporta une pleine 
victoire sur Bucelin, général des troupes d’Austrasie. Malgré 
tous ces avantages, l’Italie ne demeura guère aux empereurs. 
Sous Justin II, neveu de Justinien b , et après la mort de Narsès, 
le royaume de Lombardie fut fondé par Alboïn. 11 prit Milan 
et Pavie c : Rome et Ravenne se sauvèrent à peine de ses 
mains d ; et les Lombards firent souffrir aux Romains des maux 
extrêmes. Rome fut mal secourue par ses empereurs®, que les 
Avares, nation scythique, les Sarrasins, peuples d’Arabie, et les 
Perses plus que tous les autres, tourmentaient de tous côtés en 
Orient. Justin, qui ne croyait que lui-même et ses passions, 
fut toujours battu par les Perses et par leur roi Chosroès. Il 
se troubla de tant de pertes, jusqu’à tomber en frénésie. Sa 
femme Sophie soutint l’empire. Le malheureux prince revint 
trop tard à son bon sens f , et reconnut en mourant la malice 
de ses flatteurs. Après lui, Tibère II, qu’il avait nommé em¬ 
pereur, réprima les ennemis, soulagea les peuples s, et s’en¬ 
richit par ses aumônes. Les victoires de Maurice h , Cappado- 
cien, général de ses armées, firent mourir de dépit le superbe 
Chosroès. Elles furent récompensées de l'empire', que Tibère 
lui donna en mourant, avec sa fille Constantine. 

En ce temps, l’ambitieuse Frédégonde, femme du roi 
Chilpéric I, mettait toute la France en combustion, et 
ne cessait d’exciter des guerres cruelles entre les rois, 
français. 

b 

Au milieu des malheurs de l’Italie!, et pendant que Rome 


AXS DE •). C. a 555 5 5G8 c 570 <! 571 c 57i t 579 g 580 11 581 1 5S3 i 500 


XI. CONSTANTIN. 


101 


était affligée d'une peste épouvantable, saint Grégoire le Grand 
fut élevé malgré lui sur le siège de saint Pierre. Ce grand pape 
apaise la peste par ses prières; instruit les empereurs, et tout 
ensemble leur fait rendre l’obéissance qui leur est due: con¬ 
sole l’Afrique et la fortifie ; confirme en Espagne les Visigoths 
convertis de l’arianisme, et Recarède le Catholique, qui venait 
de rentrer au sein de l’Église ; convertit l’Angleterre; réforme 
la discipline dans la France , dont il exalte les rois , toujours 
orthodoxes, au-dessus de tous les rois de la terre; fléchit les 
Lombards; sauve Rome et l’Italie, que les empereurs ne pou¬ 
vaient aider; réprime l’orgueil naissant des patriarches de 
Constantinople; éclaire toute l’Église par sa doctrine; gou¬ 
verne l’Orient et l’Occident avec autant de vigueur que d’hu¬ 
milité ; et donne au monde un parfait modèle du gouvernement 
ecclésiastique. 

L’histoire de l’Église n’a rien de plus beau que l’entrée* 
du saint moine Augustin dans le royaume de Kent, avec qua¬ 
rante de ses compagnons (1), qui, précédés de la croix et de 
l image du grand roi notre Seigneur Jésus-Christ, faisaient des 
vœux solennels pour la conversion de l’Angleterre. Saint 
Grégoire, qui les avait envoyés, les instruisait par des lettres 
véritablement apostoliques, et apprenait à saint Augustin à 
trembler parmi les miracles continuels que Dieu faisait par 
son ministère (2). Bertlie, princesse de France, attira au 
christianisme le roi Édhilbert son mari. Les rois de France, 
et la reine Brunehaut, protégèrent la nouvelle mission. Les 
évêques de France entrèrent dans cette bonne œuvre, et ce 
furent eux qui, par l’ordre du pape b , sacrèrent saint Augus¬ 
tin. Le renfort que saint Grégoire envoya au nouvel évêque 
produisit de nouveaux fruits 0 ; et l’Église anglicane prit sa 
forme. L’empereur Maurice, ayant éprouvé la fidélité du saint 
pontife, se corrigea par ses avis, et reçut de lui cette louange, 

AXS DE J. G. a 597 b COI c G04 


(1) Beda, Ilist. angl. lit), i, c. 25. — (2) Grec. lit). 9, cp. Lvnr, nunc 
lit). 11 , ind. 4 , ep. xxmii ; t. n, col. 1I10. 


9. 



î 02 


I. PART. LES EPOQUES. 


si digue d’un prince clirétien, que la bouche des hérétiques 
n’osait s’ouvrir de son temps. Un si pieux empereur fit pour¬ 
tant une grande faute a : un nombre infini de Romains péri¬ 
rent entre les mains des Barbares, faute d’être rachetés à un 
écu par tête. On voit, incontinent après, les remords du bon 
empereur; la prière qu’il fait à Dieu de le punir en ce monde 
plutôt qu’en l’autre; la révolte de Phocas b , qui égorge à ses 
yeux toute sa famille ; Maurice, tué le dernier, et ne disant 
autre chose parmi tous ses maux, que ce verset du Psalmiste : 
« Vous êtes juste, ô Seigneur, et tous vos jugements sont 
« droits ! (1) « Phocas, élevé à l’empire par une action si détes¬ 
table , tacha de gagner les peuples en honorant le saint-siège, 
dont il confirma les privilèges. Mais sa sentence était pronon¬ 
cée c . Héraclius d , proclamé empereur par l’armée d’Afrique, 
marcha contre lui. Alors Phocas éprouva que souvent les dé¬ 
bauches nuisent plus aux princes que les cruautés ; et Photiu, 
dont il avait débauché la femme, le livra à Héraclius, qui le 
fit tuer. 

La France vit un peu après une tragédie bien plus étrange. 
La reine Brunehaut e , livrée à Clotaire II, fut immolée à l’am¬ 
bition de ce prince : sa mémoire fut déchirée; et sa vertu, 
tant louée par saint Grégoire, a peine encore à se défendre. 

L’empire cependant était désole. Leroi de Perse Chosroès H, 
sous prétexte de venger Maurice, avait entrepris de per¬ 
dre Phocas. Il poussa ses conquêtes sous Héraclius. On vit 
l’empereur battu, et la vraie croix enlevée par les infidèles ; 
puis, par un retour admirable, Héraclius cinq fois vain¬ 
queur ; la Perse pénétrée par les Romains, Chosroès tué par 
son fils, et la sainte croix reconquise. 

Pendant que la puissance des Perses était si bien réprimée, 
un plus grand mal s’éleva contre l’empire et contre toute la 
chrétienté. Mahomet s’érigea en prophète parmi les Sarra- 

ANS UE J C. *' 601 6 002 c 000 610 c 614 620 u 620 


(1) Psal. r.xvui. 107 . 





XI. CONSTANTIN. 


103 


sins° : il fut chassé de la Mecque parles siens. A sa fuite 
commence la fameuse hégyre, d’où les mahométans comptent 
leurs années. Le faux prophète donna ses victoires pour toute 
marque de sa mission. Il soumit en neuf ans toute l’Arabie , 
degré ou de force, et jeta les fondements de l’empire des 
califes. 

A ces maux se joignit l’hérésie des monothélites b , qui, 
par une bizarrerie presque inconcevable, en reconnaissant 
deux natures en Notre-Seigneur, n'y voulaient reconnaître 
qu’une seule volonté. L’homme, selon eux, n’y voulait rien, 
et il n’y avait en Jésus-Christ que la seule volonté du Verbe. 
Ces hérétiques cachaient leur venin sous des paroles ambi¬ 
guës : un faux amour de la paix leur fit proposer qu’on ne 
parlât ni d’une ni de deux volontés. Ils imposèrent 0 par ces 
artifices au papellonorius I, qui entra avec eux dans un dan¬ 
gereux ménagement, et consentit au silence , où le mensonge 
et la vérité furent également supprimés. Pour comble de mal¬ 
heur, quelque temps après d , l’empereur Héraclius entreprit 
de décider la question de son autorité, et proposa sonecthèse, 
ou exposition, favorable aux monothélites. Mais les artifices 
des hérétiques furent enfin découverts”. Le pape Jean IV 
condamna l’ecthèse. Constant, petit-fils d’Héraclius f , soutint 
l’édit de son aïeul par le sien, appelé Type. Le saint-siège et le 
pape Théodore s’opposent à cette entreprise s : le pape saint 
Martin I assemble le concile deLatran, où il anathématise le 
Type et les chefs des monothélites. Saint Maxime, célèbre 
par tout l’Orient pour sa piété et pour sa doctrine, quitte la 
cour infectée de la nouvelle hérésie, reprend ouvertement les 
empereurs qui avaient osé prononcer sur les questions de la 
foi, et souffre des maux infinis pour la religion catholique 11 . 
Le pape, traîné d’exil en exil, et toujours durement traité 
par l’empereur, meurt 1 enfin parmi les souffrances, sans se 
plaindre, ni se relâcher de ce qu’il doit à son ministère. 

Cependant la nouvelle Église anglicane, fortifiée par les 


ANS DE i. C. a 623 b G2‘J c 033 ll 633 e 01(J f 613 s 6i0 >> 630 ‘ 65i 




104 


T. PART. LES ÉPOQUES. 

soins des papes Boniface VetHonorius, se rendait illustre 
par toute la terre. Les miracles y abondaient avec les vertus , 
comme dans les temps des apôtres ; et il n’y avait rien de plus 
éclatant que la sainteté de ses rois. Edwin embrassa, avec 
tout son peuple a , la foi qui lui avait donné la victoire sur 
ses ennemis, et convertit ses voisins. Oswalde servit d’inter¬ 
prète aux prédicateurs de l’Évangile b ; et, renommé par ses 
conquêtes, il leur préféra la gloire d’être chrétien. Les Mer- 
eiens c furent convertis parle roi de Northumberland Oswîn : 
leurs voisins et leurs successeurs suivirent leurs pas; et leurs 
bonnes œuvres furent immenses. 

Tout périssait en Orient. Pendant que les empereurs se 
consument dans des disputes de religion cl , et inventent des 
hérésies, les Sarrasins pénètrent l’empire; ils occupent la 
Syrie et la Palestine ; la sainte cité leur est assujettie ; la Perse 
leur est ouverte par ses divisions, et ils prennent ce grand 
royaume sans résistance. Ils entrent en Afrique, en état d’en 
faire bientôt une de leurs provinces e : l’île de Chypre leur 
obéit f ; et ils joignent, en moins de trente ans, toutes ces con¬ 
quêtes à celles de Mahomet. 

L’Italie, toujours malheureuse et abandonnée, gémissait 
sous les armes des Lombards. Constant désespéra de les 
chasser, et se résolut à ravager ce qu’il ne put défendre. Plus 
cruel que les Lombards mêmes s, il ne vint à Rome que pour 
en piller les trésors : les églises ne s’en sauvèrent pas : il 
ruina la Sardaigne et la Sicile; et, devenu odieux à tout le 
monde h , il périt de la main des siens. Sous son fils Constan¬ 
tin Pogonat, c’est-à-dire le Barbu, les Sarrasins ' s'emparè¬ 
rent de la Cilicie et de la Lycie. Constantinople assiégée j ne 
fut sauvée que par un miracle. Les Bulgares, peuples venus 
de l’embouchure du Volga k , se joignirent à tant d’ennemis 
dont l'empire était accablé, et occupèrent cette partie de la 
Thrace appelée depuis Bulgarie, qui était l'ancienne Mysie. 

L’Eglise anglicane enfantait de nom elles églises; et saint 

ANS DF. I. C. a 027 O C3i c 055 d 634 à 637 e 647 f 648 s 663 h 66S i 671 

j 672 K 678 


XI. CONSTANTIN. 


10.'» 


Wilfrid, évêque d’York, chassé de son siège, convertit la 
Frise. 

Toute l’ Église reçut une nouvelle lumière par le concile de 
Constantinople a , sixième général, où le pape saint Àgathon 
présida par ses légats , et expliqua la foi catholique par une 
lettre admirable. Le concile frappa d’anathème un évêque célè¬ 
bre par sa doctrine, un patriarche d’Alexandrie, quatre pa¬ 
triarches de Constantinople, c’est-à-dire tous les auteurs de la 
secte des monothélites ; sans épargner le pape Honorius, qui 
les avait ménagés. Après la mort d’Agathon, qui arriva du¬ 
rant le concile, le pape saint Léon II en confirma les déci¬ 
sions, et en reçut tous les anathèmes. Constantin Pogonat, 
imitateur du grand Constantin et de Martien, entra au con¬ 
cile à leur exemple ; et, comme il y rendit les mêmes soumis¬ 
sions, il y fut honoré des mêmes titres d’orthodoxe, de reli¬ 
gieux, de pacifique empereur, et de restaurateur de la 
religion. Son fils Justinien ÏI b lui succéda encore enfant. De 
son temps, la foi s’étendait et éclatait vers le nord °. Saint Ki- 
Jien, envoyé par le pape Conon, prêcha l’Évangile dans la 
Franconie d . Du temps du pape Serge, Céadual, un des rois 
ri’Angleterre, vint reconnaître en personne l’Église romaine , 
d’où la foi avait passé en son île ; et, après avoir reçu le 
baptême par les mains du pape, il mourut selon qu’il l’avait 
lui-même désiré. 

La maison de Clovis était tombée dans une faiblesse déplo¬ 
rable : de fréquentes minorités avaient donné occasion de je¬ 
ter les princes dans une mollesse dont ils 11 e sortaient point 
étant majeurs. De là sort une longue suite de rois fainéants, 
qui n’avaient que le nom de roi, et laissaient tout le pouvoir 
aux maires du palais. Sous ce titre, Pépin Héristel gouverna 
tout 6 , et éleva sa maison à de plus hautes espérances. Par 
son autorité, et après le martyre de saint Vigbert f, la foi 
s’établit dans la Frise, que la France venait d’ajouter à ses 
conquêtes. Saint Swibert, saint Willebrod , et d’autres hom- 


ANS DK J. C. n G80 b G83 c 68G >> GS9 c G9:i f G.95 



î 06 


I. PART. LES EPOQUES. 


mes apostoliques, répandirent l’Évangile dans les provinces 
voisines. 

Cependant la minorité de Justinien s’était heureusement 
passée : les victoires de Léonce avaient abattu les Sarrasins, et 
rétabli la gloire de l’empire en Orient. Mais ce vaillant capi¬ 
taine a , arrêté injustement, et relâché mal à propos, coupa le 
nez à son maître, et le chassa. Ce rebelle souffrit un pareil 
traitement de Tibère b , nommé Absimare, qui lui-même ne dura 
guère. Justinien rétabli fut ingrat envers ses amis c ; et, en se 
vengeant de ses ennemis , il s’en fit de plus redoutables, qui le 
tuèrent. Les images de Philippique son successeur ne furent 
pas reçues dans R.ome d , à cause qu’il favorisait les monothélites 
et se déclarait ennemi du concile sixième. On élut e à Constan¬ 
tinople Anastase II, prince catholique, et on creva les yeux 
à Philippique. 

En ce temps, les débauches du roi R.oderic, ou Rodrigue, 
firent livrer l’Espagne aux Maures : c’est ainsi qu’on appelait 
les Sarrasins d’Afrique. Lecomte Julien, pour venger sa fille, 
dont Roderic abusait, appela ces infidèles. Ils viennent avec 
des troupes immenses; ce roi périt : l’Espagne est soumise; 
et l’empire des Goths y est éteint. L’Église d’Espagne fut mise 
alors à une nouvelle épreuve; mais, comme elle s’était con¬ 
servée sous les ariens, les mahométans ne purent l’abattre. 
Us la laissèrent d’abord avec assez de liberté; mais dans les 
siècles suivants il fallut soutenir de grands combats; et la 
i-hasteté eut ses martyrs aussi bien que la foi, sous la tyran¬ 
nie d’une nation aussi brutale qu’infidèle. 

L’empereur Anastase ne dura guère : f l’armée força Théo¬ 
dose III à prendre la pourpre. Il fallut combattre : le nouvel 
empereur gagna la bataille, et Anastase fut mis dans un mo¬ 
nastère. 

Les Maures, maîtres de l’Espagne, espéraient s’étendre 
bientôt au delà des Pyrénées : mais Charles Martel, destiné 
a les réprimer, s’était élevé en France, et avait succédé, quoi- 


ANS RF. J. C. a f>9i b 29G f 702 ^ 711 e 7l3 f7lâ 




XI. CONSTANTIN, 107 

que batard , au pouvoir de son père Pépin Héristel, qui laissa 
l’Austrasieà sa jnaison comme uue espèce de principauté sou¬ 
veraine, et le commandement en Neustrie par la charge de 
maire du palais. Charles réunit, tout par sa valeur. 

Les affaires d’Orient étaient brouillées. a Léon Isaurien, 
préfet d’Orient, ne reconnut pas Théodose, qui quitta sans 
répugnance l’empire, qu’il n’avait accepté que par force, et, 
retiré à Éphèse, nes’occupa plus que des véritables grandeurs. 

Les Sarrasins b reçurent de grands coups durant l’empire de 
Léon. Ils levèrent c honteusement le siège de Constantinople. 

! Pélage, qui se cantonna dans les montagnes d’Asturie avec ce 
; qu’il y avait de plus résolu parmi les Goths, après une vic- 
; toire signalée opposa à ces infidèles un nouveau royaume, 
par lequel ils devaient un jour être chassés de l'Espagne. Mal¬ 
gré les efforts et l’armée immense d’Abdérame leur géné¬ 
ral, 11 Charles Martel gagna sur eux la fameuse bataille de 
Tours. Il y périt un nombre infini de ces infidèles; et Abdé- 
rame lui-même demeura sur la place. Cette victoire fut suivie 
d’autres avantages , par lesquels Charles arrêta les Maures , 
et étendit le royaume jusqu'aux Pyrénées. Alors les Gaules 
n’eurent presque rien qui n’obéit aux Français; et tous recon¬ 
naissaient Charles Martel. Puissant en paix, en guerre, et 
maître absolu du royaume, il régna sous plusieurs rois qu’il 
fit et défit à sa fantaisie, sans oser prendre ce grand titre. La 
|| jalousie des seigneurs français voulait être ainsi trompée. 

La religion s’établissait en Allemagne °. Le prêtre saint 
Bonifaee convertit ces peuples, et en fut fait évêque par le pape 
Grégoire II, qui l’y avait envoyé. 

L’empire était alors assez paisible ; mais Léon y mit Je trou¬ 
ble pour longtemps. 1 II entreprit de renverser comme des 
idoles les images de Jésus-Christ et de ses saints. Comme il ne 
put attirer à ses sentiments saint Germain, patriarche de 
i Constantinople , il agit de son autorité; et, après une ordon¬ 
nance du sénat, on lui vit d’abord briser une image de Jésus- 

,v\s ni; j. c. a 716 b 718 c 719 l * 725 « 723 f 726\ 


’ 

I 






! 08 


1. PART. LES EPOQUES. 


Christ qui était posée sur la grande porte de l’église de Cons¬ 
tantinople. Ce fut par là que commencèrent les violences des 
iconoclastes , c’est-à-dire des brise-images. Les autres images 
que les empereurs, les évêques, et tous les fidèles, avaient 
érigées, depuis la paix de l’Église, dans les lieux publics et par¬ 
ticuliers, furent aussi abattues. A ce spectacle le peuple sՎ 
mut : les statues de l’empereur furent renversées en divers 
endroits. Il se crut outragé en sa personne : on lui reprocha 
un semblable outrage qu’il faisait à Jésus-Christ et à ses saints, 
et que, de son aveu propre, l’injure faite à l’image retombait 
sur l’original. L’Italie passa encore plus avant : l’impiété de 
l’empereur fut cause qu’on lui refusa les tributs ordinaires. 
Luitprand, roi des Lombards, se servit du même prétexte 
pour prendre Ravenne, résidence des exarques : on nommait 
ainsi les gouverneurs que les empereurs envoyaient en Italie. 
Le pape Grégoire II s’opposa au renversement des images; 
mais eu même temps il s’opposait aux ennemis de l’empire, et 
tâchait de retenir les peuples dans l’obéissance. La paix se fit 
avec les Lombards a , et l’empereur exécuta son décret contre 
les images plus violemment que jamais. Mais le célèbre Jean 
de Damas lui déclara qu’en matière de religion il ne connais¬ 
sait de décrets que ceux de l’Église, et souffrit beaucoup. L’em¬ 
pereur chassa de son siège le patriarche saint Germain , qui 
mourut en exil âgé de quatre-vingt-dix ans. 

Un peu après, les Lombards reprirent les armes b ; et, dans 
les maux qu’ils faisaient souffrir au peuple romain, ils ne 
furent retenus que par l’autorité de Charles Martel c , dont le 
pape Grégoire II avait imploré l’assistance. 

lie nouveau royaume d’Espagne, qu’on appelait dans ces 
premiers temps le royaume d’Oviède, s’augmentait parles 
victoires et par la conduite d'Alphonse, gendre de Pélage, 
qui, à l’exemple de Recarède, dont il était descendu, prit le 
nom de Catholique. 

Léon mourut d , et laissa l’empire aussi bien que l’Église 


ANS DE J. c. a /30 h 739 c 740 (l 741 



XI. CONSTANTIN. 


1(M» 

dans une grande agitation. Artabaze, préteur d’Arménie, se 
fit proclamer empereur, au lieu de Constantin Copronyme, 
fils de Léon, et rétablit les images. 

Après la mort de Charles Martel, Luitprand menaça Rome 
de nouveau : l’exarchat de Ravenne fut en péril a , et l’Italie 
dut son salut à la prudence du pape saint Zacharie. Constan¬ 
tin b , embarrassé dans l’Orient, ne songeait qu’à s’établir ; il 
battit Artabaze, prit Constantinople, et la remplit de sup¬ 
plices. 

Les deux enfants de Charles Martel, Carloman et Pépin 0 , 
avaient succédé à la puissance de leur père : mais Carloman, 
dégoûté du siècle, au milieu de sa grandeur et de ses victoi¬ 
res , embrassa la vie monastique. Par ce moyen, son frère Pe- 
pin réunit en sa personne toute la puissance. 11 sut la soute¬ 
nir par un grand mérite, et prit le dessein de s’élever à la 
royauté. Childéric d , le plus méprisable de tous les princes, 
lui en ouvrit le chemin, et joignit à la qualité de fainéant celle 
d’insensé. Les Français, dégoûtés de leurs fainéants, et ac¬ 
coutumés depuis tant de temps à la maison de Charles Martel, 
féconde en grands hommes, n’étaient plus embarrassés que 
du serment qu’ils avaient prêté à Childéric. Sur la réponse du 
pape Zacharie, ils se crurent libres, et d’autant plus dégagés 
du serment qu’ils avaient prêté à leur roi, que lui et ses de¬ 
vanciers semblaient depuis cent ans avoir renoncé au droit 
qu’ils avaient de leur commander, en laissant attacher tout le 
pouvoir à la charge de maire du palais. Ainsi Pépin fut mis 
sur le trône, et le nom de roi fut réuni avec l’autorité. 

Le pape Etienne III e trouva dans le nouveau roi le même 
zèle que Charles Martel avait eu pour le saint-siège contre les 
Lombards. Après avoir vainement imploré le secours de l’em¬ 
pereur, il se jeta entre les bras des Français. Le roi le reçut 
en France avec respect, et voulut être sacré et couronné de 
sa main f . En même temps il passa les Alpes, délivra Rome et 
l’exarchat de Ravenne, et réduisit Astolphe, roi des Lombards, 
à une paix équitable. 

ANS DK J. G. a 742 11 743 c 747 ll 752 «753 f 754 


BOSSUKT. 111 ST. LM V. 


10 








1 ! 0 I P À HT, LES ÉPOQUES. 

Cependant l'empereur faisait la guerre aux images. Pour 
s’appuyer de l’autorité ecclésiastique, il assembla un nombreux 
concile à Constantinople (1). On n’y vit pourtant point paraî¬ 
tre, selon la coutume, ni les légats du saint-siège, ni les 
évêques , ou les légats des autres sièges patriarcaux (2). Dans 
ce concile, non-seulement on condamna comme idolâtrie tout 
l’honneur rendu aux images en mémoire des originaux, mais 
encore on y condamna la sculpture et la peinture comme des 
arts détestables. C’était l’opinion des Sarrasins , dont on di¬ 
sait que Léon avait suivi les conseils quand il renversa les 
images. Il ne parut pourtant rien contre les reliques. Le con¬ 
cile de Copronyme (3) ne défendit pas de les honorer; et il 
frappa d’anathème ceux qui refusaient d’avoir recours aux 
prières de la sainte Vierge et des saints. Les catholiques, per¬ 
sécutés pour l’honneur qu’ils rendaient aux images, répon¬ 
daient à l’empereur qu’ils aimaient mieux endurer toute sorte 
d’extrémités, que de ne pas honorer Jésus-Christ jusque dans 
son ombre. 

Cependant Pépin repassa les Alpes, et châtia l’infidèle As- 
tolphe a , qui refusait d’exécuter le traité de paix. L’Église ro¬ 
maine ne reçut jamais un plus beau don que celui que lui fit 
alors ce pieux prince. Il lui donna les villes reconquises sur 
les Lombards, et se moqua de Copronyme, qui les redeman¬ 
dait, lui qui n’avait pu les défendre. Depuis ce temps, les em¬ 
pereurs furent peu reconnus dans Rome : ils y devinrent mé¬ 
prisables par leur faiblesse, et odieux par leurs erreurs. Pépin 
y fut regardé comme protecteur du peuple romain et de l’ɬ 
glise romaine. Cette qualité devint comme héréditaire à sa 
maison et aux rois de France. 

Charlemagne, fils de Pépin, la soutint avec autant de cou¬ 
rage que de piété. Le pape Adrien eut recours à lui contre 
Didier b . roi des Lombards, qui avait pris plusieurs villes, et 

ANS DE J. C. a 755 b 772 


(I) Conc. Nie. u, act. vi, t. vuConcil. col. 395. — (2) Ibid. Defin. 
Pseudo-syn. C. P. col. 458, 5UG. — (3) Ibid Can ix et xi, col. 523, 527. 




XI. CONSTANTIN, 


1 I 1 

menaçait toute l’Italie. Charlemagne a passa les Alpes. Tout 
fléchit : Didier fut livré b : les rois lombards, ennemis de 
Rome et des papes , furent détruits : Charlemagne se fit cou¬ 
ronner roi d’Italie, et prit le titre de roi des Français et des 
Lombards. En même temps il exerça dans Rome même l’au¬ 
torité souveraine en qualité de patrice, et confirma au saint- 
siège les donations du roi son père. Les empereurs avaient 
peine à résister aux Bulgares, et soutenaient vainement con¬ 
tre Charlemagne les Lombards dépossédés. 

La querelle des images 0 durait toujours. Léon IV, fils de 
Copronyme, semblait d’abord s’être adouci : mais il renou¬ 
vela la persécution aussitôt qu’il se crut le maître. Il mourut 
bientôt. Son fils Constantin, âgé de dix ans, lui succéda, et 
! régna sous la tutelle de l’impératrice Irène, sa mère. Alors les 
i choses commencèrent à changer de face d . Paul, patriarche 
de Constantinople, déclara, sur la fin de sa vie, qu’il avait 
combattu les images contre sa conscience, et se retira dans 
un monastère, où il déplora, en présence de l’impératrice, le 
malheur de l’Église de Constantinople, séparée des quatre siè¬ 
ges patriarcaux, et lui proposa la célébration d’un concile 
universel comme l’unique remède d’un si grand mal. Taraise, 
son successeur, soutint que la question n’avait pas été jugée 
i dans l’ordre, parce qu’on avait commencé par une ordonnance 
del’empereur, qu’un concile, tenu contre les formes, avait sui¬ 
vie; au lieu qu’en matière de religion, c’est au concile à com¬ 
mencer, et aux empereurs à appuyer le jugement de l’Église. 
Fondé sur cette raison, il n’accepta le patriarcat qu’à condi¬ 
tion qu’on tiendrait le concile universel : il fut commencé à 
Constantinople e , et continué à Nicée (1). Le pape y envoya 
ses légats : le concile des iconoclastes fut condamné ; ils sont 
détestés comme gens qui, à l’exemple des Sarrasins, accu¬ 
saient les chrétiens d’idolâtrie. On décida que les images se¬ 
raient honorées en mémoire et pour l’amour des originaux , 

ANS DE J. C. a 773 b 774 c 780 d 784 e 787 


O) Conc. Nie. H, acl. 7. 






ï I 2 T. l'AKT. LES ÉPOQUES. 

ce qui s’appelle, dans le concile , « culte relatif, adoration eî 
« salutation honoraire, » quon oppose au culte suprême, 
et à l’adoration de latrie , ou d’entière sujétion, que le con¬ 
cile réserve à Dieu seul. Outre les légats du saint-siège et la 
présence du patriarche de Constantinople , il y parut des légats 
des autres sièges patriarcaux opprimés alors par les infidèles. 
Quelques-uns leur ont contesté leur mission : mais ce qui n’est 
pas contesté, c’est que, loin de les désavouer, tous ces sièges 
ont accepté le concile sans qu’il y paraisse de contradiction; 
et il a été reçu par toute l’Église. 

Les Français, environnés d’idolâtres ou de nouveaux cliré- 
tiens dont ils craignaient de brouiller les idées , et d’ailleurs 
embarrassés du terme équivoque d’adoration T hésitèrent long¬ 
temps. Parmi toutes les images, ils ne voulaient rendre d'hon¬ 
neur qu’à celle de la croix, absolument différente des ligures 
que les païens croyaient pleines de divinité. Ils conservèrent 
pourtant en lieu honorable, et même dans les églises, les au¬ 
tres images, et détestèrent les iconoclastes. Ce qui resta de 
diversité ne fit aucun schisme. Les Français connurent enün 

b 

que les Pères de Nicée ne demandaient pour les images que le 
même genre de culte, toutes proportions gardées y qu’ils ren¬ 
daient eux-mêmes aux reliques, au livre de l’Évangile, et à la 
croix; et ce concile fut honoré par toute la chrétienté sous le 
nom de septième concile général. 

Ainsi nous avons vu les sept conciles généraux, que l'Orient 
et l’Occident, l’Eglise grecque et l’Église latine reçoivent avec 
une égale révérence. Les empereurs convoquaient ces grandes 
assemblées par l’autorité souveraine qu’ils avaient sur tous 
les évêques, ou du moins sur les principaux, d’où dépendaient 
tous les autres, et qui étaient alors sujets de l’empire. Les 
voitures publiques leur étaient fournies par l’ordre des princes, 
ils assemblaient les conciles en Orient, où ils faisaient leur 
résidence, et y envoyaient ordinairement des commissaires 
pour maintenir l’ordre. Les évêques ainsi assemblés portaient 
avec eux l’autorité du Saint-Esprit et la tradition des Églises. 
Dès l’origine du christianisme il y avait trois sièges princi- 



XI. CONSTANTIN. 


113 


paux qui précédaient tous les autres, celui de Rome, celui 
d’Alexandrie, et celui d’Antioche. Le concile de Nicée (1) avait 
approuvé que l’évêque de la cité sainte eût le même rang. Le 
second et le quatrième concile élevèrent le siège de Constan¬ 
tinople, et voulurent qu’il fût le second. Ainsi il se lit cinq 
sièges, que, dans la suite des temps, on appela patriarcaux. 
La préséance leur était donnée dans le concile. Entre ces siè¬ 
ges , le siège de Rome était toujours regardé comme le pre¬ 
mier, et le concile de Nicée (2) régla les autres sur celui-là. 
Il y avait aussi des évêques métropolitains, qui étaient les chefs 
des provinces, et qui précédaient les autres évêques. On com¬ 
mença assez tard à les appeler archevêques ; mais leur auto¬ 
rité n’en était pas moins reconnue. Quand le concile était 
formé, on proposait l’Écriture sainte; on lisait les passages 
des anciens Pères, témoins de la tradition : c'était la tradition 
qui interprétait l’Écriture; on croyait que son vrai sens était 
celui dont les siècles passés étaient convenus, et nul ne croyait 
avoir droit de l’expliquer autrement. Ceux qui refusaient de 
se soumettre aux décisions du concile étaient frappés d’ana¬ 
thème. Après avoir expliqué la foi, on réglait la discipline ec¬ 
clésiastique, et on dressait les canons , c’est-à-dire les règles 
de l’Église. On croyait que la foi ne changeait jamais, et 
qu’encore que la discipline pût recevoir divers change¬ 
ments, selon les temps et selon les lieux, il fallait tendre au¬ 
tant qu’on pouvait à une parfaite imitation de l’antiquité. Au 
reste, les papes n’assistèrent que par leurs légats aux pre¬ 
miers conciles généraux; mais ils en approuvèrent expressé¬ 
ment la doctrine, et il n’y eut dans l’Église qu’une seule foi. 

Constantin et Irène (l) * 3 firent religieusement exécuter les dé¬ 
crets du septième concile : mais le reste de leur conduite ne 
se soutint pas. Le jeune prince, à qui sa mère fit épouser une 

ANS DE J. c. a i87 


(l) Conc. Nie. Can. vu , t. n Conc, col. 31. — (2) Conc. C. P. i. ('an 

m,ibid. col. 948. Conc. Chalced. Can. xxvin;t. iv, col. 7 ü9. 

10 . 




H 4 I. PART. LES ÉPOQUES. 

femme qu’il n'aimait point, s’emportait à des amours dés¬ 
honnêtes; et, las d’obéir aveuglément aune mère si impé¬ 
rieuse , il tâchait de l’éloigner des affaires, où elle se mainte¬ 
nait malgré lui. 

Alphonse le Chaste a régnait en Espagne. La continence per¬ 
pétuelle que garda ce prince lui mérita ce beau titre, et le ren¬ 
dit digne d’affranchir l’Espagne de l’infâme tribut de cent 
filles, que son oncle Mauregat avait accordé aux Maures. 
Soixante et dix mille de ces infidèles, tués dans une bataille 
avec Mugait, leur général, firent voir la valeur d’Alphonse. 

Constantin tâchait aussi de se signaler contre les Bulgares ; 
mais les succès ne répondaient pas à son attente. Il détruisit 
à la fin tout le pouvoir d’Irène b ; et, incapable de se gouverner 
lui-même autant que de souffrir l’empire d’autrui, il répudia 
sa femme Marie, pour épouser Théodote, qui était à elle. Sa 
mère, irritée 0 , fomenta les troubles que causa un si grand 
scandale. Constantin d périt par ses artifices. Elle gagna le 
peuple en modérant les impôts, et mit dans ses intérêts les 
moines avec le clergé par une piété apparente. Enfin elle fut 
reconnue seule impératrice. 

Les Romains méprisèrent ce gouvernement, et se tournè¬ 
rent à Charlemagne, qui subjuguait les Saxons, réprimait les 
Sarrasins, détruisait les hérésies, protégeait les papes, atti¬ 
rait au christianisme les nations infidèles, rétablissait les scien¬ 
ces et la discipline ecclésiastique, assemblait de fameux con¬ 
ciles, où sa profonde doctrine était admirée, et faisait ressen¬ 
tir non-seulement à la France et à l’Italie, mais encore à l’Es¬ 
pagne , à l’Angleterre, à la Germanie, et partout, les effets de 
sa piété et de sa justice. 

DOUZIÈME ÉPOQUE. 

Charlemagne, ou l’établissement du nouvel empire. 

Enfin l’an 800 de Nol^-Seigneur, ce grand protecteur de 
Rome et de l’Italie, ou pour mieux dire de toute l’Église et de 

ANS DE J. C. a 793 b 795 c 79G ll 797 





XI. CONSTANTTN. 


lift 


toute la chrétienté, élu empereur par les Romains sans qu’il 
y pensât, et couronné par le pape Léon III, qui avait porté 
le peuple romain à ce choix, devint le fondateur du nouvel 
empire et de la grandeur temporelle du saint-siège. 


Voilà, monseigneur, les douze époques que j’ai suivies 
dans cet abrégé. J’ai attaché à chacune d’elles les faits princi¬ 
paux qui en dépendent. Vous pouvez maintenant, sans beau¬ 
coup de peine, disposer, selon l’ordre des temps, les grands 
événements de l’histoire ancienne, et les ranger pour aiusi 
dire chacun sous son étendard. 

Je n’ai pas oublié dans cet abrégé cette célèbre division, 
que font les clironologistes, de la durée du monde en sept âges. 
Le commencement de chaque âge nous sert d’époque : si j’y 
en mêle quelques autres, c’est alin que les choses soient plus 
distinctes, et que l’ordre des temps se développe devant vous 
avec moins de confusion. 

Quand je vous parle de l’ordre des temps, je ne prétends 
pas, monseigneur, que vous vous chargiez scrupuleusement 
de toutes les dates ; encore moins que vous entriez dans toutes 
les disputes des clironologistes, où le plus souvent il ne s’agit 
que de peu d’années. La chronologie contentieuse, qui s'arrête 
scrupuleusement à ces minuties, a son usage sans doute; mais 
elle n’est pas votre objet, et sert peu à éclairer l’esprit d’un 
grand prince. Je n’ai point voulu raffiner sur cette discussion 
des temps; et, parmi les calculs déjà faits, j'ai suivi celui qui 
m’a paru le plus vraisemblable, sans m’engager à le garantir. 

Que, dans la supputation qu’on fait des années depuis le 
temps de la création jusqu’à Abraham, il faille suivre les Sep¬ 
tante, qui font le monde plus vieux , ou l’hébreu, qui le fait 
plus jeune de plusieurs siècles ; encore que l’autorité de l’o¬ 
riginal hébreu semble devoir l’emporter, c’est une chose si 
indifférente en elle-même, que l’Église, qui a suivi avec saint 
Jérôme la supputation de l’hébreu dans notre Vulgate, a laissé 
celle des Septante dans son Martyrologe. En effet, qu’importe 
à l’histoire de diminuer ou de multiplier des siècles vides i 



1 Î6 I. FART. LES ÉPOQUES. 

où aussi Lieu Ton n’a rien à raconter? N'est-ce pas assez que 
les temps où les dates sont importantes aient des caractères 
fixes, et que la distribution en soit appuyée sur des fonde¬ 
ments certains? Et quand même dans ces temps il y aurait de 
la dispute pour quelques années, ce ne serait presque jamais 
un embarras. Par exemple, qu’il faille mettre de quelques an¬ 
nées plus tôt ou plus tard, ou la fondation de Rome, ou la nais¬ 
sance de Jésus-Christ, vous avez pu reconnaître que cette 
diversité ne fait rien à la suite des histoires ni à l’accomplisse¬ 
ment des conseils de Dieu. Vous devez éviter les anachronis¬ 
mes qui brouillent l’ordre des affaires, et laisser disputer des 
autres entre les savants. 

Je ne veux non plus charger votre mémoire du compte des 
olympiades, quoique les Grecs, qui s’en servent, les rendent 
nécessaires à fixer les temps. Il faut savoir ce que c’est, afin 
d’y avoir recours dans le besoin : mais, au reste, il suffira de 
vous attacher aux dates que je vous propose , comme les plus 
simples et les plus suivies, qui sont celles du monde jusqu’à 
* Rome, celles de Rome jusqu’à Jésus-Christ, et celles de Jé¬ 
sus-Christ dans toute la suite. 

Mais le vrai dessein de cet abrégé n’est pas de vous expli¬ 
quer l’ordre des temps, quoiqu’il soit absolument nécessaire 
pour lier toutes les histoires, et en montrer le rapport. Je 
vous ai dit, monseigneur, que mon principal objet est de vous 
faire considérer, dans l’ordre des temps, la suite du peuple 
de dieu et celle des CtRAnds empires. 

Ces deux choses roulent ensemble dans ce grand moirvement 
des siècles, où elles ont pour ainsi dire un même cours : 
mais il est besoin, pour les bien entendre , de les détacher 
quelquefois l’une de l’autre , et de considérer tout ce qui con¬ 
vient à chacune d’elles. 


SECONDE PARTIE. 


LA SUITE DE LA RELIGION. 


CHAPITRE PREMIER. 

La création, el les premiers temps. 

La religion et la suite du peuple de Dieu, considérée de cette 
sorte, est le plus grand et le plus utile de tous les objets qu’on 
puisse proposer aux hommes. Il est beau de se remettre devant 
les yeux les états différents du peuple de Dieu, sous la loi 
de nature et sous les patriarches ; sous Moïse et sous la loi 
écrite; sous David et sous les prophètes ; depuis le retour de 
la captivité jusqu’à Jésus-Christ; et enfin sous Jésus-Christ 
même, c’est-à-dire sous la loi de grâce et sous l’Évangile ; dans 
les siècles qui ont attendu le Messie, et dans ceux oii il a paru ; 
dans ceux où le culte de Dieu a été réduit à un seul peuple, 
et dans ceux où, conformément aux anciennes prophéties, il 
a été répandu par toute la terre; dans ceux enfin où les hom¬ 
mes , encore infirmes et grossiers, ont eu besoin d’être sou¬ 
tenus par des récompenses et des châtiments temporels, et dans 
ceux où les fidèles, mieux instruits, ne doivent plus vivre que 
par la foi, attachés aux biens éternels, et souffrant, dans l’es¬ 
pérance de les posséder, tous les maux qui peuvent exercer 
leur patience. 

Assurément, monseigneur, on ne peut rien concevoir qui 
soit plus digne de Dieu, que de s’être premièrement choisi un 
peuple qui fut un exemple palpable de son éternelle provi¬ 
dence; un peuple dont la bonne ou la mauvaise fortune dé¬ 
pendit de la piété, et dont l'état rendît témoignage à la sagesse 
et à la justice de celui qui le gouvernait. C’est par où Dieu a 
commencé, et c’est ce qu’il a fait voir dans le peuple juif. 
Mais, après avoir établi par tant de preuves sensibles ce fon- 




SECONDE PARTIE. 


! 18 

dement immuable, que lui seul conduit à sa volonté tous le» 
événements de la vie présente, il était temps d’élever le; 
hommes à de plus hautes pensées, et d’envoyer Jésus-Christ, 
à qui il était réservé de découvrir au nouveau peuple ramassé 
de tous les peuples du monde les secrets de la vie future. 

Vous pourrez suivre aisément l’histoire deces deux peuples , 
et remarquer comme Jésus-Christ fait l’union de l’un et de 
l’autre, puisque, ou attendu ou donné, il a été dans tous les 
temps la consolation et l’espérance des enfants de Dieu. 

Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours 
la même dès l’origine du monde : on y a toujours reconnu le 
même Dieu comme auteur , et le même Christ comme sauveur 
du genre humain. 

Ainsi vous voyez qu'il n’y a rien de plus ancien parmi les 
hommes que la religion que vous professez, et que ce n’est pas 
sans raison que vos ancêtres ont mis leur plus grande gloire à 
en être les protecteurs. 

Quel témoignage n’est-ce pas de sa vérité, de voir que, dans 
les temps où les histoires profanes n’ont à nous conter que des 
fables, ou tout au plus des faits confus et à demi oubliés , 
l’Écriture, c’est-à-dire, sans contestation, le plus ancien livre 
qui soit au monde, nous ramène par tant d’événements pré¬ 
cis , et par la suite même des choses, à leur véritable principe, 
c’est-à-dire à Dieu, qui a tout fait; et uous marque si dis¬ 
tinctement la création de l’univers, celle de l’homme en parti¬ 
culier, le bonheur de son premier état, les causes de ses misères 
et de ses faiblesses, la corruption du monde et le déluge, l’ori¬ 
gine des arts et celle des nations, la distribution des terres, 
enfin la propagation du genre humain, et d’autres faits de 
même importance dont les histoires humaines ne parlent 
qu’en confusion, et nous obligent à chercher ailleurs les sour¬ 
ces certaines! 

Que si l’antiquité de la religion lui donne tant d’autorité, 
sa suite, continuée sans interruption et sans altération durant 
tant de siècles, et malgré tant d’obstacles survenus, fait voir 
manifestement que la main de Dieu la soutient. 



LA. SUITE DE LA RELIGION. (19 

Qu’y u-t-il de plus merveilleux que de la voir toujours 
subsister sur les mêmes fondements dès les commencements 
du monde, sans que ni l’idolâtrie et l’impiété qui l’environ¬ 
naient de toutes parts, ni les tyrans qui Font persécutée, ni 
les hérétiques et les infidèles qui ont taché de la corrompre, 
ni les lâches qui l’ont trahie, ni ses sectateurs indignes qui 
Font déshonorée par leurs crimes, ni enfin la longueur du 
temps, qui seule suffit pour abattre toutes les choses humaines, 
aient jamais été capables, je ne dis pas de l’éteindre, mais de 
l’altérer? 

Si maintenant nous venons à considérer quelle idée cette 
religion, dont nous révérons l’antiquité, nous donne de son 
objet, c’est-à-dire du premier être, nous avouerons qu’elle 
est au-dessus de toutes les pensées humaines, et digne d’être 
regardée comme venue de Dieu même 

Le Dieu qu’ont toujours servi Hébreux et les chrétiens 
n’a rien de commun avec les divinités pleines d’imperfec¬ 
tions, et même de vices, que le reste du monde adorait. 
Notre Dieu est un, infini, parfait, seul digne de venger les 
crimes et de couronner la vertu, parce qu’il est seul la sainteté 
même. 

Il est infiniment au-dessus de cette cause première et de ce 
premier moteur que les philosophes ont connu, sans toutefois 
l’adorer. Ceux d’entre eux qui ont été le plus loin nous ont 
proposé un Dieu qui prouvant une matière éternelleetexistante 
par elle-même aussi bien que lui, Fa mise en œuvre, et Fa 
façonnée comme un artisan vulgaire, contraint dans son ou¬ 
vrage par cette matière et par ses dispositions qu’il n’a pas fai¬ 
tes ; sans jamais pouvoir comprendre que, si la matière est d’elle- 
même , elle n’a pas dû attendre sa perfection d’une main étran¬ 
gère , et que, si Dieu est infini et parfait, il n’a eu besoin, pour 
faire tout ce qu’il voulait, que de lui-même et de sa volonté 
toute-puissante. Mais le Dieu de nos pères, le Dieu d’Abraham, 
le Dieu dont Moïse nous a écrit les merveilles, n’a pas seu¬ 
lement arrangé le monde, il Fa fait tout entier dans sa matière 
et dans sa forme. Avant qu’il eût donné l’être, rien ne l’avait 


SECONDE PARTIE. 


1 20 

que lui seul. Il nous est représenté connue celui qui fait tout, et 
qui fait tout par sa parole, tant à cause qu’il fait tout par raison 
qu’à cause qu’il fait tout sans peine , et que pour faire de si 
grands ouvrages il ne lui en coûte qu’un seul mot, c’est-à-dire 
qu’il ne lui en coûte que de le vouloir. 

Et pour suivre l’histoire de la création, puisque nous l’avons 
commencée, Moïse nous a enseigné que ce puissant architecte, 
à qui les choses coûtent si peu, a voulu les faire à plusieurs re¬ 
prises, et créer l’univers en six jours , pour montrer qu'il 
n’agit pas avec une nécessité ou par une impétuosité aveugle, 
comme se le sont imaginé quelques philosophes. Le soleil jette 
d’un seul coup, sans se retenir, tout ce qu’il a de rayons ; mais 
Dieu, qui agit par intelligence et avec une souveraine liberté, 
applique sa vertu où il lui plaît, et autant qu’il lui plaît : et 
comme, en faisant le monde par sa parole, il montre que rien 
11e le peine ; en le faisant à plusieurs reprises, il fait voir qu'il 
est le maître de sa matière, de son action, de toute son entre¬ 
prise, et qu’il n'a, en agissant, d’autre règle que sa volonté 
toujours droite par elle-même. 

Cette conduite de Dieu nous fait voir aussi que tout sort 
immédiatement de sa main. Les peuples et les philosophes qui 
ont cru que la terre mêlée avec l’eau, et aidée, si vous le vou¬ 
lez, de la chaleur du soleil, avait produit d’elle-même , par sa 
propre fécondité, les plantes et les animaux , se sont trop 
grossièrement trompés. L’Écriture nous a fait entendre que les 
éléments sont stériles, si la parole de Dieu 11e les rend féconds. 
Ni la terre , ni l’eau , ni l’air, n’auraient jamais eu les plantes 
ni les animaux que nous y voyons , si Dieu, qui en avait fait 
et préparé la matière, ne l’avait encore formée par sa 
volonté toute-puissante, et n’avait donné à chaque chose 
les semences propres pour se multiplier dans tous les 
siècles. 

Ceux qui voient les plantes prendre leur naissance et leur 
accroissement par la chaleur du soleil pourraient croire qu’il 
en est le créateur. Niais l’Écriture nous fait voir la terre re¬ 
vêtue d’herbes et de toute sorte de plantes avant que le soleil 


LA. SUITE DE LA RELIGION. 


121 


ait été créé, afin que nous concevions que tout dépend de 
Dieu seul. 

Il a plu à ce grand ouvrier de créer la lumière avant meme 
que de la réduire à la forme qu’il lui a donnée dans le soleil 
et dans les astres, parce qu’il voulait nous apprendre que ces 
grands et magnifiques luminaires, dont on nous a voulu faire 
des divinités, n’avaient par eux-mêmes ni la matière précieuse 
et éclatante dont ils ont été composés, ni la forme admirable 
à laquelle nous les voyons réduits. 

Enfin le récit de la création, tel qu’il est fait par Moïse, 
nous découvre ce grand secret de la véritable philosophie, 
qu’en Dieu seul réside la fécondité et la puissance absolue. 
Heureux, sage, tout-puissant, seul suffisant à lui-même, il 
agit sans nécessité comme il agit sans besoin ; jamais contraint 
ni embarrassé par sa matière, dont il fait ce qu’il veut, parce 
qu’il lui a donné, par sa seule volonté, le fond de son être. 
Par ce droit souverain, il la tourne, il la façonne, il la meut 
sans peine : tout dépend immédiatement de lui ; et si, selon 
l’ordre établi dans la nature , une chose dépend de l’autre 
{par exemple, la naissance et l’accroissement des plantes de la 
chaleur du soleil), c’est à cause que ce même Dieu, qui a fait 
toutes les parties de l’univers, a voulu les lier les unes aux au¬ 
tres , et faire éclater sa sagesse par ce merveilleux enchaîne- 
ment. 

Mais tout ce que nous enseigne l’Écriture sainte sur la créa¬ 
tion de l’univers n’est rien, en comparaison de ce qu’elle dit de 
la création de l’homme. 

Jusqu’ici Dieu avait tout fait en commandant ( 1 ) : « Que 
« la lumière soit; que le firmament s’étende au milieu des 
« eaux ; que les eaux se retirent ; que la terre soit découverte, et 
« quelle germe; qu’il y ait de grands luminaires qui partagent 
« le jour et la nuit; que les oiseaux et les poissons sortent 
« du sein des eaux; que la terre produise les animaux selon 
« leurs espèces différentes. » Mais quand il s’agit de produire 


(i) Gen. i, 3, etc. 

u 



SECONDE PARTIE. 


I 22 

l’homme, Moïse lui fait tenir un nouveau langage : « Faisons 
« l’homme, dit-il, à notre image et ressemblance (1). » 

Ce n’est plus cette parole impérieuse et dominante ; c'est 
une parole plus douce, quoique non moins efficace. Dieu tient 
conseil en lui-même ; Dieu s’excite lui-même, comme pour 
nous faire voir que l’ouvrage qu’il va entreprendre surpasse 
tous les ouvrages qu’il avait faits jusqu'alors. 

Faisons l’homme. Dieu parle en lui-même; il parle à quel¬ 
qu’un qui fait comme lui, à quelqu’un dont l’homme est la 
créature et l’image; il parle à un autre lui-même; il parle à 
celui par qui toutes choses ont été faites , à celui qui dit dans 
son Évangile : « Tout ce que le Père fait, le Fils le fait sem- 
« blablement (2). » En parlant à son Fils, ou avec son Fils, 
il parle en même temps avec l’Esprit tout-puissant, égal et co¬ 
éternel à l’un et à l’autre. 

C’est une chose inouïe dans tout le langage de l’Écriture, 
qu’un autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre pluriel : 
Faisons. Dieu même, dans l’Écriture,ne parle ainsi que deux 
ou trois fois ; et ce langage extraordinaire commence à paraître 
lorsqu'il s’agit de créer l’homme. 

Quand Dieu change de langage, et en quelque façon de con¬ 
duite, ce n’est pas qu’il change en lui-même; mais il nous 
montre qu’il va commencer, suivant des conseils éternels, un 
nouvel ordre de choses. 

Ainsi l’homme, si fort élevé au-dessus des autres créatures 
dont Moïse nous avait décrit la génération, est produit d’une 
façon toute nouvelle. La Trinité commence à se déclarer, en 
faisant la créature raisonnable, dont les opérations intellec¬ 
tuelles sont une image imparfaite de ces éternelles opérations 
par lesquelles Dieu est fécond en lui-même. 

La parole de conseil dont Dieu se sert marque que la créa¬ 
ture qui va être faite est la seule qui peut agir par conseil et 
par intelligence. 

Tout le reste n’est pas moins extraordinaire. Jusque-là 


(I) G EN. 2G. — (2) JOAN. V. 19. 



LA SUITE DB LA RELIGION. 


123 


nous n’avions point vu, dans l’histoire de la Genèse, le doigt 
de Dieu appliqué sur une matière corruptible. Pour former le 
corps de l’homme, lui-même prend de la terre (1) ; et cette 
terre, arrangée sous une telle main, reçoit la plus belle 
figure qui eût encore paru dans le monde. L’homme a la taille 
droite, la tête élevée, les regards tournés vers le ciel; et cette 
conformation, qui lui est particulière, lui montre son ori¬ 
gine et le lieu où il doit tendre. 

Cette attention particulière qui paraît en Dieu quand il fait 
l’homme nous montre qu’il a pour lui un égard particulier, 
quoique d’ailleurs tout soit conduit immédiatement par sa 
sagesse. 

Mais la manière dont il produit l’âme est beaucoup plus 
merveilleuse : il ne la tire point de la matière; il l’inspire 
d’en haut ; c’est un souffle de vie qui vient de lui-même. 

Quand il créa les bêtes, il dit : « Que l’eau produise les 
« poissons (2) ; » et il créa de cette sorte les monstres marins, 
et toute âme vivante et mouvante qui devait remplir les eaux. 
Il dit encore : « Que la terre produise toute âme vivante, les 
« bêtes à quatre pieds, et les reptiles. » 

C’est ainsi que devaient naître ces âmes vivantes d’une vie 
brute et bestiale, à qui Dieu ne donne pour toute action que 
des mouvements dépendants du corps. Dieu les tire du sein 
des eaux et de la terre ; mais cette âme dont la vie devait être 
une imitation de la sienne, qui devait vivre comme lui de rai¬ 
son et d’intelligence, qui lui devait être unie en le contem¬ 
plant et en l’aimant, et qui, pour cette raison, était faite à 
son image, ne pouvait être tirée de la matière. Dieu, en fa¬ 
çonnant la matière, peut bien former im beau corps; mais, 
en quelque sorte qu’il la tourne et la façonne, jamais il n’y 
trouvera son image et sa ressemblance. L’âme faite à son 
image, et qui peut être heureuse en le possédant, doit être 
produite par une nouvelle création : elle doit venir d’en haut ; 


(I) Gejv. h. 7. — (2) Ibid. i. 20, 2i. 




1 24 


SECONDE PARTIE. 


et c'est ce que signifie ce souffle de vie (1 ), que Dieu tire de 
sa bouche. 

Souvenons-nous que Moïse propose aux hommes char els, 
par des images sensibles, des vérités pures et intellectuelles. 
Ne croyons pas que Dieu souffle à la manière des animaux ; 
ne croyons pas que notre âme soit un air subtil, ni une vapeur 
déliée : le souffle que Dieu inspire, et qui porte en lui-même 
l'image de Dieu, n’est ni air ni vapeur. Ne croyons pas que 
notre âme soit une portion de la nature divine , comme l’ont 
rêvé quelques philosophes : Dieu n’est pas un tout qui se par¬ 
tage. Quand Dieu aurait des parties , elles ne seraient pas 
faites ; car le créateur, l’être incréé, ne serait pas composé de 
créatures. L’âme est faite, et tellement faite, qu’elle n’est rien 
de la nature divine ; mais seulement une chose faite à l’image 
et ressemblance de la nature divine ; une chose qui doit tou¬ 
jours demeurer unie à celui qui l’a formée : c’est ce que 
veut dire ce souffle divin ; c’est ce que nous représente cet es¬ 
prit de vie. 

Voilà donc l’homme formé. Dieu forme encore de lui la 
compagne qu’il veut lui donner. Tous les hommes naissent 
d’un seul mariage, afin d’être à jamais, quelque dispersés et 
multipliés qu’ils soient, une seule et même famille. 

Nos premiers parents, ainsi formés, sont mis dans ce jar¬ 
din délicieux qui s’appelle le paradis : Dieu se devait à lui- 
même de rendre son image heureuse. 

Il donne un précepte à l’homme, pour lui faire sentir qu’il a 
un maître ; un précepte attaché à une chose sensible , parce- 
que l’homme était fait avec des sens ; un précepte aisé, parce 
qu’il voulait lui rendre la vie commode tant qu’elle serait 
innocente. 

L’homme ne garde pas un commandement d’une si facile 
observance ; il écoute l’esprit tentateur, et il s’écoute lui -même, 
au lieu d’écouter Dieu uniquement : sa perte est inévitable; 


(I) Gen. Il, 7. 





LA SUITE DE LA RELIGION. 


125 

mais il la faut considérer dans son origine aussi bien que dans 
ses suites. 

Dieu avait fait au commencement ses anges, esprits purs 
et séparés de toute matière. Lui, qui ne fait rien que de bon, 
les avait tous créés dans la sainteté; et ils pouvaient assurer 
leur félicité en se donnant volontairement à leur créateur. 
Mais tout ce qui est tiré du néant est défectueux : une partie 
de ces anges se laissa séduire à l’amour-propre. Malheur à la 
créature qui se plaît en elle-même, et non pas en Dieu ! elle 
perd en un moment tous ses dons. Étrange effet du péché! 
ces esprits lumineux devinrent esprits de ténèbres : ils n’eu¬ 
rent plus de lumières qui ne se tournassent en ruses mali¬ 
cieuses. Une maligne envie prit en eux la place de la charité; 
leur grandeur naturelle ne fut plus qu’orgueil; leur félicité 
fut changée en la triste consolation de se faire des compagnons 
dans leur misère; et leurs bienheureux exercices, au miséra¬ 
ble emploi de tenter les hommes. Le plus parfait de tous, 
qui avait aussi été le plus superbe, se trouva le plus malfai¬ 
sant, comme le plus malheureux. L’homme, que Dieu avait 
mis un peu au-dessous des anges (1) en l’unissant à un corps 
devint à un esprit si parfait un objet de jalousie : il voulut 
l’entraîner dans sa rébellion , pour ensuite l’envelopper daus 
sa perte. Les créatures spirituelles avaient, comme Dieu 
même, des moyens sensibles pour communiquer avec l’hom¬ 
me , qui leur était semblable dans sa partie principale. Les 
mauvais esprits, dont Dieu voulait se servir pour éprouver 
la lidélité du genre humain, n’avaient pas perdu le moyen 
d’entretenir ce commerce avec notre nature, non plus qu’un 
certain empire qui leur avait été donné d’abord sur la créa¬ 
ture corporelle. Le démon usa de ce pouvoir contre nos pre¬ 
miers parents. Dieu permit qu’il leur parlât en la forme d’un 
serpent, comme la plus convenable »à représenter la malignité 
avec le supplice de cet esprit malfaisant, ainsi qu’on le verra 


(1) PSAL. VIII. G. 


! 


f. 


I 





SECONDE PARTIE. 


1 26 

dans la suite. Il ne craint point de leur faire horreur sous 
cette figure. Tous les animaux avaient été également amenés 
aux pieds d’Adam pour en recevoir un nom convenable, et 
reconnaître le souverain que Dieu leur avait donné (1). Ainsi 
aucun des animaux ne causait de l’horreur à l’homme, parce 
que, dans l’état où il était, aucun ne lui pouvait nuire. 

Écoutons maintenant comment le démon lui parla, et 
pénétrons le fond de ses artifices. Il s’adresse à Eve, comme 
à la plus faible ; mais, en la personne d’Ève, il parle à son 
mari aussi bien qu’à elle : « Pourquoi Dieu vous a-t-il fait 
« cette défense (2) ? » S’il vous a faits raisonnables, vous devez 
savoir la raison de tout : ce fruit n’est pas un poison ; « vous 
« n’en mourrez pas. » Voilà par où commence (3) l’esprit de 
révolte : on raisonne sur le précepte, et l’obéissance est 
mise en doute. « Vous serez comme des dieux (4), » li¬ 
bres et indépendants, heureux en vous-mêmes, sages par 
vous-mêmes : « vous saurez le bien et le mal ; » rien ne 
vous sera impénétrable. C’est par ces motifs que l’esprit s’é¬ 
lève contre l’ordre du créateur, et au-dessus de la règle. 

Ève, à demi gagnée, regarda le fruit, dont la beauté pro¬ 
mettait « un goût excellent (5). » Voyant que Dieu avait uni en 
l’homme l’esprit et le corps, elle crut qu’en faveur de l’homme 
il pourrait bien encore avoir attaché aux plantes des vertus 
surnaturelles, et des dons intellectuels aux objets sensibles. 
Après avoir mangé de ce beau fruit, elle en présenta elle- 
même à son mari. Le voilà dangereusement attaqué. L’exem¬ 
ple et la complaisance fortifient la tentation : il entre dans les 
sentiments du tentateur si bien secondé ; une trompeuse cu¬ 
riosité , une flatteuse pensée d'orgueil, le secret plaisir d’agir 
de soi-même et selon ses propres pensées, l’attire et l’aveu¬ 
gle : il veut faire une dangereuse épreuve de sa liberté, et 
il goûte avec le fruit défendu la pernicieuse douceur de con¬ 
tenter son esprit : les sens mêlent leur attrait à ce nouveau 


(i) Gen. ir. 19, 2o. — (2) Ibid. in. i. — (3) Ibid. ni. 4. — (4) Ibid. 5 
U>; Ibid. ü. 






LA SUITE I)E LÀ RELIGION. 


127 

charme ; il les suit, il s’y soumet, et il s’en fait le captif, lui 
qui en était le maître. 

En même temps tout change pour lui. La terre ne lui rit 
plus comme auparavant; il n’en aura plus rien que par un 
travail opiniâtre;le ciel n’a plus cet air serein; les animaux, 
qui lui étaient tous, jusqu’aux plus odieux et aux plus farou¬ 
ches, un divertissement innocent, prennent pour lui des for¬ 
mes hideuses : Dieu, qui avait tout fait pour son bonheur, lui 
tourne en un moment tout en supplice. 11 se fait peine à lui- 
même, lui qui s’était tant aimé. La rébellion de ses sens lui 
fait remarquer en lui je ne sais quoi de honteux (1). Ce n’est 
plus ce premier ouvrage du Créateur où tout était beau ; le pé¬ 
ché a fait un nouvel ouvrage qu’il faut cacher. L’homme ne 
peut plus supporter sa honte, et voudrait pouvoir la couvrir 
à ses propres yeux. Mais Dieu lui devient encore plus insup¬ 
portable. Ce grand Dieu, qui l’avait fait à sa ressemblance, et 
qui lui avait donné des sens comme un secours nécessaire à 
son esprit, se plaisait à se montrer à lui sous une forme sen¬ 
sible : l’homme ne peut plus souffrir sa présence (2) ; il cher¬ 
che le fond des forêts pour se dérober à celui qui faisait aupa¬ 
ravant tout son bonheur. Sa conscience l’accuse avant que 
Dieu parle; ses malheureuses excuses achèvent de le confon¬ 
dre. Il faut qu’il meure : le remède d’immortalité lui est ôté ; 
et une mort plus affreuse, qui est celle de l’âme, lui est figu¬ 
rée par cette mort corporelle à laquelle il est condamné. 

Mais voici notre sentence prononcée dans la sienne. Dieu, 
qui avait résolu de récompenser son obéissance dans toute sa 
postérité, aussitôt qu’il s'est révolté, le condamne et le frappe, 
non-seulement en sa personne, mais encore dans tous ses 
enfants, comme dans la plus vive et la plus chère partie de 
lui-même : nous sommes tous maudits dans notre principe ; 
notre naissance est gâtée et infectée dans sa source. 

N’examinons point ici ces règles terrribles de la justice di- 


(I) Gen. ni. 7. — (2) Ibid. 8. 





1 58 


SECONDE PARTIE. 


vine, par lesquelles la race humaine est maudite dans son ori¬ 
gine : adorons les jugements de Dieu, qui regarde tous les 
hommes comme un seul homme dans celui dont il veut tous 
les faire sortir : regardons-nous aussi comme dégradés dans 
notre père rebelle, comme flétris à jamais par la sentence qui 
le condamne, comme bannis avec lui, et exclus du paradis où 
il devait nous faire naître. 

Les règles de la justice humaine nous peuvent aider à entrer 
dans les profondeurs de la justice divine, dont elles sont une 
ombre; mais elles ne peuvent pas nous découvrir le fond de 
cet abîme. Croyons que la justice aussi bien que la miséricorde 
de Dieu ne veulent pas être mesurées sur celles des hommes, 
et qu’elles ont toutes deux des effets bien plus étendus et bien 
plus intimes. 

Mais pendant que les rigueurs de Dieu sur le genre humain 
nous épouvantent, admirons comme il tourne nos yeux vers un 
objet plus agréable, en nous découvrant notre délivrance fu¬ 
ture dès le jour de notre perte. Sous la figure du serpent , dont 
lerampement tortueux était une vive image des dangereuses 
insinuations et des détours fallacieux de l’esprit malin, Dieu 
fait voir à Ève, notre mère, le caractère odieux et tout ensemble 
le juste supplice de son ennemi vaincu. Le serpent devait être 
le plus haï de tous les animaux, comme le démon est la 
plus maudite de toutes les créatures. Comme le serpent 
rampe sur sa poitrine, le démon, justement précipité du ciel 
où il avait été créé, ne se jaeut plus relever. La terre, dont, il 
est dit que le serpent se nourrit, signifie les basses pensées 
que le démon nous inspire : lui-même il aie pense rien que 
de bas, puisque toutes ses pensées ne sont que péché. Dans 
l’inimitié éternelle entre toute la race humaine et le démon, 
nous apprenons que la victoire nous sera donnée, puisqu’on 
nous y montre une semence bénite par laquelle notre vainqueur 
devait avoir la tête écrasée (1), c’est à-dire devait voir son 
orgueil dompté, et son empire abattu par toute la terre. 


(i) Gen. ni, ii, 15 






LA. SUITE DE LA RELTGIOIV. 1 20 

Cette semence bénite était Jésus-Christ, fils d’une vierge , 
ce Jésus-Christ en qui seul Adam n’avait point péché , parce 
qu’il devait sortir d’Adam d’une manière divine, conçu non 
de l’homme, mais du Saint-Esprit. C’était donc par ce divin 
germe, ou par la femme qui le produirait, selon les diverses 
leçons de ce passage, que la perte du genre humain devait 
être réparée, et la puissance ôtée au prince du monde, qui ne 
trouve rien du sien en Jésus-Christ (1). 

Mais, avant que de nous donner le Sauveur, il fallait que le 
genre humain connût, par une longue expérience, le besoin 
qu’il avait d'un tel secours. 'homme fut donc laissé à lui- 
même; ses inclinations se corrompirent, ses débordements 
allèrent à l’excès, et l’iniquité couvrit toute la face de la 
terre. 

Alors Dieu médita une vengeance dont il voulut que le 
souvenir ne s’éteignit jamais parmi les hommes : c’est celle 
du déluge universel, dont en effet la mémoire dure encore 
dans toutes les nations, aussi bien que celle des crimes qui 
l’ont attiré. 

Que les hommes ne pensent plus que le monde va tout seul, 
et que ce qui a été sera toujours comme de lui-même. Dieu, 
qui a tout fait, et par qui tout subsiste, va noyer tous les 
animaux avec tous les hommes, c’est-à-dire qu’il va détruire 
la plus belle partie de son ouvrage. 

Il n’avait besoin que de lui-même pour détruire ce qu’il 
avait fait d’une parole : mais il trouve plus digne de lui de 
faire servir ses créatures d’instrument à sa vengeance ; et il 
appelle les eaux pour ravager la terre couverte de crimes. 

Il s’y trouva pourtant un homme juste. Dieu , avant que de 
le sauver du déluge des eaux, l’avait préservé, par sa grâce, 
du déluge de l’iniquité. Sa famille fut réservée pour repeupler 
la terre, qui n’allait plus être qu’une immense solitude. Par 
les soins de cet homme juste, Dieu sauve les animaux, afin 


(I) JOAN. XIV. 30. 



130 


SECONDE PARTIE. 


que l’homme entende qu’ils sont faits pour lui, et qu’il s’en 
serve pour la gloire de leur Créateur. 

Il fait plus ; et, comme s’il se repentait d’avoir exercé sur 
le genre humain une justice si rigoureuse, il promet solen¬ 
nellement de n’envoyer jamais de déluge pour inonder toute 
la terre; et il daigna faire ce traité, non-seulement avec les 
hommes, mais encore avec tous les animaux tant de la terre 
que de l’air (1), pour montrer que sa providence s’étend sur 
tout ce qui a vie L’arc-en-ciel parut alors : Dieu en choisit les 
couleurs si douces et si agréablement diversifiées sur un nuage 
rempli d’une bénigne rosée, plutôt que d’une pluie incom¬ 
mode, pour être un témoignage éternel que les pluies qu’il 
enverrait dorénavant ne feraient jamais d’inondation univer¬ 
selle Depuis ce temps , l’arc-en-ciel paraît dans les célestes 
visions comme un des principaux ornements du trône de 
Dieu (2), et y porte une impression de ses miséricordes. 

Le monde se renouvelle, et la terre sort encore une fois 
du sein des eaux : mais, dans ce renouvellement, il demeure 
une impression éternelle de la vengeance divine. Jusqu’au 
déluge, toute la nature était plus forte et plus vigoureuse : par 
cette immense quantité d’eaux que Dieu amena sur la terre, 
et par le long séjour qu’elles y firent, les sucs qu’elle enfer¬ 
mait furent altérés; l'air, chargé d’une humidité excessive, 
fortifia les principes de la corruption ; et, la première cons¬ 
titution de l’univers se trouvant affaiblie, la vie humaine, qui 
se poussait jusques à près de mille ans, se diminua peu à peu : 
les herbes et les fruits n’eurent plus leur première force, et il 
fallut donner aux hommes une nourriture plus substantielle 
dans la chair des animaux (3). 

Ainsi devaient disparaître et s’effacer peu à peu les restes 
de la première institution ; et la nature changée avertissait 
l’homme que Dieu n’était plus le même pour lui depuis qu’il 
avait été irrité par tant de crimes. 


(I) («EN. IX. 9, 10, etc. — (2) EZECH. 1.28. APOCAL. IV. 3. - (3) GEN. IX. 3 




LA SUITE DE LA KELIGION. 


13 1 

Au reste, cette longue vie des premiers hommes, marquée 
dans les annales du peuple de Dieu, n’a pas été inconnue aux 
autres peuples, et leurs anciennes traditions en ont conservé 
la mémoire (1). La mort qui s’avançait fit sentir aux hommes 
une vengeance plus prompte; et, comme tous les jours ils 
s’enfoncaient de plus en plus dans le crime, il fallait qu’ils 
fussent aussi, pour ainsi parler, tous les jours plus enfoncés 
dans leur supplice. 

Le seul changement des viandes leur pouvait marquer com¬ 
bien leur état allait s’empirant, puisqu’en devenant plus fai¬ 
bles ils devenaient en même temps plus voraces et plus san¬ 
guinaires. 

Avant le temps du déluge, la nourriture, que les hommes 
prenaient sans violence dans les fruits qui tombaient d’eux- 
mêmes, et dans les herbes qui aussi bien séchaient si vite , 
était sans doute quelque reste de la première innocence, et de 
la douceur à laquelle nous étions formés : maintenant, pour 
nous nourrir il faut répandre du sang, malgré l’horreur qu’il 
nous cause naturellement; et tous les raffinements dont nous 
nous servons pour couvrir nos tables suffisent à peine à nous 
déguiser les cadavres qu’il nous faut manger pour nous as¬ 
souvir. 

Mais ce n’est là que la moindre partie de nos malheurs. La 
vie déjà raccourcie s’abrège encore par les violences qui s’in¬ 
troduisent dans le genre humain. L’homme, qu’on voyait dans 
les premiers temps épargner la vie des bêtes, s’est accoutumé 
à n’épargner plus la vie de ses semblables. C’est en vain que 
Dieu défendit, aussitôt après le déluge, de verser le sang hu¬ 
main; en vain, pour sauver quelque vestige de la première 
douceur de notre nature, en permettant de manger de la chair 
des bêtes, il eu avait réservé le sang (2) ; les meurtres se mul¬ 
tiplièrent sans mesure (3). Il est vrai qu’avant le déluge Caïn 
avait sacrifié son frère à sa jalousie (4); Lamech, sorti de 


(I) Maneth. Béros. Hestiæ. Nie. Damas, et al. apud Joseph. Ant. lib. 
i, c. 4, al. 3. Hesiod. Op. et dies. —(2) Gen. ix. 4. — (3) Ibid. iv. 8. — 
(I) Ibid. 23. 








132 


SECONDE PARTIE. 


Caïn, avait fait le second meurtre ; et on peut croire qu’il s’en 
lit d’autres après ces damnables exemples. Mais les guerres 
11 ’étaient pas encore inventées. Ce fut après le déluge que pa¬ 
rurent ces ravageurs de provinces que l’on a nommés conqué¬ 
rants, qui, poussés par la seule gloire du commandement, 
ont exterminé tant d’innocents. Nemrod, maudit rejeton de 
Cham maudit par son père, commença à faire la guerre seu¬ 
lement pour s’établir un empire (l). Depuis ce temps, l’am¬ 
bition s’est jouée sans aucune borne de la vie des hommes : 
ils en sont venus à ce point de s’entre-tuer sans se haïr : le 
comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a été de se 
tuer les uns les autres. 

Cent ans ou environ après le déluge, Dieu frappa le genre 
humain d’un autre fléau par la division des langues. Dans la 
dispersion qui se devait faire de la famille de Noé par toute 
la terre habitable, c'était encore un lien de la société, que la 
langue qu’avaient parlée les premiers hommes , et qu’Adam 
avait apprise à ses enfants , demeurât commune. Mais ce reste 
de l’ancienne concorde périt à la tour de Babel : soit que les 
enfants d’Adam, toujours incrédules, n’eussent pas donné 
assez de croyance à la promesse de Dieu, qui les avait as¬ 
surés qu’on 11 e verrait plus de déluge , et qu’ils se soient pré¬ 
paré nn refuge contre un semblable accident dans la solidité 
et dans la hauteur de ce superbe édifice, ou qu’ils n'aient eu 
pour objet que de rendre leur nom immortel par ce grand ou¬ 
vrage, avant que de se séparer, ainsi qu’il est remarqué dans 
la Genèse (2), Dieu ne leur permit pas de le porter, comme ils 
l’espéraient, jusqu’aux nues ; ni de menacer pour ainsi dire le 
ciel par l’élévation de ce hardi bâtiment ; et il mit la confusion 
parmi eux, en leur faisant oublier leur premier langage. Là 
donc ils commencèrent à se diviser en langues et en nations. 
Le nom de Babel, qui signifie confusion , demeura à la tour, 
en témoignage de ce désordre, et pour être un monument 


(i) Gen. x 0 . — (2) Ibid xi. 4 , 7 . 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


133 


éternel au genre humain que l’orgueil est la source de la di¬ 
vision et du trouble parmi les hommes. 

Voilà les commencements du monde tels que l’histoire de 
Moïse nous les représente : commencements heureux d’abord, 
pleins ensuite de maux infinis; par rapport à Dieu, qui fait 
tout, toujours admirables; tels enfin que nous apprenons, eu 
les repassant dans notre esprit, à considérer l’univers et le 
genre humain toujours sous la main du Créateur, tiré du néant 
par sa parole, conservé par sa bonté, gouverné par sa sagesse, 
puni par sa justice, délivré par sa miséricorde, et toujours 
assujetti à sa puissance. 

Ce n’est pas ici l’univers tel que l’ont conçu les philosophes ; 
formé, selon quelques-uns, par un concours fortuit des pre¬ 
miers corps ; ou qui, selon les plus sages, a fourni sa matière 
à son auteur; qui par conséquent n’en dépend, ni dans le 
fond de son être, ni dans son premier état, et qui l’astreint 
à certaines lois que lui-même ne peut violer. 

Moïse, et nos anciens pères, dont Moïse a recueilli les tradi¬ 
tions , nous donnent d’autres pensées. Le Dieu qu'il nous a 
montré a bien une autre puissance : il peut faire et défaire 
ainsi qu’il lui plaît ; il donne des lois à la nature, et les ren¬ 
verse quand il veut. 

Si pour se faire connaître, dans le temps que la plupart des 
hommes l’avaient oublié , il a fait des miracles étonnants, et a 
forcé la nature à sortir de ses lois les plus constantes, il a 
continué par là à montrer qu’il en était le maître absolu , et 
que sa volonté est le seul lien qui entretient l’ordre du monde. 

C’est justement ce que les hommes avaient oublié : la sta¬ 
bilité d’un si bel ordre ne servait plus qu’à leur persuader 
que cet ordre avait toujours été, et qu’il était de soi-même ; 
par où ils étaient portés à adorer ou le monde en général,' 
ou les astres, les éléments, et enfin tous ces grands corps qui 
le composent. Dieu donc a témoigné au genre humain une 
bonté digne de lui, en renversant dans des occasions écla¬ 
tantes cet ordre, qui non-seulement ne les frappait plus parce 

qu’ils y étaient accoutumés, mais encore qui les portait, tant 

12 


SECONDE PARTIE. 


i 34 

ils étaient aveuglés, à imaginer hors de Dieu l’éternité et 
l’indépendance. 

L’histoire du peuple de Dieu, attestée par sa propre suite, 
et par la religion tant de ceux qui l’ont écrite que de ceux qui 
l’ont conservée avec tant de soin, a gardé comme dans un 
fidèle registre la mémoire de ces miracles, et nous donne 
par là l’idée véritable de l’empire suprême de Dieu, maître 
tout-puissant de ses créatures, soit pour les tenir sujettes aux 
lois générales qu’il a établies, soit pour leur en donner d’au¬ 
tres quand il juge qu’il est nécessaire de réveiller par quel¬ 
que coup surprenant le genre humain endormi. 

Voilà le Dieu que Moïse nous a proposé dans ses écrits 
comme le seul qu’il fallait servir ; voilà le Dieu que les pa¬ 
triarches ont adoré avant Moïse; en un mot, le Dieu d’Abra¬ 
ham , d’Isaac et de Jacob; à qui notre père Abraham a bien 
voulu immoler son lils unique; dont Melchisedech, figure de 
Jésus-Christ, était le pontife ; à qui notre père Noé a sacrifié 
en sortant de l’arche; que le juste Abel avait reconnu 
en lui offrant ce qu’il avait de plus précieux; que Seth, 
donné à Adam à la place d’Abel, avait fait connaître à ses en¬ 
fants, appelés aussi les enfants de Dieu ; qu’Adam même 
avait montré à ses descendants comme celui des mains du¬ 
quel il s’était vu récemment sorti, et qui seul pouvait mettre 
fin aux maux de sa malheureuse postérité. 

La belle philosophie que celle qui nous donne des idées si 
pures de l’auteur de notre être ! la belle tradition que celle qui 
nous conserve la mémoire de ses œuvres magnifiques! Que 
le peuple de Dieu est saint, puisque, par une suite non in¬ 
terrompue depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours, 
il a toujours conservé une tradition et une philosophie si 
•sainte! 



la suite de la religion. 


135 


CHAPITRE II. 

Abraham et les patriarches. 

Mais comme le peuple de Dieu a pris, sous le patriarche 
Abraham, ime forme plus réglée, il est nécessaire, monsei- 
gneur, de vous arrêter un peu sur ce grand homme. 

11 naquit environ trois cent cinquante ans après le déluge , 
dans un temps où la vie humaine, quoique réduite à des bor¬ 
nes plus étroites, était encore très-longue. Noé ne faisait que 
de mourir; Sem , son fils aîné , vivait encore; et Abraham a 
pu passer avec lui presque toute sa vie. 

Représentez-vous donc le monde encore nouveau , et encore, 
pour ainsi dire, tout trempé des eaux du déluge , lorsque les 
hommes, si près de l’origine des choses, n’avaient besoin, 
pour connaître l'imité de Dieu et le service qui lui était dû, 
que de la tradition qui s’en était conservée depuis Adam et 
depuis Noé : tradition d’ailleurs si conforme aux lumières de 
la raison, qu’il semblait qu’une vérité si claire et si impor¬ 
tante ne put jamais être obscurcie , ni oubliée parmi les hom¬ 
mes. Tel est le premier état de la religion qui dure jusqu’à 
Abraham, où , pour connaître les grandeurs de Dieu, les 
hommes n’avaient à consulter que leur raison et leur mé¬ 
moire. 

Mais la raison était faible et corrompue; et, à mesure qu’on 
s’éloignait de l’origine des choses, les hommes brouillaient 
les idées qu’ils avaient reçues de leurs ancêtres : les enfants 
indociles ou mal-appris n’en voulaient plus croire leurs grands- 
pères décrépits, qu’ils ne connaissaient qu’à peine après tant 
de générations ; le sens humain abruti ne pouvait plus s’élever 
aux choses intellectuelles; et, les hommes ne voulant plus 
adorer que ce qu’ils voyaient, l’idolâtrie se répandait par tout 
l’univers. 

L’esprit qui avait trompé le premier homme goûtait alors 
tout le fruit de sa séduction, et voyait l’effet entier de cette 
parole : Vous serez comme des dieux. Dès le moment 




136 


SECONDE PÀBT1E. 


qu’il la proféra, il songeait à confondre en l’homme l’idée de 
Dieu avec celle de la créature, et à diviser un nom dont la 
majesté consiste à être incommunicable. Son projet lui réus¬ 
sissait : les hommes, ensevelis dans la chair^et dans le sang , 
avaient pourtant conservé une idée obscure de la puissance 
divine, qui se soutenait par sa propre force, mais qui, brouil¬ 
lée avec les images venues par leurs sens, leur faisait adorer 
toutes les choses où il paraissait quelque activité et quelque 
puissance. Ainsi le soleil et les astres qui se faisaient sentir de 
si loin, le feu et les éléments dont les effets étaient si univer¬ 
sels, furent les premiers objets de l’adoration publique. Les 
grands rois, les grands conquérants, qui pouvaientftout sur la 
terre, et les auteurs des inventions utiles à la vie humaine, 
eurent bientôt après les honneurs divins. Les hommes portè¬ 
rent la peine de s’être soumis à leurs sens ; les sens décidèrent 
de tout, et firent, malgré la raison, tous les dieux qu’on adora 
sur la terre. 

Que l'homme parut alors éloigné de sa première institution, 
et que l'image de Dieu y était gâtée ! Dieu pouvait-il l’avoir 
fait avec ces perverses inclinations qui se déclaraient tous les 
jours de plus en plus? et cette pente prodigieuse qu’il avait à 
s’assujettir à toute autre chose qu’à son Seigneur naturel, ne 
montrait-elle pas trop visiblement la main étrangère par la¬ 
quelle l’œuvre de Dieu avait été si profondément altérée dans 
l’esprit humain, qu’à peine pouvait-on y en reconnaître quel¬ 
que trace ? Poussé par cette aveugle impression qui le domi¬ 
nait, il s’enfoncait dans l’idolâtrie, sans que rien le pût 
retenir. 

Un si grand mal faisait des progrès étranges. De peur qu’il 
n’infectât tout le genre humain, et n’éteignît tout à fait la 
connaissance de Dieu, ce grand Dieu appela d’en haut son 
serviteur Abraham, dans la famille duquel il voulait établir 
son culte, et conserver l’ancienne croyance tant delà création 
de l’univers que de la providence particulière avec laquelle il 
gouverne les choses humaines. 

Abraham a toujours été célèbre dans l’Orient. Ce n'est pas 


LA SUITE DE LA RELIGION. (37 

seulement les Hébreux qui le regardent comme leur père (1); 
les Iduméens se glorifient de la meme origine : Ismaël, fils 
d’Abraham, est connu parmi les Arabes comme celui d’où 
ils sont sortis ; la circoncision leur est demeurée comme la 
marque de leur origine, et ils l’ont reçue de tout temps, non 
pas au huitième jour, à la manière des Juifs, mais à treize 
ans, comme l’Écriture nous apprend qu’elle fut donnée à leur 
père Ismaël : coutume qui dure encore parmi les maliomé- 
tans. D'autres peuples arabes se ressouviennent d’Abraham et 
de Cétura, et ce sont les mêmes que l’Écriture (2) fait sortir 
de ce mariage. Ce patriarche était chaldéen ; et ces peuples, 
renommés pour leurs observations astronomiques(3), ont comp- 
té Abraham comme un de leurs plus savants observateurs (4). 
Les historiens de Syrie l’ont fait roi de Damas, quoique 
étranger et venu des environs de Babylone ; et ils racontent 
qu’il quitta le royaume de Damas pour s’établir dans le pays 
des Chananéens, depuis appelé Judée (5). Mais il vaut mieux 
remarquer ce que l’histoire du peuple de Dieu nous rapporte 
de ce grand homme. 

Nous avons vu qu’Abraham suivait le genre de vie que sui¬ 
virent les anciens hommes avant que tout l’univers eût été 
réduit en royaumes : il régnait dans sa famille, avec laquelle 
il embrassait cette vie pastorale tant renommée pour sa sim¬ 
plicité et son innocence ; riche en troupeaux, en esclaves et eu 
argent (6), mais sans terres et sans domaine : et toutefois il 
vivait dans un royaume étranger, respecté, et indépendant 
comme un prince (7); sa piété, et sa droiture protégée de Dieu, 
lui attiraient ce respect. Il traitait d’égal avec les rois qui re¬ 
cherchaient son alliance -, et c’est de là qu’est venue l’ancienne 


(i) Gen. xvi, xvii. — (2) Ibid. xvn. 25. Joseph. Ant. lib. 1 , c. 13 , al. 
12. —(3) Gen. xxv. Alex. Polyh. apud Joseph. Ant. lib. 1 , c. IG , al. 15. 
— (4) Beros. Hecat. Eupol. Alex. Polyh. et al. apud Jos. Ant. lib. 1 , 
c. 8, al. 7 ; et Euseb. Præp. Ev. lib. ix, c. iG, 17 , is, 19, 20. etc. — 
(5) Nie. Damas, lib. îv. Hist. univ. in Excerpt. Vales. p. 491; et ap. Jos. 
Ant. lib. 1 , cap. 8; et Euseb. Præp. Ev. lib. ix, cap. 10. —(0) Gen. xm, 
etc. — ( 7 ) Gen. xiv, xxi. 22 , 27 . xxm. 0 , 

12 . 



138 


SECONDE PARTIE. 


opinion qui l’a lui-même fait roi. Quoique sa vie fut simple cl 
pacifique, il savait faire la guerre, mais seulement pour défen¬ 
dre ses alliés opprimés (1). 11 les défendit , et les vengea par 
une victoire signalée : il leur rendit toutes leurs richesses 
reprises sur leurs ennemis sans réserver autre chose que la 
dime qu’il offrit à Dieu, et la part qui appartenait aux troupes 
auxiliaries qu’il avait menées au combat. Au reste , après un si 
grand service, il refusa les présents des rois avec une magna¬ 
nimité sans exemple, et ne put souffrir qu ’aucun homme se 
vantât d’avoir enrichi Abraham. Il ne voulait rien devoir qu’à 
Dieu qui le protégeait, et qu’il suivait seul avec une foi et 
une obéissance parfaite. 

Guidé par cette foi, il avait quitté sa terre natale pour venir 
au pays que Dieu lui montrait. Dieu , qui l’avait appelé, et 
qui l’avait rendu digne de son alliance, la conclut à ces con¬ 
ditions. 

11 lui déclara qu’il serait le Dieu de lui et de ses enfants (2), 
c’est-à-dire qu’il serait leur protecteur, et qu’ils le serviraient 
comme le seul Dieu créateur du ciel et de la terre. 

Il lui promit une terre ( ce fut celle de Chanaan) pour ser- 

* 

vir de demeure fixe à sa postérité, et de siège à la religion (3). 

Il n’avait point d’enfants , et sa femme Sara était stérile. 
Dieu lui jura par soi-même, et par son éternelle vérité, que 
de lui et de cette femme naîtrait une race qui égalerait les 
étoiles du ciel et le sable de la mer (4). 

Mais voici l'article le plus mémorable de la promesse divine. 
Tous les peuples se précipitaient dans l’idolâtrie. Dieu pro¬ 
mit au saint patriarche qu’en lui et en sa semence toutes ces 
nations aveugles, qui oubliaient leur créateur, seraient béni¬ 
tes (5), c’est-à-dire rappelées à sa connaissance, où se trouve la 
véritable bénédiction. 

Par cette parole Abraham est fait le père de tous les croyants, 


(I) Gkn. xiv. — (2) Gen. xii, xvu. — (a) Ibid. — Q) Gi.N. xii. 2 . 
\,f>. xvu. 19. —(5) Ibid. xm. 3. xviu. is. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


13 U 


et sa postérité est choisie pour être la source d'où la bénédic¬ 
tion doit s’étendre par toute la terre. 

En cette promesse était enfermée la venue du Messie tant 
de fois prédit à nos pères, mais toujours prédit comme celui 
qui devait être le Sauveur de tous les Gentils et de tous les 
peuples du monde. 

Ainsi ce germe béni, promis à Ève, devint aussi le germe 
et le rejeton d’Abraham. 

Tel est le fondement de l’alliance ; telles en sont les condi¬ 
tions. Abraham en reçut la marque dans la circoncision (1), 
cérémonie dont le propre effet était de marquer que ce saiDt 
homme appartenait à Dieu avec toute sa famille. 

Abraham était sans enfants quand Dieu commença à bénir 
sa race. Dieu le laissa plusieurs années sans lui en donner. 
Après il eut îsmaël, qui devait être père d’un grand peuple, 
mais non pas de ce peuple élu, tant promis à Abraham (2). Le 
père du peuple élu devait sortir de lui et de sa femme Sara, 
qui était stérile. Enfin, treize ans après Ismaël, il vint cet en¬ 
fant tant désiré : il fut nommé Isaac, c’est-à-dire ris (3), enfant 
de joie, enfant de miracle, enfant de promesse, qui marque 
par sa naissance que les vrais enfants de Dieu naissent de la 
grâce. 

Il était déjà grand ce bénit enfant, et dans un âge où son 
père pouvait espérer d’en avoir d’autres enfants, quand tout à 
coup Dieu lui commanda de l’immoler (4). A quelles épreuves 
la foi est-elle exposée ! Abraham mena Isaac à la montagne 
que Dieu lui avait montrée ; et il allait sacrifier ce fils en qui 
seul Dieu lui promettait de le rendre père et de son peuple et 
du Messie. Isaac présentait le sein à l’épée que son père te¬ 
nait toute prête à frapper. Dieu, content de l’obéissance du 
père et du fils , n’en demande pas davantage. Après que ces 
deux grands hommes ont donné au monde une image si vive 
et si belle de l’oblation volontaire de Jésus-Christ, et qu’ils 


(O Gln. xvïi. — (2) Gén. xiî, xv. 2. xvi. 3, 4. xvii. 20 . \\\. 13. — 
(!) G EN. XXI. 2, 3. — (4) GEN. XXII. 



SECONDE PARTIE. 


140 

ont goûté en esprit les amertumes de sa croix , ils sont jugés 
vraiment dignes d’être ses ancêtres. La fidélité d’Abraham 
fait que Dieu lui confirme toutes ses promesses (1), et bénit de 
nouveau non-seulement sa famille, mais encore par sa famille 
toutes les nations de l’univers. 

En effet, il continua sa protection à Isaac son fils, et à 
Jacob son petit-fils. Ils furent ses imitateurs, attachés comme 
lui à la croyance ancienne, à l’ancienne manière de vie qui 
était la vie pastorale, à l’ancien gouvernement du genre hu¬ 
main, où chaque père de famille était prince dans sa maison. 
Ainsi, dans les changements qui s’introduisaient tous les 
jours parmi les hommes, la sainte antiquité revivait dans la 
religion et dans la conduite d’Abraham et de ses enfants. 

Aussi Dieu réitéra-t-il à Isaac et à Jacob les mêmes pro¬ 
messes qu’il avait faites à Abraham (2) ; et comme il s’était ap¬ 
pelé le Dieu d’Abraham, il prit encore le nom de Dieu d’I» 
saac et de Dieu de Jacob. 

Sous sa protection ces trois grands hommes commencèrent 
à demeurer dans la terre de Chanaan, mais comme des 
étrangers, et sans y posséder un pied de terre (3), jusqu’à ce 
que la famine attira Jacob en Égypte, où ses enfants multi¬ 
pliés devinrent bientôt un grand peuple, comme Dieu l’avait • 
promis. 

Au reste, quoique ce peuple, que Dieu faisait naître dans 
son alliance , dut s’étendre par la génération , et que la bé¬ 
nédiction dût suivre le sang, ce grand Dieu ne laissa pas 
d’y marquer l’élection de sa grâce. Car, après avoir choisi 
Abraham du milieu des nations, parmi les enfants d'Abra¬ 
ham il choisit Isaac, et des deux jumeaux d’Isaac il choisit 
Jacob, 5 qui il donna le nom d’Israël. 

La préférence de Jacob fut marquée par la solennelle bé¬ 
nédiction qu’il reçut d’Isaac, par surprise en apparence, 
mais en effet par une expresse disposition .de la sagesse di- 


(i) Gf.n xxii. îs. — (2) Gen. xxv. i i. xxm. 4. xxvm. 14. — (3) Act, 
vu 5. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


141 

vine. Cette action prophétique et mystérieuse avait été prépa¬ 
rée par un oracle dès le temps que R.ébecca , mère d’Ésaii et 
de Jacob, les portait tous deux dans son sein. Car cette pieuse 
femme, troublée du combat qu’elle sentait entre ses enfants 
dans ses entrailles, consulta Dieu, de qui elle reçut cette ré¬ 
ponse : « Vous portez deux peuples dans votre sein, et l’aîné 
sera assujetti au plus jeune. » En exécution de cet oracle, Ja¬ 
cob avait reçu de son frère la cession de son droit d’aînesse, 
conlirmée par serment (1); et Isaac en le bénissant ne fit que le 
mettre en possession de ce droit, que le ciel lui-même lui 
avait donné. La préférence des Israélites, enfants de Jacob, 
sur les Iduméens, enfants d’Ésaii, est prédite par cette action, 
qui marque aussi la préférence future des Gentils, nouvelle¬ 
ment appelés à l’alliance par Jésus-Christ, au-dessus de l’an¬ 
cien peuple. 

Jacob eut douze enfants, qui furent les douze patriarches 
auteurs des douze tribus. Tous devaient entrer dans l’alliance ; 
mais Juda fut choisi parmi tous ses frères pour être le père 
des rois du peuple saint, et le père du Messie tant promis à 
ses ancêtres. 

Le temps devait venir que, dix tribus étant retranchées du 
peuple de Dieu pour leur infidélité, la postérité d’Abraham 
ne conserverait son ancienne bénédiction, c’est-à-dire la reli¬ 
gion, la terre de Chanaan, et l’espérance du Messie, qu’eu 
la seule tribu de Juda, qui devait donner le nom au reste 
des Israélites qu’on appela Juifs, et à tout le pays qu’on 
nomma Judée. 

Ainsi l’élection divine paraît toujours même dans ce peu¬ 
ple charnel, qui devait se conserver par la propagation or¬ 
dinaire. 

Jacob vit en esprit le secret de cette élection (2). Comme il 
était prêt à expirer, et que ses enfants autour de son lit de¬ 
mandaient la bénédiction d’un si bon père, Dieu lui décou- 


(I) Gf.N. XXV. 22, 23, 32. — (2) GEN. XLIX. 



SECONDE PARTIE. 


If ‘2 

vrit l’état des douze tribus quand elles seraient dans la Terre 
promise : il l’expliqua en peu de paroles, et ce peu de paro¬ 
les renferment des mystères innombrables. 

Quoique tout ce qu’il dit des frères de Juda soit exprimé 
avec une magnificence extraordinaire, et ressente un homme 
transporté hors de lui-même par l’esprit de Dieu ; quand il 
vient à Juda, il s’élève encore plus haut. « Juda, dit-il (1), 
tes frères te loueront ; ta main sera sur le cou de tes ennemis ; 
les enfants de ton père se prosterneront devant toi. Juda 
est un jeune lion. Mon fils, tu es allé au butin. Tu t’es 
reposé comme un lion et comme une lionne. Qui osera le 
réveiller? Le sceptre (c’est-à-dire l’autorité) ne sortira point 
de Juda, et on verra toujours des capitaines et des magis¬ 
trats, ou des juges nés de sa race, jusqu’à ce que vienne 
celui qui doit être envoyé, et qui sera l’attente des peuples ; » 
ou, comme porte une autre leçon qui peut-être n’est pas 
moins ancienne, et qui au fond ne diffère pas de celle-ci. 
« jusqu’à ce que vienne celui à qui les choses sont réservées ; » 
et le reste comme nous venons de le rapporter. 

La suite de la prophétie regarde à la lettre la contrée que 
la tribu de Juda devait occuper dans la Terre sainte. Mais les 
dernières paroles que nous avons vues, en quelque façon 
qu’on les veuille prendre, ne signifient autre chose que celui 
qui devait être l’envoyé de Dieu, le ministre et l’interprète 
de ses volontés, l’accomplissement de ses promesses, et le 
roi du nouveau peuple, c’est-à-dire le Messie ou l’Oint du 
Seigneur. 

Jacob n’en parle expressément qu’au seul Juda dont ce 
Messie devait naître : il comprend, dans la destinée de Juda 
seul, la destinée de toute la nation, qui après sa dispersion 
devait voir les restes des autres tribus réunis sous les éten¬ 
dards de Juda. 

Tous les termes de la prophétie sont clairs : il n’y a que 
le mot de sceptre que l’usage de notre langue nous pourrait 


(i) Gen. LIX. 8. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


I 4 3 


faire prendre pour la seule royauté ; au lieu que, dans la 
langue sainte, il signifie en général la puissance, l’autorité, 
la magistrature. Cet usage du mot de sceptre se trouve à tou¬ 
tes les pages de l’Écriture : il paraît même manifestement 
dans la prophétie de Jacob, et le patriarche veut dire qu’aux 
jours du Messie toute autorité cessera dans la maison de Juda ; 
ce qui emporte la ruine totale d’un État. 

Ainsi les temps du Messie sont marqués ici par un double 
changement. Par le premier, le royaume de Juda et du peu¬ 
ple juif est menacé de sa dernière ruine. Par le second, il 
doit s’élever un nouveau royaume, non pas d’un seul peuple, 
mais de tous les peuples, dont le Messie doit être le chef et 
l’espérance. 

Dans le style de l’Écriture, le peuple juif est appelé en nom¬ 
bre singulier, et par excellence, le peuple , ou le peuple de 
Dieu (1); et quand on trouve les peuples (2), ceux qui sont 
exercés dans les Ecritures entendent les autres peuples, qu’on 
voit aussi promis au Messie dans la prophétie de Jacob. 

Cette grande prophétie comprend en peu de paroles toute 
l'histoire du peuple juif, et du Christ qui lui est promis. 
Elle marque toute la suite du peuple de Dieu, et-Teffet en 
dure encore. 

Aussi ne prétends-je pas vous en faire un commentaire : 
vous n’en aurez pas besoin, puisqu’en remarquant simple¬ 
ment la suite du peuple de Dieu, vous verrez le sens de l’o¬ 
racle se développer de lui-même, et que les seuls événements 
en seront les interprètes. 


CHAPITRE III. 

Moïse, la loi écrite, et l’introduction du peuple dans la Terre promise. 

% 

Après la mort de Jacob, le peuple de Dieu demeura en 
Égypte jusqu’au temps de la mission de Moïse, c’est-à-dire 
environ deux cents ans. 


(!) ls. i.xv, etc. Rom- X. 31. — (2) Is. II. 2, 2. XUX 6, 18. I.l. 4, 5, etc. 


I 




f 4 4 


SECONDE PARTIE. 


Ainsi il se passa quatre cent trente ans avant que Dieu 
donnât à son peuple la terre qu’il lui avait promise. 

Il voulait accoutumer ses élus à se fier à sa promesse, assu¬ 
rés qu’elle s’accomplit tôt ou tard, et toujours dans les terops 
marqués par son éternelle providence. 

Les iniquités des Amorrhéens, dont il leur voulait donner 
et la terre et les dépouilles, n’étaient pas encore, comme il le 
déclare à Abraham (1), au comble où il les attendait pour les 
livrer à la dure et impitoyable vengeance qu’il voulait exercer 
sur eux par les mains de son peuple élu. 

Il fallait donner à ce peuple le temps de se multiplier, afin 
qu’il fût en état de remplir la terre qui lui était destinée (2), 
et de l’occuper par force, en exterminant ses habitants mau¬ 
dits de Dieu. 

Il voulait qu’ils éprouvassent en Égypte une dure et insup¬ 
portable captivité, afin qu’étant délivrés par des prodiges 
inouïs, ils aimassent leur libérateur, et célébrassent éternel¬ 
lement ses miséricordes. 

Voilà l’ordre des conseils de Dieu, tels que lui-même nous 
les a révélés, pour nous apprendre à le craindre, à l’adorer, 
à l’aimer, à l’attendre avec foi et patience. 

Le temps étant arrivé, il écoute les cris de son peuple cruel¬ 
lement affligé par les Égyptiens, et il envoie Moïse pour déli¬ 
vrer ses enfants de leur tyrannie. 

Il se fait connaître à ce grand homme plus qu’il n’avait ja¬ 
mais fait à aucun homme vivant. Il lui apparaît d’une manière 
également magnifique et consolante (3) : il lui déclare qu’il est 
celui qui est. Tout ce qui est devant lui n’est qu'une ombre. 
Je suis, dit-il, celui qui suis (4) : l’être et la perfection m’ap¬ 
partiennent à moi seul. 11 prend un nouveau nom, qui dési¬ 
gne l’être et la vie en lui comme dans leur source ; et c'est 
ce grand nom de Dieu, terrible, mystérieux, incommunicable, 
sous lequel il veut dorénavant être servi. 

Je ne vous raconterai pas en particulier les plaies de l’É- 

(I) Gen. XV, IG. - (2) Ibid. — (3) Exod. m. — (4) Ibid. 14. 





LA SUITE DE LA RELIGION. 


145 


gypte, ni rendurcissement de Pharaon, ni le passage de la 
merPiOUge, ni la fumée, les éclairs, la trompette résonnante, 
le bruit effroyable qui parut au peuple sur le mont Sinaï. 
Dieu y gravait de sa main, sur deux tables de pierre, les 
préceptes fondamentaux de la religion et de la société : il dic¬ 
tait le reste à Moïse à haute voix. Pour maintenir cette loi 
dans sa vigueur, il eut ordre de former une assemblée véné¬ 
rable de septante conseillers (1), qui pouvait être appelée le sé¬ 
nat du peuple de Dieu, et "le conseil perpétuel de la nation. 
Dieu parut publiquement, et fit publier sa loi en sa présence 
avec une démonstration étonnante de sa majesté et de sa puis¬ 
sance. 

Jusque-là Dieu n’avait rien donné par écrit qui pût servir de 
règle aux hommes. Les enfants d’Abraham avaient seulement 
la circoncision et les cérémonies qui l’accompagnaient, pour 
marque de l’alliance que Dieu avait contractée avec cette race 
élue. Ils étaient séparés, par cette marque, des peuples qui 
adoraient les fausses divinités : au reste, ils se conservaient 
dans l’alliance de Dieu par le souvenir qu’ils avaient des pro¬ 
messes faites à leurs pères, et ils étaient connus comme un 
peuple qui servait le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. 
Dieu était si fort oublié, qu’il fallait le discerner par le nom 
de ceux qui avaient été ses adorateurs, et dont il était aussi 
le protecteur déclaré. 

Il ne voulut point abandonner plus longtemps à la seule 
mémoire des hommes le mystère de la religion et de son al¬ 
liance. Il était temps de donner de plus fortes barrières à l’i¬ 
dolâtrie , qui inondait tout le genre humain, et achevait d’y 
éteindre les restes de la lumière naturelle. 

L’ignorance et l’aveuglement s’étaient prodigieusement 
accrus depuis le temps d’Abraham. De son temps, et un peu 
après, la connaissance de Dieu paraissait encore dans la 
Palestine et dans l’Égypte. Melchisédech, roi de Salem, était le 
pontife du Dieu très-haut, qui a fait le ciel et la terre (2). 

(I) Exod. xxiv. et Num. xi — (2) Gf.n. xiv. 18,19. 

LOSSILT. 1IIST. lnv. 


13 




SECONDE PARTIE. 


14G 

Abimélech, roi de Gérare, et. son successeur de même nom, 
craignaient Dieu, juraient en son nom , et admiraient sa puis¬ 
sance (1). Les menaces de ce grand Dieu étaient redoutées par 
Pharaon, roi d’Égypte (2); mais, dans le temps de Moïse, ces 
nations s’étaient perverties. Le vrai Dieu n’était plus connu 
en Égypte comme le Dieu de tous les peuples de l’univers, 
mais comme le Dieu des Hébreux {Z). On adorait jusqu’aux 
bêtes et jusqu’aux reptiles (4). Tout était Dieu, excepté Dieu 
même; et le monde, que Dieu avait fait pour manifester sa 
puissance, semblait être devenu un temple d’idoles. Le genre 
humain s’égara jusqu’à adorer ses vices et ses passions; et 
il ne faut pas s’en étonner. Il n’y avait point de puissance 
plus inévitable ni plus tyrannique que la leur. L’homme ac¬ 
coutumé à croire divin tout ce qui était puissant, comme il se 
sentait entraîné au vice par une force invincible, crut aisé¬ 
ment que cette force était hors de lui, et s’en fit bientôt 
un Dieu. C'est par là que l’amour impudique eut tant d’autels, 
et que des impuretés qui font horreur commencèrent à être 
mêlées dans les sacrifices (5). 

La cruauté y entra en même temps. L’homme coupable, 
qui était troublé par le sentiment de son crime, et regardait 
la divinité comme ennemie, crut ne pouvoir l’apaiser par 
les victimes ordinaires. Il fallut verser le sang humain avec 
celui des bêtes : une aveugle frayeur poussait les pères à im¬ 
moler leurs enfants, et à les brûler à leurs dieux au lieu d’en¬ 
cens. Ces sacrifices étaient communs dès le temps de Moïse, 
et ne faisaient qu’une partie de ces horribles iniquités des 
Amorrhéens, dont Dieu commit la vengeance aux Israélites. 

Mais ils n’étaient pas particuliers à ces peuples. On sait 
que dans tous les peuples du monde, sans en excepter au¬ 
cun, les hommes ont sacrifié leurs semblables (6) ; et il n'y a 

(I) Gen xxi. 22 , 2 . 1 . xxvi, 28, 2». — ( 2 ) G ex. xiï. 17, 18. — (3 )Exod. 
V. I, 2, 3. IX. l, etc. — (4) EXOU. VIII. 26. — (5) LeVIT. XX. 2, 3. — 
(6) Herod. lib. n, c. 107 . Cæs. de Bell. Gall. lib. vi, c. 15. Diod. lib. t, 
sect. 1 , n. 32; lib. v, n. 20. Plin. H.'st. natur. lib. xxx,c. 1 . Athen. 
lib. xin. Porpb. de Absliu. lib. 11 , § S. Jorn. de reb. Get. c. 49, etc. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


1 4 7 


point eu d’endroit sur la terre où on n’ait servi de ces tris¬ 
tes et affreuses divinités, dont la haine implacable pour le 
genre humain exigeait de telles victimes. 

Au milieu de tant d’ignorances, l’homme vint à adorer 
jusqu’à l’œuvre de ses mains. Il crut pouvoir renfermer l’es¬ 
prit divin dans des statues ; et il oublia si profondément que 
Dieu l’avait fait, qu’il crut à son tour pouvoir faire un Dieu. 
Qui le pourrait croire, si l’expérience ne nous faisait voir 
qu’une erreur si stupide et si brutale n’était pas seulement 
la plus universelle, mais encore la plus enracinée et la plus 
incorrigible parmi les hommes? Ainsi il faut reconnaître, a 
la confusion du genre humain, que la première des vérités, 
celle que le monde prêche, celle dont l’impression est la plus 
puissante, était la plus éloignée de la vue des hommes. La 
tradition qui la conservait dans leurs esprits, quoique claire 
encore, et assez présente, si on y eût été attentif, était 
prête à s’évanouir : des fables prodigieuses, et aussi pleines 
d’impiété que d’extravagance, prenaient sa place. Le mo¬ 
ment était venu où la vérité, mal gardée dans la mémoire 
des hommes, ne pouvait plus se conserver sans être écrite ; 
et Dieu ayant résolu d’ailleurs de former son peuple à la 
vertu par des lois plus expresses et en plus grand nombre , il 
résolut en même temps de les donner par écrit. 

Moïse fut appelé à cet ouvrage. Ce grand homme recueillit 
l’histoire des siècles passés : celle d’Adam , celle de Noé, celb 1 
d’Abraham , celle d’Isaac, celle de Jacob, celle de Joseph, ou 
plutôt celle de Dieu même et de ses faits admirables. 

Il ne lui fallut pas déterrer de loin les traditions de ses an¬ 
cêtres. Il naquit cent ans après la mort de Jacob. Les vieillards 
de son temps avaient pu converser plusieurs années avec ce 
saint patriarche : la mémoire de Joseph et des merveilles que 
Dieu avait faites par ce grand ministre des rois d’Égypte était 
encore récente. La vie de trois ou quatre hommes remontait 
jusqu’à Noé, qui avait vu les enfants d’Adam, et touchait, 
pour ainsi parler, à l’origine des choses. 

Ainsi les traditions anciennes du genre humain et celles 


I ^3 


SECONDE PARTIE. 


de la famille d’Abraham n’étaient pas malaisées à recueillir : 
la mémoire en était vive ; et il ne faut pas s’étonner si Moïse, 
dans sa Genèse, parle des choses arrivées dans les premiers 
siècles comme de choses constantes, dont même on voyait 
encore, et dans les peuples voisins, et dans la terre de Chanaan, 
des monuments remarquables. 

Dans le temps qu’Abraham, Isaac et Jacob avaient habité 
cette terre, ils y avaient érigé partout des monuments des cho¬ 
ses qui leur étaient arrivées. On y montrait encore les lieux 
où ils avaient habité ; les puits qu’ils avaient creusés dans ces 
pays secs, pour abreuver leur famille et leurs troupeaux ; les 
montagnes où ils avaient sacrifié à Dieu, et où il leur était ap¬ 
paru ; les pierres qu’ils avaient dressées ou entassées pour 
servir de mémorial à la postérité ; les tombeaux où reposaient 
leurs cendres bénites. La mémoire de ces grands hommes était 
récente, non-seulement dans tout le pays, mais encore dans 
tout l’Orient, où plusieurs nations célèbres n’ont jamais oublié 
qu’elles venaient de leur race. 

Ainsi quand le peuple hébreu entra dans la Terre promise, 
tout y célébrait leurs ancêtres; et les villes, et les montagnes, 
et les pierres même» y parlaient de ces hommes merveilleux, 
et des visions étonnantes par lesquelles Dieu les avait confir¬ 
més dans l’ancienne et véritable croyance. 

Ceux qui connaissent tant soit peu les antiquités savent 
combien les premiers temps étaient curieux d’ériger et de con¬ 
server de tels monuments, et combien la postérité retenait 
soigneusement les occasions qui les avaient fait dresser. CՎ 
tait une des manières d’écrire l’histoire : on a depuis façonné et 
poli les pierres ; et les statues ont succédé après les colonnes 
aux masses grossières et solides, que les premiers temps éri¬ 
geaient. 

On a même de grandes raisons de croire que, dans la lignée 
où s’est conservée la connaissance de Dieu, on conservait 
aussi par écrit des mémoires des anciens temps ; car les hom¬ 
mes n’ont jamais été sans ce soin. Du moins est-il assuré qu’il 
se faisait des cantiques que les pères apprenaient à leurs en- 


LA SUITE DE LA RELIGION. 


N9 


fants ; cantiques qui, se chantant dans les fêtes et dans les 
assemblées, y perpétuaient la mémoire des actions les plus 
éclatantes des siècles passés. 

De là est née la poésie, changée dansla suite en plusieurs 
formes, dont la plus ancienne se conserve encore dans les odes 
et dans les cantiques, employés par tous les anciens, et encore 
à présent par les peuples qui n’ont pas l’usage des lettres, à 
louer la Divinité et les grands hommes. 

Le style de ces cantiques, hardi, extraordinaire, naturel 
toutefois, en ce qu’il est propre à représenter la nature dans 
ses transports , qui marche pour cette raison par de vives et 
impétueuses saillies, affranchi des liaisons ordinaires que re¬ 
cherche le discours uni, renfermé d’ailleurs dans des cadences 
nombreuses qui en augmentent la force, surprend l’oreille, 
saisit l’imagination, émeut le cœur, et s’imprime plus aisé¬ 
ment dans la mémoire. 

Parmi tous les peuples du monde, celui où de tels cantiques 
ont été le plus en usage a été le peuple de Dieu. Moïse en mar¬ 
que un grand nombre (1), qu’il désigne par les premiers vers, 
parce que le peuple savait le reste. Lui-même en a fait deux 
de cette nature. Le premier (2) nous met devant les yeux le 
passage triomphant de la mer Rouge, et les ennemis du peu¬ 
ple de Dieu , les uns déjà noyés, et les autres à demi vaincus 
par la terreur. Par le second (3), Moïse confond l’ingratitude du 
peuple, en célébrant les bontés et les merveilles de Dieu. 
Les siècles suivants l’ont imité. C’était Dieu et ses œuvres 
merveilleuses qui faisaient le sujet des odes qu’ils ont com¬ 
posées : Dieu les inspirait lui-même ; et il n’y a proprement 
que le peuple de Dieu où la poésie soit venue par enthou¬ 
siasme. 

Jacob avait prononcé dans ce langage mystique les oracles 
qui contenaient la destinée de ses enfants, afin que chaque 
tribu retînt plus aisément ce qui la touchait, et apprît à louer 


(I) NüM. XXL U, 17, 18, 27, etc. — (2) Exod. XV. — (3) Dlut. XXX11 

n. 



1 50 


SECONDE PARTIE. 


celui qui n’était |>as moins magnifique dans ses prédictions 
que lidèJe à les accomplir. 

Voilà les moyens dont Dieu s’est servi pour conserver jus¬ 
qu’à Moïse la mémoire des choses passées. Ce grand homme, 
instruit par tous ces moyens, et élevé au-dessus par le Saint- 
Esprit, a écrit les œuvres de Dieu avec une exactitude et une 
simplicité qui attire la croyance et l’admiration, non pas à 
lui, mais à Dieu même. 

Il a joint aux choses passées, qui contenaient l’origine et 
les anciennes traditions du peuple de Dieu , les merveilles que 

I heu faisait actuellement pour sa délivrance. De cela il n’allè¬ 
gue point aux Israélites d’autres témoins que leurs yeux. Moïse 
ne leur conte point des choses qui se soient passées dans des 
retraites impénétrables et dans des antres profonds ; il ne 
j ta rie point en l’air ; il particularise et circonstancié toutes 
choses, comme un homme qui ne craint point d’être démenti. 

II fonde toutes leurs lois et toute leur république sur les mer¬ 
veilles qu’ils ont vues. Ces merveilles n’étaient rien moins que 
la nature changée tout à coup, en différentes occasions, pour 
les délivrer, et pour punir leurs ennemis : la mer séparée 
en deux, la terre entr’ouverte, un pain céleste, des eaux 
abondantes tirées des rochers par un coup de verge, le ciel qui 
leur donnait un signal visible pour marquer leur marche, et 
d’autres miracles semblables qu’ils ont vu durer quarante ans. 

Le peuple d’Israël n’était pas plus intelligent ni plus subtil 
que les autres peuples, qui, s’étant livrés à leurs sens, ne pou¬ 
vaient concevoir un Dieu invisible. Au contraire, il était gros¬ 
sier et rebelle autant ou plus qu'aucun autre peuple. Mais ce 
Dieu invisible dans sa nature se rendait tellement sensible 
par de continuels miracles, et Moïse les inculquait avec tant 
de force, qu’à la fin ce peuple charnel se laissa toucher de 
l'idée si pure d’un Dieu qui faisait tout par sa parole, d'un 
Dieu qui n’était qu’esprit, que raison et intelligence. 

De cette sorte, pendant que l’idolâtrie, si fort augmentée 
depuis Abraham, couvrait toute la face de la terre, la seule 
postéritédece patriarche en était exempte. Leurs ennemis leur 


LA SUITE DE LA RELIGION. 


151 

rendaient ce témoignage; et les peuples, où la vérité de la tra ¬ 
dition n’était pas encore tout à fait éteinte s’écriaient avec 
étonnement (1) : « On ne voit point d’idole en Jacob: on n’y 
voit point de présages superstitieux, on n’y voit point de di¬ 
vinations ni de sortilèges : c’est un peuple qui se fie au Sei¬ 
gneur son Dieu, dont la puissance est invincible. » 

Pour imprimer dans les esprits l’unité de Dieu , et la par¬ 
faite uniformité qu’il demandait dans son culte, Moïse répète 
souvent (2) que dans la Terre promise ce Dieu unique choisi¬ 
rait un lieu dans lequel seul se feraient les fêtes , les sacri¬ 
fices, et tout le service public. En attendant ce lieu désiré, 
durant que le peuple errait dans le désert, Moïse construisit 
le Tabernacle, temple portatif, où les enfants d’Israël présen¬ 
taient leurs vœux au Dieu qui avait fait le ciel et la terre, et 
qui ne dédaignait pas de voyager, pour ainsi dire, avec eux, 
et de les conduire. 

Sur ce principe de religion, sur ce fondement sacré était 
bâtie toute la loi : loi sainte, juste, bienfaisante, honnête, 
sage, prévoyante et simple, qui liait la société des hommes 
entre eux par la sainte société de l’homme avec Dieu. 

A ces saintes instructions il ajouta des cérémonies majes¬ 
tueuses, des fêtes qui rappelaient la mémoire des miracles 
par lesquels le peuple d’Israël avait été délivré; et, ce 
qu’aucun autre législateur n’avait osé faire, des assurances 
précises que tout leur réussirait tant qu’ils vivraient soumis 
à la loi, au lieu que leur désobéissance serait suivie d’une 
manifeste et inévitable vengeance (3). Il fallait être assuré de 
Dieu pour donner ce fondement à ses lois ; et l’événement a 
justifié que Moïse n’avait pas parlé de lui-même. 

Quant à ce grand nombre d’observances dont il a chargé 
les Hébreux, encore que maintenant elles nous paraissent su¬ 
perflues, elles étaient alors nécessaires pour séparer le peu¬ 
ple de Dieu des autres peuples, et servaient comme de bar- 


Di NüM. XXIII. 21, 22, 23. 
-- (3) Dec T. xxvii, xvvni, t-lc. 


(2) Deux, xii, xiv, xv, xvi, x.vu. 






152 


SECONDE PARTIE. 


rière a l’idolâtrie, de peur qu’elle n’entraînât ce peuple choisi 
avec tous les autres. 

Pour maintenir la religion et toutes les traditions du peuple 
de Dieu, parmi les douze tribus, une tribu est choisie à la¬ 
quelle Dieu donne en partage, avec les dîmes et les oblations, 
le soin des choses sacrées. Lévi et ses enfants sont eux-mêmes 
consacrés à Dieu comme la dîme de tout le peuple. Dans 
Lévi, Aaron est choisi pour être souverain pontife, et le sa¬ 
cerdoce est rendu héréditaire dans sa famille. 

Ainsi les autels ont leurs ministres; la loi a ses défenseurs 
particuliers, et la suite du peuple de Dieu est justifiée par la 
succession de ses pontifes, qui va sans interruption depuis 
Aaron le premier de tous. 

Mais ce qu’il y avait de plus beau dans cette loi, c’est 
qu’elle préparait la voie à une loi plus auguste, moins char¬ 
gée de cérémonies, et plus féconde en vertus. 

Moïse, pour tenir le peuple dans l’attente de cette loi, leur 
confirme la venue de ce grand prophète qui devait sortir d’A- 
braham, d’fsaac et de Jacob. « Dieu, dit-il (1), vous suscitera 
du milieu de votre nation et du nombre de vos frères un pro¬ 
phète semblable à moi : écoutez-le. » Ce prophète semblable 
à Moïse, législateur comme lui, qui peut-il être, sinon le 
Messie, dont la doctrine devait un jour régler et sanctifier 
tout T univers? 

Le Christ devait être le premier qui formerait un peuple 
nouveau, et à qui il dit aussi : « Je vous donne un nouveau 
commandement (2) ; » et encore : « Si vous m’aimez, gardez mes 
commandements (3); » et encore plus expressément : « 11 a 
été dit aux anciens : Vous ne tuerez pas ; et moi je vous dis (4) ; v 
et le reste, de même style et de même force. 

Le voilà donc ce nouveau prophète, semblable à Moïse , et 
auteur d’une loi nouvelle, dont Moïse dit aussi, en nous an¬ 
nonçant sa venue : « Écoutez-le (5) : » et c'est pour accomplir 


(i) Deut. xviii. ir», is. — (2 )Joan. xm. 3s. — (3) Ibid. xiv. 15.— 
(4) Mattii. v. 2i et seq. — (5) Deut. xuu. iô. 



LÀ SUITE DE LÀ RELIGION. 


153 


cette promesse, que Dieu envoyant son Fils fait lui-même re¬ 
tentir d’en haut comme un tonnerre cette voix divine : « Ce¬ 
lui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j’ai mis ma com¬ 
plaisance : écoutez-le (1). » 

C’était le même prophète et le même Christ que Moïse avait 
figuré dans le serpent d’airain qu’il érigea dans le désert. La 
morsure de l’ancien serpent, qui avait répandu dans tout le 
genre humain le venin dont nous périssons tous, devait être 
guérie en le regardant, c’est-à-dire en croyant en lui, comme 
il l’explique lui-même. Mais pourquoi rappeler ici le serpent 
d’airain seulement ? Toute la loi de Moïse, tous ses sacrifices, 
le souverain pontife qu’il établit avec tant de mystérieuses céré¬ 
monies , son entrée dans le sanctuaire, en un mot tous les 
sacrés rites de la religion judaïque, où tout était purifié par 
le sang, l’agneau même qu’on immolait à la solennité prin¬ 
cipale , c’est-à-dire à celle de Pâques, en mémoire de la déli¬ 
vrance du peuple; tout cela ne signifiait autre chose que le 
Christ sauveur par son sang de tout le peuple de Dieu. 

Jusqu’à ce qu’il fut venu, Moïse devait être lu dans toutes 
les assemblées comme l’unique législateur. Aussi voyons-nous, 
jusqu’à sa venue, que le peuple, dans tous les temps et dans 
toutes les difficultés, ne se fonde que sur Moïse. Comme 
Rome révérait les lois de Romulus, de Numa, et des douze 
Tables ; comme Athènes recourait à celles de Solon ; comme 
Lacédémone conservait et respectait celles de Lycurgue ; le 
peuple hébreu alléguait sans cesse celles de Moïse. Au reste, 
le législateur y avait si bien réglé toutes choses, que jamais 
on n’a eu besoin d’y rien changer. C’est pourquoi le corps du 
droit judaïque n’est pas un recueil de diverses lois faites dans 
des temps et dans des occasions différentes. Moïse, éclairé 
de l’esprit de Dieu , avait tout prévu. On ne voit point d’or¬ 
donnances ni de David , ni de Salomon, ni de Josaphat, ou 
d’Ézéchias, quoique tous très-zélés pour la justice. Les bons 
princes n’avaient qu’à faire observer la loi de Moïse, et se 


(I) Matth. xvn. 5. Marc. ix. g. Luc. ix. 35. II. Petr. i. 17 . 



154 


SECONDE PARTIE. 

contentaient d’en recommander l’observance à leurs succes¬ 
seurs (1). Y ajouter ou en retrancher un seul articie(2) était un 
attentat que le peuple eût regardé avec horreur. On avait 
besoin delà loi à chaque moment, pour régler non-seulement 
les fêtes, les sacrifices, les cérémonies, mais encore toutes 
les autres actions publiques et particulières, les jugements, 
les contrats, les mariages, les successions, les funérailles, la 
forme même des habits , et en général tout ce qui regarde les 
mœurs. Il n’y avait point d’autre livre où on étudiât les pré¬ 
ceptes de la bonne vie. Il fallait le feuilleter et le méditer nuit 
et jour, en recueillir des sentences, les avoir toujours devant 
les yeux. C’était là que les enfants apprenaient à lire. La seule 
règle d’éducation qui était donnée à leurs parents était de leur 
apprendre, de leur inculquer, de leur faire observer cette sainte 
loi, qui seule pouvait les rendre sages dès l’enfance. Ainsi elle 
devait être entre les mains de tout le monde. Outre la lectureas- 
sidue que chacun en devait faire en particulier, on en faisait tous 
les sept ans, dans l’année solennelle de la rémission et du 
repos, une lecture publique, et comme une nouvelle publi¬ 
cation , à la fête des Tabernacles (3), où tout le peuple était as¬ 
semblé durant huit jours. Moïse fit déposer auprès de l’Arche 
l’original de la loi (4) : mais, de peur que dans la suite des temps 
elle ne fut altérée par la malice ou par la négligence des hom¬ 
mes, outre les copies qui couraient parmi le peuple, on en 
faisait des exemplaires authentiques, qui, soigneusement revus 
et gardés par les prêtres et les lévites, tenaient lieu d'origi¬ 
naux. Les rois (car Moïse avait bien prévu que ce peuple 
voudrait enfin avoir des rois comme tous les autres ), les rois, 
dis-je, étaient obligés, par une loi expresse du Deutéronome (5), 
a recevoir des mains des prêtres un de ces exemplaires si re¬ 
ligieusement corrigés, afin qu’ils le transcrivissent, et le lus¬ 
sent toute leur vie. Les exemplaires ainsi revus par autorité 
publique étaient en singulière vénération à tout le peuple : 

(i) III Rec. h, etc. — (2 )Dedt. iv. 2 . xii. 32, etc.— (3) Ibid xxxi. lo. 
II. Esu. vin. 17, Us — (4) Deux. xwi. 2 « — (5) Ibid, xvu ns. 




LA SUITE I)E LA RELIGION. 1 f»5 

on les regardait comme sortis immédiatement des mains de 
Moïse, aussi purs et aussi entiers que Dieu les lui avait dic¬ 
tés. Un ancien volume de cette sévère et religieuse correction 
ayant été trouvé dans la maison du Seigneur, sous le règne 
de Josias(l) (et peut-être était-ce l’original même que Moïse 
avait fait mettre auprès de F Arche), excita la piété de ce saint 
roi, et lui fut une occasion de porter ce peuple à la pénitence. 
Les grands effets qu’a opérés dans tous les temps la lecture 
publique de cette loi sont innombrables. En un mot, c’était 
un livre parfait, qui, étant joint par Moïse à l’histoire du 
peuple de Dieu, lui apprenait tout ensemble son origine, sa 
religion, sa police, ses mœurs , sa philosophie, tout ce qui 
sert à régler la vie, tout ce qui unit et forme la société, les 
bons et les mauvais exemples , la récompense des uns, et les 
châtiments rigoureux qui avaient suivi les autres. 

Par cette admirable discipline, un peuple sorti d’esclavage, 
et tenu quarante ans dans un désert, arrive tout formé à la 
terre qu’il doit occuper. Moïse le mène à la porte, et, averti de 
sa lin prochaine, il commet ce qui reste à faire à Josué(2). 
Mais, avant que de mourir, il composa ce long et admirable 
cantique qui commence par ces paroles (3) : « O deux, écoutez 
ma voix ; que la terre prête l’oreille aux paroles de ma bou¬ 
che ! » Dans ce silence de toute la nature, il parle d’abord au 
peuple avec une force inimitable, et, prévoyant ses infidélités, 
il lui en découvre l’horreur. Tout d’un coup il sort de lui- 
même, comme trouvant tout discours humain au-dessous 
d’un sujet si grand : il rapporte ce que Dieu dit, et le fait, 
parler avec tant de hauteur et tant de bonté , qu’on ne sait ce 
qu’il inspire le plus, ou la crainte et la confusion, ou l’amour 
et la confiance. 

Tout le peuple apprit par cœur ce divin cantique , par ordre 
de Dieu et de Moïse (4). Ce grand homme après cela mourut 
content, comme un homme qui n’avait rien oublié pour con- 


(i) IV. Reg. xxii. 8 . etc. II. Par. xxxiv. 14, etc. — (2) Deux. xxxi. -- 
(3) Ibid. xxxu. — (4) Ibid. xxxi. 19, 22. 



Î56 


SECONDE PARTIE. 


server parmi les siens la mémoire des bienfaits et des préceptes 
de Dieu. 11 laissa ses enfants au milieu de leurs citoyens, sans 
aucune distinction, et sans aucun établissement extraordinaire. 
Il a été admiré non-seulement de son peuple, mais encore de 
tous les peuples du monde ; et aucun législateur n’a jamais eu 
un si grand nom parmi les hommes. 

Tous les prophètes qui ont suivi dans l’ancienne loi, et tout 
ce qu’il y a eu d’écrivains sacrés, ont tenu à gloire d’être ses 
disciples. En effet, il parle en maître : on remarque dans ses 
écrits un caractère tout particulier, et je ne sais quoi d’ori¬ 
ginal qu’on ne trouve en nul autre écrit : il a dans sa simplicité 
un sublime si majestueux, que rien ne le peut égaler ; et si en 
entendant les autres prophètes on croit entendre des hommes 
inspirés de Dieu, c’est pour ainsi dire Dieu même en per¬ 
sonne qu’on croit entendre dans la voix et dans les écrits de 
Moïse. 

On tient qu'il a écrit le livre de Job. La sublimité des 
pensées et la majesté du style rendent cette histoire digne de 
Moïse. De peur que les Hébreux ne s’enorgueillissent, en 
s’attribuant à eux seuls la grâce de Dieu, il était bon de leur 
faire entendre qu’il avait eu ses élus , même dans la race 
d’Èsaii. Quelle doctrine était plus importante ? et quel entre¬ 
tien plus utile pouvait douner Moïse au peuple affligé dans le 
désert, que celui de la patience de Job, qui, livré entre les 
mains de Satan pour être exercé par toute sorte de peines, 
se voit privé de ses biens, de ses enfants, et de toute conso¬ 
lation sur la terre; incontinent après frappé d’une horrible ma¬ 
ladie, et agité au dedans par la tentation du blasphème et du 
désespoir; qui néanmoins, en demeurant ferme, fait voir qu'une 
ame fidèle, soutenue du secours divin, au milieu des épreuves les 
plus effroyables, et malgré les plus noires pensées que l’esprit 
malin puisse suggérer, sait non-seulement conserver une con¬ 
fiance invincible, mais encore s’élever par ses propres maux 
à la plus haute contemplation, et reconnaître, dans les 
peines qu’elle endure , avec le néant de l’homme, le suprême 
empire de Dieu et sa sagesse infinie? Voilà ce qu’enseigne le 


LA SUITE DE LA RELIGION. 


157 


livre de Job (I). Pour garder le caractère du temps, un voit la 
foi du saint homme couronnée par des prospérités tempo¬ 
relles : mais cependant le peuple de Dieu apprend à connaître 
quelle est la vertu des souffrances , et à goûter la grâce qui 
devait un jour être attachée a la croix. 

Moïse l’avait goûtée, lorsqu’il préféra les souffrances et 
l’ignominie qu’il fallait subir avec son peuple, aux délices et 
à l’abondance de la maison du roi d’Égypte (2). Dès lors Dieu 
lui lit goûter les opprobres de Jésus-Christ (3). Il les goûta 
encore davantage dans sa fuite précipitée, et dans son exil de 
quarante ans. Mais il avala jusqu’au fond le calice de Jésus- 
Christ, lorsque, choisi pour sauver ce peuple , il lui en fallut 
supporter les révoltes continuelles, où sa vie était en péril (4). 
Il apprit ce qu'il en coûte à sauver les enfants de Dieu, et lit 
voir de loin ce qu’une plus haute délivrance devait un jour coû¬ 
ter au Sauveur du monde. 

Ce grand homme n’eut pas même la consolation d'entrer 
dans la Terre promise : il la vit seulement du haut d’une mon 
tagne, et n’eut point de honte d’écrire qu’il en était exclu par 
une incrédulité (5) qui, toute légère qu’elle paraissait, mérita 
d’être châtiée si sévèrement dans un homme dont la grâce 
était si éminente. Moïse servit d’exemple à la sévère jalousie 
de Dieu, et au jugement qu’il excerce avec une si terrible 
exactitude sur ceux que ses dons obligent à une lidélité plus 
parfaite. 

Mais un plus haut mystère nous est montré dans l’exclusion 
de Moïse. Ce sage législateur, qui ne fait par tant de merveilles 
que de conduire les enfants de Dieu dans le voisinage de leur 
terre, nous sert lui-même de preuve que sa loi ne mène rien 
à la perfection (6); et que, sans nous pouvoir donner l’accom¬ 
plissement des promesses, elle nous les fait saluer de loin (7), 


(I) Joe. xxiii. 15, xiv. 14, ib. xvi. 21. xix. 25, etc. - (2 ) Exod. h. 10 , 
Il , 15. — (3) HEB. XI. 24, 25, 26. — (4) NUM. XIV- 10. — (5) Ibid. XX. 12. 
— (6) Heb. Vil. 19. — (7) Ibid. XI. 13. 


14 



SECONDE PARTIE. 


!*8 

ou nous conduit tout au plus comme à la porte de notre héri¬ 
tage. C’est un Josué, c’est un Jésus, car c’était le vrai nom de 
Josué, qui par ce nom et par son office représentait le Sauveur 
du monde; c’est cet homme si fort au-dessous de Moïse en 
toutes choses, et supérieur seulement par le nom qu’il porte; 
c’est lui, dis-je, qui doit introduire le peuple de Dieu dans la 
Terre sainte. 

Par les victoires de ce grand homme, devant qui le Jourdain 
retourne en arrière, les murailles de Jéricho tombent d’elles- 
mémes, et le soleil s’arrête au milieu du ciel; Dieu établit ses en¬ 
fants danslaterrede Chanaan, dont il chasse par même moyen 
des peuples abominables. Par la haine qu’il donnait pour 
eux à ses fidèles, il leur inspirait un extrême éloignement de 
leur impiété; et le châtiment qu’il en fit, par leur ministère , 
les remplit eux-mêmes de crainte pour la justice divine dont 
ils exécutaient les décrets. Une partie de ces peuples, que 
Josué chassa de leur terre, s’établirent en Afrique, où l’on 
trouva longtemps après, dans une inscription ancienne(l), le 
monument de leur fuite et des victoires de Josué. Après 
que ces victoires miraculeuses eurent mis les Israélites en 
possession de la plus grande partie de la terre promise à 
leurs pères, Josué, et Eléazar, souverain pontife, avec les 
chefs des douze tribus, leur en firent le partage, selon la 
loi de Moïse (2), et assignèrent à la tribu de Juda le premier et 
le plus grand lot (3). Dès le temps de Moïse, elle s’était élevée 
au-dessus des autres en nombre, en courage et en dignité (4). 
Josué mourut, et le peuple continua la conquête de la Terre 
sainte. Dieu voulut que la tribu de Juda marchât à la tête, et 
déclaraqu’ilavait livré le pays entre ses mains (5). En effet, elle 
défit les Chananéens, et prit Jérusalem (6), qui devait être la 
cité sainte, et la capitale du peuple de Dieu. C’était l’ancienne 
Salem, où Melchisédech avait régné du temps d’Abraham ; 


(I) Procop. de Bell. Vand. lib. il. —(2) Jos. xm, xiv et seq. Mut. 
xxvi. 5:5. xxxiv. 17 — (a) Jos. xiv, xv. — (4) Nom. 11 a, 9 . vu. J2.x. 14 . 
t P vu.vi,. v. 2 . — (5)Jrmc. 1 . 1 , 2 . — («) Thid. 4, ? . 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


1 5‘J 


Melchisédech, ce roi de justice ( car c’est ce que veut dire son 
nom), et en même temps roi de paix, puisque saleni veut dire 
paix (1); qu’Abraham avait reconnu pour le plus grand pontife 
qui fûtau monde : comme si Jérusalem eût été dès loi s destinée 
à être une ville sainte , et le chef de la religion. Cette ville fut 
donnée d’abord aux enfants de Benjamin, qui, faibles et en 
petit nombre, ne purent chasser les Jébuséens, anciens habi¬ 
tants du pays, et demeurèrent parmi eux (2). Sous les juges, 
le peuple de Dieu est diversement traité, selon qu’il fait bien 
ou mal. Après la mort des vieillards qui avaient vu les miracles 
de la main de Dieu, la mémoire de ces grands ouvrages s’affai¬ 
blit, et la pente universelle du genre humain entraîne le peu¬ 
ple à l’idolâtrie. Autant de fois qu’il y tombe, il est puni ; 
autant de fois qu’il se repent, il est délivré. La foi de la Pro¬ 
vidence , et la vérité des promesses et des menaces de Moïse, se 
confirme de plus en plus dans le cœur des vrais fidèles. Mais 
Dieu en préparait encore de plus grands exemples. Le peuple 
demanda un roi, et Dieu lui donna Saiil, bientôt réprouvé 
pour ses péchés : il résolut enfin d’établir une famille royale, 
d’où le Messie sortirait, et il la choisit dans Juda. David, 
un jeune berger sorti de cette tribu, le dernier des enfants 
de Jessé, dont son père ni sa famille ne connaissait pas le 
mérite, mais que Dieu trouva selon son cœur, fut sacré 
par Samuel dans Bethléem, sa patrie (3). 


CHAPITRE IV. 

David , Salomon , les rois, et les prophètes. 

Ici le peuple de Dieu prend une forme plus auguste. La 
royauté est affermie dans la maison de David. Cette maison 
commence par deux rois de caractère différent, mais admira¬ 
bles tous deux. David, belliqueux et conquérant, subjugue 
les ennemis du peuple de Dieu, dont il fait craindre les armes 


(I) Hebr. MI. 2. — (2) JliD. I. 21. — (3) 1. Reg. XVI. 






160 


SECONDE PARTIE. 


par tout l’Orient ; et Salomon, renommé par sa sagesse au 
dedans et au dehors, rend ce peuple heureux par une paix pro¬ 
fonde. Mais la suite de la religion nous demande ici quelques 
remarques particulières sur la vie de ces deux grands rois. 

David régna d’abord sur Juda , puissant et victorieux, et 
ensuite il fut reconnu par tout Israël. Il prit sur les Jébuséens 
la forteresse de Sion, qui était la citadelle de Jérusalem. Maître 
de cette ville, il y établit par ordre de Dieu le siège de la 
royauté et celui de la religion. Sion fut sa demeure : il bâtit au¬ 
tour, et la nomma la cité de David (1). Joab, fils de sa sœur (2), 
bâtit le reste de la ville, et Jérusalem prit une nouvelle 
forme. Ceux de Juda occupèrent tout le pays; et Benjamin, 
petit en nombre, y demeura mêlé avec eux. 

L’arche d’alliance bâtie par Moïse, où Dieu reposait sur les 
chérubins, et où les deux tables du Décalogue étaient gardées, 
n’avait point de place fixe. David la mena en triomphe dans 
Sion (3), qu’il avait conquise par le tout-puissant secours de 
Dieu, afin que Dieu régnât dans Sion, et qu’il y fût reconnu 
comme le protecteur de David , de Jérusalem, et de tout le 
royaume. Mais le Tabernacle, où le peuple avait servi Dieu 
dans le désert, était encore à Gabaon (4) ; et c’était là que s’of¬ 
fraient les sacrifices, sur l’autel que Moïse avait élevé. Ce 
n’était qu’en attendant qu’il y eût un temple où l’autel fût, 
réuni avec l’Arche, et où se fit tout le service. Quand David 
eut défait tous ses ennemis, et qu’il eut poussé les conquêtes 
du peuple de Dieu jusqu’à l’Euphrate (5); paisible et victorieux, 
il tourna toutes ses penséesà l’établissement du culte divin (6) ; 
et, sur la même montagne où Abraham, prêt à immoler son fils 
unique, fut retenu par la main d'un ange (7), il désigna par ordre 
de Dieu le lieu du temple. 

Il en fit tous les dessins ; il en amassa les riches et précieux 
matériaux ; il y destina les dépouilles des peuples et des rois 

(i) II. Reg. v. c, 7, s, 9. I. Par. xi. 6 , 7, 8. — (2 ) I. Par. il. 16 . — 
(3) II. Reg. vi. 18 . — (4) i. Par. xvi. 39. xxi. 20 . — (5) II. Reg. viii. I. 
Par. xviii. — (6) II. Reg. xxiv. 25.1. Par. xxi, xxii etseq. — (1) Joseph, 
Ant lib. vu, c. 10, al. 13. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


161 


vaincus. Mais ce temple, qui devait être disposé par le con¬ 
quérant, devait être construit par le pacifique. Salomon le 
bâtit sur le modèle du Tabernacle. L’autel des holocaustes, 
l’autel des parfums, le chandelier d’or, les tables des pains de 
proposition, tout le reste des meubles sacrés du temple , fut 
pris sur des pièces semblables que Moïse avait fait faire dans 
le désert (1). Salomon n’y ajouta que la magnificence et la gran¬ 
deur. L’Arche que l’homme de Dieu avait construite fut 
posée dans le Saint des saints , lieu inaccessible, symbole de 
l’impénétrable majesté de Dieu, et du ciel interdit aux hommes 
jusqu’à ce que Jésus-Christ leur en eut ouvert l’entrée par son 
sang. Au jour de la dédicace du temple, Dieu y parut dans sa 
majesté. Il choisit ce lieu pour y établir son nom et son 
culte. Il y eut défense de sacrifier ailleurs. L’unité de Dieu 
fut démontrée par l’unité de son temple. Jérusalem devint 
une cité sainte, image de l’Église, où Dieu devait habiter 
comme dans son véritable temple, et du ciel, où il nous ren¬ 
dra éternellement heureux par la manifestation de sa gloire. 

Après que Salomon eut bâti le temple, il bâtit encore le pa¬ 
lais des rois (2), dont l’architecture était digne d’un si grand 
prince. Sa maison de plaisance, qu’on appela le Bois du Liban, 
était également superbe et délicieuse. Le palais qu'il éleva 
pour la reine fut une nouvelle décoration à Jérusalem. Tout 
était grand dans ces édifices ; les salles, les vestibules, les gale¬ 
ries, les promenoirs , le trône du roi, et le tribunal où il ren¬ 
dait la justice : le cèdre fut le seul bois qu’il employa dans ces 
ouvrages. Tout y reluisait d’or et de pierreries. Les citoyens et 
les étrangers admiraient la majesté des rois d’Israël. Le reste 
répondait à cette magnificence, les villes, les arsenaux, les 
chevaux, les chariots, la garde du prince (3). Le commerce, la 
navigation, et le bon ordre, avec une paix profonde , avaient 
rendu Jérusalem la plus riche ville de l’Orient. Le royaume 
était tranquille et abondant : tout y représentait la gloire cé- 


n) III. Rf,o. vi, vii, vin. II. Pab. mi , iv, v, vi, vu. — ( 2 ) III. Rec, 
vu, x. — (3j III. Rec. x. II. Pau. vin, ix. 


14. 



SECONDE PARTIE. 


1 02 

leste. Dans les combats de David, on voyait les travaux par 
lesquels il la fallait mériter; et on voyait dans le règne de 
Salomon combien la jouissance en était paisible. 

Au reste, l’élévation de ces deux grands rois, et de la fa¬ 
mille royale, fut l’effet d'une élection particulière. David 
célèbre lui-même la merveille de cette élection par ces paro¬ 
les (1) : « Dieu a choisi les princes dans la tribu de Juda.Dansla 
maison de Juda, il a choisi la maison de mon père. Parmi les 
enfants de mon père, il lui a plu de m’élire roi surtout son peu¬ 
ple d’Israël; et parmi mes enfants (carie Seigueur m’en a 
donné plusieurs) il a choisi Salomon, pour être assis sur le 
trône du Seigneur et régner sur Israël. » 

Cette élection divine avait un objet plus haut que celui qui 
paraît d’abord. Ce Messie, tant de fois promis comme le fils 
d’Abraham, devait aussi être le lils de David et de tous les 
rois de Juda. Ce fut en vue du Messie et de son règne éternel 
que Dieu promit à David que son trône subsisterait éternelle¬ 
ment. Salomon, choisi pour lui succéder, était destiné à re¬ 
présenter la personne du Messie. C’est pourquoi Dieu dit de lui : 
« Je serai son père, et il sera mon fds (2) ; » chose qu'il n’a 
jamais dite avec cette force d’aucun roi ni d’aucun homme. 

Aussi du temps de David, et sous les rois ses enfants, le 
mystère du Messie se déclare-t-il plus que jamais, par des 
prophéties magnifiques, et plus claires que le soleil. 

David l’a vu de loin, et l’a chanté dans ses Psaumes avec 
une magnificence que rien n’égalera jamais. Souvent il ne pen¬ 
sait qu’à célébrer la gloire de Salomon son fils ; et tout d’un 
coup ravi hors de lui-même, et transporté bien loin au delà, 
il a vu celui qui est plus que Salomon en -gloire aussi bien 
qu’ett sagesse (3). Le Messie lui a paru assis sur un trône plus 
durable que le soleil et que la lune. Il a vu à ses pieds toutes les 
nations vaincues, et ensemble bénites en lui (4), conformément 
à la promesse faite à Abraham. Il a élevé sa vue plus haut en- 


(I) l. Par. wviii. 4 , 5. -—(- 2 ) II. Rkc. vu. ii. 1. Par. vxu. io. — (.?) 

M\TT II VI. 2‘j; XII. \ 2. — (g) Ps. IAXI. 5, II, 17. 






LA SUITE DE LA JRELlf.lOIV. 


163 

core : il l’a vu dans les lumières des saints, et devant l’au¬ 
rore , sortant éternellement du sein de son père, pontife 
éternel et sans successeur, ne succédant aussi à personne, 
créé extraordinairement, non selon l’ordre d’Aaron, mais 
selon l’ordre de Melchisédech , ordre nouveau, que la loi ne 
connaissait pas. Il l’a vu assis à la droite de Dieu, regardant 
du plus haut des cieux ses ennemis abattus. Il est étonné d’un 
si grand spectacle ; et, ravi de la gloire de son fils, il l’appelle 
son Seicjneur (1). 

Il l’a vu Dieu, que Dieu avait oint pour le faire régner 
sur toute la terre par sa douceur, par sa vérité, et par sa 
justice (2). Il a assisté en esprit au conseil de Dieu, et a ouï de la 
propre bouche du Père éternel cette parole qu’il adresse à son 
Fils unique : Je t’ai engendré aujourd’hui ; à laquelle Dieu 
joint la promesse d’un empire perpétuel, « qui s’étendra sur 
tous les Gentils, et n’aura point d’autres bornes que celles du 
monde (3). Les peuples frémissent en vain ; les rois et les prin¬ 
ces font des complots inutiles. Le Seigneur se rit du haut des 
cieux (4) » de leurs projets insensés, et établit malgré eux l’em - 
pire de son Christ. Il l’établit sur eux-mémes, et il faut qu’ils 
soient les premiers sujets de ce Christ dont ils voulaient secouer 
le joug (5). Et encore que le règne de ce grand Messie soit sou¬ 
vent prédit dans les Écritures sous des idées magnifiques, Dieu 
n’a point caché à David les ignominies de ce béni fruit de ses 
entrailles. Cette instruction était nécessaire au peuple de Dieu. 
Si ce peuple encore infirme avait besoin d’être attiré par des 
promesses temporelles, il ne fallait pourtant pas lui laisser 
regarder les grandeurs humaines comme sa souveraine félicité, 
et comme son unique récompense : c’est pourquoi Dieu mon¬ 
tre de loin ce Messie tant promis et tant désiré, le modèle de 
la perfection et l’objet de ses complaisances, abîmé dans la 
douleur. La croix paraît à David comme le trône véritable de 
ce nouveau roi. Il voit ses mains et ses pieds percés , tous ses 


(I) Ps. cix. (2) Ps. X!,lv. J, i, 5, G, 7, 8. — (3) Ps II. 7, S — (4) Ps. 
U. I, 2, 4, 9. — (5J Itl 10. 



164 


SECONDE PARTIE. 


06 ' marqués sur sa peau (1) par tout le poids de son corps vio¬ 
lemment suspendu, ses habits partagés, sa robe jetée au 
sort, sa langue abreuvée de fiel et de vinaigre, ses ennemis 
frémissant autour de lui, et s’assouvissant de son sang (2). 
Mais il voit en même temps les glorieuses suites de ses hu¬ 
miliations : tous les peuples de la terre se ressouvenir de leur 
Dieu oublié depuis tant de siècles; les pauvres venir les pre¬ 
miers à la table du Messie, et ensuite les riches et les puis - 
sants ; tous l’adorer et le bénir ; lui présidant dans la grande 
et nombreuse Église, c’est-à-dire, dans l’assemblée des nations 
converties, et y annonçant à ses frères le nom de Dieu (3) et 
ses vérités éternelles. David , qui a vu ces choses, a reconnu, 
en les voyant, que le royaume de son fils n’était pas de ce 
monde. 11 ne s’en étonne pas, car il sait que le monde passe; 
et un prince toujours si humble sur le trône voyait bien qu’un 
trône n'était pas un bien où se dussent terminer ses espérances. 

Les autres prophètes n’ont pas moins vu le mystère du 
Messie. Il n’y a rien de grand ni de glorieux qu’ils n’aient dit 
de son règne. L’un voit Bethléem, la plus petite ville de 
Juda, illustrée par sa naissance; et, en même temps élevé 
plus haut, il voit une autre naissance par laquelle il sort de 
toute éternité du sein de son Père (4) : l’autre voit la virginité 
desa mère ; un Emmanuel, un Dieu avec nous (5) sortir de ce 
sein virginal, et un enfant admirable qu’il appelle Dieu (6). 
Celui-ci le voit entrer dans son temple (7) : cet autre le voit 
glorieux dans son tombeau, où la mort a été vaincue (8). En 
publiant ses magnificences, ils ne taisent pas ses opprobres. 
Ils l’ont vu vendu ; ils ont su le nombre et l’emploi de trente 
pièces d’argent dont il a été acheté (9). En même temps qu’ils 
l’ont vu grand et élevé (10), ils font vu méprisé et méconnais¬ 
sable au milieu des hommes; 1 étonnement du monde, autant 


(1) Ps. XXI. 17, 18, 19. — (2) Ps. LXVI1I. 22. Ps. XXI. 8, 13, 14, 17, 21 , 
22. — (8) Ps. XXI. 26,27 et seq. — (4) Micu. V. 2. — (5) Is. VII. H. — 
(6)Ibid. IX. 6. —(7) Mal. iii. i,— (8) Is. xi. 10, lui. 9. —(9) Zacii. xi. 
12, 13. — (10) Is. LII. 13. 



LA. SUITE DE LA RELIGION. 


165 


par sa bassesse que par sa grandeur ; le dernier des hommes ; 
l'homme de douleurs chargé de tous nos péchés ; bienfaisant 
et méconnu; défiguré par ses plaies, et par là guérissant 
les nôtres; traité comme un criminel; mené au supplice avec 
des méchants, et se livrant, comme un agneau innocent, 
paisiblement « la mort ; une longue postérité naître de lui 1 
par ce moyen, et la vengeance déployée sur son peuple incré¬ 
dule. Afin que rien ne manquât à la prophétie, ils ont compté 
les années jusqu’à sa venue 2 ; et, à moins que de s’aveugler, il 
n’y a plus moyen de le méconnaître. 

Non-seulement les prophètes voyaient Jésus-Christ, mais 
encore ils en étaient la figure, et représentaient ses mystères, 
principalement celui de la croix. Presque tous ils ont souffert 
persécution pour la justice, et nous ont figuré dans leurs souf¬ 
frances l’innocence et la vérité persécutée en Notre-Seigneur. 
On voit Élie et Elisée toujours menacés. Combien de fois 
Isaïe a-t-il été la risée du peuple et des rois, qui à la fin, 
comme porte la tradition constante des Juifs, l’ont immolé à 
leur fureur? Zacharie, fils de Joïada, est lapidé : Ézéehiel paraît 
toujours dans l’affliction ; les maux de Jérémie sont continuels 
et inexplicables; Daniel se voit deux fois au milieu des lions. 
Tous ont été contredits et maltraités; et tous nous ont fait 
voir, par leur exemple, que si l’infirmité de l’ancien peuple 
demandait en général d’être soutenue par des bénédictions 
temporelles, néanmoins les forts d’Israël et les hommes d’une 
sainteté extraordinaire étaient nourris dès lors du pain d’aT 
fliction, et buvaient par avance, pour se sanctifier, dans le 
calice préparé au Fils de Dieu : calice d’autant plus rempli 
d’amertume, que la personne de Jésus-Christ était plus sainte. 

Mais ce que les prophètes ont vu le plus clairement, et ce 
qu’ils ont aussi déclaré dans les termes les plus magnifiques, 
c’est la bénédiction répandue sur les Gentils par le Messie. Ce 
rejeton de Jessé et de David a paru au saint prophète Isaïe, 
comme un signe donné de Dieu aux peuples et aux Gentils , 


(!) Is. LUI. — Ç2) D\N. IX 



1 66 


SECONDE PARTIE. 


afin qu'ils Cinvoquent 1 . L’homme de douleur, dont les plaies 
devaient faire noire guérison, était choisi pour laver les 
Gentils par une sainte aspersion , qu’on reconnaît dans son 
sang et dans le baptême. Les rois, saisis de respect en sa pré¬ 
sence, n'osent ouvrir la 'bouche devant lui. Ceux qui ri ont 
jamais ouï parler de lui , le voient; et ceux à qui il était in¬ 
connu sont appelés pour le contempler 2 . C’est le témoin 
donné aux peuples; c’est le chef et le précepteur des Gentils. 
Sous lui un peuple inconnu se joindra au peuple de Dieu , 
et les Gentils y accourront de tous côtés 3 4 . C’est le juste de 
Sion, qui s’élèvera comme une lumière ; c’est son Sauveur; 
qui sera allumé comme un flambeau. Les Gentils verront ce 
juste, et tous les rois connaîtront cet homme tant célébré 
dans les prophéties de Sion L 

Le voici mieux décrit encore, et avec un caractère particu¬ 
lier. Un homme d’une douceur admirable, singulièrement 
choisi de Dieu, et l'objet de ses complaisances, déclare aux 
Gentils leur jugement : les îles attendent sa loi. C’est ainsi 
que les Hébreux appellent l’Europe et les pays éloignés. Il 
ne fera aucun bruit : à peine l’entend ra-t-on, tant il sera 
doux et paisible. Il ne foulera pas aux pieds un roseau 
brisé, ni ri éteindra un reste fumant de toile brûlée. Loin 
d’accabler les infirmes et les pécheurs , sa voix charitable les 
appellera, et sa main bienfaisante sera leur soutien. Il ou¬ 
vrira les yeux des aveugles, et tirera les captifs de leur pri¬ 
son 5 . Sa puissance ne sera pas moindre que sa bonté. Sou 
caractère essentiel est de joindre ensemble la douceur avec 
l’efficace : c’est pourquoi cette voix si douce passera en un 
moment d’une extrémité du monde à l’autre, et, sans causer 
aucune sédition parmi les hommes, elle excitera toute la 
terre. Il ri est ni rebutant ni impétueux ; et celui que l'on con¬ 
naissait à peine quand il était dans la Judée, ne sera pas seu¬ 
lement le fondement de lalliance du peuple, mais encore la 


(0 ls. xi. 10. —(2) Ibid. lu. 13, H, !ô; liii. — (3) Ibid. lv. 4,5.— 

(4) Ibid. LXll. 1,2. — (5) Ibid. \UI. 1, 2,3, 4,5, 6. 




LA. SUITE DE LA RELIGION. 


107 

lumière de tous les Gentils 1 . Sous son règne admirable les As¬ 
syriens et les Égyptiens ne serontplus avec les Israélites qu’un 
même peuple de Dieu 2 . Tout devient Israël, tout devient saint. 
Jérusalem n’est plus une ville particulière ; c’est l’image d’une 
nouvelle société, où tous les peuples se rassemblent : l’Eu¬ 
rope, l’Afrique et l’A sie reçoivent des prédicateurs dans lesquel s 
Dieu a mis son signe , afin qu’ils découvrent sa gloire aux 
Gentils. Les élus , jusques alors appelés du nom d’Israël, 
auront un autre nom où sera marqué l’accomplissement des 
promesses, et un amen bienheureux. Les prêtres et les lévites , 
qui jusques alors sortaient d’Aaron, sortiront dorénavant du 
milieu de la gentilité 3 4 . Un nouveau sacrifice, plus pur et 
plus agréable que les anciens, sera substitué à leur place*; et on 
saura pourquoi David avait célébré un pontife d’un nouvel 
ordre 5 . Le juste descendra du ciel comme une rosée, la 
terre produira son germe; et ce sera le Sauveur avec lequel 
on verranaitre la justice 6 . Le ciel et la terre s’uniront pour 
produire, comme par un commun enfantement, celui qui sera 
tout ensemble céleste et terrestre : de nouvelles idées de vertu 
paraîtront au monde dans ses exemples et dans sa doctrine; 
et la grâce qu’il répandra les imprimera dans les cœurs. 
Tout change par sa venue, et Dieu jure par lui-même que 
tout genou fléch ira devant lui, et que toute langue recon¬ 
naîtra sa souveraine puissance i. 

Voilà une partie des merveilles que Dieu a montrées aux 
prophètes sous les rois enfants de David, et à David avant 
tous les autres. Tous ont écrit par avance l’histoire du Fils de 
Dieu, qui devait aussi être fait le fils d’Abraham et de David. 
C’est ainsi que tout est suivi dans l’ordre des conseils divins. 
Ce Messie, montré de loin comme le fils d’Abraham, est encore 
montré de plus près comme le fils de David. Un empire éter¬ 
nel lui est promis : la connaissance de Dieu répandue par tout 


(1) Is. XL1X. G. — (2) Ibid. XIX. 24, 25. - (3) Ibid. LX. I , 2, 3, 4, n ; 

I.xI. 1,2,3,11; LXII. 1,2, 11 ; LXV. 1,2, 15, 16 ; LXVI. 19, 20, 21. — 

(4) MAJ.ACH. 1. 10, 11. — (5)PS. CIX. 4. — (6) Is. XLV. 8,23. — (7) Ibid. 24. 





168 


SECONDE PARTIE. 


l’univers est marquée comme le signe certain et comme le 
fruit de sa venue ; la conversion des Gentils, et la bénédiction 
de tous les peuples du monde, promise depuis si longtemps 
à Abraham, à Isaac et à Jacob, est de nouveau confirmée , et 
tout le peuple de Dieu vit dans cette attente. 

Cependant Dieu continue à le gouverner d’une manière 
admirable. Il fait un nouveau pacte avec David , et s’oblige 
de le protéger lui et les rois ses descendants , s’ils marchent 
dans les préceptes qu’il leur a donnés par Moïse ; sinon, il 
leur dénonce de rigoureux châtiments 1 . 

David, qui s’oublie pour un peu de temps, les éprouve 
le premier 2 ; mais, ayant réparé sa faute par sa pénitence, il 
est comblé de biens, et proposé comme le modèle d’un roi 
accompli. Le trône est affermi dans sa maison. Tant que Salo¬ 
mon son fils imite sa piété, il est heureux : il s’égare dans sa 
vieillesse, et Dieu , qui l’épargne pour l’amour de son servi¬ 
teur David , lui dénonce qu’il le punira en la personne de son 
fils 3 . Ainsi il fait voir aux pères que, selon l’ordre secret de 
ses jugements, il fait durer après leur mort leurs récom¬ 
penses ou leurs châtiments ; et il les tient soumis à ses lois 
par leur intérêt le plus cher, c’est-à-dire par l’intérêt de leur 
famille. En exécution de ses décrets, Roboam, téméraire par 
lui-même, est livré à un conseil insensé : son royaume est 
diminué de dix tribus L Pendant que ces dix tribus rebelles 
et schismatiques se séparent de leur Dieu et de leur roi, les 
enfants de Juda , fidèles à Dieu et à David qu’il avait choisi, 
demeurent dans l’alliance et dans la foi d’Abraham. Les lé¬ 
vites se joignent à eux avec Benjamin ; le royaume du peuple 
de Dieu subsiste par leur union sous le nom de royaume de 
Juda; et la loi de Moïse s’y maintient dans toutes ses obser¬ 
vances. Malgré les idolâtries et la corruption effroyable des 
dix tribus séparées, Dieu se souvient de son alliance avec 
Abraham , Isaac et Jacob. Sa loi ne s’éteint pas parmi ces re- 


(i) II. Reg. vu. 8 et seq. III. Reg. ix. 4 et seq. II. Pâk. vu. 17 et seq. — 

(2) II. Reg. xi, xn et seq. — (3) III. Reg. xi. — (4) Ibid. xu. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


160 


belles : il ne cesse de les rappeler à la pénitence par des mi¬ 
racles innombrables, et par les continuels avertissements qu’il 
leur envoie par ses prophètes. Endurcis dans leur crime, il 
ne les peut plus supporter, et les chasse de la Terre promise, 
sans espérance d’y être jamais rétablis *. 

L’histoire de Tobie arrivée en ce même temps, et durant les 
commencements de la captivité des Israélites (I) 2 , nous fait 
voir la conduite des élus de Dieu qui restèrent dans les tribus 
séparées. Ce saint homme, en demeurant parmi eux avant la 
captivité , sut non-seulement se conserver pur des idolâtries 
de ses frères, mais encore pratiquer la loi, et adorer Dieu 
publiquement dans le temple de Jérusalem , sans que les mau¬ 
vais exemples ni la crainte l’en empêchassent. Captif et persé¬ 
cuté à Ninive, il persista dans la piété avec sa famille 3 ; et la 
manière admirable dont lui et son fils sont récompensés de 
leur foi, même sur la terre, montre que, malgré la captivité 
et la persécution, Dieu avait des moyens secrets de faire sen¬ 
tir à ses serviteurs les bénédictions de la loi, en les élevant 
toutefois, par les maux qu’ils avaient à souffrir, à de plus 
hautes pensées. Par les exemples de Tobie et par ses avertis¬ 
sements , ceux d’Israël étaient excités à reconnaître du moins 
sous la verge la main de Dieu qui les châtiait ; mais presque 
tous demeuraient dans l’obstination : ceux de Juda, loin de 
profiter des châtiments d’Israël, en imitent les mauvais 
exemples. Dieu ne cesse de les avertir par ses prophètes, 
qu’il leur envoie coup sur coup , s'éveillant la nuit, et se le¬ 
vant dès le matin, comme il dit lui-même 4 , pour marquer 
ses soins paternels. Rebuté de leur ingratitude, il s’émeut 
contre eux, et les menace de les traiter comme leurs frères 
rebelles. 


(I) IV.Reg. xvii.6, 7 etseq. —(2 )Tob. i. 5, 6, 7 . — (3) Ibid. il. 12, 2?, 

22. — (4) IV. Reg. XVII. 19 ; XXIII. 2G, 27. II. PAR. XXXVI. I5.JER. XXIX. li>. 



SECONDE PARTIE. 


{ 70 


CHAPITRE V. 

!.a vie et le ministère prophétique; les jugements de Dieu déclarés par 

les prophéties. 

Il n'y a rien de plus remarquable, dans l’histoire du peuple 
de Dieu, que ce ministère des prophètes. On voit des hom¬ 
mes séparés du reste du peuple par une vie retirée , et par un 
habit particulier 1 ; ils ont des demeures , où on les voit vivre 
dans une espèce de communauté, sous un supérieur que 
Dieu leur donnait s . Leur vie pauvre et pénitente était la figure 
de la mortification, qui devait être annoncée sous l’Évangile. 
Dieu se communiquait à eux d’une façon particulière , et fai’ 
sait éclater aux yeux du peuple cette merveilleuse communi¬ 
cation; mais jamais elle n’éclatait avec tant de force que du¬ 
rant les temps de désordre où il semblait que l’idolâtrie allait 
abolir la loi de Dieu. Durant ces temps malheureux, les pro¬ 
phètes faisaient retentir de tous côtés , et de vive voix, et 
par écrit, les menaces de Dieu, et le témoignage qu’ils ren¬ 
daient à sa vérité. Les écrits qu’ils faisaient étaient entre les 
mains de tout le peuple, et soigneusement conservés en mé¬ 
moire perpétuelle aux siècles futurs 3 4 . Ceux du peuple qui 
demeuraient fidèles à Dieu s’unissaient à eux; et nous 
voyons même qu’en Israël, où régnait l’idolâtrie, ce qu’il v 
avait de fidèles célébrait avec les prophètes le sabbat et les 
fêtes établies par la loi de Moïse 4. C’était eux qui encoura¬ 
geaient les gens de bien à demeurer fermes dans l’alliance. 
Plusieurs d’eux ont souffert la mort; et on a vu à leur exem¬ 
ple, dans les temps les plus mauvais, c’est-à-dire dans le règne 
même de Manassès 5 , une infinité de fidèles répandre leur 


(I)ReG.I. XXVIII. 14. m. Reg. XIX. 19 IV.Reg. 1. 8.IS.XX.2. Zach. XIU. 

4. — (2) T. Reg. x. io; xix. 19, 20 ; III. Reg. xviii; IV. Reg. 11 . 3, |5, 
18, 19, 25; IV. 10, 38; VI. 1,2.- (3) EXOD. XVII. 14. IS. XXX. 8; XXXIV. 
ic. Jeu. xxii. 3o; xxvi. 2 ,1 i;xxxvi. II. Pau. xxxvi. 22.1. Esd. i. I. Dan. 

ix. 2. —(4)IV. Reg. iv. 23. — (5) Ibid. xxi. iü. 






LA SUITE DE LA UE LIG ION. 


17! 


saug pour la vérité, en sorte qu’elle n’a pas été un seul mo¬ 
ment sans témoignage. 

Ainsi la société du peuple de Dieu subsistait toujours; les 
prophètes y demeuraient unis ; un grand nombre de fidèles 
persistait hautement dans la loi de Dieu avec eux, et avec les 
pieux sacrificateurs, qui persistaient dans les observances 
que leurs prédécesseurs, à remonter jusqu’à Aaron, leur 
avaient laissées. Dans les règnes les plus impies, tels que 
furent ceux d’Acbaz et de Manassès, Isaïe et les autres pro¬ 
phètes ne se plaignaient pas qu’on eut interrompu l’usage 
delà circoncision , qui était le sceau de l’alliance, et dans 
laquelle était renfermée, selon la doctrine de saint Paul, 
toute l’observance de la loi. On ne voit pas non plus que les 
sabbats et les autres fêtes fussent abolis : et si Acbaz ferma 
durant quelque temps la porte du temple 1 , et qu’il y ait 
eu quelque interruption dans les sacrifices, c’était une vio¬ 
lence qui ne fermait pas pour cela la bouche de ceux qui 
louaient et confessaient publiquement le nom de Dieu; car 
Dieu n’a jamais permis que cette voix fût éteinte parmi son 
peuple :et quand Aman entreprit de détruire l’héritage du Sei¬ 
gneur, changer ses promesses et faire cesser ses louanges*, 
on sait ce que Dieu fit pour l’empêcher. Sa puissance ne parut 
pas moins lorsqu’Antiocbus voulut abolir la religion. Que 11 e 
dirent point les prophètes à Acbaz et à Manassès, pour sou¬ 
tenir la vérité de la religion et la pureté du culte ! Les paroles 
des Voyants qui leur parlaient au nom du Dieu d’Israël 
étaient écrites , comme remarque le texte sacré, dans l’his¬ 
toire de ces rois 3 . Si Manassès en fut touché, s'il fit péni¬ 
tence, on ne peut douter que leur doctrine ne tînt un grand 
nombre de fidèles dans l’obéissance de la loi ; et le bon parti 
était si fort, que, dans le jugement qu’on portait des rois 
après leur mort, on déclarait ces rois impies indignes du sé¬ 
pulcre de David et de leurs pieux prédécesseurs. Car encore 


(!) II. Par. xxvm, 24 . —(2) Estii. xiv. ( j. - ( 3 ) II.Paral. xxmh. 18. 




172 SECONDE PARTIE. 

qu'il soit écrit qu’Achaz fut enterré dans la cité de David , 
l’Écriture marque expressément qu’on ne le reçut pas dans 
le sépulcre des rois d’Israël 1 * . On n’excepta pas Manassès de 
la rigueur de ce jugement, encore qu'il eût fait pénitence, 
pour laisser un monument éternel de l’horreur qu’on avait 
eue de sa conduite. Et afin qu’on ne pense pas que la multi¬ 
tude de eeux qui adhéraient publiquement au culte de Dieu 
avec les prophètes fût destituée de la succession légitime de 
ses pasteurs ordinaires, Ézéchiel marque expressément, en 
deux endroits *, les sacrificateurs et les lévites enfants de 
Sadoc, qui, dans les temps d’égarement , avaient persisté 
dans l'observance des cérémonies du sanctuaire. 

Cependant, malgré les prophètes, malgré les prêtres fidè¬ 
les , et le peuple uni avec eux dans la pratique de la loi, l’ido¬ 
lâtrie qui avait ruiné Israël entraînait souvent, dans Juda 
même, et les princes et le gros du peuple. Quoique les rois 
oubliassent le Dieu de leurs pères, il supporta longtemps 
leurs iniquités, à cause de David son serviteur. David est 
toujours présenta ses yeux. Quand les rois enfants de David 
suivent les bons exemples de leur père, Dieu fait des miracles 
surprenants en leur faveur ; mais ils sentent, quand ils dé¬ 
génèrent , la force invincible de sa main, qui s’appesantit sur 
eux. Les rois d’Égypte, les rois de Syrie, et surtout les rois 
d’Assyrie et de Babylone, servent d’instrument à sa vengeance. 
L’impiété s’augmente ; et Dieu suscite en Orient un roi plus 
superbe et plus redoutable que tous ceux qui avaient paru jus¬ 
qu’alors : c’est Nabuchodonosor, roi de Babylone, le plus terri¬ 
ble des conquérants. Il le montre de loin aux peuples et aux rois 
comme le vengeur destiné à les punir 3 . Il approche, et la frayeur 
marche devant lui. Il prend une première fois Jérusalem, et 
transporte à Babylone une partie de ses habitants 4. Ni ceux 
qui restent dans le pays, ni ceux qui sont transportés, quoi¬ 
que avertis les uns par Jérémie , et les autres par Ézéchiel, 


(l) II. Paral. XXVIII. 27. — (2) Ezecii. XL1V. 15; XLVI1I. II. —(3) Jer. 

x\v, etc. Ezecii. xxvi, etc. — (4) IV . Reg. xxiv. i. II. Par. xxxvi. 5, 6. 



LA SUITE DE LA RELIGION, 


l 

ne font pénitence. Ils préfèrent à ces saints prophètes des 
prophètes qui leur prêchaient des illusions 1 * , et les flattaient 
dans leurs crimes. Le vengeur revient en Judée, et le joug de 
Jérusalem est aggravé ; mais elle n’est pas tout à fait détruite. 
Enfin l’iniquité vient à son comble; l’orgueil croît avec la fai¬ 
blesse , et Nabuchodonosor met tout en poudre a . 

Dieu n’épargna pas son sanctuaire. Ce beau temple, l’or¬ 
nement du monde , qui devait être éternel si les enfants d’Is¬ 
raël eussent persévéré dans la piété 3 , fut consumé par le feu 
des Assyriens. C’était en vain que les Juifs disaient sans cesse : 
Le temple de Dieu, le temple de Dieu; le temple de Dieu es>. 
parmi nous 4; comme si ce temple sacré eût dû les protéger 
tout seul. Dieu avait résolu de leur faire voir qu’il n’était point 
attaché à un édifice de pierre, mais qu’il voulait trouver des 
cœurs fidèles. Ainsi il détruisit le temple de Jérusalem , il en 
donna le trésor au pillage ; et tant de riches vaisseaux, consa¬ 
crés par des rois pieux, furent abandonnés à un roi‘impie. 

Mais la chute du peuple de Dieu devait être l’instruction de 
tout l’univers. Nous voyons en la personne de ce roi impie, 
et ensemble victorieux, ce que c’est que les conquérants. Ils 
ne sont pour la plupart que des instruments de la vengeance 
divine. Dieu exerce par eux sa justice, et puis il l’exerce sur 
eux-mêpies. Nabuchodonosor revêtu de la puissance divine, et 
rendu invincible par ce ministère, punit tous les ennemis du 
peuple de Dieu. Il ravage les Iduméens, les Ammonites, et 
les Moabites; il renverse les rois de Syrie: l’Égypte, sous le 
pouvoir de laquelle la Judée avait tant de fois gémi, est la 
proie de ce roi superbe, et lui devient tributaire 5 ; sa puissance 
n’est pas moins fatale à la Judée même, qui ne sait pas pro¬ 
fiter des délais que Dieu lui donne. Tout tombe, tout est 
abattu par la justice divine, dont Nabuchodonosor est le 
ministre : il tombera à son tour ; et Dieu, qui emploie la main 


(I) JER. XIV. 14. — (2) IV REG. XXV. — (3) III. REG. IX. 3. IV. R RG. 

XXL 7, 8. — (4) .1ER. Vil. 4. — (s*) IV. REG. XXIV. 7. 

15. 



SECONDE PARTIE. 


f!4 

de ce prince pour châtier ses enfants et abattre ses ennemis, 
le réserve à sa main toute-puissante. 


CHAPITRE VI. 

Jugements de Dieu sur Nabuchodonosor, sur les rois ses successeurs, et 
sur tout l’empire de Bebylone. 

Il n’a pas laissé ignorer à ses enfants la destinée de ce roi 
qui les châtiait, et de l’empire des Chaldéens, sous lequel ils 
devaient être captifs. De peur qu’ils ne fussent surpris de la 
gloire des impies et de leur règne orgueilleux, les prophètes 
leur en dénonçaient la courte durée. Isaïe, qui a vu la gloire 
de Nabuchodonosor et son orgueil insensé longtemps avant sa 
naissance, a prédit sa chute soudaine et celle de son empire r . 
Babylone n’était presque rien quand ce prophète a vu sa 
puissance, et, un peu après, sa ruine. Ainsi les révolutions 
des villes et des empires qui tourmentaient le peuple de Dieu, 
ou profitaient de sa perte, étaient écrites dans ses prophéties. 
Ces oracles étaient suivis d’une prompte exécution : et les 
Juifs, si rudement châtiés, virent tomber avant eux, ou avec 
eux, ou un peu après, selon les prédictions de leurs pro¬ 
phètes, non-seulement Samarie, Idumée, Gaza, Ascalon, 
Damas, les villes des Ammonites et des Moabites leurs perpé¬ 
tuels ennemis, mais encore les capitales des grands empires, 
mais Tyr la maîtresse de la mer, mais Tanis, mais Memphis, 
mais Thèbes à cent portes avec toutes les richesses de son Sé- 
sostris, mais Ninive même le siège des rois d’Assyrie ses per¬ 
sécuteurs , mais la superbe Babylone victorieuse de toutes les 
autres, et riche de leurs dépouilles. 

Il est vrai que Jérusalem périt en même temps pour ses 
péchés; mais Dieu ne la laissa pas sans espérance. Isaïe, 
qui avait prédit sa perte, avait vu son glorieux rétablissement, 
et lui avait même nommé Cyrus son libérateur , deux cents ans 


(I) ls. XIII, XIV, XXI, XLV, XLVI, XLVÎI , XI,VU!. 







LA SUITE DE LA KEL1GI0N. P5 

avant qu’il fût lié 1 . Jérémie, dout les prédictions avaient été 
si précises, pour marquer à ce peuple ingrat sa perte certaine, 
lui avait promis son retour après soixante-dix ans de captivité 2 . 
Durant ces années, ce peuple abattu était respecté dans ses 
prophètes : ces captifs prononçaient aux rois et aux peuples 
leurs terribles destinées. Nabuchodonosor, qui voulait se 
faire adorer, adorelui-même Daniel 3 * ,étonné des secrets divins 
qu’il lui découvrait ; il apprend de lui sa sentence, bientôt sui¬ 
vie de l’exécution 4. Ce prince victorieux triomphait dans Ba- 
bylone, dont il fit la plus grande ville, la plus forte et la plus 
belle que le soleil eût jamais vue 5 . C’était là que Dieu l’at¬ 
tendait pour foudroyer son orgueil. Heureux et invulnérable , 
pour ainsi parler , à la tête de ses armées, et durant tout le 
cours de ses conquêtes 6 , il devait périr dans sa maison, se¬ 
lon l’oracle d’Ézéchiel7. Lorsque, admirant sa grandeur et 
la beauté de Babylone, il s’élève au-dessus de l’humanité , 
Dieu le frappe , lui ôte l’esprit, et le range parmi les bêtes. 
11 revient au temps marqué par Daniel 8 , et reconnaît le Dieu 
du ciel qui lui avait fait sentir sa puissance : mais ses suc¬ 
cesseurs ne profitent pas de son exemple. Les affaires de Ba¬ 
bylone se brouillent, et le temps marqué par les prophéties 
pour le rétablissement de Juda arrive parmi tous ces troubles, 
Cyrus paraît à la tête des Mèdes et dos Perses9 : tout cède à 
ce redoutable conquérant. Il s’avance lentement vers les Chai- 
déens, et sa marche est souvent interrompue. Les nouvelles 
de sa venue viennent de loin à loin, comme avait prédit 
Jérémie 10 ; enfin il se détermine. Babylone, souvent menacée 
par les prophètes, et toujours superbe et impénitente, voit 
arriver son vainqueur qu’elle méprise. Ses richesses, ses 
hautes murailles, son peuple innombrable, sa prodigieuse 
enceinte, qui enfermait tout un grand pays, comme l’attestent 


(I) Is. XLI V. XLV. — (2) Jgr. XXV. Il, 12; XXIX. 10 . — (3) DAN. IF. 4tf. 

— (4) Ibid. iv. i et seq. — (5) Ibid. 26 et seq. — (6) Jerem. xxvii. — 

<7)Ezecu.xxi. 30. — (8) Dan. iv. 31 — (9) Herod. tib. i,c. 177. Xenocu. 

Cyropæd. lib. n, m, etc. — (io) Jerem. h. 46 . 



\ 7G SECONDE PARTIE. 

tous les anciens 1 , et ses provisions infinies , lui enflent le 
cœur. Assiégée durant un long temps sans sentir aucune 
incommodité, elle se rit de ses ennemis , et des fossés que 
Cyrus creusait autour d’elle : on n’y parle que de festins et de 
réjouissances. Son roi Baltasar, petit-fils de Nabuchodonosor, 
aussi superbe que lui, mais moins habile , fait une fête solen¬ 
nelle à tous les seigneurs 2 . Cette fête est célébrée avec des excès 
inouïs. Baltasar fait apporter les vaisseaux sacrés enlevés du 
temple de Jérusalem , et mêle la profanation avec le luxe. La 
colère de Dieu se déclare : une main céleste écrit des paroles 
terribles sur la muraille de la salle où se faisait le festin : 
Daniel en interprète le sens ; et ce prophète, qui avait prédit 
la chute funeste de l’aïeul, fait voir encore au petit-fils la 
foudre qui va partir pour l’accabler. En exécution du décret 
de Dieu, Cyrus se fait tout à coup une ouverture dans Baby- 
lone- L’Euphrate, détourné dans les fossés qu’il lui préparait 
depuis si longtemps, lui découvre son lit immense : il entre 
par ce passage imprévu. Ainsi fut livrée en proie aux Mèdes 
et aux Perses, et à Cyrus, comme avaient dit les prophètes , 
cette superbe Babylone. 3 . Ainsi périt avec elle le royaume 
des Chaldéens, qui avait détruit tant d’autres royaumes 4; 
et le marteau qui avait brisé tout l'univers fut brisé lui- 
même. Jérémie l’avait prédit * 5 . Le Seigneur rompit la verge 
dont il avait frappé tant de nations. Isaïe l’avait prévu 6 7 . 
Les peuples, accoutumés au joug des rois chaldéens, les 
voient eux-mêmes sous le joug : Vous voilà , dirent-ils 7, 
blessés comme nous ; vous êtes devenus semblables à nous 7 
vous qui disiez dans votre cœur : f élèverai mon trône au- 
dessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut. 
C’est ce qu’avait prononcé le même Isaïe. Elle tombe, elle 
tombe, comme l’avait dit ce prophète 8 , cette grande Baby . 


(I) Herod. lib. i, c. 178, etc. Xenoph. Cyropæd. lib. vu. Arist. Polit, 

lib. 111, c.3. —(2) Dan. v. - (3) Is. XIII. 17; XXI.2; XLV,XLVI, XLV1I. Jer. 

Il, II , 2S. - (4) Is. XIV. 16, 17. — (5) JER. L. 23. .— (6) Is. XIV. 5,6.- 

(7) Ibid. 10 . — (8) Ibid. xxi. a. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


1 77 


(une, et ses idoles sont brisées. Bel est renversé, et Nabo, 
son grand Dieu, d’où les rois prenaient leur nom , tombe par 
terre 1 : car les Perses leurs ennemis, adorateurs du soleil, 
ne souffraient point les idoles ni les rois qu’on avait fait dieux. 
Mais comment périt cette Babylone? comme les prophètes 
l’avaient déclaré. Ses eaux furent desséchées, comme avait 
prédit Jérémie 2 , pour donner passage à son vainqueur : enivrée, 
endormie, trahie par sa propre joie, selon le même prophète , 
elle se trouva au pouvoir de ses ennemis, et prise comme dans 
un filet sans le savoir 3 4 . On passe tous ses habitants au fil 
de l’épée : car les Mèdes ses vainqueurs, comme avait dit 
Isaïe 4, ne cherchaient ni l’or ni l'argent, mais la vengeance , 
mais à assouvir leur haine par la perte d’un peuple cruel, que 
son orgueil faisait l’ennemi de tous les peuples du monde. 
Les courriers venaient Cuti sur l’autre annoncer au roi 
que l'ennemi entrait dans la ville : Jérémie l’avait ainsi 
marqué 5 . Ses astrologues, en qui elle croyait, et qui lui 
promettaient un empire éternel, ne purent la sauver de 
son vainqueur. C’est Isaïe et Jérémie qui l’annoncent d’un 
commun accord 6 . Dans cet effroyable ca'rnage, les Juifs, 
avertis de loin, échappèrent seuls au glaive du victorieux?. 
Cyrus , devenu par cette conquête le maître de tout l’Orient, 
reconnaît dans ce peuple, tant de fois vaincu, je ne sais quoi 
de divin. Ravi des oracles qui avaient prédit ses victoires, il 
avoue qu’il doit son empire au Dieu du ciel que les Juifs ser¬ 
vaient , et signale la première année de son règne par le 
rétablissement de son temple et de son peuple 8 . 


(I) ls. XLVI. I. — (2) Jer. l. 38; LI. 36. — (3) Ibid. r.. 24; LI. 39, 57. — 

(4) Is. XIII. 15, 16, 17, 18. Jer. L. 35,36, 37, 42. — (5) JER. LI. 31. — 

(6)Is. XLV1I. 12, 13, I4, r !5. JER. L. 36. — (7) Is. XLVIII. 20. Jer. L. 8, 28 ; 

li. 6, io, 50, etc. — (8) II. Par. xxxvi. 23 . I. Esd. i. 2 . 




SECONDE PARTIE. 


17B 


CHAPITRE VII. 

Diversité des jugements de Dieu. Jugement de rigueur sur Babylone; 
jugement de miséricorde sur Jérusalem. 

Qui n’admirerait ici la Providence divine, si évidemment 
déclarée sur les Juifs et sur les Chaldéens, sur Jérusalem et 
sur Babylone? Dieu les veut punir toutes deux ; et afin 
qu’on n’ignore pas que c’est lui seul qui le fait, il se plaît à 
le déclarer par cent prophéties. Jérusalem et Babylone, 
toutes deux menacées dans le même temps et par les mêmes 
prophètes, tombent l’une après l’autre dans le temps 
marqué. Mais Dieu découvre ici le grand secret des deux 
châtiments dont il se sert : un châtiment de rigueur sur les 
Chaldéens; un châtiment paternel sur les Juifs, qui sont ses 
enfants. L’orgueil des Chaldéens (c’était le caractère de la 
nation et l’esprit de tout cet empire) est abattu sans retour. 
Le superbe est tombé, et ne se relèvera pas , disait Jérémie 1 ; 
et Isaïe devant lui : Babylone la glorieuse, dont les Chai - 
déens insolents s’enorgueillissaient, a été faite comme So- 
dome et comme Gomorrhe* , à qui Dieu n’a laissé aucune 
ressource. Il n’en est pas ainsi des Juifs : Dieu les a châtiés 
comme des enfants désobéissants qu’il remet dans leur de¬ 
voir par le châtiment; et puis, touché de leurs larmes, il oublie 
leurs fautes. « Ne crains point, ô Jacob, dit le Seigneur 3 , 
parce que je suis avec toi. Je te châtierai avec justice, et ne 
te pardonnerai pas comme si tu étais innocent; mais je ne 
te détruirai pas comme je détruirai les nations parmi les¬ 
quelles je t’ai dispersé. » C’est pourquoi Babylone, ôtée pour 
jamais aux Chaldéens, est livrée à un autre peuple; et Jé¬ 
rusalem , rétablie par un changement merveilleux, voit re¬ 
venir ses enfants de tous côtés. 


(!) J ER. !.. si, 32, 40. — (2) Is. XIII. 10. - (3.) J ER. XEVI. 23. 






LA SUITE DE LA RELIGION. 


1 70 


CHAPITRE VIII. 

Retour du peuple sous Zorobabel, Esdras et Néhémias. 

Ce fut Zorobabel, de la tribu de .Tuda et du sang des rois, 
qui les ramena de captivité. Ceux de Juda reviennent en 
foule, et remplissent tout le pays. Les dix tribus dispersées 
se perdent parmi les Gentils , à la réserve de ceux qui, sous le 
nom de Juda, et réunis sous ses étendards, rentrent dans 
la terre de leurs pères. 

Cependant l’autel se redresse, le temple se rebâtit, les 
murailles de Jérusalem sont relevées. La jalousie des peuples 
voisins est réprimée par [es rois de Perse devenus les protec¬ 
teurs du peuple de Dieu. Le pontife rentre en exercice avec 
tous les prêtres qui prouvèrent leur descendance par les re¬ 
gistres publics : les autres sont rejetés '. Esdras, prêtre lui- 
même et docteur de la loi, et Néhémias, gouverneur, réfor¬ 
ment tous les abus que la captivité avait introduits, et font 
garder la loi dans sa pureté. Le peuple pleure avec eux les 
transgressions quilui avaient attiré ces grands châtiments , et 
reconnaît que Moïse les avait prédits. Tous ensemble lisent 
dans les saints livres les menaces de l'homme de Dieu 2 , ils en 
voient l’accomplissement : l’oracle de Jérémie 3 , et le retour 
tant promis après les soixante-dix ans de captivité, les étonne 
et les console : ils adorent les jugements de Dieu , et, récon¬ 
ciliés avec lui, ils vivent en paix. 


CHAPITRE IX. 

Dieu, prêt à faire cesser les prophéties, répand ses lumières plus abon 

damment que jamais. 

Dieu , qui fait tout en son temps, avait choisi celui-ci pour 
faire cesser les voies extraordinaires, c’est-à-dire les proplié- 


(D I Esnn. 11. 62. — (2) II. Esdr. i. 8 ; vin, ix. — ( 3 ) I. Esdr. i. 1. 







J 80 


SECONDE PARTIE. 


ties, dans son peuple désormais assez instruit. Il restait en¬ 
viron cinq cents ans jusques au jour du Messie. Dieu donna 
à la majesté de son Fils de faire taire les prophètes durant 
tout ce temps, pour tenir son peuple en attente de celui qui 
devait être l’accomplissement de tous leurs oracles. 

Mais vers la fin des temps où Dieu avait résolu de mettre 
fin aux prophéties, il semblait qu’il voulait répandre toutes 
ses lumières, et découvrir tous les conseils de sa providence , 
tant il exprima clairement les secrets des temps à venir. 

Durant la captivité, et surtout vers les temps qu’elle allait 
finir, Daniel, révéré pour sa piété, même par les rois infidè¬ 
les , et employé pour sa prudence aux plus grandes affaires de 
leur État 1 , vit par ordre, à diverses fois , et sous des figu¬ 
res différentes, quatre monarchies sous lesquelles devaient 
vivre les Israélites 2 . Il les remarque par leurs caractères pro¬ 
pres. On voit passer comme un torrent l’empire d’un roi des 
Grecs : c’était celui d’Alexandre. Par sa chute on voit établir 
un autre empire moindre que le sien , et affaibli par ses divi¬ 
sions 3 : c’est celui de ses successeurs, parmi lesquels il y en 
a quatre marqués dans la prophétie 4. Antipater, Séleucus, 
Ptolomée et Antigonus sont visiblement désignés. Il est cons¬ 
tant par l’histoire qu’ils furent plus puissants que les autres, 
et les seuls dont la puissance ait passé à leurs enfants. On 
voit leurs guerres, leurs jalousies et leurs alliances trom¬ 
peuses; la dureté et l’ambition des rois de Syrie ; l’orgueil et 
les autres marques qui désignent Antiochus l’illustre, im¬ 
placable ennemi du peuple de Dieu ; la brièveté de son règne, 
et la prompte punition de ses excès 5 . On voit naître enfin sur 
la fin, et comme dans le sein de ces monarchies, le règne du 
Fils de l’homme. A ce nom vous reconnaissez Jésus-Christ ; 
mais ce règne du Fils de l’homme est encore appelé le règne 
des saints du Très-Haut. Tous les peuples sont soumis à ce 


(i) D\n h, in, v, viii, 27. — (2) Ibid, ir, vit, vin, x, xi. — (3) Ibid, 

vu. 6; vin. 21, 22. — (4) Ibid. viii. 8. — (5) Ibid. xi. 



LA SUITE DE LA HELÏGION. 


ï 8î 


grand et pacifique royaume : l’éternité lui est promise , et il 
doit être le seul dont la puissance ne passera pas à un autre 
empire t . 

Quand viendra ce Fils de l’homme, et ce Christ tant dé¬ 
siré , et comment il accomplira l’ouvrage qui lui est commis, 
c’est-à-dire la rédemption du genre humain, Dieu le découvre 
manifestement à Daniel. Pendant qu’il est occupé de la cap¬ 
tivité de son peuple dans Babylone, et des soixante et dix ans 
dans lesquels Dieu avait voulu la renfermer, au milieu des 
vœux qu’il fait pour la délivrance de ses frères, il est tout à 
coup élevé à des mystères plus hauts. Il voit un autre nombre 
d’années , et une autre délivrance bien plus importante. Au 
lieu des septante années prédites par Jérémie, il voit septante 
semaines, à commencer depuis l’ordonnance donnée par Ar- 
taxerxe à la Longue-main, la vingtième année de son règne, 
pour rebâtir la ville de Jérusalem 2 . Là est marquée en termes 
précis, sur la fin de ces semaines, ta rémission des péch és, 
le règne éternel de la justice, Ventier accomplissement des 
prophéties, et l onction du Saint des saints 5 . Le Christ doit 
faire sa charge, et paraître comme conducteur du peuple 
après soixante-neuf semaines. Après soixante-neuf semai¬ 
nes ( car le prophète le répète encore) le Christ doit être rnis 
a mort 4 : il doit mourir de mort violente; il faut qu’il soit 
immolé pour accomplir les mystères. Une semaine est mar¬ 
quée entre les autres, et c’est la dernière et la soixante-dixième : 
c’est celle où le Christ sera immolé, où l’alliance sera con¬ 
tinuée, et au milieu de laquelle l’hostie et les sacrifices se¬ 
ront abolis 5 , sans doute, par la mort du Christ; car c’est 
! ensuite de la mort du Christ que ce changement est marqué. 

' Après cette mort du Christ, et l'abolition des sacrifices , 
on ne voit plus qu’horreur et confusion : on voit la ruine 
de la Cité sainte et du sanctuaire, un peuple et un capitaine 
qui vient }K>ur tout perdre , /’abomination dans le temple, 

(L Dan. n. 44,45; vu. 13, i4, 27. — (2)Ibid. ix. 23, elc. — (3) Ibid. 
IX. 24. — (4) Ibid. 25, 20. —(5) Ibid. 27. 

IïCSSt’ET. IlIST. l'MY. 


10 






1S2 


SECONDE PARTIE, 


la dernière et irrémédiable désolation 1 du peuple ingrat 
envers son Sauveur. 

Nous avons vu que ces semaines réduites en semaines d’an¬ 
nées, selon l’usage de l’Écriture, font quatre cent quatre- 
vingt-dix ans, et nous mènent précisément, depuis la ving¬ 
tième année d’Artaxerxe, à la dernière semaine 2 ; semaine 
pleine de mystères, où Jésus-Christ immolé met fin par sa 
mort aux sacrifices de la loi, et en accomplit les figures. Les 
doctes font de différentes supputations pour faire cadrer ce 
temps au juste. Celle que je vous ai proposée est sans em¬ 
barras, Loin d’obscurcir la suite de l’histoire des rois de 
Perse, elle l’éclaircit; quoiqu’il n’y aurait rien de fort sur¬ 
prenant, quand il se trouverait quelque incertitude dans les 
dates de ces princes; et le peu d’années dont on pourrait dis¬ 
puter, sur un compte de quatre cent quatre-vingt-dix ans , 
ne feront jamais une importante question. Mais pourquoi dis¬ 
courir davantage? Dieu a tranché la difficulté, s’il y en avait, 
par une décision qui ne souffre aucune réplique. Un événe¬ 
ment manifeste nous met au-dessus de tous les raffinements 
des chronologistes ; et la ruine totale des Juifs, qui a suivi 
de si prèsla mort de Notre-Seigneur, fait entendre aux moins 
clairvoyants l’accomplissement de la prophétie. 

Il ne reste plus qu’à vous en faire remarquer une circons¬ 
tance. Daniel nous découvre un nouveau mystère. L’oracle 
de Jacob nous avait appris que le royaume de Juda devait 
cesser à la venue du Messie ; mais il ne nous disait pas que 
sa mort serait la cause de la chute de ce royaume. Dieu a 
révélé ce secret important à Daniel, et il lui déclare que la 
ruine des Juifs sera la suite delà mort du Christ et de leur 
méconnaissance. Marquez, s’il vous plaît, cet endroit : la suite 
des événements vous en fera bientôt un beau commentaire. 


(I) Dan. ix. 26, 27. — (2) Voyez ci-dessus, I re part, vu* et vm e époq. 

Van 216 et 280 de Rome. 



LA. SUITE DE LA RELIGION. 


183 


CHAPITRE X. 

Prophéties de Zacharie et d’Aggée. 

Vous voyez ce que Dieu montra au prophète Daniel un 
peu devant les victoires de Cyrus, et le rétablissement du 
temple. Du temps qu’il se bâtissait, il suscita les prophètes 
Aggée et Zacharie, et incontinent après il envoya Malachie, 
qui devait fermer les prophéties de l’ancien peuple. 

Que n’a pas vu Zacharie ?On dirait que le livre des décrets 
divins ait été ouvert à ce prophète, et qu’il y ait lu toute 
l’histoire du peuple de Dieu depuis la captivité. 

Les persécutions des rois de Syrie, et les guerres qu’ils 
fontàJuda, lui sont découvertes dans toute leur suite 1 . Il 
voit Jérusalem prise et saccagée; un pillage effroyable, et des 
désordres infinis; le peuple en fuite dans le désert, incertain 
de sa condition, entre la mort et la vie ; à la veille de sa der¬ 
nière désolation, une nouvelle lumière lui paraître tout à coup. 
Les ennemis sont vaincus; les idoles sont renversées dans 
toute la Terre sainte : on voit la paix et l’abondance dans la 
ville et dans le pays, et le temple est révéré dans tout l’Orient. 

Une circonstance mémorable de ces guerres est révélée au 
prophète: « Juda meme combattra, dit-il 2 , contre Jéru¬ 
salem : » c’était à dire que Jérusalem devait être trahie par 
ses enfants, et que parmi ses ennemis il se trouverait beau¬ 
coup de Juifs. 

Quelquefois il voit une longue suite de prospérités 3 : Juda 
est rempli de force 4; les royaumes qui l’ont oppressé sont 
humiliés 5 ; les voisins qui n’ont cessé de le tourmenter sont 
punis ; quelques-uns sont convertis, et incorporés au peuple 
de Dieu. Le prophète voit ce peuple comblé des bienfaits di¬ 
vins , parmi lesquels il leur conte le triomphe aussi modeste 
que glorieux « du roi pauvre, du roi pacifique, du roi sau- 


(I) Z.vcii. xiv. — (il) Ibid. 14. — (3) Ibid, ix, x. — (4) Ibid. x. fi. — 

(b) Ibid. II. 





SECONDE PARTIE. 


184 

veur, qui entre, monté sur un âne , dans sa ville de Jérusa¬ 
lem ». » 

Après avoir raconté les prospérités , il reprend dès l’origine 
toute la suite des maux a . Il voit tout d’un coup le feu dans 
le temple ; tout le pays miné avec la ville capitale ; des meur¬ 
tres, des violences, un roi qui les autorise. Dieu a pitié de 
son peuple abandonné : il s’en rend lui-même le pasteur ; et. 
sa protection le soutient. A la fin il s’allume des guerres ci¬ 
viles, et les affaires vont en décadence. Le temps de ce chan¬ 
gement est désigné par un caractère certain ; et trois pasteurs , 
c’est-à-dire, selon le style ancien, trois princes dégradés en 
un même mois, en marquent le commencement. Les paroles 
du prophète sont précises : J’ai retranché, dit-il 3 , trois pas¬ 
teurs, c’est-à-dire trois princes, en un seul mois, et mon 
cœur s’est resserré envers eux ( envers mon peuple) , parce 
(ju aussi ils ont varié envers moi, et ne sont pas demeurés 
fermes dans mes préceptes ; et fai dit : Je ne serai plus votre 
pasteur; je ne vous gouvernerai plus (avec cette application 
particulière que vous aviez toujours éprouvée) : je vous aban¬ 
donnerai à vous-mêmes, à votre malheureuse destinée, à 
l’esprit de division qui se mettra parmi vous, sans prendre 
dorénavant aucun soin de détourner les maux qui vous mena¬ 
cent. Ainsi ce qui doit mourir ira à la mort ; ce qui doit 
f’tre retranché sera retranché, et chacun dévorera la chair 
de son prochain. Voilà quel devait être à la fin le sort des 
Juifs justement abandonnés de Dieu ; et voilà en termes précis 
le commencement de la décadence à la chute de ces trois prin¬ 
ces. La suite nous fera voir que l’accomplissement de la pro¬ 
phétie n’a pas été moins manifeste. 

Au milieu de tant de malheurs, prédits si clairement par 
Zacharie, paraît encore un plus grand malheur. Un peu après 
ces divisions, et dans les temps de la décadence, Dieu est 
acheté trente deniers par son peuple ingrat; et le prophète 


(l) Z\C11. (X. I, 2, 3, 4, 5 > G, 7, 8, 9. — (2j Ibid. XI. — (3) Ibid. 8. 



LA SUITE DE LA 11EL1GI0N. 183 

voit tout, jusques au champ du potier ou du sculpteur au¬ 
quel cet argent est employé T . De là suivent d’extrêmes désor¬ 
dres parmi les pasteurs du peuple; enfin ils sont aveuglés, 
et leur puissance est détruite (I) * 3 * . 

Que dirai-je de la merveilleuse vision de Zacharie, qui voit 
le pasteur frappé et les brebis dispersées*? Que dirai-je du 
l'egard que jette le peuple sur son Dieu qu’il a percé, et des 
larmes que lui fait verser une mort plus lamentable que celle 
d’un fils unique 4, et que celle de Josias ? Zacharie a vu tou¬ 
tes ces choses ; mais ce qu’il a vu de plus grand, « c’est le 
Seigneur envoyé par le Seigneur pour habiter dans Jérusalem , 
d’où il appelle les Gentils pour les agréger à son peuple, et 
demeurer au milieu d’eux 5 . » 

Aggée dit moins de choses ; mais ce qu’il dit est surpre¬ 
nant. Pendant qu’on bâtit le second temple, et que les vieil¬ 
lards qui avaient vu le premier fondent eu larmes en compa¬ 
rant la pauvreté de ce dernier édifice avec la magnificence de 
l’autre 6 ; le prophète, qui voit plus loin, publie la gloire du 
second temple, et le préfère au premier 7. Il explique d’où 
viendra la gloire de cette nouvelle maison; c’est que le Dé¬ 
siré des Gentils arrivera : ce Messie promis depuis deux 
mille ans, et dès l’origine du monde, comme le Sauveur des 
Gentils, paraîtra dans ce nouveau temple. La paix y sera 
établie; tout l’univers ému rendra témoignage à la venue de 
son Rédempteur ; il n’y a plus qu’un peu de temps à l’atten¬ 
dre, et les temps destinés à cette attente sont dans leur der¬ 
nier période. 


CHAPITRE XT. 

La prophétie de Matachie, qui est le dernier des prophètes; et 
l’achèvement du second temple. 

Enfin le temple s’achève, les victimes y sont immolées; 


(I) Zacu. xi. 12 , 13. — ( 2 ) Ibid. 15, 16, 17. — (3) Ibid. xm. 7. — 

:'4) Ibid. xii. to. — (5) Ibid. ii.s,5), io, n. — (6) l Eson. ni 12 . — (7) àg.ü 

II. 7, 8, 0, 10. 

IC. 






1 86 


SECONDE PARTIE. 


mais les Juifs avares y offrent des hosties défectueuses. Ma- 
Jachie, qui les en reprend , est élevé à une plus haute consi¬ 
dération; et, à l’occasion des offrandes immondes des Juifs, 
il voit l'offrande toujours pure et jamais souillée qui sera 
présentée à Dieu , non plus seulement comme autrefois dans 
le temple de Jérusalem, mais depuis le soleil levant jusqu'au 
couchant; non plus par les Juifs, mais par les Gentils, 
parmi lesquels il prédit que le nom de Dieu sera grand 1 . 

Il voit aussi, comme Aggée, la gloire du second temple, 
et le Messie qui l’honore de sa présence : mais il voit en même 
temps que le Messie est le Dieu à qui ce temple est dédié. 

« J’envoie mon ange, dit le Seigneur 2 , pour me préparer 
les voies, et incontinent vous verrez arriver dans son saint 
temple le Seigneur que vous cherchez, et l’Ange de l'alliance 
<pie vous désirez. » 

Un ange est un envoyé : mais voici un envoyé d’une dignité 
merveilleuse, un envoyé qui a un temple, un envoyé qui est 
Dieu, et qui entre dans le temple comme dans sa propre de¬ 
meure ; un envoyé désiré par tout le peuple, qui vient faire 
une nouvelle alliance, et qui est appelé, pour cette raison , 
l’Ange de l’alliance ou du testament. 

C’était donc dans le second temple que ce Dieu envoyé de 
Dieu devait paraître : mais un autre envoyé précède, et lui 
prépare les voies. Là nous voyons le Messie précédé par son 
précurseur. Le caractère de ce précurseur est encore montré 
au prophète. Ce doit être un nouvel Élie, remarquable par 
sa sainteté, par l’austérité de sa vie , par son autorité et par 
son zèle 3 . 

Ainsi le dernier prophète de l’ancien peuple marque le 
premier prophète qui devait venir après lui, c’est-à-dire cet 
Elle, précurseur du Seigneur qui devait paraître. Jusqu’à ce 
temps le peuple de Dieu n’avait point à attendre de prophète;, 
la loi de Moïse lui devait suffire ; et c’est pourquoi Malachie 


(i) Mal. i. 11 . — (2) Ibid. m. I. — (3) Ibid. in. I. îv. 5 > G. 





LA SUITE DE LA RELIGION. 


187 


finit par ces mots 1 : « Souvenez-vous de la loi que j'ai donnée 
sur le mont Horeb à Moïse mon serviteur, pour tout Israël. Je 
vous enverrai le prophète Élie, qui unira les cœurs des pères 
avec le cœur des enfants, » qui montrera à ceux-ci ce qu’ont 
attendu les autres. 

A cette loi de Moïse Dieu avait joint les prophètes qui 
avaient parlé en conformité, et l’histoire du peuple de Dieu 
faite par les memes prophètes, dans laquelle étaient confir¬ 
mées par des expériences sensibles les promesses et les me¬ 
naces de la loi. Tout était soigneusement écrit; tout était 
digéré par l’ordre des temps : et voilà ce que Dieu laissa pour 
l'instruction de son peuple, quand il fit cesser les prophéties. 


CHAPITRE XII. 

Les temps du second temple; fruits des châtiments et des prophéties 
précédentes; cessation de l’idolâtrie et des faux prophètes. 

De telles instructions firent un grand changement dans les 
mœurs des Israélites. Ils n’avaient plus besoin ni d’appari¬ 
tion , ni de prédiction manifeste, ni de ces prodiges inouïs que 
Dieu faisait si souvent pour leur salut. Les témoignages 
qu’ils avaient reçus leur suffisaient; et leur incrédulité, non- 
seulement convaincue par l’événement, mais encore si sou¬ 
vent punie, les avait enfin rendus dociles. 

C’est pourquoi depuis ce temps on ne les voit plus retour¬ 
ner à l’idolâtrie, à laquelle ils étaient si étrangement portés, 
ils s’étaient trop mal trouvés d’avoir rejeté le Dieu de leurs 
pères. Ils se souvenaient toujours de Nahucliodonosor, et de 
leur ruine si souvent prédite dans toutes ses circonstances, 
et toutefois plus tôt arrivée qu’elle n’avait été crue. Us n’é¬ 
taient pas moins en admiration de leur rétablissement, fait, 
contre toute apparence, dans le temps et par celui qui leur 
avait été marqué. Jamais ils ne voyaient le second temple 
sans se souvenir pourquoi le premier avait été renversé , et 


1 Mal. iv. 4, .% «. 







ISS 


SECONDE PABTIE. 


comment celui-ci avait été rétabli : ainsi ils se confirmaient 
dans la foi de leurs Écritures, auxquelles tout leur état ren¬ 
dait témoignage. 

On ne vit plus parmi eux de faux prophètes. Ils s’étaient 
défaits tout ensemble de la pente qu’ils avaient à les croire , 
et de celle qu’ils avaient à l’idolâtrie. Zacharie avait prédit 
par un même oracle que ces deux choses leur arriveraient 1 . 
En voici les propres paroles : « En ces jours, dit le Seigneur 
Dieu des armées, je détruirai le nom des idoles dans toute 
la Terre sainte ; il ne s’en parlera plus : il n’y paraîtra non 
plus de faux prophètes, ni d’esprit impur pour les inspirer. 
Et si quelqu’un se mêle de prophétiser par son propre esprit, 
son père et sa mère lui diront : Vous mourrez demain, parce 
que vous avez menti au nom du Seigneur. » On peut voir, 
dans le texte même, le reste, qui n’est pas moins fort. Cette 
prophétie eut un manifeste accomplissement. Les faux 
prophètes cessèrent sous le second temple : le peuple, rebuté de 
leurs tromperies, n’était plus en état de les écouter. Les vrais 
prophètes de Dieu étaient lus et relus sans cesse : il ne leur 
fallait point de commentaire; et les choses qui arrivaient tous 
les jours, en exécution de leurs prophéties, en étaient de 
trop fidèles interprètes. 


CHAPITRE XIII. 

La longue paix dont ils jouissent, par qui prédite. 

En effet, tous leurs prophètes leur avaient promis une paix 
profonde, On lit encore avec joie la belle peinture que font 
Isaïe et Ézéchiel 2 des bienheureux temps qui devaient suivre 
la captivité de Bahylone. Toutes les ruines sont réparées, 
les villes et les bourgades sont magnifiquement rebâties, le 
peuple est innombrable, les ennemis sont à bas, l’abondance 
est dans les villes et dans la campagne; on y voit la joie, 

(1) ZACH. XIII. 2, 3,4, 5, G. —(2) Is. XLI. Il, 12, 13 ; XLlll. 18, 19; XL1X. 

18 , 19, 20, 21 ; L1I. I, 2, 7 ; LIV, i.v, etc., LX. 15, 16 ; etc. Ezecii. XXXVI, 
X\X\ III, II, 12, 13, 11. 






LA SUITE DE LA RELIGION. 


189 


le repos, et enfin tous les fruits d’une longue paix. Dieu 
promet de tenir son peuple dans une durable et parfaite 
tranquillité 1 . Ils en jouirent sous les rois de Perse. Tant que 
cet empire se soutint, les favorables décrets de Cyrus, qui 
en était le fondateur, assurèrent le repos des Juifs. Quoiqu’ils 
aient été menacés de leur dernière ruine sous Assuérus, quel 
qu’il soit, Dieu, fléchi par leurs larmes, changea tout à coup 
le cœur du roi, et tira une vengeance éclatante d’Aman leur 
ennemi 2 . Hors de cette conjoncture, qui passa si vite, ils 
furent toujours sans crainte. Instruits par leurs prophètes à 
obéir aux rois à qui Dieu les avait soumis 3 * , leur fidélité fut 
inviolable. Aussi furent-ils toujours doucement traités. A 
la faveur d’un tribut assez léger, qu’ils payaient à leurs 
souverains, qui étaient plutôt leurs protecteurs que leurs 
maîtres, ils vivaient selon leurs propres lois : la puissance 
sacerdotale fut conservée en son entier; les pontifes condui - 
saient le peuple ; le conseil public, établi premièrement par 
Moïse, avait toute son autorité ; et ils exerçaient entre eux 
la puissance de vie et de mort, sans que personne se mêlât 
de leur conduite. Les rois l’ordonnaient ainsi L La ruine de 
l’empire des Perses ne changea point leurs affaires. Alexandre 
respecta leur temple, admira leurs prophéties, et augmenta 
leurs privilèges 5 . Ils eurent un peu à souffrir sous ses 
premiers successeurs. Ptolomée, lils de Lagus, surprit Jé¬ 
rusalem , et emmena en Égypte cent mille captifs ü ; mais 
il cessa bientôt de les haïr. Pour mieux dire, il ne les haït 
jamais : il ne voulait que les ôter aux rois de Syrie , ses enne¬ 
mis. En effet, il 11e les eut pas plutôt soumis, qu’il les lit 
citoyens d’Alexandrie, capitale de son royaume; ou plutôt 
il leur confirma le droit qu’Alexandre, fondateur de cette 
ville, leur y avait déjà donné ; et ne trouvant rien dans tout 


(i) Jer. xlvi. 27 . — (2) Estii. iv, v, vu, VIII, IX. —( 3 ) JEK. XXVII 12, 

17 ; xl. 9. Bar i. il, 12. — ( 4 ) I. Esdr. vu. 25 ,2G. — (5) Joseph. Axt. 

lib. xi, c. 8 et lib. 11. cont. Ai'iox. n. î. — (G) Id. Ant. lib. xn, c. 

1, 2 ; et lib 11. cont. Apion. 





*90 


SECONDE PARTIE. 


son État de plus fidèle que les Juifs, il en remplit ses armées, 
et leur conlia ses places les plus importantes. Si les Lagides 
les considérèrent, ils furent encore mieux traités des Séleu- 
cides, sous l’empire desquels ils vivaient. Séleucus Xicanor, 
chef de cette famille, les établit dans Antioche 1 ; et Antioehus 
le Dieu, son petit-fils, les ayant fait recevoir dans toutes 
les villes de l’Asie mineure, nous les avons vus se répandre 
dans toute la Grèce, y vivre selon leur loi, et y jouir des 
mêmes droits que les autres citoyens, comme ils faisaient 
dans Alexandrie et dans Antioche. Cependant leur loi est 
tournée en grec parles soins de Ptolomée Philadelphe, roi 
d’Égypte 2 . La religion judaïque est connue parmi les Gentils; 
le temple de Jérusalem est enrichi par les dons des rois et des 
peuples ; les Juifs vivent en paix et en liberté sous la puissance 
des rois de Syrie, et ils n’avaient guère goûté une telle tran¬ 
quillité sous leurs propres rois. 


CHAPITRE XIV. 

Interruption et rétablissement de la paix; division dans ce peuple saint ; 
persécution d’Antioehus ; tout cela prédit. 

Elle semblait devoir être éternelle, s’ils ne l’eussent eux- 
mêmes troublée par leurs dissensions. Il y avait trois cents ans 
qu’ils jouissaient de ce repos tant prédit par leurs prophètes, 
quand l’ambition et les jalousies qui se mirent parmi eux les 
pensèrent perdre. Quelques-uns des plus puissants trahirent 
leur peuple pour flatter les rois ; ils voulurent se rendre illus¬ 
tres h la manière des Grecs , et préférèrent cette vaine pompe 
à la gloire solide que leur acquérait parmi leurs citoyens 
l’observance des lois de leurs ancêtres. Ils célébrèrent des 
jeux comme les Gentils 3 . Cette nouveauté éblouit les yeux du 
peuple, et l’idolâtrie revêtue de cette magnificence parut belle 


(1 ) Joseph. Ant. lib. xn , c. 3; et lib u. cont. Apion. —(2 ) Id- Pr.ef. 

Ant. et lib. xn, c. 2; et lib. ii. cont. Apion. —(3) I. Mach. I. 12 , 13, 

vie. II. Mach. m, îv. I, etc. H, 15, IG, etc. 




LA SUITE DE LA RELT0T0N. 


I 9 S 

a beaucoup de Juifs. A. ces changements se mêlèrent les dis¬ 
putes pour le souverain sacerdoce, qui était la dignité prin¬ 
cipale delà nation. Les ambitieux s’attachaient aux rois de 
Syrie pour y parvenir; et cette dignité sacrée fut le prix de la 
flatterie de ces courtisans. Les jalousies et les divisions des 
particuliers ne tardèrent pas à causer, selon la coutume , de 
grands malheurs à tout le peuple et à la ville sainte. Alors 
arriva ce que nous avons remarqué qu’avait prédit Zacharie 1 : 
Judas même combattit contre Jérusalem, et cette ville fut 
trahie par ses citoyens. Antiochus l’illustre, roi de Syrie, con¬ 
çut le dessein de perdre ce peuple divisé, pour profiter de ses 
richesses. Ce prince parut alors avec tous les caractères que 
Daniel avait marqués 2 : ambitieux, avare, artificieux, cruel, 
insolent, impie, insensé, enflé de ses victoires, et puis 
irrité de ses pertes 3 . Il entre dans Jérusalem en état de tout 
entreprendre : les factions des Juifs , et non pas ses propres 
forces , l’enhardissaient ; et Daniel l’avait ainsi prévuL 11 
exerce des cruautés inouïes : son orgueil l’emporte aux der¬ 
niers excès, et il vomit des blasphèmes contre le Très-Haut, 
comme l’avait prédit le même prophète 5 . En exécution de ces 
prophéties, et à cause des péchés du peuple, la force lui 
est donnée contre le sacrifice perpétuel 6 . Il profane le temple 
de Dieu, que les rois ses ancêtres avaient révéré : il le pille, 
et répare, par les richesses qu’il y trouve, les ruines de son 
trésor épuisé. Sous prétexte de rendre conformes les mœurs 
de ses sujets, et, en effet, pour assouvir son avarice en pillant 
toute la Judée, il ordonne aux Juifs d’adorer les mêmes 
dieux que les Grecs : surtout il veut qu’on adore Jupiter 
Olympien, dont il place l’idole dans le temple même 7 ; et, plus 
impie que Nabuchodonosor, il entreprend de détruire les 
fêtes, la loi de Moïse, les sacrifices, la religion, et tout le 

(I) Zacii. xiv. 14. Yoy. ci-dessas, c. x. — (2) Dan. vu. 14, 25. vin. 
9, 10, i l, 12, 23, 24, 25. — t,3) Polyb. lit», xxvi et xxxi iu excerp. et 
apud Atii. lib. x. — (4) Dan. vin. 24. — (5) Id. vii. 8, n, 25; viii. 25 , 
— (I')ld. VIII. Il, 12, 13, 14.— (7)1. MACH. 1,43, 46, 57. II. MACII. 
Vf. !, 2. 



f 92 


SECONDE PARTIE. 


peuple. Mais les succès de ce prince avaient leurs bornes mar* 
quées par les prophéties. Mathatias s’oppose à ses violences, 
et réunit les gens de bien. Judas Machabée son lils, avec une 
poignée de gens, fait des exploits inouïs, et purifie le temple 
de Dieu^ms ans et demi après sa profanation, comme avait 
prédit Daniel 1 . Il poursuit les Iduméens et tous les autres 
Gentils qui se joignaient à Antiochus 2 ; et leur ayant pris leurs 
meilleures places, il revient victorieux et humble, tel que l’avait 
vu Isaïe 3 * , chantant les louanges de Dieu qui avait livré en ses 
mains les ennemis de son penple, et encore tout rouge de 
leur sang. 11 continue ses victoires, malgré les armées pro¬ 
digieuses des capitaines d’Antiochus. Daniel n’avoit donné 
que six ans 4 à ce prince impie pour tourmenter le peuple de 
Dieu ; et voilà qu’au terme préfix il apprend à Ecbatane les 
faits héroïques de Judas 5 . Il tombe dans une profonde mélan¬ 
colie, et meurt, comme avait prédit le saint prophète, mi¬ 
sérable, mais non de main d'homme 6 , après avoir reconnu, 
mais trop tard, la puissance du Dieu d’Israël. 

Je n’ai plus besoin de vous raconter de quelle sorte ses suc¬ 
cesseurs poursuivirent la guerre contre la Judée, ni la mort 
de Judas, son libérateur, ni les victoires de ses deux frères 
Jonathas et Simon , successivement souverains pontifes, dont 
la valeur rétablit la gloire ancienne du peuple de Dieu. Ces 
trois grands hommes virent les rois de Syrie et tous les 
peuples voisins conjurés contre eux; et ce qui était de plus 
déplorable, ils virent à diverses fois ceux de Juda même 
armés contre leur patrie et contre Jérusalem : chose inouïe 
jusqu’alors, mais, comme on a dit, expressément marquée par 
les prophètes 7. Au milieu de tant de maux, la confiance 
qu’ils eurent en Dieu les rendit intrépides et invincibles. Le 
peuple fut toujours heureux sous leur conduite; et enfin du 


(i) Dan. vu. 25; xn- 7, II. Jos. ànt. lib. xn,c. n , al. 5. — (•>) Jos 

de Bf.llo Jud. Phol. et lib. i, c. I. —(3) Is. lxiii. I. Mach. tv. 15; v. 3 

26, 28, 36. 54. — (4) DAN. VIII. 14. — (5) T. MACH. VI. II. MACH. IX. — 

(6) Dan. viii. 25 . — ( 7 ) Zach. xiv. h. I. Mach. i. 12 ; ix, xi. 20 , 21 , 22 ; 
xvi. II. Mach. iv, 22 et seq. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


193 

temps de Simon, affranchi du joug des Gentils, il se soumit à 
lui et à ses enfants, du consentement des rois de Syrie. 

Mais l’acte par lequel le peuple de Dieu transporte à Simon 
toute la puissance publique, et lui accorde les droits royaux , 
est remarquable. Le décret porte quh7 en jouira, lui et sa 
postérité, jusqu'à ce qu’il vienne un Jidèle et véritable pro¬ 
phète 1 . 

Le peuple, accoutumé dès son origine à un gouvernement 
divin, et sachant que, depuis le temps que David avait été mis 
sur le trône par ordre de Dieu, la souveraine puissance appar¬ 
tenait à sa maison, à qui elle devait être à la fin rendue, au 
temps du Messie, quoique d’une manière plus mystérieuse et 
plus haute qu'on ne l’attendait, mit expressément cette res¬ 
triction au pouvoir qu’il donna à ses pontifes, et continua de 
vivre sous eux dans l’espérance de ce Christ tant de fois promis. 
C’est ainsi que ce royaume absolument libre usa de son droit, 
et pourvut à son gouvernement. La postérité de Jacob, par la 
tribu de Juda et par les restes qui se rangèrent sous ses éten¬ 
dards, se conserva en corps d’État, et jouit indépendamment 
et paisiblement de la terre qui lui avait été assignée. 

La religion judaïque eut un grand éclat, et reçut de nou¬ 
velles marques de la protection divine. Jérusalem, assiégée et 
réduite à l’extrémité par Antiochus Sidètes, roi de Syrie, fut 
délivrée de ce siège d’une manière admirable. Ce prince fut 
touché d’abord de voir un peuple affamé plus occupé de sa 
religion que de son malheur, et leur accorda une trêve de sept 
jours en faveur de la semaine sacrée de la fête des Tabernacles 2 . 
Loin d’inquiéter les assiégés durant ce saint temps, il leur en¬ 
voyait avec une magnificence royale des victimes pour les im¬ 
moler dans leur temple, sans se mettre en peine que c’était 
en même temps leur fournir des vivres dans leur extrême 
besoin. Selon la docte remarque des chronologistes 3 , les Juifs 


(i) I. Mach. xiv. 4i. — (2 ) Joseph. Antiq. lil> xiii, c. 16, al. 8. Pu r. 

Apopht. Rec- et Imper. Diod. lit», xxxiv; in excerptis. Pfioth, Bibliolh. 

pag. 11 i o — (3) Annal, tom. u, ad an 3870. 


17 







SECONDE PARTIE. 


1 9 1 

venaient alors de célébrer l’année sabbatique ou de repos, 
c’est-à-dire la septième année, où , comme parle Moïse 1 , la 
terre qu’on ne semait point devait se reposer de son travail 
ordinaire. Tout manquait dans la Judée, et le roi de Syrie pou¬ 
vait d’un seul coup perdre tout un peuple qu’on lui faisait 
regarder comme toujours ennemi et toujours rebelle. Dieu, 
pour garantir ses enfants d’une perte si inévitable, n’envoya 
pas comme autrefois ses anges exterminateurs ; mais ce qui 
n’est pas moins merveilleux, quoique d’une autre manière, il 
touche le cœur du roi, qui, admirant la piété des Israélites, que 
nul péril n’avait détournés des observances les plus incom¬ 
modes de leur religion, leur accorda la vie et la paix. Les pro¬ 
phètes avaient prédit que ce ne serait plus par des prodiges 
semblables à ceux des temps passés que Dieu sauverait son 
peuple, mais par la conduite d’une providence plus douce, 
qui toutefois ne laisserait pas d’être également efficace, et à la 
longue aussi sensible. Par un effet de cette conduite, Jean 
liircan, dont la valeur s’était signalée dans les armées d’Au- 
tiochus, après la mort de ce prince, reprit l’empire de son pays. 

Sous lui les Juifs s’agrandissent par des conquêtes considé¬ 
rables. Ils soumettent Sainarie 2 (Ézéchiel et Jérémie l’avaient 
prédit) : ils domptent les Iduméens, les Philistins et les Am¬ 
monites , leurs perpétuels ennemis 3 ; et ces peuples embras¬ 
sent leur religion (Zacharie l’avait marqué4). Enfin, malgré 
la haine et la jalousie des peuples qui les environnent, sous 
l’autorité de leurs pontifes, qui deviennent enfin leurs rois, ils 
fondent le nouveau royaume des Asmonéens ou des Macha- 
bées, plus étendu que jamais, si on excepte les temps de David 
et de Salomon. 

Voilà en quelle manière le peuple de Dieu subsista toujours 
parmi tant de changements ; et ce peuple, tantôt châtié, et 
tantôt consolé dans ses disgrâces, par les différents traite- 


(I) Exod. XXIII. 10, II. Levit. XXV. 4. — (2) Ezech. XVI. 53, 55, 6 (. 

Jer. xxxi. 5. I. Mach. x. 30.— (3) Joseph. Axt. lii). xm , c. s, 17 , is, 

al. 4, 9, 10. — (4) Zacii. ix. 1,2 et seq. 



LA. SUITE DE LA BELlülON. 


195 


nients qu’il reçoit selon ses mérites, rend un témoignage 
public à la Providence qui régit le monde. 


CHAPITRE XY. 

ê 

Attente du Messie; sur quoi fondée : préparation à son règne et à la 

conversion des Gentils. 

Mais en quelque état qu’il fut, il vivait toujours en attente 
des temps du Messie, où il espérait de nouvelles grâces plus 
grandes que toutes celles qu’il avait reçues ; et il n’y a per¬ 
sonne qui ne voie que cette foi du Messie et de ses merveilles, 
qui dure encore aujourd’hui parmi les Juifs, leur est venue de- 
leurs patriarches et de leurs prophètes dès l’origine de leur 
nation \ Cardans cette longue suite d’années, où eux-mêmes 
reconnaissaient que par un conseil de la Providence il ne s'éle¬ 
vait plus parmi eux aucun prophète, et que Dieu ne leur fai¬ 
sait point de nouvelles prédictions ni de nouvelles promes¬ 
ses, cette foi du Messie qui devait venir était plus vive que 
jamais. Elle se trouva si bien établie quand le second temple 
fut bâti, qu’il n’a plus fallu de prophète pour y confirmer le 
peuple. Ils vivaient sous la foi des anciennes prophéties qu’ils 
avaient vues s’accomplir si précisément à leurs yeux en tant de 
chefs : le reste, depuis ce temps, ne leur a jamais paru dou¬ 
teux , et ils n’avaient point de peine à croire que Dieu, si fidèle 
en tout, n’accomplît encore en son temps ce qui regardait le 
Messie, c’est-à-dire la principale de ses promesses, et le fon¬ 
dement de toutes les autres. 

En effet, toute leur histoire , tout ce qui leur arrivait de jour 
en jour, n’était qu’un perpétuel développement des oracles 
que le Saint-Esprit leur avait laissés. Si, rétablis dans leur 
terre après la captivité, ils jouirent durant trois cents ans 
d’une paix profonde ; si leur temple fut révéré, et leur religion 
honorée dans tout l’Orient ; si enfin leur paix fut troublée par 


( 1 ) Joseph, lit), i. cont. Apion. 










19G 


SECONDE PARTIE. 


leurs dissensions; si ce superbe roi de Syrie lit des efforts 
inouïs pour les détruire ; s’il prévalut quelque temps; si un 
peu après il fut puni; si la religion judaïque et tout le peuple 
de Dieu fut relevé avec un éclat plus merveilleux que jamais, 
et le royaume de Juda accru sur la fin des temps par de nou¬ 
velles conquêtes : on a vu que tout cela se trouvait écrit dans 
leurs prophètes. Oui, tout y était marqué, jusqu'au temps 
que-devaient durer les persécutions, jusqu’aux lieux où se don¬ 
nèrent les combats, jusqu’aux terres qui devaient être con¬ 
quises. 

Je vous ai rapporté en gros quelque chose de ces prophé¬ 
ties : le détail serait la matière d’un plus long discours ; mais 
vous en voyez assez pour demeurer convaincu de ces fameuses 
prédictions qui font le fondement de notre croyance : plus on 
les approfondit, plus on y trouve de vérités; et les prophéties 
du peuple de Dieu ont eu durant tous ces temps un accomplis¬ 
sement si manifeste, que depuis, quand les païens mêmes, 
quand un Porphyre, quand un Julien l’Apostat 1 , ennemis 
d’ailleurs des Écritures, ont voulu donner des exemples de 
prédictions prophétiques, ils les ont été chercher parmi les 
Juifs. 

Et je puis même vous dire avec vérité que si durant cinq 
cents ans le peuple de Dieu fut sans prophète, tout l’état de 
ces temps était prophétique : l’œuvre de Dieu s’acheminait, 
et les voies se préparaient insensiblement à l’entier accomplis¬ 
sement des anciens oracles. 

Le retour de la captivité de Babylone n’était qu’une ombre 
de la liberté, et plus grande et plus nécessaire, que le Messie 
devait apporter aux hommes captifs du péché. Le peuple, dis¬ 
persé en divers endroits dans la haute Asie, dans l’Asie mi¬ 
neure, dans l’Égypte, dans la Grèce même, commençait à 
faire éclater parmi les Gentils le nom et la gloire du Dieu 
d'Israël. les Écritures, qui devaient un jour être la lumière du 


(I) Pokpii. de Abstin. lib. iv, § 13. Ibid. Porpii. et Jul. Areo Cyril. 
lib. v et vi. in Julian. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


197 


monde, furent mises dans la langue la plus connue de l’uni¬ 
vers : leur antiquité est reconnue. Pendant que le temple est 
révéré, et les Écritures répandues parmi les Gentils , Dieu donne 
quelque idée de leur conversion future, et en jette de loin les 
fondements. 

Ce qui se passait même parmi les Grecs était une espèce de 
préparation à la connaissance de la vérité. Leurs philosophes 
connurent que le monde était régi par un Dieu bien différent 
de ceux que le vulgaire adorait, et qu’ils servaient eux-mêmes 
avec le vulgaire. Les histoires grecques font foi que cette belle 
philosophie venait d’Orient, et des endroits où les Juifs avaient 
été dispersés: mais de quelque endroit qu’elle soit venue, une 
vérité si importante répandue parmi les Gentils, quoique 
combattue, quoique mal suivie, même par ceux qui l’ensei¬ 
gnaient, commençait à réveiller le genre humain, et four¬ 
nissait par avance des preuves certaines à ceux qui devaient 
un jour le tirer de son ignorance. 


CHAPITRE XVI. 

Prodigieux aveuglement de l’idolâtrie avant la venue du Messie. 

Comme toutefois la conversion de la gentilité était une 
œuvre réservée au Messie, et le propre caractère de sa venue, 
l’erreur et l’impiété prévalaient partout. Les nations les plus 
éclairées et les plus sages, les Chaldéens, les Égyptiens, les 
Phéniciens, les Grecs, les Romains, étaient les plus ignorants 
et les plus aveugles sur la religion : tant il est vrai qu’il y faut 
être élevé par une grâce particulière, et par une sagesse plus 
qu’humaine. Qui oserait raconter les cérémonies des dieux 
immortels, et leurs mystères impurs? Leurs amours, leurs 
cruautés, leurs jalousies, et tous leurs autres excès, étaient le 
sujet de leurs fêtes, de leurs sacrifices, des hymnes qu’on leur 
chantait, et des peintures que l’on consacrait dans leurs 
temples. Ainsi le crime était adoré, et reconnu nécessaire au 
culte des dieux. Le plus grave des philosophes défend de boire 

17. 



H) S 


SECONDE PARTIE. 


avec excès, si ce n’était dans les l’êtes de Bacehus et à l’hon- 
neur de ce dieu l . Un autre, après avoir sévèrement blâmé 
toutes les images malhonnêtes , en excepte celles des dieux , 
qui voulaient être honorés par ces infamies 2 . On ne peut lire 
sans étonnement les honneurs qu’il fallait rendre à Vénus, et 
/es prostitutions qui étaient établies pour l’adorer 3 . La Grèce, 
toute polie et toute sage qu’elle était, avait reçu ces mystères 
abominables. Dans les affaires pressantes, les particuliers et 
les républiques vouaient à Vénus des courtisanes 4, et la Grèce 
ne rougissait pas d’attribuer son salut aux prières qu’elles 
faisaient à leur déesse. Après la défaite de Xerxès et de ses 
formidables armées, on mit dans le temple un tableau où 
étaient représentés leurs vœux et leurs processions, avec cette 
inscription de Simonides, poète fameux : « Celles-ci ont prié 
la déesse Vénus , qui pour l’amour d’elles a sauvé la Grèce. » 

S’il fallait adorer l’amour, ce devait être du moins l’amour 
honnête; mais il n’en était pas ainsi. Solon (qui le pourrait 
croire, et qui attendrait d’un si grand nom une si grande infa¬ 
mie?), Solon, dis-je, établit à Athènes le temple de Vénus la 
prostituée 5 , ou de l’amour impudique. Toute la Grèce était 
pleine de temples consacrés à ce dieu, et l’amour conjugal 
n’en avait pas un dans tout le pays. 

Cependant ils détestaient l’adultère dans les hommes et 
dans les femmes : la société conjugale était sacrée parmi eux. 
Mais quand ils s’appliquaient à la religion, ils paraissaient 
comme possédés par un esprit étranger, et leur lumière natu¬ 
relle les abandonnait. 

La gravité romaine n’a pas traité la religion plus sérieuse¬ 
ment, puisqu’elle consacrait à l’honneur des dieux les impu¬ 
retés du théâtre et les sanglants spectacles des gladiateurs, 
c’est-à-dire tout ce qu’on pouvait imaginer de plus corrompu 
et de plus barbare. 


(i) Plat, de Leg. lib. vi. — (2 ) Arist. Polit. Iib. vu, c. 17. — 0$) B\- 

RCCH. VI. 1 U, 42, 43. Herod. lib. I, C. 19Î). Si R AB. lib. VIII. — (4) Atiien» 

lib. xiii. — (5) Ibid. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


199 

Mais je ne sais si les folies ridicules qu’on mêlait dans la 
religion n’étaient pas encore plus pernicieuses, puisqu’elles lui 
attiraient tant de mépris. Pouvait-on garder le respect qui est 
dû aux choses divines, au milieu des impertinences que con¬ 
taient les fables, dont la représentation ou le souvenir faisaient 
une si grande partie du culte divin? Tout le service public 
n'était qu’une continuelle profanation, ou plutôt une dérision 
du nom de Dieu ; et il fallait bien qu’il y eût quelque puissance 
ennemie de ce nom sacré, qui ayant entrepris de le ravilir, 
poussât les hommes à l’employer dans des choses si mépri¬ 
sables , et même à le prodiguer à des sujets si indignes. 

Il est vrai que les philosophes avaient à la lin reconnu qu’il 
y avait un autre Dieu que ceux que le vulgaire adorait ; mais 
ils n’osaient l’avouer. Au contraire, Socrate donnait pour 
maxime, qu’il fallait que chacun suivît la religion de son 
pays ». Platon, son disciple, qui voyait la Grèce et tous les 
pays du monde remplis d’un culte insensé et scandaleux, 11 e 
laisse pas de poser comme un fondement de sa république 1 2 , 
« qu’il ne faut jamais rien changer dans la religion qu ’011 trouve 
établie, et que c’est avoir perdu le sens que d’y penser. » Des 
philosophes si graves, et qui ont dit de si belles choses sur la 
nature divine, n’ont osé s’opposer à l’erreur publique, et ont 
désespéré de la pouvoir vaincre. Quand Socrate fut accusé de 
nier les dieux que le public adorait, il s’en défendit comme 
d’un crime 3 ; et Platon , en parlant du Dieu qui avait formé 
l’univers, dit qu’il estdifficile de le trouver, et qu’il est défendu 
de le déclarer au peuple 4 .11 proteste de n’en parler jamais qu’en 
énigme, de peur d’exposer une si grande vérité à la moquerie. 

Dans quel abîme était le genre humain, qui ne pouvait sup¬ 
porter la moindre idée du vrai Dieu! Athènes, la plus polie 
et la plus savante de toutes les villes grecques, prenait pour 
athées ceux qui parlaient des choses intellectuelles 5 ; et c’est 


( 1 ) Xenoph. Memor. lib. I. — (2 ) Pl,vt. de Leg. lib. v. — (3) Apol. 

Socr. apui) Plat, et Xenoph. — (4) Ep. ii ad Dionys. — (5) Diog. Laert 

lib. 11 . Socr. 111 . Plat. 







200 


SECONDE PARTIE. 


une des raisons qui avait fait condamner Socrate. Si quelques 
philosophes osaient enseigner que les statues n’étaient pas des 
dieux comme l’entendait le vulgaire, ils se voyaient contraints 
de s’en dédire ; encore après cela étaient-ils bannis comme des 
impies, par sentence de l’Aréopage x . Toute la terre était pos¬ 
sédée de la meme erreur : la vérité n’y osait paraître. Le Dieu 
créateur du monde n’avait de temple ni de culte qu’en Jérusa¬ 
lem. Quand les Gentils y envoyaient leurs offrandes, ils 11 e 
faisaient autre honneur au Dieu d’Israël, que de le joindre 
aux autres dieux. La seule Judée connaissait sa sainte et sévère 
jalousie, et savait que partager la religion entre lui et les autres 
dieux était la détruire. 


CHAPITRE XVII. 

Corruptions et superstitions parmi les Juifs; fausses doctrines des 

pharisiens. 

Cependant, à la fin des temps, les Juifs mêmes qui le con¬ 
naissaient, et qui étaient les dépositaires de la religion , com¬ 
mencèrent, tant les hommes vont toujours affaiblissant la 
vérité, non point à oublier le Dieu de leurs pères, mais à 
mêler dans la religion des superstitions indignes de lui. Sous 
le règne des Asmonéens, et dès le temps de Jonathas, la secte 
des pharisiens commença parmi les Juifs (I) 2 . Ils s’acquirent 
d’abord un grand crédit parla pureté de leur doctrine, et par 
l’observance exacte de la loi : joint que leur conduite était 
douce, quoique régulière, et qu’ils vivaient entre eux en grande 
union. Les récompenses et les châtiments de la vie future, 
qu’ils soutenaient avec zèle, leur attiraient beaucoup d'hon¬ 
neur 3 . A la fin, l’ambition se mit parmi eux. Ils voulurent 
gouverner, et en effet ils se donnèrent un pouvoir absolu sur 
le peuple : ils sc rendirent les arbitres de la doctrine et de la 
religion, qu’ils tournèrent insensiblement à des pratiques 


(I) Diog. Laert. 1. 11 . Stilp. —(2) Joseph. Ant. 1. xm, c. 9, al. 5. — ( 3 ) 

Ibid. c. is, al. 10 . Ibid, de Bello Jud. 1. 11 , c. 7, al. s. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


201 


superstitieuses, utiles à leur intérêt et à la domination qu’ils 
voulaient établir sur les consciences ; et le vrai esprit de la loi 
était prêt à se perdre. 

A ces maux se joignit un plus grand mal, l’orgueil et la 
présomption ; mais une présomption qui allait à s’attribuer à 
soi-même le don de Dieu. Les Juifs accoutumés à ses bienfaits, 
et éclairés depuis tant de siècles de sa connaissance, oublièrent 
que sa bonté seule les avait séparés des autres peuples, et 
regardèrent sa grâce comme une dette. Race élue et toujours 
bénie depuis deux mille ans, ils se jugèrent les seuls dignes 
de connaître Dieu, et se crurent d’une autre espèce que les 
autres hommes qu’ils voyaient privés de sa connaissance. Sur 
ce fondement, ils regardèrent les Gentils avec un insuppor¬ 
table dédain. Être sorti d’Abraham selon la chair, leur pa¬ 
raissait une distinction qui les mettait naturellement au-des¬ 
sus de tous les autres; et, enflés d’une si belle origine, ils se 
croyaient saints par nature, et non par grâce : erreur qui dure 
encore parmi eux. Ce furent les pharisiens qui, cherchant à 
se glorifier de leurs lumières, et de l’exacte observance des 
cérémonies de la loi, introduisirent cette opinion vers la fin 
des temps. Comme ils ne songeaient qu’à se distinguer des 
autres hommes, ils multiplièrent sans bornes les pratiques 
extérieures, et débitèrent toutes leurs pensées, quelque con¬ 
traires qu’elles fussent à la loi de Dieu, comme des traditions 
authentiques. 


CHAPITRE XVIII. 

Suite des corruptions parmi les Juifs; signal de leur décadence, selon 

que Zacharie l’avait prédit. 

Encore que ces sentiments n’eussent point passé par décret 
public en dogme de la Synagogue, ils se coulaient insensi¬ 
blement parmi le peuple, qui devenait inquiet, turbulent et 
séditieux. Enfin les divisions, qui devaient être, selon leurs 





202 


SECONDE PARTIE. 


prophètes 1 , le commencement cle leur décadence, éclatèrent 
à l’occasion des brouilleries survenues dans la maison des 
Asmonéens. Il y avait à peine soixante ans jusqu’à Jésus-Christ, 
quand Iiircan et Aristobule, enfants d’Alexandre Jannée , 
entrèrent en guerre pour le sacerdoce, auquel la royauté était 
annexée. C’est ici le moment fatal où l’histoire marque la 
première cause de la ruine des Juifs 2 . Pompée, que les deux 
frères appelèrent pour les régler, les assujettit tous deux, en 
même temps qu’il déposséda Antiochus surnommé l’Asiatique 
dernier roi de Syrie. Ces trois princes dégradés ensemble, et 
comme par un seul coup, furent le signal de la décadence 
marquée en termes précis par le prophète Zacharie 3 . Il est 
certain, par l’histoire, que ce changement des affaires de la 
Syrie et de la Judée fut fait en même temps par Pompée, lors- 
qu’après avoir achevé la guerre de Mithridate, prêt à retour¬ 
ner à Rome, il régla les affaires d’Orient. Le prophète a 
exprimé ce qui faisait à la ruine des Juifs, qui, de deux frères 
qu’ils avaient vus rois, en virent l’un prisonnier servir au 
triomphe de Pompée, et l’autre (c’est le faible Hircan) à qui 
le même Pompée Ôta avec le diadème une grande partie de son 
domaine, ne retenir plus qu’un vain titre d’autorité qu’il perdit 
bientôt. Ce fut alors que les Juifs furent faits tributaires des 
Romains ; et la ruine de la Syrie attira la leur, parce que ce 
grand royaume, réduit en province dans leur voisinage, y aug¬ 
menta tellement la puissance des Romains, qu’il n’y avait 
plus de salut qu’à leur obéir. Les gouverneurs de Syrie firent 
de continuelles entreprises sur la Judée : les Romains s’y 
rendirent maîtres absolus, et en affaiblirent le gouvernement 
en beaucoup de choses. Par eux enfin le royaume de Juda 
passa des mains des Asmonéens, à qui il s’était soumis, en 
celles d’Hérode, étranger et Iduméen. La politique cruelle et 
ambitieuse de ce roi, qui ne professait qu’en apparence la 


(l) Zacïi. xi. 6 , 7, 8 , etc. —(2 ) Joseph. Ant. lib. xiv, c. 8, al. 4 ; lib. 

\v, c. 8, al. 9. Ile. Belle Jud. lib. i,c. 4, 5, 6 . Appian. Bell. Syr. Mithrid. et 

Civil; lib. v. — (3) Z\CH. xi. 8. Voyez ci-dessus, ch. x. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


203 


religion judaïque, changea les maximes du gouvernement, 
ancien. Ce ne sont plus ces Juifs maîtres de leur sort sous le 
vaste empire des Perses et des premiers Séleucides, où ils 
n’avaient qu’à vivre en paix. Hérode, qui les tient de près as¬ 
servis sous sa puissance, brouille toutes choses; confond à 
son gré la succession des pontifes ; affaiblit le pontificat, qu’il 
rend arbitraire; énerve l’autorité du conseil de la nation, qui 
ne peut plus rien : toute la puissance publique passe entre les 
mains d’Hérode et des Romains dont il est l’esclave, et il 
ébranle les fondements de la république judaïque. 

Les pharisiens, et le peuple qui n’écoutait que leurs senti¬ 
ments, souffraient cet état avec impatience. Plus ils se sen¬ 
taient pressés du joug des Gentils, plus ils conçurent pour eux 
de dédain et de haine. Ils ne voulurent plus de Messie qui ne 
fût guerrier, et redoutable aux puissances qui les captivaient. 
Ainsi, oubliant tant de prophéties qui leur parlaient si expres¬ 
sément de ses humiliations, ils n’eurent plus d’yeux ni d’oreil¬ 
les que pour celles qui leur annoncent des triomphes, quoi¬ 
que bien différents de ceux qu’ils voulaient. 


CHAPITRE XIX. 

Jésus-Christ et sa doctrine. 

Dans ce déclin de la religion et des affaires des Juifs, à la 
lin du règne d’Hérode, et dans le temps que les pharisiens 
introduisaient tant d’abus, Jésus-Christ est envoyé sur la terre 
pour rétablir le royaume dans la maison de David, d’une 
manière plus haute que les Juifs charnels ne l’entendaient, et 
pour prêcher la doctrine que Dieu avait résolu de faire annon 
cer à tout l’univers. Cet admirable enfant, appelé par Isaïe 
le Dieu fort, le Père du siècle futur, et l’Auteur de la paix 1 , 
naît d’une vierge à Bethléem, et il y vient reconnaître l’ori¬ 
gine de sa race. Conçu du Saint-Esprit, saint par sa naissance, 


(i; (s. ix. g. 




204 


SECONDE PARTIE. 


seul digue de réparer le vice de la nôtre, il reçoit le nom de 
Sauveur 1 , parce qu’il devait nous sauver de nos péchés. Aus¬ 
sitôt après sa naissance, une nouvelle étoile, ligurede la lumière 
qu’il devait donner aux Gentils, se fait voir en Orient, et 
amène au Sauveur encore enfant les prémices de la gentilité 
convertie. Un peu après, ce Seigneur tant désiré vient à son 
saint temple, où Siméon le regarde, non-seulement comme 
la gloire d'Israël, mais encore comme la lumière des nations 
infidèles 2 . Quand le temps de prêcher son Évangile approcha, 
saint Jean-Baptiste, qui lui devait préparer les voies, appela 
tous les pécheurs à la pénitence, et fît retentir de ses cris tout 
le désert où il avait vécu dès ses premières années avec autant 
d’austérité que d’innocence. Le peuple, qui depuis cinq cents 
ans n’avait point vu de prophètes, reconnut ce nouvel Élie, 
tout prêt à le prendre pour le Sauveur, tant sa sainteté parut 
admirable : mais lui-même il montrait au peuple celui dont il 
était indigne de délier les souliers 3 . Enfin Jésus-Christ com¬ 
mence à prêcher son Évangile, et à révéler les secrets qu’il 
voyait de toute éternité au sein de son Père. Il pose les fon¬ 
dements de son Église parla vocation de douze pêcheurs4, 
et met saint Pierre à la tête de tout le troupeau, avec une préroga¬ 
tive si manifeste, que les évangélistes, qui dans le dénombrement 
qu’ils font des apôtres ne gardent aucun ordre certain, s’ac¬ 
cordent à nommer saint Pierre devant tous les autres, comme 
le premier 5 . Jésus-Christ parcourt toute la Judée, qu’il rem¬ 
plit de ses bienfaits ; secourable aux malades, miséricordieux 
envers les pécheurs, dont il se montre le vrai médecin par 
l’accès qu’il leur donne auprès de lui; faisant ressentir aux 
hommes une autorité et une douceur qui n’avait jamais paru 
qu’en sa personne. Il annonce de hauts mystères ; mais il les 
confirme par de grands miracles : il commande de grandes 
vertus; mais il donne en même temps de grandes lumières, 


(I) MATTII. 1.21. — (2) LUC. II. 32. — (3) JOAN. 1. 27. — (4) MaTTII . 

x. 2 . Marc. iu. ig. Luc. vi. 14. —(5) Act. i. 13. Mattii. xvr. 18. 



LA. SUITE DE LA BELIGTON. 


205 


do grands exemples, et de grandes grâces. C’est par là aussi qu’il 
paraît « plein de grâce et de vérité, et nous recevons tout de sa 
plénitude 1 . » 

Tout se soutient en sa personne; sa vie, sa doctrine, ses 
miracles. La même vérité y reluit partout : tout concourt à y 
faire voir le maître du genre humain et le modèle de la per¬ 
fection. 

Lui seul vivant au milieu des hommes, et à la vue de tout 
le monde, a pu dire sans craindre d’être démenti : « Qui de 
vous me reprendra de péché 2 ? » Et encore : « Je suis la lumière 
du monde ; ma nourriture est de faire la volonté de mon Père : 
celui qui m’a envoyé est avec moi, et ne me laisse pas seul, 
parce que je fais toujours ce qui lui plaît 3 . » 

Ses miracles sont d’un ordre particulier et d’un caractère 
nouveau. Ce ne sont point des signes dans le ciel, tels que 
les Juifs les demandaient 4 ; il les fait presque tous sur les hom¬ 
mes mêmes, et pour guérir leurs infirmités. Tous ces miracles 
tiennent plus de la bonté que de la puissance, et ne surprennent 
pas tant les spectateurs, qu’ils les touchent dans le fond du 
cœur. Il les fait avec empire : les démons et les maladies lui 
obéissent : à sa parole les aveugles-nés reçoivent la vue, les 
morts sortent du tombeau, et les péchés sont remis. Le prin¬ 
cipe en est en lui-même ; ils coulent de source : « Je sens, dit- 
il 5 , qu’une vertu est sortie de moi. » Aussi personne n’en 
avait-il fait ni de si grands, ni en si grand nombre; et toute¬ 
fois il promet que ses disciples feront en son nom encore de 
joins grandes choses 6 : tant est féconde et inépuisable la vertu 
qu’il porte en lui-même. 

Qui n’admirerait la condescendance avec laquelle il tempère 
la hauteur de sa doctrine? C’est du lait pour les enfants, et 
tout ensemble du pain pour les forts. On le voit plein des secrets 
de Dieu; mais on voit qu’il n’en est pas étonné, comme les 
autres mortels à qui Dieu se communique : il en parle natu- 


(I) JOAN. I. 14, 15, IC. — (2) Id. VIII. 40. — (3) Ibid. 12, 29. V 34- — 

{'l) MatTH. XXI. 1 . — (5) Luc. VI. 19. VIII. 46. — (6) JoAN. XIV- 12. 

!S 



200 


SECONDE PARTIE. 


Tellement, comme étant né dans ce secret et dans cette gloire; 
et ce qiCil a sans mesure 1 , il le répand avec mesure, alin 
que notre faiblesse le puisse porter. 

Quoiqu’il soit envoyé pour tout le monde, il ne s’adresse 
d’abord qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël, auxquel¬ 
les il était aussi principalement envoyé; mais il prépare la 
voie à la conversion des Samaritains et des Gentils. Une femme 
samaritaine le reconnaît pour le Christ, que sa nation atten¬ 
dait aussi bien que celle des Juifs, et apprend de lui le mys¬ 
tère du culte nouveau qui ne serait plus attaché à un certain 
lieu 2 . Une femme chananéenne et idolâtre lui arrache, pour 
ainsi dire, quoique rebutée, la guérison de sa fille 3 4 . Il recon¬ 
naît en divers endroits les enfants d’Abraham dans les Gen- 
tils^, et parle de sa doctrine comme devant être prêchée, con¬ 
tredite, et reçue par toute la terre. Le monde n’avait jamais 
rien vu de semblable, et ses apôtres en sont étonnés. Il ne 
cache point aux siens les tristes épreuves par lesquelles ils 
devaient passer. Il leur fait voir les violences et la séduction 
employées contre eux, les persécutions, les fausses doctrines, 
les faux frères, la guerre au dedans et au dehors, la foi épurée 
par toutes ces épreuves; à la fin des temps, l’affaiblissement 
de cette foi 5 , et le refroidissement de la charité parmi ses dis¬ 
ciples 6 ; au milieu de tant de périls, son Église et la vérité 
toujours invincibles 7. 

Voici donc une nouvelle conduite et un nouvel ordre de 
choses : on ne parle plus aux enfants de Dieu de récompenses 
temporelles; Jésus-Christ leur montre une vie future; et, les 
tenant suspendus dans cette attente, il leur apprend à se dé¬ 
tacher de toutes les choses sensibles. La croix et la patience 
deviennent leur partage sur la terre, et le ciel leur est proposé 
comme devant être emporté de force s . Jésus-Christ, qui 
montre aux hommes cette nouvelle voie, y entre le premier : 


(l) JOAN. III. 34. — (2) 1(1. IV. 2T, 25. — (3) MATTH. XV. 22, etc. — 

(4) 1(1. VIII. 10, II. — (5) LUC XVIII. 8. — (6) MATTH. \XIV. 12. — (7,' ïd. 

XVI, 18. — (8) Ibid. XI, 12. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


207 


il prêche des vérités pures qui étourdissent les hommes gros¬ 
siers, et néanmoins superbes: il découvre l’orgueil caché et 
l’hypocrisie des pharisiens et des docteurs de la loi, qui la cor¬ 
rompaient par leurs interprétations. Au milieu de ces repro¬ 
ches , il honore leur ministère, et la chaire de Moïse où ils 
sont assis 1 . 11 fréquente le temple, dont il fait respecter la 
sainteté, et renvoie aux prêtres les lépreux qu’il a guéris. Par 
là il apprend aux hommes comment ils doivent reprendre et ré¬ 
primer les abus, sans préjudice du ministère établi de Dieu, et 
montre que le corps de la Synagogue subsistait malgré la cor¬ 
ruption des particuliers. Mais elle penchait visiblement à sa 
ruine. Les pontifes et les pharisiens animaient contre Jésus. 
Christ le peuple juif, dont la religion se tournait en superstition. 
Ce peuple ne peut souffrir le Sauveur du monde, qui l’appelle 
à des pratiques solides, mais difficiles. Le plus saint et le 
meilleur de tous les hommes, la sainteté et la bonté même, 
devient le plus envié et le plus haï. Il ne se rebute pas, et ne 
cesse de faire du bien à ses citoyens ; mais il voit leur ingrati¬ 
tude ; il en prédit le châtiment avec larmes, et dénonce à Jéru¬ 
salem sa chute prochaine. Il prédit aussi que les Juifs, enne¬ 
mis de la vérité qu’il leur annonçait, seraient livrés à l’erreur, 
et deviendraient le jouet des faux prophètes. Cependant la 
jalousie des pharisiens et des prêtres le mène à un supplice 
infâme : ses disciples l’abandonnent; un d’eux le trahit, le 
premier et le plus zélé de tous le renie trois fois. Accusé devant 
le conseil, il honore jusqu’à la fin le ministère des prêtres, et 
répond en termes précis au pontife qui l’interrogeait juridique¬ 
ment. Mais le moment était arrivé, où la Synagogue devait 
être réprouvée. Le pontife et tout le conseil condamne Jésus- 
1 Christ, parce qu’il se disait le Christ Fils de Dieu. Il est livré 
à Ponce Pilate, président romain : son innocence est reconnue 
par son juge, que la politique et l’intérêt font agir contre sa 
conscience : le Juste est condamné à mort ; le plus grand de tous 


(i) Mattii. XXÎII. 2. 







‘208 


SECONDE PÂBTIE. 


les crimes donne lieu à la plus parfaite obéissance qui fut ja¬ 
mais : Jésus, maître de sa vie et de toutes choses, s'abandonne 
volontairement à la fureur des méchants, et offre le sacrifice 
qui devait être l’expiation du genre humain. A la croix, il re¬ 
garde dans les prophéties ce qui lui restait à faire : il l’achève, 
et dit enfin : Tout est consommé 1 . A ce mot, tout change 
dans le monde; la loi cesse, ses figures passent, ses sacrifices 
sont abolis par une oblation plus parfaite. Cela fait, Jésus- 
Christ expire avec un grand cri; toute la nature s’émeut; le 
centurion qui le gardait, étonné d’une telle mort, s’écrie qu’il 
est vraiment le Fils de Dieu ; et les spectateurs s’en retournent 
frappant leur poitrine. Au troisième jour il ressuscite ; il paraît 
aux siens qui l’avaient abandonné, et qui s’obstinaient à ne 
pas croire sa résurrection. Ils le voient, ils lui parlent 1 , ils le 
touchent, ils sont convaincus. Pour confirmer la foi de sa ré¬ 
surrection , il se montre à diverses fois et en diverses circons¬ 
tances. Ses disciples le voient en particulier, et le voient aussi 
tous ensemble : il paraît une fois à plus de cinq cents hommes 
assemblés 2 . Un apôtre, qui l’a écrit, assure que la plupart 
d’eux vivaient encore dans le temps qu’il l’écrivait. Jésus-Christ 
ressuscité donne à ses apôtres tout le temps qu’ils veulent pour 
le bien considérer ; et après s’être mis entre leurs mains en tou¬ 
tes les manières qu’ils le souhaitent, en sorte qu’il ne puisse 
plus leur rester le moindre doute, il leur ordonne de porter 
témoignage de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils ont ouï, et de ce 
qu’ils ont touché. Afin qu’on ne puisse douter de leur bonne 
foi, non plus que de leur persuasion, il les oblige à sceller leur 
témoignage de leur sang. Ainsi leur prédication est inébranla¬ 
ble; le fondement en est un fait positif, attesté unanimement 
par ceux qui l’ont vu. Leur sincérité est justifiée par la plus 
forte épreuve qu’on puisse imaginer, qui est celle des tour¬ 
ments, et de la mort même. Telles sont les instructions que 
reçurent les apôtres. Sur ce fondement, douze pêcheurs entre- 


(I) JOAN. XIX. 30. — (2) I. Cor. XV. G. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


20fy 

prennent de convertir le monde entier, qu’ils voyaient si 
opposé aux lois qu’ils avaient à leur prescrire, et aux vérités 
qu’ils avaient à leur annoncer. Ils ont ordre de commencer par 
Jérusalem * 1 , et de là de se répandre par toute la terre pour 
« instruire toutes les nations, et les baptiser au nom du Père, 
du Fils, et du Saint-Esprit 2 . » Jésus-Christ leur promet « d’ê- 
tre avec eux tous les jours jusqu’à la consommation des siè¬ 
cles , » et assure par cette parole la perpétuelle durée du minis¬ 
tère ecclésiastique. Cela dit, il monte aux cieux en leur pré¬ 
sence. 

Les promesses vont être accomplies; les prophéties vont 
avoir leur dernier éclaircissement. Les Gentils sont appelés à 
la connaissance de Dieu par les ordres de Jésus-Christ ressus¬ 
cité; une nouvelle cérémonie est instituée pour la régénération 
du nouveau peuple; et les fidèles apprennent que le vrai Dieu, 
le Dieu d’Israël, ce Dieu un et indivisible auquel ils sont con¬ 
sacrés par le baptême, est tout ensemble Père, Fils, et Saint- 
Esprit. 

Là donc nous sont proposées les profondeurs incompréhen¬ 
sibles de l’Être divin, la grandeur ineffable de son unité, et 
les richesses infinies de cette nature plus féconde encore au 
dedans qu’au dehors, capable de se communiquer sans division 
à trois personnes égales. 

Là sont expliqués les mystères qui étaient enveloppés et 
comme scellés dans les anciennes Écritures. Nous entendons le 
secret de cette parole : « Faisons l’homme à notre image 3 ; » 
et la Trinité, marquée dans la création de l’homme, est expres¬ 
sément déclarée dans sa régénération. 

Nous apprenons ce que c’est que cette Sagesse conçue , selon 
Salomon 4, devant tous les temps dans le sein de Dieu; Sagesse 
qui fait toutes ses délices , et par qui sont ordonnés tous ses 
ouvrages. Nous savons qui est celui que David a vu engendré 


(1) Luc. XXIV. 47- Act. I. S. — (2) MATH!. XXVIII. 19, 20. — (3) G CIL 

I. 26. (4) Prov. VIII. 22. 





2 ! 0 


SECONDE PARTIE. 


(levant l’aurore 1 ; et le Nouveau Testament nous enseigne que 
c’est le Verbe, la parole intérieure de Dieu, et sa pensée éter¬ 
nelle, qui est toujours dans son sein, et par qui toutes choses 
ont été faites. 

Par là nous répondons à la mystérieuse question qui est 
proposée dans les Proverbes 2 : « Dites-moi le nom de Dieu , 
et le nom de son Fils, si vous le savez. » Car nous savons que 
ce nom de Dieu, si mystérieux et si caché, est le nom de 
Père, entendu en ce sens profond qui le fait concevoir dans 
l’éternité père d’un fils égal à lui, et que le nom de son fils 
est le nom de Verbe ; Verbe qu’il engendre éternellement en 
se contemplant lui-même, qui est l’expression parfaite de sa 
vérité, son image, son Fils unique , l’éclat cle sa clarté, et 
l’empreinte de sa substance 3 . 

Avec le Père et le Fils nous connaissons aussi le Saint-Es¬ 
prit , l’amour de l’un et de l’autre, et leur éternelle union. C’est 
cet Esprit qui fait les prophètes, et qui est en eux pour leur 
découvrir les conseils de Dieu, et les secrets de l’avenir; 
Esprit dont il est écrit 4 : « Le Seigneur m’a envoyé, et son 
Esprit, » qui e§t distingué du Seigneur, et qui est aussi le 
Seigneur même, puisqu’il envoie les prophètes, et qu’il leur 
découvre les choses futures. Cet Esprit qui parle aux prophè¬ 
tes, et qui parle par les prophètes, est uni au Père et au 
Fils, et intervient avec eux dans la consécration du nouvel 
homme. 

Ainsi le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, un seul Dieu en 
trois personnes, montré plus obscurément à nos pères, est 
clairement révélé dans la nouvelle alliance. Instruits d’un si 
haut mystère, et étonnés de sa profondeur incompréhensible, 
nous couvrons notre face devant Dieu avec les séraphins que 
vit Isaïe 5 , et nous adorons avec eux celui qui est trois fois 
saint. 

C’était au Fils unique qui était dans le sein du Père 6 , et 


(i) Ps. cix. 3. — (2) Prov. \xx. 4. — (3) Hebr. 1 3. — (4) Is. xlviu. 

IG. — (5) ld. VI. — (6) JOÀN. I. 18. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


211 

t 

qui sans en sortir venait à nous, c’était à lui à nous découvrir 
pleinement ces admirables secrets de la nature divine, que 
Moïse et les prophètes n’avaient qu’effleurés. 

C’était à lui à nous faire entendre d’où vient que le Messie, 
promis comme un homme qui devait sauver les autres hom¬ 
mes, était en même temps montré comme Dieu en nombre 
singulier, et absolument à la manière dont le Créateur nous 
est désigné : et c’est ainsi qu’il a fait, en nous enseignant 
que, quoique fils d’Abraham, il était devant qu’Abraham fût 
fait *; qu’// est descendu du ciel, et toutefois qu'il est au 
ciel 2 ; qu’il est Dieu, Fils de Dieu, et tout ensemble homme, 
fils de l’homme; le vrai Emmanuel, Dieu avec nous ; en un 
mot, le Verbe fait chair, unissant en sa personne la nature 
humaine avec la divine, afin de réconcilier toutes choses en 
lui-même. 

Ainsi nous sont révélés les deux principaux mystères, celui 
de la Trinité et celui de lTncarnation. Mais celui qui nous 
les a révélés nous en fait trouver l’image en nous-mêmes, 
afin qu’ils nous soient toujours présents, et que nous recon¬ 
naissions la dignité de notre nature. 

En effet, si nous imposons silence à nos sens, et que nous 
nous renfermions pour un peu de temps au fond de notre 
âme, c’est-à-dire dans cette partie où la vérité se fait enten¬ 
dre, nous y verrons quelque image de la Trinité que nous 
adorons. La pensée, que nous sentons naître comme le germe 
de notre esprit, comme le fils de notre intelligence, nous 
donne quelque idée de Fils du Dieu conçu éternellement dans 
l’intelligence du Père céleste. C’est pourquoi ce Fils de Dieu 
prend le nom de Verbe, afin que nous entendions qu’il naît 
dans le sein du Père, non comme naissent les corps, mais 
comme naît dans notre âme cette parole intérieure que nous 
y sentons quand nous contemplons la vérité 3 . 


(!) Joan. vui. 58. — (2) Id. ni. 13. — (3) Ghf.g. Naz. Orat. XXXVI, 
nunc xxx. r>. 20 , torn. i, pag. 554, ed. Bened. Aug. de Tiunit. lib. ix, 
cap. iv et seq. lom., vm, col. 8S0 et seq. et in Joan. Evang. tract. I, etc., 


v 




21 2 


SECONDE PARTIE. 


Mais la fécondité de notre esprit ne se termine pas à cette 
parole intérieure, à cette pensée intellectuelle, à cette image 
de la vérité qui se forme en nous. Nous aimons et cette parole 
intérieure, et l’esprit où elle naît; et en l’aimant nous sentons 
en nous quelque chose qui ne nous est pas moins précieux que 
notre esprit et notre pensée, qui est le fruit de l’un et de l’autre, 
qui les unit, qui s’unit à eux, et ne fait avec eux qu’une même 
vie. 

Ainsi, autant qu’il se peut trouver de rapport entre Dieu 
et l’homme, ainsi, dis-je, se produit en Dieu l’amour éternel 
qui sort du Père qui pense, et du Fils qui est sa pensée, pour 
faire avec lui et sa pensée une même nature également heu¬ 
reuse et parfaite. 

Fn un mot, Dieu est parfait ; et son Verbe, image vivante 
d’une vérité infinie, n’est pas moins parfait que lui; et son 
amour, qui sortant de la source inépuisable du bien en a 
toute la plénitude, ne peut manquer d’avoir une perfection 
infinie; et puisque nous n'avons point d'autre idée de Dieu 
que celle de la perfection, chacune de ces trois choses con¬ 
sidérée en elle-même mérite d’être appelée Dieu : mais parce 
que ces trois choses conviennent nécessairement à une même 
nature, ces trois choses ne sont qu’un seul Dieu. 

I! ne faut donc rien concevoir d’inégal ni de séparé dans 
cette Trinité adorable; et, quelque incompréhensible que soit 
cette égalité, notre âme, si nous l’écoutons, nous en dira 
quelque chose. 

Elle est; et quand elle sait parfaitement ce qu’elle est, son 
intelligence répond à la vérité de son être; et quand elle 
aime son être avec son intelligence autant qu’ils méritent 
d’être aimés, son amour égale la perfection de l'un et de 
l’autre * 1 . Ces trois choses 11 e se séparent jamais, et s'enferment 
l’une l’autre : nous entendons que nous sommes, et que nous 


t. ni, pag. 2 , col. 292 et seq. De Civ. Dei, lib. xi, cap. xxvi, xwii. 
xxvhi , t. vu , cul. 292 et seq. 

(l) Aug. toc. cil. 




LA SUITE DE LA RF.LTG10IV. 


2 U 


aimons; et nous aimons à être, et à entendre. Qui le peut 
nier, s’il s’entend lui-même? Et non-seulement une de ces 
choses n’est pas meilleure que l’autre, mais les trois ensemble 
ne sont pas meilleures qu’une d’elles en particulier, puisque 
chacune enferme le tout, et que dans les trois consiste la fé¬ 
licité et la dignité de la nature raisonnable. Ainsi, et infiniment 
au-dessus, est parfaite, inséparable, une en son essence, et 
enfin égale en tout sens, la Trinité que nous servons, et à 
laquelle nous sommes consacrés par notre baptême. 

Mais nous-mêmes qui sommes l’image de la Trinité, nous- 
mêmes, à un autre égard, nous sommes encore l’image de 
f Incarnation. 

Notre âme, d’une nature spirituelle et incorruptible, a un 
corps corruptiblequiluiestuni 1 ; etderuniondel’unetderau- 
tre résulte un tout, qui est l’homme, esprit et corps tout ensem¬ 
ble, incorruptible et corruptible, intelligent et purement brute. 
Ces attributs conviennent au tout, par rapport à chacune de 
ses deux parties : ainsi le Verbe divin, dont la vertu soutient 
tout, s’unit d’une façon particulière, ou plutôt il devient lui- 
même, par une parfaite union, ce Jésus-Christ fils de Marie 
ce qui fait qu’il est Dieu et homme tout ensemble, engendré 
dans l’éternité, et engendré dans le temps; toujours vivant 
dans le sein du Père, et mort sur la croix pour nous sauver. 

Mais où Dieu se trouve mêlé, jamais les comparaisons tirées 
des choses humaines ne sont qu’imparfaites. Notre âme n’est 
pas devant notre corps, et quelque chose lui manque lors¬ 
qu’elle en est séparée. Le Verbe, parfait en lui-même dès 
l’éternité, ne s’unit à notre nature que pour l’honorer. Cette 
âme qui préside au corps, et y fait divers changements, elle- 
même en souffre à son tour. Si le corps est mu au comman¬ 
dement et selon la volonté de l’âme, l’âme est troublée, l’âme 


(I) Auc, Ep. ni. ad Volus. nunc cxxxvn,cap. ni, n. n,tom. il, col. 
405 . De Civit. Dei, lib. x, cap. xxix, tom. vu, col. 264. Cyril Ep. ad 
Valerian. part. III Conc. Ephes. t. ni Coneil. col. 1155 et seq. etc. 
Symb. Ath. etc. 



214 


SECONDE PARTIE. 


est affligée et agitée en mille manières, ou fâcheuses ou agréa¬ 
bles, suivant les dispositions du corps; en sorte que comme 
l’âme élève le corps à elle en le gourvernant, elle est abaissée 
au-dessous de lui par les choses qu’elle en souffre. Mais, en 
Jésus-Christ, le Verbe préside à tout, le Verbe tient tout sous 
sa main. Ainsi l’homme est élevé, et le Verbe ne se rabaisse 
par aucun endroit : immuable et inaltérable, il domine en 
tout et partout la nature qui lui est unie. 

De là vient qu’en Jésus-Christ, l’homme, absolument sou¬ 
mis à la direction intime du Verbe qui l’élève à soi, n’a que 
des pensées et des mouvements divins. Tout ce qu’il pense, 
tout ce qu’il veut, tout ce qu’il dit, tout ce qu’il cache au 
dedans, tout ce qu’il montre au dehors, est animé par le Verbe, 
conduit par le Verbe, digne du Verbe, c’est-à-dire digne de la 
raison même, de la sagesse même, et de la vérité même. C’est 
pourquoi tout est lumière en Jésus-Christ; sa conduite est 
une règle ; ses miracles sont des instructions ; ses paroles sont 
esprit et vie. 

Il n’est pas donné à tous de bien entendre ces sublimes véri¬ 
tés , ni de voir parfaitement en lui-même cette merveilleuse 
image des choses divines, que saint Augustin et les autres 
Pères ont crue si certaine. Les sens nous gouvernent trop, 
et notre imagination, qui se veut mêler dans toutes nos pen¬ 
sées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une 
lumière si pure. Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes; 
nous ignorons les richesses que nous portons dans le fond de 
notre nature ; et il n’y a que les yeux les plus épurés qui les 
puissent apercevoir. Mais si peu que nous entrions dans ce 
secret, et que nous sachions remarquer en nous l’image des 
deux mystères qui font le fondement de notre foi, c’en est 
assez pour nous élever au-dessus de tout, et rien de mortel ne 
nous pourra plus toucher. 

Aussi Jésus-Christ nous appelle-t-il à une gloire immortelle, 
et c’est le fruit de la foi que nous avons pour les mystères. 

Ce Dieu homme, cette vérité et cette sagesse incarnée, qui 
nous fait croire de si grandes choses sur sa seule autorité, nous 


LA SUITE DE LA RELIGION. 215 

en promet dans l’éternité la claire et bienheureuse vision, 
comme la récompense certaine de notre foi. 

De cette sorte, la mission de Jésus-Christest relevée infiniment 
au-dessus de celle de Moïse. 

Moïse était envoyé pour réveiller par des récompenses tem¬ 
porelles les hommes sensuels et abrutis. Puisqu’ils étaient de¬ 
venus tout corps et tout chair, il les fallait d’abord prendre par 
les sens, leur inculquer par ce moyen la connaissance de Dieu, 
et l’horreur de l’idolâtrie à laquelle le genre humain avait une 
inclination si prodigieuse. 

Tel était le ministère de Moïse : il était réservé à Jésus- 
Christ d’inspirer à l’homme des pensées plus hautes, et de 
lui faire connaître dans une pleine évidence la dignité, l’im¬ 
mortalité, et la félicité éternelle de son âme. 

Durant les temps d’ignorance, c’est-à-dire durant les temps 
qui ont précédé Jésus- Christ, ce que l’âme connaissait de sa 
dignité et de son immortalité l’induisait le plus souvent à erreur. 
Le cuite des hommes morts faisait presque tout le fond de 
l’idolâtrie : presque tous les hommes sacrifiaient aux mânes, 
c’est-à dire aux âmes des morts. De si anciennes erreurs nous 
font voir à Ja vérité combien était ancienne la croyance de l’im¬ 
mortalité de l’âme, et nous montrent qu’elle doit être rangée 
parmi les premières traditions du genre humain. Mais l’homme, 
qui gâtait tout, en avait étrangement abusé, puisqu’elle le por¬ 
tait à sacrifier aux morts. On allait même jusqu’à cet excès, de 
leur sacrifier des hommes vivants : on tuait leurs esclaves, et 
même leurs femmes, pour les aller servir dans l’autre monde. 
Les Gaulois le pratiquaient avec beaucoup d’autres peuples 1 ; 
et les Indiens, marqués par les auteurs païens parmi les pre¬ 
miers défenseurs de l’immortalité de l’âme, ont été aussi 
les premiers à introduire sur la terre, sous prétexte de religion, 
ces meurtres abominables. Les mêmes Indiens se tuaient eux- 
mêmes pour avancer la félicité de la vie future; et ce déplora- , 
bîe aveuglement dure encore aujourd’hui parmi ces peuples : 


( 1 ) Ces. de Bell. Gall. lit), vi, c. 18 . 




210 / SECONDE PARTIE. 

tant il est dangereux d’enseigner la vérité dans un autre ordre, 
quecelui que Dieu a suivi, et d’expliquer clairement à l’homme 
tout ce qu’il est, avant qu’il ait connu Dieu parfaitement. 

C’était faute de connaître Dieu que la plupart des philosophes 
n’ont pu croire l’âme immortelle sans la croire une portion de 
la divinité, une divinité elle-même, un être éternel, incréé 
aussi bien qu’incorruptible, et qui n’avait non plus de com¬ 
mencement que de lin. Que dirai-je de ceux qui croyaient la 
transmigration des âmes ; qui les faisaient rouler des cieux à 
la terre, et puis de la terre aux cieux; des animaux dans les 
hommes, et des hommes dans les animaux ; de la félicité à la 
misère, et de la misère à la félicité, sans que ces révolutions 
eussent jamais ni de terme ni d’ordre certain? Combien était 
obscurcie la justice, la providence, la bonté divine parmi tant 
d’erreurs! Et qu’il était nécessaire de connaître Dieu et les 
règles de sa sagesse, avant que de connaître l’âme et sa nature 
immortelle! 

C’est pourquoi la loi de Moïse ne donnait à l’homme qu'une 
première notion de la nature de l’âme et de sa félicité. Nous 
avons vu l’âme au commencement faite par la puissance de 
Dieu aussi bien que les autres créatures; mais avec ce carac¬ 
tère particulier, qu’elle était faite à son image et par son souf¬ 
fle , afin qu’elle entendit à qui elle tient par son fond, et qu’elle 
ne se crût jamais de même nature que les corps, ni formée 
de leur concours. Mais les suites de cette doctrine et les mer¬ 
veilles de la vie future ne furent pas alors universellement déve¬ 
loppées; et c’était au jour du Messie que cette grande lumière 
devait paraître à découvert. 

Dieu en avait répandu quelques étincelles dans les anciennes 
Écritures. Salomon avait dit que « comme le corps retourne 
à la terre d’où il est sorti, l’esprit retourne à Dieu qui l’a 
donné 1 . « Les patriarches et les prophètes ont vécu dans cette 
espérance, et Daniel avait prédit qu’il viendrait un temps « où 


(I) Ecole, xn. 7. 





I.A SUITE DE LA RELIGION. 


2 l f 

«eux qui dorment dans la poussière s’éveilleraient, les uns 
pour la vie éternelle, et les autres pour une éternelle confes¬ 
sion, afin de voir toujours *. » Mais, en meme temps que ces 
choses lui sont révélées, il lui est ordonné de « sceller le li¬ 
vre , et de le tenir fermé jusqu’au temps ordonné de Dieu * ; » 
afin de nous faire entendre que la pleine découverte de ces 
vérités était d’une autre saison et d’un autre siècle. 

Encore donc que les Juifs eussent dans leurs Écritures 
quelques promesses des félicités éternelles, et que vers les 
temps du Messie, où elles devaient être déclarées , ils en par¬ 
lassent beaucoup davantage, comme il paraît par les livres 
de la Sagesse et des Machabées : toutefois cette vérité faisait 
si peu un dogme formel et universel de l’ancien peuple, que 
les Sadducéens, sans la reconnaître, non-seulement étaient 
admis dans la Synagogue, mais encore élevés au sacerdoce. 
C'est un des caractères du peuple nouveau, de poser pour 
fondement de la religion la foi de la vie future ; et ce devait 
être le fruit de la venue du Messie. 

C’est pourquoi, non content de nous avoir dit qu’une vie 
éternellement bienheureuse était réservée aux enfants de 
Dieu, il nous a dit en quoi elle consistait. La vie bienheu¬ 
reuse est d’être avec lui dans la gloire de Dieu son Père; la 
vie bienheureuse est de voir la gloire qu’il a dans le sein du 
Père dès l’origine du monde; la vie bienheureuse est que 
Jésus-Christ soit en nous comme dans ses membres, et que 
l’amour éternel que le Père a pour son Fils s’étendant sur 
nous, il nous comble des mêmes dons; la vie bienheureuse, 
en un mot, est de connaître le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ 
qu’il a envoyé 1 * 3 ; mais le connaître de cette manière qui s’ap¬ 
pelle la claire vue, la vue face à face 4 et à découvert, la vue 
qui réforme en nous et y achève l'image de Dieu, selon ce 
que dit saint Jean 5 , « que nous lui serons semblables, parce 
qtie nous le verrons tel qu’il est. » 


(1) Dan. xu. 2, 3. — (2) Ibid. 4. — (3) Jo\n. xvii. — (4) f. Cor. Mil. 

0 12. — (5) I. JOAN. III. 2. 

BOSSUET. II1ST. l’MV. 10 




218 


SECONDE PARTIE. 

Celle vue sera suivie d'un amour immense, d'une joie inex¬ 
plicable, et d’un triomphe sans lin. Un Alléluia éternel, et 
un Amen éternel, dont on entend retentir la céleste Jérusa¬ 
lem 1 , font voir toutes les misères bannies, et tous les désirs 
satisfaits; il n’y a plus qu’à louer la bonté divine. 

Avec de si nouvelles récompenses, il fallait que Jésus-Christ 
proposât aussi de nouvelles idées de vertu, des pratiques plus 
parfaites et plus épurées. La fin de la religion, l’àme des vertus 
et l’abrégé delà loi, c’est la charité. Mais, jusqu'à Jésus-Christ, 
on peut dire que la perfection et les effets de cette vertu nՎ 
taient pas entièrement connus. C’est Jésus-Christ proprement 
qui nous apprend à nous contenter de Dieu seul. Pour établir 
le règne de la charité, et nous en découvrir tous les devoirs, 
il nous propose l’amour de Dieu, jusqu’à nous haïr nous- 
mêmes , et persécuter sans relâche le principe de corruption 
que nous avons tous dans le cœur. Il nous propose l’amour 
du prochain, jusqu’à étendre sur tous les hommes cette incli¬ 
nation bienfaisante, sans en excepter nos persécuteurs ; il nous 
propose la modération des désirs sensuels, jusqu’à retrancher 
tout à fait nos propres membres, c’est-à-dire ce qui tient le 
plus vivement et le plus intimement à notre cœur; il nous 
propose la soumission aux ordres de Dieu, jusqu’à nous 
réjouir des souffrances qu’il nous envoie; il nous propose 
l’humilité, jusqu’à aimer les opprobres pour la gloire de Dieu, 
et à croire que nulle injure ne nous peut mettre si bas devant 
les hommes, que nous ne soyons encore plus bas devant Dieu 
par nos péchés. Sur ce fondement de la charité, il perfectionne 
tous les états de la vie humaine. C’est par là que le mariage 
est réduit à sa forme primitive : l’amour conjugal n’est plus 
partagé ; une si sainte société n’a plus de fin que celle de la vie, 
et les enfants ne voient plus chasser leur mère pour mettre à 
sa place une marâtre. Le célibat est montré comme une imi¬ 
tation de la vie des anges, uniquement occupée de Dieu et 
des chastes délices de son amour. Les supérieurs apprennent 

' 1' Al'OC. vu. 12; XIX. I , 2, 3, \, 5, C. 



SUITE UE LA ÜELIG10N. 


2 1 y 


qu'ils sont serviteurs des autres, et dévoués à leur bien; les 
inférieurs reconnaissent l’ordre de Dieu dans les puissances 
légitimes, lors même quelles abusent de leur autorité : cette, 
pensée adoucit les peines de la sujétion, et sous des maîtres 
fâcheux l’obéissance n’est plus fâcheuse au vrai chrétien. 

A ces préceptes, il joint des conseils de perfection éminen¬ 
te : renoncera tout plaisir; vivre dans le corps comme si on 
était sans corps; quitter tout; donner tout aux pauvres , pour 
ne posséder que Dieu seul ; vivre de peu, et presque de rien , 
et attendre ce peu de la Providence divine. 

Mais la loi la plus propre à l’Évangile est celle de porter 
sa croix. La croix est la vraie épreuve de la foi, le vrai fonde¬ 
ment de l’espérance, le parfait épurement de la charité, en un 
mot, le chemin du ciel. Jésus-Christ est mort à la croix; il a 
porté sa croix toute sa vie ; c’est à la croix qu’il veut qu’on le 
suiye, et il met la vie éternelle à ce prix. Le premier à qui il 
promet en particulier le repos du siècle futur est un compa¬ 
gnon de sa croix : « Tu seras, lui dit-il 1 , aujourd’hui avec 
moi en paradis. « Aussitôt qu’il fut à la croix, le voile qui 
couvrait le sanctuaire fut déchiré de haut en bas, et le ciel fut 
ouvert aux âmes saintes. C’est au sortir de la croix et des 
horreurs de son supplice, qu’il parut à ses apôtres glorieux et 
vainqueur de la mort, afin qu’ils comprissent que c’est par la 
croix qu’il devait entrer dans sa gloire, et qu’il ne montrait 
point d’autre voie à ses enfants. 

Ainsi fut donnée au monde, en la personne de Jésus-Christ, 
l’image d’une vertu accomplie , qui n’a rien et n’attend rien 
sur la terre ; que les hommes ne récompensent que par de 
continuelles persécutions ; qui ne cesse de leur faire du bien, 
et à qui ses propres bienfaits attirent le dernier supplice. Jésus- 
Christ meurt sans trouver ni reconnaissance dans ceux qu’il 
oblige, ni fidélité dans ses amis, ni équité dans ses juges. Son 
innocence, quoique reconnue, ne le sauve pas; son Père 


(I) Luc. XXIII. 43. 




220 


SECONDE PARTIE. 


même, en qui seul il avait mis son espérance, retire toutes les 
marques de sa protection : le Juste est livré à ses ennemis, et 
il meurt abandonné de Dieu et des hommes. 

Mais il fallait faire voir à l'homme de bien que dans les 
plus grandes extrémités il n’a besoin ni d’aucune consolation 
humaine, ni même d’aucune marque sensible du secours 
divin; qu’il aime seulement, et qu’il se confie, assuré que 
Dieu pense à lui sans lui en donner aucune marque, et qu’une 
éternelle félicité lui est réservée. 

Le plus sage des philosophes, en cherchant l’idée de la 
vertu, a trouvé que comme de tous les méchants celui-là serait 
le plus méchant qui saurait si bien couvrir sa malice, qu’il 
passât pour homme de bien, et jouît par ce moyen de tout le 
crédit que peut donner la vertu : ainsi le plus vertueux devait 
être sans difficulté celui à qui sa vertu attire par sa perfection 
la jalousie de tous les hommes, en sorte qu’il n’ait pour lui 
que sa conscience, et qu’il se voie exposé à toute sorte d’inju¬ 
res , jusqu’à être mis sur la croix , sans que sa vertu lui puisse 
donner ce faible secours de l’exempter d'un tel supplice ». 
Ne semble-t-il pas que Dieu n’ait mis cette merveilleuse idée 
de vertu dans l’esprit d’un philosophe, que pour la rendre 
effective en la personne de son Fils, et faire voir que le juste 
a une autre gloire, un autre repos, enfin un autre bonheur 
que celui qu’on peut avoir sur la terre ? 

Établir cette vérité, et la montrer accomplie si visiblement 
en soi-même aux dépens de sa propre vie, c’était le plus grand 
ouvrage que pût faire un homme ; et Dieu l’a trouvé si grand , 
qu’il l’a réservé à ce Messie tant promis, à cet homme qu'il a 
fait la même personne avec son Fils unique. 

En effet, que pouvait-on réserver de plus grand à un Dieu 
venant sur la terre? et qu’y pouvait-il faire de plus digne de 
lui, que d’y montrer la vertu dans toute sa pureté, et le bon¬ 
heur éternel où la conduisent les maux les plus extrêmes? 


{ 


(i) Soc. r. apucl Plat. île Rep. !il>. u. 



LA SUITE DE LA EEL1G10N. 22» 

Mais si nous venons à considérer ce qu’il y a de plus haut 
et de plus intime dans le mystère de la croix , quel esprit hu¬ 
main le pourra comprendre? Là nous sont montrées des ver¬ 
tus que le seul homme-Dieu pouvait pratiquer. Quel autre 
pouvait comme lui se mettre à la place de toutes les victimes 
anciennes, les abolir en leur substituant une victime d’une 
dignité et d’un mérite infini, et faire que désormais il n’y eut 
plus que lui seul à offrir à Dieu? Tel est l’acte de religion que 
Jésus-Christ exerce à la croix. Le Père éternel pouvait-il 
trouver, ou parmi les anges, ou parmi les hommes, une 
obéissance égale à celle que lui rend son Fils bien-aimé, lors¬ 
que rien ne lui pouvant arracher la vie , il la donna volontai¬ 
rement pour lui complaire? Que dirai-je de la parfaite union 
de tous ses désirs avec la divine volonté, et de l’amour par 
lequel il se tient uni à Dieu qui était en lui, se réconciliant 
le monde 1 ? Dans cette union incompréhensible, il embrasse 
tout le genre humain ; il pacifie le ciel et la terre ; il se plonge 
avec une ardeur immense dans ce déluge de sang où il devait 
être baptisé avec tous les siens, et fait sortir de ses plaies le 
jeu de l’amour divin qui devait embraser toute la terre 2 . 
Mais voici ce qui passe toute intelligence : la justice pratiquée 
par ce Dieu-homme, qui se laisse condamner par le monde, 
afin que le monde demeure éternellement condamné par l’é¬ 
norme iniquité de ce jugement. « Maintenant le monde est 
jugé, et le prince de ce monde va être chassé, » comme 1 * 
prononce Jésus-Christ lui-même 3 . L’enfer, qui avait subjugué 
le monde, le va perdre ; en attaquant l’innocent, il sera con¬ 
traint de lâcher les coupables qu’il tenait captifs : la malheu¬ 
reuse obligation par laquelle nous étions livrés aux anges 
rebelles est anéantie; Jésus-Christ l'a attachée à sa croix 4, 
pour y être effacée de son sang : l’enfer dépouillé gémit ; la 
croix est un lieu de triomphe à notre Sauveur, et les puissances 
ennemies suivent en tremblant le char du vainqueur. Mais un 


(I) II. Cou. V. 19. —(2) Luc. XII. 49, 50. — (3) JoAN. XII. 31. — 
(4) COLOSS. II. 13, 14 , 15. 

u». 








2 22 


SECONDE PARTIE. 


j)ius grand triomphe paraît à nos yeux : la justice divine est 
elle-même vaincue; le pécheur, qui lui était dû comme sa vic¬ 
time , est arraché de ses mains. Il a trouvé une caution capable 
de payer pour lui un prix infini. Jésus-Christ s’unit éternel- 
lément les élus pour qui il se donne : ils sont ses membres et 
son corps; le Père éternel ne les peut plus regarder qu’en leur 
chef : ainsi il étend sur eux l’amour infini qu’il a pour son 
Fils. C’est son Fils lui-même qui le lui demande : il ne veut 
pas être séparé des hommes qu’il a rachetés : « O mon Père, 
je veux , dit-il 1 * , qu’ils soient avec moi : » ils seront remplis 
de mon esprit; ils jouiront de ma gloire; ils partageront avec 
moi jusqu’à mon trône a . 

Après un si grand bienfait, il n’v a plus que des cris de 
joie qui puissent exprimer nos reconnaissances. « O mer¬ 
veille, s’écrie un grand philosophe et un grand martyr 3 , ô 
échange incompréhensible, et surprenant artifice de la sa¬ 
gesse divine ! » un seul est frappé, et tous sont délivrés. 
Dieu frappe son Fils innocent pour l’amour des hommes cou¬ 
pables, et pardonne aux hommes coupables pour l’amour de 
son Fils innocent. « Le juste paye ce qu’il ne doit pas, et ac¬ 
quitte les pécheurs de ce qu’ils doivent; car qu’est-ce qui pou¬ 
vait mieux couvrir nos péchés que sa justice? Comment pou- 
voit être mieux expiée la rébellion des serviteurs, que par 
l’obéissance du Fils? L’iniquité de plusieurs est cachée dans 
un seul juste, et la justice d’un seul fait que plusieurs sont 
justifiés. » A quoi donc ne devons-nous pas prétendre? « Celui 
qui nous a aimés, étant pécheurs, jusqu’à donner sa vie pour 
nous, que nous refusera-t-il après qu’il nous a réconciliés et 
justiliés par son sang 4 ? » Tout est à nous par Jésus-Christ, la 
grâce, la sainteté, la vie, la gloire, la béatitude : le royaume 
du Fils de Dieu est notre héritage : il n‘y a rien au-dessus de 
nous, pourvu seulement que nous ne nous ravilissions pas 
nous-mêmes. 


(I) J<UN. XVII. 24,25, 26. — (2) Apoc. III. 21. — (.î) JUSTIN. Kpist. ad 

Uiognct. n. 9, pag. 2as, cd. Bened. — A) Rom. v. 6, 7, s, 9 , io. 





LA SUITE DE LA RELIGION. 


223 


Pendant que Jésus-Christ comble nos désirs et surpasse 
nos espérances, il consomme l'œuvre de Dieu commencée 
sous les patriarches et dans la loi de Moïse. 

Alors Dieu voulait se faire connaître par des expériences 
sensibles : il se montrait magnifique en promesses tempo¬ 
relles , bon en comblant ses enfants des biens qui flattent les 
sens, puissant en les délivrant des mains de leurs ennemis, 
fidèle en les amenant dans la terre promise à leurs pères, juste 
par les récompenses et les châtiments qu’il leur envoyait ma¬ 
nifestement selon leurs œuvres. 

Toutes ces merveilles préparaient les voies aux vérités que 
Jésus-Christ venait enseigner. Si Dieu est bon jusqu’à nous 
donner ce que demandent nos sens, combien plutôt nous 
donnera-t-il ce que demande notre esprit, fait à son image? 
S'il est si tendre et si bienfaisant envers ses enfants, renfer¬ 
mera-t-il son amour et ses libéralités dans ce peu d’années 
qui composent notre vie? Ne donnera-t-il à ceux qu’il aime 
qu’une ombre de félicité, et qu’une terre fertile en grains et 
en huile? N’y aura-t-il point un pays où il répande avec abon¬ 
dance les biens véritables ? 

Il y eu aura un sans doute, et Jésus-Christ nous le vient 
montrer. Car enfin le Tout-Puissant n’aurait fait que des ou¬ 
vrages peu dignes de lui, si toute sa magnificence ne se ter¬ 
minait qu’à des grandeurs exposées à nos sens infirmes. Tout 
ce qui n’est pas éternel ne répond ni à la majesté d’un Dieu 
éternel, ni aux espérances de l’homme à qui il a fait con¬ 
naître son éternité ; et cette immuable fidélité qu’il garde à 
ses serviteurs n’aura jamais un objet qui lui soit propor¬ 
tionné , jusqu’à ce qu’elle s’étende à quelque chose d’immor¬ 
tel et de-permanent. 

Il fallait donc qu’à la fin Jésus-Christ nous ouvrît les deux, 
poury découvrir à notre foi cette cité permanente où nous 
devons être recueillis après cette vie (!). Il nous fait voir que si 


(i) Hf.br. xi. s, o, ni, n, h, ir>, ig. 





SECONDE PARTIE. 


22 i 

Dieu prend pour son titre éternel le nom de Dieu d’Abra¬ 
ham, d’fsaac et de Jacob, c’est à cause que ces saints hom¬ 
mes sont toujours vivants devant lui. Dieu n'est pas le Dieu 
des morts( 1); il n’est pas digne de lui de ne faire, comme les 
hommes, qu'accompagner ses amis jusqu’au tombeau, sans 
leur laisser au delà aucune espérance ; et ce lui serait une 
honte de se dire avec tant de force le Dieu d’Abraham, s’il 
n’avait fondé dans le ciel une cité éternelle où Abraham et 
ses enfants pussent vivre heureux. 

C’est ainsi que les vérités delà vie future nous sont déve¬ 
loppées par Jésus-Christ. Il nous les montre, même dans la 
loi. La vraie terre promise, c’est le royaume céleste. C’est 
après cette bienheureuse patrie que soupiraient Abraham , 
Isaacet Jacob (2) : la Palestine ne méritait pas de terminer tous 
leurs vœux, ni d’être le seul objet d’une si longue attente de 
nos pères. 

L’Égypte d’où il faut sortir, le désert où il faut passer, la 
Babylone dont il faut rompre les prisons pour entrer ou pour 
retourner à notre patrie, c’est le monde avec ses plaisirs et 
ses vanités : c’est là que nous sommes vraiment captifs-et er¬ 
rants , séduits par le péché et ses convoitises ; il nous faut 
secouer ce joug, pour trouver dans Jérusalem et dans la cité 
de notre Dieu la liberté véritable, et un sanctuaire non fait 
de main d'homme (3), où la gloire du Dieu d'Israèi nous ap¬ 
paraisse. 

Par cette doctrine de Jésus-Christ, le secret de Dieu nous 
est découvert; la loi est toute spirituelle, ses promesses nous 
introduisent à celles de l’Évangile, et y servent de fonde¬ 
ment. Une même lumière nous paraît partout : elle se lève 
sous les patriarches : sous Moïse et sous les prophètes elle 
s’accroît : Jésus-Christ, plus grand que les patriarches, 
plus autorisé que Moïse, plus éclairé que tous les prophètes, 
nous la montre dans sa plénitude. 


(n MATTH. XXII . 32. I.uc. X\. 3S. — (2) IlEBR. X). li, 15, 16. — (3) II. 
Cor. v. I. 





ÎA SUITE DE LA RELIGION. 


225 

P 

Ace Christ, à cet homme-Dieu, à cet homme qui tient, 
sur la terre, comme parle saint Augustin, la place de la vé¬ 
rité, et la fait voir personnellement résidante au milieu de 
nous; à lui, dis-je, était réservé de nous montrer toute vé¬ 
rité, c’est-à-dire celle des mystères, celle des vertus, et celle 
des récompenses que Dieu a destinées à ceux qu’il aime. 

C’était de telles grandeurs que les Juifs devaient chercher 
en leur Messie. Il n’y a rien de si grand que de porter en 
soi-même et de découvrir aux hommes la vérité tout en¬ 
tière, qui les nourrit, qui les dirige, et qui épure leurs yeux 
jusqu’à les rendre capables de voir Dieu. 

Dans le temps que la vérité devait être montrée aux hommes 
avec cette plénitude, il était aussi ordonné qu’elle serait an¬ 
noncée par toute la terre, et dans tous les temps. Dieu n’a 
donné à Moïse qu’un seul peuple, et un temps déterminé : 
tous les siècles et tous les peuples du monde sont donnés à 
Jésus-Christ; il a ses élus partout, et son Église, répandue 
dans tout l’univers, ne cessera jamais de les enfanter. « Allez , 
dit-il (1), enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du 
Père, et du Fils, et du Saint Esprit, et leur apprenant à 
garder tout ce que je vous ai commandé : et voilà, je suis avec 
vous tous les jours jusqu’à la (in des siècles. » 


CHAPITRE XX. 

La descente du Saint-Esprit; rétablissement de l'Eglise; les jugements de 
Dieu sur les Juifs et sur les Gentils. 

Pour répandre dans tous les lieux et dans tous les siècles 
de si hautes vérités, et pour y mettre en vigueur, au milieu 
de la corruption, des pratiques si épurées, il fallait une vertu 
plus qu’humaine. C’est pourquoi Jésus-Christ promet d'en¬ 
voyer le Saint-Esprit pour fortifier ses apôtres, et animer 
éternellement le corps de l’Église. 


(I) M ATT II. XXVIII. 10, 20. 





SECONDE PARTIE. 


2 •> (î 

Cette force du Saint-Esprit, pour se déclarer davantage, 
devait paraître dans l’infirmité. Je vous enverrai, dit Jésus- 
Christ à ses apôtres (1), ce que mon Père a promis, c’est-à- 
dire le Saint-Esprit : en attendant, tenez-vous en repos dans 
Jérusalem; n’entreprenez rien jusqu’à ce que vous soyez re¬ 
vêtus de la force d'en haut. 

Pour se conformer à cet ordre, ils demeurent enfermés qua¬ 
rante jours. Le Saint-Esprit descend au temps arreté ; les 
langues de feu tombées sur les disciples de Jésus-Christ mar¬ 
quent l’efficace de leur parole; la prédication commence; les 
apôtres rendent témoignage à Jésus-Christ ; ils sont prêts à 
tout souffrir pour soutenir qu'ils l’ont vu ressuscité. Les mi¬ 
racles suivent leurs paroles; en deux prédications de saint 
Pierre huit mille Juifs se convertissent, et pleurant leur er¬ 
reur ils sont lavés dans le sang qu'ils avaient versé. 

Ainsi l’Église est fondée dans Jérusalem, et parmi les 
Juifs, malgré l’incrédulité du gros de la nation. Les disciples 
de Jésus-Christ font voir au monde une charité, une force, 
et une douceur qu’aucune société n’avait jamais eue. La per¬ 
sécution s’élève; la foi s’augmente; les enfants de Dieu ap¬ 
prennent de plus en plus à 11 e désirer que le ciel; les Juifs, 
par leur malice obstinée, attirent la vengeance de Dieu, et 
avancent les maux extrêmes dont ils étaient menacés ; leur 
état et leurs affaires empirent. Pendant que Dieu continue à 
en séparer un grand nombre qu’il range parmi ses élus, saint 
Pierre est envoyé pour baptiser Corneille, centurion romain. 
Il apprend premièrement par une céleste vision, et après par 
expérience, que les Gentils sont appelés cà la connaissance de 
Dieu. Jésus-Christ, qui les voulait convertir, parle d’en haut 
à saint Paul, qui en devait être le docteur; et, par un mi¬ 
racle inouï jusqu’alors, en un instant, de persécuteur il le 
fait non-seulement défenseur, mais encore zélé prédicateur 
de la foi : il lui découvre le secret profond de la vocation des 


O) I.lC. xxiv. il). 







LA SUITE DE LA RELIGION. 


227 


Gentils par la réprobation des Juifs ingrats, qui se rendent 
de plus en plus indignes de l’Évangile. Saint Paul tend les' 
mains aux Gentils : il traite avec une force merveilleuse ces 
importantes questions (1), « Si le Christ devait souffrir, et 
s’il était le premier qui devait annoncer la vérité au peuple 
et aux Gentils, après être ressuscité des morts : » il prouve 
l’affirmative par Moïse et par les prophètes, et appelle les 
idolâtres à la connaissance de Dieu, au nom de Jésus-Christ 
ressuscité. Ils se convertissent enfouie : saint Paul fait voir 
que leur vocation est un effet de la grâce, qui ne distingue 
plus ni Juifs ni Gentils. La fureur et la jalousietransportent les 
Juifs; ils font des complots terribles contre saint Paul, ou¬ 
trés principalement de ce qu’il prêche les Gentils, et les amène 
au vrai Dieu : ils le livrent enfin aux Romains, comme ils 
leur avaient livré Jésus-Christ. Tout l’empire s’émeut contre 
l’Eglise naissante; et Néron, persécuteur de tout le genre 
humain, fut le premier persécuteur des fidèles. Ce tyran 
fait mourir saint Pierre et saint Paul. Rome est consacrée 
par leur sang; et le martyre de saint Pierre , prince des apô¬ 
tres, établit dans la capitale de l’empire le siège principal de 
la religion. Cependant le temps approchait où la vengeance 
divine devait éclater sur les Juifs impénitents : le désordre 
se met parmi eux; un faux zèle les aveugle, et les rend odieux 
a tous les hommes; leurs faux prophètes les enchantent par 
les promesses d’un règne imaginaire. Séduits par leurs trom¬ 
peries, ils ne peuvent plus souffrir aucun empire légitime, 
et ne donnent aucunes bornes à leurs attentats. Dieu les livre 
au sens réprouvé. Ils se révoltent contre les Romains qui les 
accablent ; Tite même, qui les ruine, reconnaît qu’il ne fait 
que prêter sa main à Dieu irrité contre eux (2). Adrien achève 
de les exterminer. Ils périssent avec toutes les marques de la 
vengeance divine : chassés de leur terre, et esclaves partout 


(l) Ac.t. xxvi. 23. —(2) Piiilost. Vit. Apoll. Tyan. lit), vi, c. 29. 
Joseph, de fiello Jud lit), vu , c. 16 ; al. lit», vi, c h. 




SECONDE PARTIE. 


ïï 28 

l’univers, ils n’ont plus ni temple, ni autel, ni sacrifice, ni 
pays ; et on ne voit en Juda aucune forme de peuple. 

Dieu cependant avait pourvu à l’éternité de son culte : les 
Gentils ouvrent les yeux, et s’unissent en esprit aux Juifs con¬ 
vertis. Ils entrent par ce moyen dans la race d’Abraham , et, 
devenus ses enfants par la foi, ils héritent des promesses qui 
lui avaient été faites. Un nouveau peuple se forme, et le nou¬ 
veau sacrifice, tant célébré par les prophètes, commence à 
s’offrir par toute la terre. 

Ainsi fut accompli de point en point l’ancien oracle de Ja¬ 
cob : Juda est multiplié dès le commencement plus que tous ses 
frères ; et, ayant toujours conservé une certaine prééminence, 
il reçoit enfin la royauté connue héréditaire. Dans la suite, 
le peuple de Dieu est réduit à sa seule race ; et, renfermé dans 
sa tribu, il prend son nom. En Juda se continue ce grand 
peuple promis à Abraham, à Isaac, et à Jacob; en lui se per¬ 
pétuent les autres promesses, le culte de Dieu, le temple, 
les sacrifices, la possession de la terre promise, qui ne s’ap¬ 
pelle plus que la Judée. Malgré leurs divers états, les Juifs 
demeurent toujours en corps de peuple réglé et de royaume, 
usant de ses lois. On y voit naître toujours ou des rois, ou 
des magistrats et des juges, jusqu’à ce que le Messie vienne : 
il vient, et le royaume de Juda peu à peu tombe en ruine. Il 
est détruit tout à fait, et le peuple juif est chassé sans espé¬ 
rance de la terre de ses pères. Le Messie devient l’attente des 
nations , et il règne sur un nouveau peuple. 

Mais, pour garder la succession et la continuité, il fallait 
que ce nouveau peuple fût enté , pour ainsi dire, sur le pre¬ 
mier, et, comme dit saint Paul (1), « l’olivier sauvage sur le 
franc olivier, afin de participer à sa bonne sève. » Aussi 
est-il arrivé que l’Église, établie premièrement parmi les 
Juifs, a reçu enfin les Gentils, pour faire avec eux un même 
arbre , un même corps , un même peuple, et les rendre par¬ 
ticipants de ses grâces et de ses promesses. 


(ï) Rom. xi. 17 . 





LA SUITE I)lî LA RELIGION. 


*>20 

Ce qui arrive après cela aux Juifs incrédules, sous Vespa- 
sieu et sousTite, ue regarde plus la suite du peuple de Dieu. 
C’est un châtiment des rebelles, qui, par leur infidélité en¬ 
vers la semence promise à Abraham et à David, ne sont 
plus J uifs , ni fils d’Abraham que selon la chair, et renoncent 
à la promesse par laquelle les nations devaient être bénies. 

Ainsi cette dernière et épouvantable désolation des Juifs 
n’est plus une transmigration , comme celle de Babylone ; ce 
n’est pas une suspension du gouvernement et de l’état du 
peuple de Dieu, ni du service solennel de la religion : le 
nouveau peuple déjà formé et continué avec l’ancien en Jé¬ 
sus-Christ n’est pas transporté; il s’étend et se dilate sans 
interruption, depuis Jérusalem, où il devait naître, jusqu’aux 
extrémités de la terre. Les Gentils agrégés aux Juifs devien¬ 
nent dorénavant les vrais Juifs, le vrai royaume de Juda op¬ 
posé à cet Israël schismatique et retranché du peuple de Dieu, 
le vrai royaume de David, par l'obéissance qu’ils rendent 
aux lois, et à l’Évangile de Jésus-Christ fils de David. 

Après rétablissement de ce nouveau royaume, il ne faut 
pas s’étonner si tout périt dans la Judée. Le second temple ue 
servait plus de rien depuis que le Messie y eut accompli ce 
qui était marqué par les prophéties. Ce temple avait eu la 
gloire qui lui était promise, quand le Désiré des nations y 
était venu. La Jérusalem visible avait fait ce qui lui restait à 
faire, puisque l’Église y avait pris sa naissance, et que de là 
elle étendait tous les jours ses branches par toute la terre. 
La Judée n’est plus rien à Dieu ni à la religion, non plus que 
les Juifs; et il est juste qu’en punition de leur endurcisse¬ 
ment, leurs ruines soient dispersées par toute la terre. 

C’est ce qui leur devait arriver au temps du Messie, selon 
Jacob, selon Daniel, selon Zacharie, et selon tous leurs pro¬ 
phètes (t) : mais comme ils doivent revenir un jour à ce 
Messie qu’ils ont méconnu, et que le Dieu d’Abraham n’a 


(I) OSEE. III. 4,5. Is. L1X. 20, 21. Z\CII. XI. 13, 10, 17. R.OJI. XI. ll,(Tc. 

20 





230 


SECONDE PARTIE. 


pas encore épuisé ses miséricordes sur la race quoique infidèle 
de ce patriarche, il a trouvé un moyen , dont il n’y a dans le 
monde que ce seul exemple, de conserver les Juifs, hors de 
leur pays et dans leur ruine, plus longtemps même que les 
peuples qui les ont vaincus. On ne voit plus aucun reste ni 
des anciens Assyriens , ni des anciens Mèdes , ni des anciens 
Perses, ni des anciens Grecs, ni même des anciens Romains. 
La trace s’en est perdue, et ils se sont confondus avec d’au¬ 
tres peuples. Les Juifs, qui ont été la proie de ces anciennes 
nations si célèbres dans les histoires, leur ont survécu ; et 
Dieu en les conservant nous tient en attente de ce qu'il veut 
faire encore des malheureux restes d’un peuple autrefois si 
favorisé. Cependant leur endurcissement sert au salut des 
Gentils, et leur donne cet avantage de trouver en des mains 
non suspectes les Écritures qui ont prédit Jésus-Christ et ses 
mvstères. Nous voyons entre autres choses, dans ces Écritu- 
res (I), et l'aveuglement etles malheurs des Juifs qui les conser¬ 
vent si soigneusement. Ainsi, nous profitons de leur disgrâce : 
leur infidélité fait un des fondements de notre foi; ils nous 
apprennent à craindre Dieu, et nous sont un spectacle éter¬ 
nel des jugements qu’il exerce sur ses enfants ingrats, afin 
que nous apprenions à ne nous point glorifier des grâces 
faites à nos pères. 

Un mystère si merveilleux, et si utile à l’instruction du 
genre humain, mérite bien d’être considéré. Mais nous n’a¬ 
vons pas besoin des discours humains pour l’entendre : le 
Saint-Esprit a pris soin de nous l’expliquer par la bouche de 
saint Paul ; et je vous prie d’écouter ce que cet apôtre en a écrit 
aux Romains (2). 

Après avoir parlé du petit nombre de Juifs qui avait reçu 
l’Evangile, et de l’aveuglement des autres, il entre dans une 
profonde considération de ce que doit devenir un peuple ho¬ 
noré de tant de grâces, et nous découvre tout ensemble le 


(i) Ts. vi, lu, lui, LM. Dan. i\. Mattii. mil Joan. mi. Act. 
xxviii. Rom. m. —(2) Rom. xi i , 2, etc. 



LÀ SUITE DE LA RELIGION. 23 I 

profit que nous tirons de leur chute, et les fruits que produira 
un jour leur conversion. « Les Juifs sont donc tombés, dit- 
il (i), pour 11 e se relever jamais? à Dieu ne plaise. Mais leur 
chute a donné occasion au salut des Gentils, afin que le salut 
des Gentils leur causât une émulation » qui les fit rentrer en 
eux-mêmes. « Que si leur chute a été la richesse des Gentils » 
qui se sont convertis en si grand nombre, « quelle grâce ne 
verrons-nous pas reluire quand ils retourneront avec pléni¬ 
tude! Si leur réprobation a été la réconciliation du monde, 
leur rappel ne sera-t-il pas une résurrection de mort à vie? 
Que si les prémices tirées de ce peuple sont saintes, la 
masse l’est aussi ; &i la racine est sainte, les rameaux le sont 
aussi; et si quelques-unes des branches ont été retranchées, 
et que toi, Gentil, qui n’étais qu’un olivier sauvage, tu aies 
été enté parmi les branches qui sont demeurées sur l’olivier 
franc , en sorte que tu participes au suc découlé de sa racine, 
garde-toi de t’élever contre les branches naturelles. Que si tu 
t’élèves, songe que ce n’est pas toi qui portes la racine, 
mais que c’est la racine qui te porte. Tu diras peut-être : 
Les branches naturelles ont été coupées, afin que je fusse 
enté en leur place. Il est vrai, l’incrédulité a causé ce re¬ 
tranchement , et c’est ta foi qui te soutient. Prends donc garde 
de ne t’enfler pas, mais demeure dans la crainte : car si Dieu 
n’a pas épargné les branches naturelles, tu dois craindre 
qu’il ne t’épargne encore moins. » 

Qui ne tremblerait en écoutant ces paroles de l’apôtre ? Pou¬ 
vons-nous n’être pas épouvantés de la vengeance qui éclate 
depuis tant de siècles si terriblement sur les Juifs, puisque 
saint Paul nous avertit, de la part de Dieu, que notre ingrati¬ 
tude nous peut attirer un semblable traitement? Mais écou¬ 
tons la suite de ce grand mystère. L’apôtre continue à parler 
aux Gentils convertis. « Considérez, leur dit-il (2), la clémence 
et la sévérité de Dieu : sa sévérité envers ceux qui sont déchus 


(i) Rom. xi. il , etc. — (2 ) Rom. xi, 22 et seq. 




SECONDE PARTIE. 


de sa grâce, et sa clémence envers vous, si toutefois vous de¬ 
meurez fermes en l’état ou sa bonté vous a mis; autrement 
vous serez retranchés comme eux. Que s’ils cessent d’être in¬ 
crédules , ils seront entés de nouveau , parce que Dieu (qui les 
a retranchés) est assez puissant pour les faire encore repren¬ 
dre. Car si vous avez été détachés de l’olivier sauvage où la 
nature vous avait fait naître, pour être entés dans l’olivier franc 
contre l’ordre naturel, combien plus facilement les branches 
naturelles de l’olivier même seront-elles entées sur leur pro¬ 
pre tronc? « Ici l’apôtre s’élève au-dessus de tout ce qu’il 
vient de dire, et, entrant dans les profondeurs des conseils de 
Dieu, il poursuit ainsi son discours (1) : « Je ne veux pas, mes 
frères , que vous ignoriez ce mystère; afin que vous appreniez 
à ne présumer pas de vous-mêmes. C’est qu’une partie des 
Juifs est tombée dans l’aveuglement, afin que la multitude des 
Gentils entrât cependant dans l'Église, et qu’ainsi tout Israël 
fut sauvé, selon qu’il est écrit (2) : Il sortira de Sion un libéra¬ 
teur qui bannira l’impiété de Jacob, et voici l’alliance que je 
ferai avec eux lorsque j’aurai effacé leurs péchés. » 

Ce passage d’Isaïe, que saint Paul cite ici selon les Sep¬ 
tante, comme il avait accoutumé, à cause que leur version 
était connue par toute la terre, est encore plus fort dans l'o¬ 
riginal, et pris dans toute sa suite; car le prophète y prédit 
avant toutes choses la conversion des Gentils par ces paro¬ 
les : « Ceux d’Occident craindront le nom du Seigneur, et 
ceux d’Orient verront sa gloire. «Ensuite, sous la figure d’un 
fleuve rapide poussé par un vent impétueux, Isaïe voit de 
loin les persécutions qui feront croître l’Église. Enfin le Saint- 
Esprit lui apprend ce que deviendront les Juifs, et lui dé¬ 
clare « que le Sauveur viendra à Sion , et s'approchera de ceux 
de Jacob, qui alors se convertiront de leurs péchés ; et voici, 
dit le Seigneur, l’alliance que je ferai avec eux. Mon esprit 
qui est en toi, ô prophète, et les paroles que j’ai mises en tabou- 


(I) Rom- 25. et seq. — (2) Is. lix 20. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


23 3 

clie, demeureront éternellement non-seulement dans ta bou¬ 
che, mais encore dans la bouche de tes enfants, et des enfants 
de tes enfants, maintenant et à jamais, dit le Seigneur(1). » 

Il nous fait donc voir clairement qu’après la conversion 
des Gentils, le Sauveur que Sion avait méconnu, et que les 
enfants de Jacob avaient rejeté, se tournera vers eux, effa¬ 
cera leurs péchés, et leur rendra l’intelligence des prophéties 
qu’ils auront perdue durant un long temps, pour passer 
successivement de main en main dans toute la postérité, et 
n’être plus oubliée jusques à la fin du monde, et autant de 
temps qu’il plaira à Dieu le faire durer après ce merveilleux 
événement. 

Ainsi les Juifs reviendront un jour, et ils reviendront 
pour ne s’égarer jamais; mais ils ne reviendront qu’après 
que VOrient et l’Occident, c’est-à-dire tout l’univers, auront 
été remplis de la crainte et de la connaissance de Dieu. 

Le Saint-Esprit fait voir à saint Paul que ce bienheureux 
retour des Juifs sera l’effet de l’amour que Dieu a eu pour 
leurs pères. C'est pourquoiil achève ainsi son raisonnement : 
Quant à l'Évangile, dit-il (2), que nous vous prêchons main¬ 
tenant , les Juifs sont ennemis pour l'amour de vous : si 
Dieu les a réprouvés, c’a été, 6 Gentils, pour vous appeler : 
mais quant à l’élection par laquelle ils étaient choisis dès 
le temps de l’alliance jurée avec Abraham, « ils lui demeurent 
toujours chers, à cause de leurs pères ; car les dons et la vo¬ 
cation de Dieu sont sans repentance. Et comme vous ne croyiez 
point autrefois, et que vous avez maintenant obtenu miséri¬ 
corde à cause de l’incrédulité des Juifs , » Dieu ayant voulu 
vous choisir pour les remplacer ; « ainsi les Juifs n’ont point 
cru que Dieu vous ait voulu faire miséricorde, afin qu’un 
jour ils la reçoivent : car Dieu a tout renfermé dans l’incré¬ 
dulité, pour faire miséricorde à tous, » et-afin que tous con¬ 
nussent le besoin qu’ils ont de sa grâce. « O profondeur des 


(lj Is. Ll.x. 20, 21 . — [ 2 ) Rom. XI. 28, <Tc. 








SECONDE PARTIE. 


2 3 I 

trésors de la sagesse et de la science de Dieu! que ses juge¬ 
ments sont incompréhensibles, et que ses voies sont impé¬ 
nétrables ! Car qui a connu les desseins de Dieu, ou qui est 
entré dans ses conseils? Qui lui a donné le premier, pour en 
tirer récompense, puisque c’est de lui, et par lui, et en lui, 
que sont toutes choses ? la gloire lui en soit rendue durant 
tous les siècles! » 

Voilà ce que dit saint Paul sur l’élection des Juifs, sur leur 
chute, sur leur retour, et enfin sur la conversion des Gentils, 
qui sont appelés pour tenir leur place, et pour les ramener à 
la fin des siècles à la bénédiction promise à leurs pères, c’est- 
à-dire au Christ qu’ils ont renié. Ce grand apôtre nous fait 
voir la grâce qui passe de peuple en peuple , pour tenir tous 
les peuples dans la crainte de la perdre , et nous en montre 
la force invincible, en ce qu’après avoir converti les idol⬠
tres , elle se réserve pour dernier ouvrage de convaincre l’en¬ 
durcissement et la perfidie judaïque. 

Par ce profond conseil de Dieu les Juifs subsistent encore 
au milieu des nations , où ils sont dispersés et captifs; mais 
ils subsistent avec le caractère de leur réprobation, déchus 
visiblement par leur infidélité des promesses faites à leurs 
pères, bannis de la terre promise, n'ayant même aucune 
terre à cultiver, esclaves partout où ils sont, sans honneur, 
sans liberté , sans aucune figure de peuple. 

Ils sont tombés en cet état trente-huit ans après qu’ils ont 
eu crucifié Jésus-Christ, et après avoir employé à persécuter 
ses disciples le temps qui leur avait été laissé pour se recon¬ 
naître. Mais pendant que l'ancien peuple est réprouvé pour 
son infidélité, le nouveau peuple s’augmente tous les jours 
parmi les Gentils : l’alliance faite autrefois avec Abraham s’é¬ 
tend, selon la promesse, à tous les peuples du monde qui 
avaient oublié Dieu : l’Église chrétienne appelle à lui tous les 
hommes; et, tranquille durant plusieurs siècles parmi des 
persécutions inouïes, elle leur montre à ne point attendre 
leur félicité sur la terre. 

C’était là, Monseigneur, le plus digne fruit de la connais- 


LA SUITE DE LA RELIGION. 23) 

sance (le Dieu, et l’effet de cette grande bénédiction que Je 
monde devait attendre par Jésus-Christ. Elle allait se répan¬ 
dant tous les jours de famille en famille, et de peuple en 
peuple : les hommes ouvraient les yeux de plus en plus pour 
connaître T aveuglement où l’idolâtrie les avait plongés; et, mal¬ 
gré toute la puissance romaine, on voyait les chrétiens, sans 
révolte, sans faire aucun trouble , et seulement en souffrant 
toutes sortes d’inhumanités, changer la face du monde, et 
s’étendre par tout l’univers. 

La promptitude inouïe avec laquelle se lit ce grand change¬ 
ment est un miracle visible. Jésus-Christ avait prédit que son 
Évangile serait bientôt prêché par toute la terre : cette mer¬ 
veille devait arriver incontinent après sa mort; et il avait dit 
qu’ après qu'on l’aurait élevé de terre , c’est-à-dire qu’on l’au¬ 
rait attaché à la croix, il attirerait à lui toutes choses { 1). Ses 
apôtres n’avaient pas encore achevé leur course, et saint Paul 
disait déjà aux Romains que leur foi était annoncée dans 
tout le inonde (2). Il disait aux Colossiens que l’Évangile était 
ouï « de toute créature qui était sous le ciel ; qu’il était prêché, 
qu’il fructifiait, qu’il croissait par tout l’univers(3). » Une tra¬ 
dition constante nous apprend que saint Thomas le porta aux 
Indes (4), et les autres en d’autres pays éloignés. Mais on n’a 
pas besoin des histoires pour confirmer cette vérité : l’effet 
perle ; et on voit assez avec combien de raison saint Paul ap¬ 
plique aux apôtres ce passage duPsalmiste(5). « Leur voix s’est 
fait entendre par toute la terre, et leur parole a été portée 
jusqu’aux extrémités du monde. » Sous leurs disciples, il n’y 
avait presque plus de pays si reculé et si inconnu où l’Évangile 
n’eut pénétré. Cent ans après Jésus-Christ, saint Justin comp¬ 
tait déjà parmi les fidèles beaucoup de nations sauvages, et 
jusqu’à ces peuples vagabonds qui erraient de çà et de là sur 


(I) JOAN. VIII. 28; XII. 32 — (fc) ROM. I. 8. — (3) COL. I. 5, 6, 23. — 
(U Grec. Naz. Orat. xxv, nunc xxmii, n. il; lom. i, png. g 11. — (5) 
I*s. \viii. 5. Rom. x. 18. 





2 3 G 


SECONDE PARTIE. 


Des chariots sans avoir de demeure fixe (J ). Ce n’était point une 
vaine exagération ; c’était un fait constant et notoire , qu’il 
avançait en présence des empereurs, et à la face de tout l’u¬ 
nivers. SaintIrénée vient un peu après, et on voit croître le 
dénombrement qui se faisait des églises. Leur concorde était 
admirable : ce qu’on croyait dans les Gaules, dans les Espa- 
gnes, dans la Germanie, on le croyait dans l’Égypte et dans 
l’Orient; et comme « il n’y avait qu’un même soleil dans tout 
l’univers, on voyait dans toute l’Église, depuis une extrémité 
du monde à l’autre, la même lumière de la vérité (2). » 

Si peu qu’on avance, on est étonné des progrès qu’on voit. 
Au milieu du troisième siècle, Tertullien et Origène font 
voir dans l’Église des peuples entiers qu’un peu devant on 
n’y mettait pas (3). Ceux qu’Origène exceptait, qui étaient les 
plus éloignés du monde connu, y sont mis un peu après par 
Arnobe (4). Que pouvait avoir vu le monde pour se rendre si 
promptement à Jésus-Christ? S’il a vu des miracles, Dieu 
s’est mêlé visiblement dans cet ouvrage : et s’il se pouvait 
faire qu’il n’en eût pas vu , ne serait-ce pas un nouveau mi¬ 
racle , plus grand et plus incroyable que ceux qu’on ne veut 
pas croire, d'avoir converti le monde sans miracle, d’avoir 
fait entrer tant d’ignorants dans des mystères si hauts, d’a¬ 
voir inspiré à tant de savants une humble soumission, 
et d'avoir persuadé tant de choses incroyables à des incré¬ 
dules (5). 

Mais le miracle des miracles, si je puis parler de la sorte, 
c’est qu’avec la foi des mystères, les vertus les plus éminentes 
et les pratiques les plus pénibles se sont répandues par toute la 
terre. Les disciples de Jésus-Christ l’ont suivi dans les voies 
les plus difficiles. Souffrir tout pour la vérité, a été parmi ses 


(I) Just. Apol. ii, nunc i, n. 53, p. 74, 75; et Dial, cum Tryph. n. 
117, pag. 211. — (2) Iiien. adv. Hær. lib. i, c. 2, 3, nunc 10, pag. 4s 
etseq. —(3) Tertull. adv. Jud. c. 7. Apolog. c. 37. Ouïr». Tr. xx\m, 
in Matt. t. ni, p. 858. ed. Bened. Hoir, iv in E/.ecb. ibid. p. 370. — 
H) Arnob. adv. Gentes, lib. u. — (5) Auc. de Civit. Dci, lib. xxi, c. 
vu ; lib. xxii , c. v ; t. vu , col. 62(5, 658 et seq. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


enfants un exercice ordinaire; et pour imiter Jeur Sauveur ils 
ont couru aux tourments avec plus d’ardeur que les autres 
n’ont fait aux délices. On ne peut compter les exemples ni des 
riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres, ni des 
pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses, ni des 
vierges qui ont imité sur la terre la vie des anges, ni des 
pasteurs charitables qui se sont faits tout à tous, toujours prêts 
à donner à leur troupeau non-seulement leurs veilles et leurs 
travaux, mais encore leurs propres vies. Que dirai-je de la pé • 
nitence et delà mortification ? Les juges n’exercent pas plus 
sévèrement la justice sur les criminels, que les pécheurs pé¬ 
nitents l’ont exercée sur eux-memes^Bien plus, les innocents 
ont puni en eux avec une rigueur incroyable cette pente pro¬ 
digieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean-Baptis¬ 
te, qui parut si surprenante aux Juifs, est devenue commune 
parmi les fidèles ; les déserts ont été peuplés de ses imitateurs ; 
et il y a eu tant de solitaires , que des solitaires plus parfaits 
ont été contraints de chercher des solitudes plus profondes : 
tant on a fui le monde, tant la vie contemplative a été goûtée. 

Tels étaient les fruits précieux que devait produire l’Évan¬ 
gile. L’Église n’est pas moins riche en exemples qu’en pré¬ 
ceptes , et sa doctrine a paru sainte, en produisant une in¬ 
finité de saints. Dieu, qui sait que les plus fortes vertus nais¬ 
sent parmi les souffrances, l’a fondée parle martyre, et l’a 
tenue durant trois cents ans dans cet état, sans qu’elle eût 
un seul moment pour se reposer. Après qu’il eut fait voir, 
par une si longue expérience, qu’il n’avait pas besoin du 
secours humain ni des puissances de la terre pour établir son 
Église , il y appela enfin les empereurs, et fit du grand 
Constantin un protecteur déclaré du christianisme. Depuis 
ce temps, les rois ont accouru de toutes parts à l’Église ; et 
tout ce qui était écrit dans les prophéties , touchant sa gloire 
future, s’est accompli aux yeux de toute la terre. 

Que si elle a été invincible contre les efforts du dehors, elle 
ne l’est pas moins contre les divisions intestines. Ces hérésies , 
tant prédites par Jésus-Christ et par ses apôtres , sont arri- 





238 


SECONDE PARTIE. 


vées, et la foi persécutée par les empereurs souffrait en 
meme temps des hérétiques une persécution plus dangereuse. 
Mais celte persécution n’a jamais été plus violente que dans 
le temps où l’on vit cesser celle des païens. L’enfer fit alors 
ses plus grands efforts pour détruire par elle-même cettei 
Église que les attaques de ses ennemis déclarés avaient affer¬ 
mie. A peine commençait-elle à respirer par la paix que lui 
donna Constantin; et voilà qu’Arius, ce malheureux prêtre, 
lui suscite de plus grands troubles qu’elle n’en avait jamais 
soufferts. Constance, fils de Constantin, séduit par les ariens, 
dont il autorise le dogme, tourmente les catholiques par toute 
la terre : nouveau persécuteur du christianisme, et d’autant 
plus redoutable, que sous le nom de Jésus-Christ il fait la 
guerre à Jésus-Christ même. Pour comble de malheurs, l'ɬ 
glise ainsi divisée tombe entre les mains de Julien l’Apostat, 
qui met tout en oeuvre pour détruire le christianisme, etn’en 
trouve point de meilleur moyen que de fomenter les factions 
dont il était déchiré. Après lui vient un Yalens, autant atta¬ 
ché aux arieus que Constance, mais plus violent. D’autres 
empereurs protègent d’autres hérésies avec une pareille fu¬ 
reur. L’Église apprend, par tant d’expériences, qu’elle n’a 
pas moins à souffrir, sous les empereurs chrétiens, qu’elle 
avait souffert sous les empereurs infidèles, et quelle doit ver¬ 
ser du sang pour défendre non-seulement tout le corps de sa 
doctrine, mais encore chaque article particulier. En effet, il 
n’y en a aucun quelle n’ait vu a:taqué par ses enfants. Mille 
sectes et mille hérésies sorties de son sein se sont élevées 
contre elle. Mais si elle les a vues s'élever, selon les prédictions 
de Jésus-Christ, elle les a vues tomber toutes, selon ses pro¬ 
messes, quoique souvent soutenues par les empereurs et 
par les rois. Ses véritables enfants ont été, comme dit saint 
Paul, reconnus par cette épreuve; la vérité n’a fait que se for¬ 
tifier quand elle a été contestée, et l’Église est demeurée 
inébranlable. 


LA SUITE OE LA RELIGIOX. 


230 


CHAPITRE XXI. 

Réflexions particulières sur le châtiment des Juifs, et sur les prédic¬ 
tions de Jésus-Christ qui l’avaient marqué. 

Pendant que j’ai travaillé à vous faire voir sans interrup¬ 
tion la suite des conseils de Dieu, dans la perpétuité de son 
peuple, j’ai passé rapidement sur beaucoup de faits qui méri¬ 
tent des réllexions profondes. Qu’il me soit permis d’y revenir, 
pour ne vous laisser pas perdre de si grandes choses. 

Et premièrement, Monseigneur, je vous prie de considérer 
avec une attention plus particulière la chute des Juifs, dont 
toutes les circonstances rendent témoignage à l’Évangile. Ces 
circonstances nous sont expliquées par des auteurs infidèles, 
par des Juifs et par des païens, qui, sans entendre la suite 
des conseils de Dieu, nous ont raconté les faits importants 
par lesquels il lui a plu de la déclarer. 

Nous avons Josèphe, auteur juif, historien très-fidèle, et 
très-instruit des affaires de sa nation, dont aussi il a illustré 
les antiquités par un ouvrage admirable. 11 a écrit la dernière 
guerre, où elle a péri, après avoir été présent à tout, et y avoir 
lui-même servi son pays avec un commandement considérable. 

Les Juifs nous fournissent encore d’autres auteurs très-an¬ 
ciens, dont vous verrez les témoignages. Ils ont d’anciens 
commentaires sur les livres de l’Écriture , et entre autres les 
paraphrases chaldaïques qu’ils impriment avec leurs Bibles. 
Ils ont leur livre qu’ils nomment Talmud, c’est-à-dire doctrine, 
qu’ils ne respectent pas moins que l’Écriture elle-même. C’est 
un ramas des traités et des sentences de leurs anciens maî¬ 
tres ; et encore que les parties dont ce grand ouvrage est com¬ 
posé ne soient, pas toutes de la même antiquité, les derniers 
auteurs qui y sont cités ont vécu dans les premiers siècles de 
l’Église. Là, parmi une infinité de fables impertinentes, qu’on 
voit commencer pour la plupart après les temps de Notre- 
Seigneur, on trouve de beaux restes des anciennes traditions 
du peuple juif, et des preuves pour le convaincre. 








240 


SECONDE PARTIE. 


Pt d’abord il est certain, de l’aveu des Juifs, que la ven¬ 
geance divine ne s’est jamais plus terriblement ni plus manifes¬ 
tement déclarée qu’elle lit dans leur dernière désolation. 

C’est une tradition constante, attestée dans leur Talmud , 
et confirmée par tous leurs rabbins, que, quarante ans avant 
la ruine de Jérusalem , ce qui revient à peu près au temps de 
la mort de Jésus-Christ, on ne cessait de voir dans le temple 
des choses étranges. Tous les jours il y paraissait de nouveaux 
prodiges, de sorte qu’un fameux rabbin s’écria un jour: 
« O temple, 6 temple, qu’est-ce qui t’émeut, et pourquoi te 
fais-tu peur à toi-même(1)? » 

Qu’y a-t-il de plus marqué que ce bruit affreux qui fut ouï 
par les prêtres dans le sanctuaire le jour de la Pentecôte, et 
cette voix manifeste qui sortit du fond de ce lieu sacré : « Sor¬ 
tons d’ici, sortons d’ici! » I^es saints anges protecteurs du 
temple déclarèrent hautement qu’ils l’abandonnaient, parce 
que Dieu, qui y avait établi sa demeure durant tant de siècles, 
l’avait réprouvé. 

Josèphe et Tacite même ont raconté ce prodige(2). 11 ne fut 
aperçu que des prêtres. Mais voici un autre prodige qui a 
éclaté aux yeux de tout le peuple ; et jamais aucun autre peuple 
n’avait rien vu de semblable. « Quatre ans devant la guerre 
déclarée, un paysan, dit Josèphe (3), se mit à crier : Une voix 
est sortie du côté de l’orient, une voix est sortie du côté de 
l’occident, une voix est sortie du côté des quatre vents : voix- 
contre Jérusalem et contre le temple ; voix contre les nouveaux 
mariés et les nouvelles mariées; voix contre tout le peuple. » 
Depuis ce temps, ni jour ni nuit, il ne cessa de crier : « Mal¬ 
heur, malheur à Jérusalem! » Il redoublait ses cris les jours 
de fête. Aucune autre parole ne sortit jamais de sa bouche : 
ceux qui le plaignaient, ceux qui le maudissaient, ceux qui lui 
donnaient ses nécessités, n’entendirent jamais de lui que 


(1) R. .ToHXNiVîv, lits de Zxcaï, Tr. de fest. Expiât. — (2) Joseph, de 
Bello Jud. lil). vn,c. 12; al. lito. vi, e. 5. T .voit. Hist. 1 i ! >. v,c. 13. 
— (3) De Bello Jud. ubi sup. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 2$î 

ceV.e terrible parole : « Malheur à Jérusalem! » Il fut pris, 
interrogé, et condamné au fouet par les magistrats : à chaque 
demande et à chaque coup, il répondait, sans jamais se plain¬ 
dre : « Malheur à Jérusalem ! » Renvoyé comme un insensé, 
il courait tout le pays en répétant sans cesse sa triste prédic¬ 
tion. Il continua durant sept aus à crier de cette sorte, sans se 
relâcher, et sans que sa voix s’affaiblit. Au temps du dernier 
siège de Jérusalem, il se renferma dans la ville, tournant 
infatigablement autour des murailles, et criant de toute sa 
force : « Malheur au temple, malheur à la ville, malheur à 
tout le peuple! » A la fin il ajouta : « Malheur à moi-même! » 
et en même temps il fut emporté d'un coup de pierre lance 
par une machine. 

Ne dirait-on pas, Monseigneur, que la vengeance divine 
s'était comme rendue visible en cet homme, qui ne subsistait 
(pie pour prononcer ses arrêts; qu’elle l’avait rempli de sa 
force, afin qu’il pût égaler les malheurs du peuple par ses 
cris ; et qu’enfin il devait périr par un effet de cette vengeance 
qu’il avait si longtemps annoncée, afin de la rendre plus sen¬ 
sible et plus présente, quand il en serait non-seulement le 
prophète et le témoin, mais encore la victime ? 

Ce prophète des malheurs de Jérusalem s’appelait Jésus. Il 
semblait que le nom de Jésus, nom de salut et de paix, devait 
tourner aux Juifs , qui le méprisaient en la personne de notre 
Sauveur, à un funeste présage ; et que ces ingrats ayant rejeté 
un Jésus qui leur annonçait la grâce, la miséricorde et la vie , 
Dieu leur envoyait un autre Jésus qui n’avait à leur annoncer 
que des maux irrémédiables, et l’inévitable decret de leur 
ruine prochaine. 

Pénétrons plus avant dans les jugements de Dieu, sous la 
conduite de ses Écritures. Jérusalem et son temple ont elé 
deux fois détruits : l’une par Nabuchodonosor, l’autre par Tite. 
Mais, en chacun de ces deux temps, la justice de Dieu s’est 
déclarée par les mêmes voies, quoique plus à découvert dans 
le dernier. 

Pour mieux entendre cet ordre des conseils de Dieu , posons, 

•2i 


2 12 


SECONDE PARTIE. 


avant toutes choses, cette vérité si souvent établie dans les 
saintes lettres : que l’un des plus terribles effets de la ven¬ 
geance divine est lorsqu’en punition de nos péchés précédents, 
elle nous livre à notre sens réprouvé, en sorte que nous som¬ 
mes sourds à tous les sages avertissements, aveugles aux voies 
de salut qui nous sont montrées, prompts à croire tout ce qui 
nous perd pourvu qu’il nous flatte, et hardis à tout entrepren¬ 
dre, sans jamais mesurer nos forces avec celles des ennemis 
que nous irritons. 

Ainsi périrent la première fois, sous la main de Nabucho- 
donosor, roi de Babylone, Jérusalem et ses princes. Faibles 
et toujours battus par ce roi victorieux, ils avaient souvent 
éprouvé qu’ils ne faisaient contre lui que de vains efforts (t), 
et avaient été obligés à lui jurer fidélité. Le prophète Jérémie 
leur déclarait, de la part de Dieu, que Dieu même les avait 
livrés à ce prince, et qu’il n’y avait de salut pour eux qu’à 
subir le joug. Il disait à Sédécias, roi de Judée, et à tout son 
peuple (2) : « Soumettez-vous à Nabuchodonosor, roi de Ba¬ 
bylone, afin que vous viviez; car pourquoi voulez-vous périr, 
et faire de cette ville une solitude? » Ils ne crurent point à sa 
parole. Pendant que Nabuchodonosor les tenait étroitement 
enfermés parles prodigieux travaux dont il avait entouré leur 
ville, ils se laissaient enchanter par leurs faux prophètes, qui 
leur remplissaient l’esprit de victoires imaginaires, et leur 
disaient au nom de Dieu, quoique Dieu ne les eût point en¬ 
voyés : « J’ai brisé le joug du roi de Babylone : vous n’avez 
plus que deux ans à porter ce joug; et après, vous verrez ce 
prince contraint à vous rendre les vaisseaux sacrés qu’il a 
enlevés du temple (3). « Le peuple, séduit par ces promesses, 
souffrait la faim et la soif, et les plus dures extrémités, et fit 
tant par son audace insensée, qu’il n’y eut plus pour lui de 
miséricorde. La ville fut renversée, le temple fut brûlé, tout 
fût perdu (4). 


(I) II. P\R. XXXVI. 13. — (2) JEKEM. XXVII. 12, 17. — (3) J EH. XXVUI. 
S, 3. - (4) IV. ltEC. XXV. 




LA SUIT K UE LA BEL! G ION. 


2 43 


A ces marques, 3es Juifs connurent que la main de Dieu 
était sur eux'. Mais afin que la vengeance divine leur fut aussi 
manifeste dans la dernière ruine de Jérusalem quelle l’avait, 
été dans la première, on a vu, dans l’une et dans l’autre, la 
même séduction, la même témérité et le même endurcissement. 

Quoique leur rébellion eût attiré sur eux les armes romai¬ 
nes, et qu’ils secouassent témérairement un joug sous lequel 
tout l’univers avait ployé, Tite ne voulait pas les perdre : au 
contraire, il leur fit souvent offrir le pardon, non-seulement 
au commencement de la guerre, mais encore lorsqu’ils ne 
pouvaient plus échapper de ses mains. Il avait déjà élevé au¬ 
tour de Jérusalem une longue et vaste muraille, munie de 
tours et de redoutes aussi fortes que la ville même, quand il 
leur envoya Josèphe leur concitoyen, un de leurs capitaines, 
un de leurs prêtres, qui avait été pris dans cette guerre en dé¬ 
fendant son pays. Que ne leur dit-il pas pour les émouvoir ? 
Par combien de fortes raisons les invita-t-il à rentrer dans 
l’obéissance? Il leur fit voir le ciel et la terre conjurés contre 
eux, leur perte inévitable daus la résistance, et tout ensemble 
leur salut dans la clémence de Tite. « Sauvez, leur disait-il (1), 
la Cité sainte; sauvez-vous vous-mêmes; sauvez ce temple la 
merveille de l’univers, que les Romains respectent, et que 
Tite ne voit périr qu’à regret ! » Mais le moyen de sauver des 
gens si obstinés à se perdre? Séduits par leurs faux pro¬ 
phètes, ils n’écoutaient pas ces sages discours. Us étaient 
réduits à l’extrémité.: la faim en tuait plus que la guerre, et 
les mères mangeaient leurs enfants. Tite, touché de leurs maux, 
prenait ses dieux à témoin qu’il n’était pas cause de leur 
perte. Durant ces malheurs, ils ajoutaient foi aux fausses 
prédictions qui leur promettaient l’empire de l’univers. Bien 
plus, la ville était prise, le feu y était déjà de tous côtés, et 
ces insensés croyaient encore les faux prophètes qui les assu¬ 
raient que le jour de salut était venu (2), afin qu’ils résistassent 


(i) Joseph, de Bello Jud. 1 Lb. vu, c. 4; al. lib. vi, c. 2. — (2) Ibid, 
C. IJ, al. b. 




SECONDE PARTIE. 


1 > i I 

toujours, et qu’il n’y eût plus pour eux de miséricorde. En 
effet, tout fut massacré; la ville fut renversée de fond en 
comble ; et à la réserve de quelques restes de tours, que Tite 
laissa pour servir de monument à la postérité, il n’y de¬ 
meura pas pierre sur pierre. 

Vous voyez donc éclater sur Jérusalem la même vengeance 
qui avait autrefois paru sous Sédécias. Tite n’est pas moins 
envoyé de Dieu que Nabucliodonosor : les Juifs périssent de 
la même sorte On voit dans Jérusalem la même rébellion, 
la même famine, les mêmes extrémités, les mêmes voies de 
salut ouvertes, la même séduction, le même endurcissement, 
la même chute; et afin que tout soit semblable, le second 
temple est brûlé sous Tite, le même mois et le même jour 
que l’avait été le premier sous Nabucliodonosor (1) : il fallait- 
que tout fût marqué, et que le peuple ne pût douter de la 
vengeance divine. 

11 y a pourtant, entre ces deux chutes de Jérusalem et des 
Juifs, de mémorables différences , mais qui toutes vont à faire 
voir dans la dernière une justice plus rigoureuse et plus dé- 
c'arée. Nabucliodonosor lit mettre le feu dans le temple : 
Tite n’oublia rien pour le sauver, quoique ses conseillers lui 
représentassent que, tant qu’il subsisterait, les Juifs, qui y 
attachaient leur destinée, ne cesseraient jamais d’être rebelles. 
Mais le jour fatal était venu : c’était le dixième d’août, qui 
avait déjà vu brûlerie temple de Salomon (2). Malgré les défen¬ 
ses de Tite prononcées devant ies Romains et devant les Juifs, 
et malgré l’inclination naturelle des soldats, qui devait les 
porter plutôt à piller qu’à consumer tant de richesses, un 
soldat, poussé, dit Josèphe (3), par une inspiration divine , 
se fait lever par ses compagnons à une fenêtre , et met le feu 
dans ce temple auguste. Tite accourt, Tite commande qu’on 
se hâte d’éteindre la flamme naissante. Elle prend partout en 
un instant, et cet admirable édifice est réduit en cendres. 


(t) Joseph, de Belle Jud. lib. vu, c. 9, fo; lib. vi, al. 4. — (2) Ibid. 
- (3) Ibid. 





LA SUITE DE LA RELIGION. 2 4. r » 

Que si l'endurcissement des Juifs sous Sédécias était l'effet 
le plus terrible et la marque la plus assurée de la vengeance 
divine, que dirons-nous de l’aveuglement qui a paru du temps 
deTite? Dans la première ruine de Jérusalem , les Juifs s’en¬ 
tendaient du moins entre eux : dans la dernière, Jérusalem, 
assiégée par les Romains, était déchirée par trois factions en¬ 
nemies (1). Si la haine qu’elles avaient toutes pour les Romains 
allait jusqu’à la fureur, elles n’étaient pas moins acharnées les 
unes contre les autres : les combats du dehors coûtaient moins 
de sang aux Juifs que ceux du dedans. Un moment après les 
assauts soutenus contre l’étranger, les citoyens recommen¬ 
çaient leur guerre intestine; la violence et le brigandage 
régnaient partout dans la ville. Elle périssait, elle n’était plus 
qu’un grand champ couvert de corps morts ; et cependant les 
chefs des factions y combattaient pour l'empire. N’était-ce pas 
une image de l’enfer, où les damnés ne se haïssent pas moins 
les uns les autres qu’ils haïssent les démons qui sont leurs 
ennemis communs, et où tout est plein d’orgueil, de confu¬ 
sion et de rage ? 

Confessons donc, Monseigneur, que la justice que Dieu lit 
des Juifs par Nabuchodonosor n’était qu’une ombre de celle 
dont Tite fut le ministre. Quelle ville a jamais vu périr onze 
cent mille hommes en sept mois de temps, et dans un seul 
siège ? C’est ce que virent les Juifs au dernier siège de Jérusa¬ 
lem. Les Chaldéens ne leur avaient rien fait souffrir de sem¬ 
blable. Sous les Chaldéens, leur captivité ne dura que soixante 
et dix ans : il y a seize cents ans qu'ils sont esclaves par tout 
l’univers, et ils ne trouvent encore aucun adoucissement a 
leur esclavage. 

Il ne faut plus s’étonner si Tite victorieux, après la prise 
de Jérusalem , ne voulait pas recevoir les congratulations des 
peuples voisins, ni les couronnes qu’ils lui envoyaient pour 
honorer sa victoire. Tant de mémorables circonstances, la 
colère de Dieu si marquée, et sa main qu’il voyait encore si 


(lj JosKi’ii. de Bello Jud. lib. vi, vu. 


2 !. 








SECONDE PARTIE. 


2 1 G 

présente, le tenaient dans un profond étonnement; et c'est ce 
qui lui lit dire ce que vous avez ouï, qu’il n’était pas le vain¬ 
queur, qu’il n’était qu’un faillie instrument de la vengeaneê 
divine. 

ïl n’en savait pas tout le secret : l’heure n’était pas encore 
venue où les empereurs devaient reconnaître Jésus-Christ. 
C’était le temps des humiliations et des persécutions de l'Église. 
C’est pourquoi Tite, assez éclairé pour connaître que la Judée 
périssait par un effet manifeste de la justice de Dieu, ne con¬ 
nut pas quel crime Dieu avait voulu punir si terriblement. 
C’était le plus grand de tous les crimes; crime jusqu’alors 
inouï, c’est-à-dire le déicide, qui aussi adonné lieu à une ven¬ 
geance dont le monde n’avait vu encore aucun exemple. 

Mais si nous ouvrons un peu les yeux, et si nous considérons 
la suite des choses , ni ce crime des Juifs, ni son châtiment, 
ne pourront nous être cachés. 

Souvenons-nous seulement de ce que Jésus-Christ leur avait 
prédit. Il avait prédit la ruine entière de Jérusalem et du temple. 
« 11 n’y restera pas, dit-il (t), pierre sur pierre. » Il avait prédit 
la manière dont cette ville ingrate serait assiégée, et cette ef¬ 
froyable circonvallation qui la devait environner; il avait prédit 
cette faim horrible qui devait tourmenter ses citoyens, et n’avait 
pas oublié les faux prophètes, par lesquels ils devaient être 
séduits. Il avait averti les Juifs que le temps de leur malheur 
était proche ; il avait donné les signes certains qui devaient 
en marquer l’heure précise; il leur avait expliqué la longue 
suite de crimes qui devait leur attirer un tel châtiment : en un 
mot, il avait fait toute l’histoire du siège et de la désolation de 
Jérusalem. 

Et remarquez, Monseigneur, qu’il leur lit ces prédictions 
vers le temps de sa Passion, afin qu’ils connussent mieux la 
cause de tous leurs maux. Sa Passion approchait quand il leur 
dit (2) : « La Sagesse divine vous a envoyé des prophètes, des sa- 


(i) Mattij. xxiv. I, 2. Marc. xui. i, 2. Lee. xxi. 5, 6. — (2) Mattii. 
xxm. 34, etc. 




LA. SUITE DE LA RELIGION. 


2J7 


ges, et des docteurs : vous en tuerez les uns, vous en crucifierez 
les autres ; vous les fiagellerez dans vos synagogues ; vous les 
persécuterez de ville en ville, afin que tout le sang innocent 
qui a été répandu sur la terre retombe sur vous, depuis le 
sangd’Abellejustejusquesau sangdeZacharlefils de Barachie, 
que vous avez massacré entre le temple et l’autel. Je vous dis, 
en vérité, toutes ces choses viendront sur la race qui esta 
présent. Jérusalem, Jérusalem , qui tues les prophètes et qui 
lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu 
rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses petits 
sous ses ailes ; et tu ne l’as pas voulu ! Le temps approche 
que vos maisons demeureront désertes. » 

Voilà l’histoire des Juifs. Ils ont persécuté leur Messie, et 
en sa personne et en celle des siens; ils ont remué tout l’u¬ 
nivers contre ses disciples, et ne les ont laissés en repos dans 
aucune ville ; ils ont armé les Romains et les empereurs con¬ 
tre l’Église naissante; ils ont lapidé saint Etienne, tué les deux 
Jacques, que leur sainteté rendait vénérables meme parmi 
eux, immolé saint Pierre et saint Paul par l’épée et par les 
mains des Gentils. 11 faut qu’ils périssent. Tant de sang mêlé à 
celui des prophètes qu’ils ont massacrés crie vengeance devant 
Dieu : « Leurs maisons et leur ville va être déserte : » leur 
désolation ne sera pas moindre que leur crime : Jésus-Christ 
les en avertit : le temps est proche : « toutes ces choses vien¬ 
dront sur la race qui est à présent; » et encore : « cette géné¬ 
ration ne passera pas sans que ces choses arrivent (1), » c’est- 
à-dire que les hommes qui vivaient alors en devaient être les 
témoins. 

Mais écoutons la suite des prédictions de notre Sauveur. 
Comme il faisait son entrée dans Jérusalem quelques jours 
avant sa mort, touché des maux que cette mort devait attirer à 
cette malheureuse ville, il la regarde en pleurant : « Ha, dit- 
il , (2) ville infortunée, situ connaissais, du moins en ce jour 


(i) Match xxiii. oG ;\\iv. 34. Marc. xiii. 30. Luc. xxi. 32. -(2) Luc. 

SIX. 41. 






SECONDE PARTIE. 


2 18 

qui t’est encore donné » pour te repentir, « ce qui te pourrait 
apporter la paix! mais maintenant tout ceci est caché à tes 
yeux. Viendra le temps que tes ennemis t’environneront de 
tranchées, et t’enfermeront, et te serreront de toutes parts, 
et te détruiront entièrement toi et tes enfants, et ne laisseront 
en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le temps 
auquel Dieu t’a visitée. » 

C’était marquer assez clairement et la manière du siège et 
les derniers effets de la vengeance. Mais il ne fallait pas que 
.Jésus allât au supplice sans dénoncer à Jérusalem combien elle 
serait un jour punie de l’indigne traitement qu’elle lui faisait. 
Comme il allait au Calvaire portant sa croix sur ses épaules , 
« il était suivi d’une grande multitude de peuple et de femmes 
qui se frappaient la poitrine, et qui déploraient sa mort (1). » 
11 s’arrêta, se tourna vers elles, et leur dit ces mots (2) : 
« Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez 
sur vous-mêmes et sur vos enfants ; car le temps s’approche 
auquel on dira : Heureuses les stériles! heureuses les entrail¬ 
les qui n’ont point porté d’enfants, et les mamelles qui n’en 
ont point nourri ! Ils commenceront alors à dire aux monta¬ 
gnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous. Car 
si le bois vert est ainsi traité, que sera-ce du bois sec? » Si 
l’innocent, si le juste souffre un si rigoureux supplice, que 
doivent attendre les coupables ? 

Jérémie a-t-il jamais plus amèrement déploré la perte des 
Juifs ? Quelles paroles plus fortes pouvait employer le Sauveur 
pour leur faire entendre leurs malheurs et leur désespoir; et 
cette horrible famine funeste aux enfants, funeste aux mères 
qui voyaient sécher leurs mamelles, qui n’avaient plus que 
des larmes à donner à leurs enfants, et qui mangèrent le 
fruit de leurs entrailles ? 


( 1 ) Luc. xxni, 27. — (2) Ibid. 28 et seq. 



IA SUITE DE IA RELU', ION. 


2 40 


CHAPITRE XXII. 

Deux mémorables prédictions de Notre-Seigneur sont expliquées, et 
leur accomplissement est justilié par l’histoire. 

Telles sont les prédictions qu’il a faites à tout le peuple. Celles 
qu’il fit en particulier à ses disciples méritent encore plus 
d’attention. Elles sont comprises dans ce long et admirable 
discours où il joint ensemble la ruine de Jérusalem avec celle 
de l’univers (1). Cette liaison n’est pas sans mystère, et en voici 
le dessein. 

Jérusalem, cité bienheureuse que le Seigneur avait choisie , 
tant qu’elle demeura dans l’alliance et dans la foi des pro¬ 
messes, fut la figure de l’Église, et la figure du ciel où Dieu 
se fait voir à ses enfants. C’est pourquoi nous voyons souvent 
les prophètes joindre, dans la suite du meme discours, ce qui 
regarde Jérusalem , à ce qui regarde l’Église et à ce qui regarde 
la gloire céleste : c’est un des secrets des prophéties, et une 
des clefs qui en ouvrent l’intelligence. Mais Jérusalem réprou¬ 
vée, et ingrate envers son Sauveur, devait être l’image de l’en¬ 
fer : ses perfides citoyens devaient représenter les damnés ; 
et le jugement terrible que Jésus-Christ devait exercer sur eux 
était la figure de celui qu’il exercera sur tout l’univers , lors¬ 
qu’il viendra à la fin des siècles, en sa majesté, juger les 
vivants et les morts. C’est une coutume de l’Écriture , et un 
des moyens dont elle se sert pour imprimer les mystères 
dans les esprits, de mêler pour notre instruction la figure à 
la vérité. Ainsi Notre-Seigneur a mêlé l’histoire de Jérusalem 
désolée avec celle de la fin des siècles; et c’est ce qui paraît 
dans le discours dont nous parlons. 

Ne croyons pas toutefois que ces choses soient tellement 
confondues, que nous ne puissions discerner ce qui appartient 
à l’une et à l’autre. Jésus-Christ les a distinguées par des 


(i) Mvrni. xxiv. Marc. xiii. Luc xxi. 









250 


SECONDE l’Ain 1E. 


caractères certains, que je pourrais aisément marquer, s'il en 
était question. Mais il me suffit de vous faire entendre ce qui 
regarde la désolation de Jérusalem et des Juifs. 

Les apôtres (c'était encore au temps de la Passion), assem¬ 
blés autour de leur maître, lui montraient le temple et les ba¬ 
timents d’alentour : ils en admiraient les pierres, l’ordon¬ 
nance, la beauté, la solidité, et il leur dit (1) : « A r oyez-vous ces 
grands bâtiments? il n’y restera pas pierre sur pierre. » Éton¬ 
nés de cette parole, ils lui demandent le temps d’un événement 
si terrible ; et lui, qui ne voulait pas qu’ils fussent surpris dans 
Jérusalem lorsqu’elle serait saccagée (car il voulait qu’il y eut 
dans le sac de cette ville une image de la dernière séparation 
des bons et des mauvais), commença à leur raconter tous les 
malheurs comme ils devaient arriver l’un après l’autre. 

Premièrement, il leur marque « des pestes, des famines, 
et des tremblements de terre(2) ; « et les histoires font foi que 
jamais ces choses n’avaient été plus fréquentes ni plus remar¬ 
quables qu’elles le furent durant ces temps. Il ajoute qu’il y 
aurait par tout l’univers « des troubles, des bruits de guerre, 
des guerres sanglantes ; que toutes les nations se soulèveraient 
les unes contre les autres (3), » et qu’on verrait toute la terre 
dans l’agitation. Pouvait-il mieux nous représenter les derniè¬ 
res années de Néron, lorsque tout l’empire romain, c’est-à- 
dire tout l’univers, si paisible depuis la victoire d’Auguste et 
sous la puissance des empereurs, commença à s’ébranler, et 
qu’on vit les Gaules, les Espagnes, tous les royaumes dont 
l’empire était composé, s’émouvoir tout à coup; quatre em¬ 
pereurs s’élever presque en meme temps contre Néronetlesuns 
contrôles autres ; les cohortes prétoriennes, les armées de Syrie, 
de Germanie, et toutes les autres qui étaient répandues en Orient 
et en Occident, s’entre-choquer, et traverser, sous la conduite 
de leurs empereurs, d’une extrémité du monde à l’autre, pour 


(i) Mattii. xxiv. 1, 2 . Marc. xiii. i, 2 . Luc. xxi. 5,6.— (2) Mattii. 
xxiv. 7 . Marc. xiii. s. Luc. xxi. n. — (a) Mattii. xxiv. g, 7. Marc. xiiï. 
7 . Luc. xvi. y, 10. 





LA SUITE DE LA RELIGION* 251 

décider leur querelle par de sanglantes batailles? Voilà de 
grands maux, dit le Fils de Dieu(l) ; « mais ce 11 e sera pas en¬ 
core la fin. » Les Juifs souffriront comme les autres dans cette 
commotion universelle du monde : mais il leur viendra bientôt 
après des maux plus particuliers, « et ce 11 e sera ici que le 
commencement de leurs douleurs. » 

11 ajoute que son Église, toujours affligée depuis son pre¬ 
mier établissement, verrait la persécution s’allumer contre 
elle plus violente que jamais durant ces temps (2). Vous avez vu 
que Néron, dans ses dernières années, entreprit la perte des 
chrétiens, et fit mourir saint Pierre et saint Paul. Cette persé¬ 
cution , excitée par les jalousies et les violences des Juifs, 
avançait leur perte ; mais elle n’en marquait pas encore le 
terme précis. 

La venue des faux Christs et des faux prophètes semblait 
être un plus prochain acheminement à la dernière ruine : car 
la destinée ordinaire de ceux qui refusent de prêter l’oreille à 
la vérité est d’être entraînés à leur perte par des prophètes 
trompeurs. Jésus-Christ ne cache pas à ses apôtres que ce 
malheur arriverait aux Juifs. « Il s’élèvera, dit-il (3), un grand 
nombre de faux prophètes qui séduiront beaucoup de monde. >» 
Et encore : « Donnez-vous de garde des faux Christs et des 
faux prophètes. » 

Qu’on ne dise pas que c’était une chose aisée à deviner à 
qui connaissait l'humeur de la nation : car, au contraire, je 
vous ai fait voir que les Juifs , rebutés de ces séducteurs qui 
avaient si souvent causé leur ruine, et surtout dans le temps 
de Sédécias, s’en étaient tellement désabusés, qu’ils cessèrent 
de les écouter. Plus de cinq cents ans se passèrent sans qu'il 
parut aucun faux prophète en Israël. Mais l’enfer, qui les ins¬ 
pire, se réveilla à la venue de Jésus-Christ ; et Dieu, qui tient 
en bride autant qu’il lui plaît les esprits trompeurs, leur lâcha 
la main, afin d’envoyer dans le même temps ce supplice aux 

(i) Matth. xxiv. 6 , 8 . Marc. xiii. 7, 8 . Luc.xxi. 9 . —(2) Matth. xxiv. 
9, Marc. xiii. 9 . Luc. xxi. 12. ( 3 ) Matth. xxxiv. 11 , 23 , 24. Marc. xiii. 
22, 23. Luc. XXI. 8 . 




2 62 


SECOUE PARTIE. 


Juifs, et celte épreuve à ses fidèles. Jamais il ne parut tant 
de faux prophètes que dans les temps qui suivirent la mort de 
Notre-Seigneur. Surtout vers le temps de la guerre judaïque, 
et sous le règne de Néron qui la commença, Josèphe nous 
fait voir une infinité de ces imposteurs (1) qui attiraient le peu¬ 
ple au désert par de vains prestiges et des secrets de magie, 
leur promettant une prompte et miraculeuse délivrance. C’est 
aussi pour cette raison que le désert est marqué dans les pré¬ 
dictions de Notre-Seigneur (2) comme un des lieux où seraient 
cachés ces faux libérateurs que vous avez vus à la fin entraîner 
le peuple dans sa dernière ruine. Vous pouvez croire que le 
nom du Christ, sans lequel il n’y avait point de délivrance 
parfaite pour les Juifs , était mêlé dans ces promesses imagi¬ 
naires ; et vous verrezdans lasuitede quoi vousen convaincre. 

La Judée ne fut pas la seule province exposée à ces illusions : 
elles furent communes dans tout l’empire. Il n’y a aucun 
temps où toutes les histoires nous fassent paraître un plus 
grand nombre de ces imposteurs qui se vantent de prédire 
l’avenir, et trompent les peuples par leurs prestiges. Un Si¬ 
mon le magicien, un Élymas, un Apollonius Tyaneus , un 
nombre infini d’autres enchanteurs, marqués dans les his¬ 
toires saintes et profanes, s’élevèrent durant ce siècle, où 
l’enfer semblait faire ses derniers-efforts pour soutenir son 
empire ébranlé. C’est pourquoi Jésus-Christ remarque en ce 
temps. principalement parmi les Juifs , ce nombre prodigieux 
de faux prophètes. Qui considérera de près ses paroles verra 
qu’ils devaient se multiplier devant et après la ruine de Jé¬ 
rusalem , mais vers ces temps; que ce serait alors que la sé¬ 
duction, fortifiée par de faux miracles et par de fausses doc¬ 
trines, serait tout ensemble si subtile et si puissante, que 
« les élus mêmes, s’il était possible, y seraient trompés(3). » 

Je ne dis pas qu’à la lin des siècles il ne doive encore arri¬ 
ver quelque chose de semblable et déplus dangereux, puisque 


(I) Joseph. Ant. lib. xx , c. 0, al. 8. De Belle Jud. lib. h, c. Ci, al. 
Ri. - (2; Mattii. xxiv. 2G. - (;; id. wn 2î. Mxiu:. xui. 22 . 



LA SUITE DE LA BELÏGION. 


e>r x o 
Je) <3 

même nous venons de voir que ce qui se passe dans Jérusalem 
est la figure manifeste de ces dernierstemps : mais il est certain 
que Jésus-Christ nous a donné cette séduction comme un des 
effets sensibles de la colère de Dieu sur les Juifs, et comme 
un des signes de leur perte. L’événement a justifié sa pro¬ 
phétie: tout est ici attesté par des témoignages irréprochables. 
Nous lisons la prédiction de leurs erreurs dans l’Évangile ; 
nous en voyons l’accomplissement dans leurs histoires, et 
surtout dans celle de Josèphe. 

Après que Jésus-Christ a prédit ces choses, dans le dessein 
qu’il avait de tirer les siens des malheurs dont Jérusalem 
était menacée, il vient aux signes prochains de la dernière 
désolation de cette ville. 

Dieu ne donne pas toujours à ses élus de semblables mar¬ 
ques. Dans ces terribles châtiments qui font sentir sa puissance 
à des nations entières, il frappe souvent le juste avec le coupa¬ 
ble ; car il a de meilleurs moyens de les séparer, que ceux qui 
paraissent à nos sens. Les mêmes coups qui brisent la paille 
séparent le bon grain ; l’or s’épure dans le même feu où la 
paille est consumée (1) ; et, sous les mêmes châtiments par les¬ 
quels les méchants sont exterminés, les fidèles se purifient. 
Mais dans la désolation de Jérusalem, afin que l’image du ju¬ 
gement dernier fût plus expresse , et la vengeance divine plus 
marquée sur les incrédules, il ne voulut pas que les Juifs qui 
avaient reçu l’Évangile fussent confondus avec les autres ; et 
Jésus-Christ donna à ses disciples des signes certains auxquels 
ils pussent connaître quand il serait temps de sortir de cette 
ville réprouvée. Ilsefonda, selonsa coutume, sur les anciennes 
prophéties dont il était l’interprète aussi bien que la fin ; et, 
repassant sur l’endroit où la dernière ruine de Jérusalem fut 
montrée si clairement à Daniel, il dit ces paroles (2 : Quand 
vous verrez l’abomination de la désolation que Daniel a 
prophétisée, que celui qui lit entende; quand vous la verrez 

(!) Arc. de Civil. Dei, lib. î, c. vin ; t. vu, col. s. — (2) Mattii. wiv. 
iô. Marc. xm. 14 . 

BOSSUET. HIST. UNIV. 22 




SECONDE PARTIE. 


25 1 

Établie dans le lieu saint, » ou, comme il est porté dans saint 
Marc, « dans le lieu où elle ne doit pas être, alors que ceux 
qui sont dans la Judée s’enfuient dans les montagnes. » Saint 
Luc raconte la même chose en d’autres termes (1) : « Quand 
vous verrez les armées entourer Jérusalem , sachez que sa dé¬ 
solation est proche ; alors que ceux qui sont dans la Judée se 
retirent dans les montagnes.» 

Un des évangélistes explique l’autre, et, en conférant ces 
passages, il nous est aisé d’entendre que cette abomination 
prédite par Daniel est la même chose que les armées autour 
de Jérusalem. Les saints Pères l’ont ainsi entendu (2), et la 
raison nous en convainc. 

Le mot d’abomination , dans l’usage de la langue sainte , 
signifie idole : et qui ne sait que les armées romaines portaient 
dans leurs enseignes les images de leurs dieux, et de leurs 
Césars qui étaient les plus respectés de tous leurs dieux? Ces en¬ 
seignes étaient aux soldats un objet de culte; et parce que les 
idoles , selon les ordres de Dieu, ne devaient jamais paraître 
dans la terre sainte, les enseignes romaines en étaient bannies. 
Aussi voyons-nous, dans les histoires , que, tant qu'il a resté 
aux Romains tant soit peu de considération pour les Juifs, 
jamais ils n’ont fait paraître les enseignes romaines dans la 
Judée. C’est pour cela que Yitellius, quand il passa dans cette 
province pour porter la guerre en Arabie, lit marcher ses 
troupes sans enseignes(3) ; car on révérait encore alors la reli¬ 
gion judaïque, et on ne voulait point forcer ce peuple à souffrir 
des choses si contraires à sa loi. Mais au temps de la dernière 
guerre judaïque, on peut bien croire que les Romains n’épar¬ 
gnèrent pas un peuplequ’ils voulaient exterminer. Ainsi quand 
Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d’autant d’idoles 
qu’il y avait d’enseignes; et l'abomination ne parut jamais tant 
où elle ne devait pas être, c’est-à-dire dans la terre sainte, et 
autour du temple. 

, (I) Luc. XXI. 20,21. — (2) Ohig. Tract, xxix. in Matth. n. 40; l. m, 

p. 859. Aug. ep l\\\, nunccxcix. ad Hesych. n. -il, 28,29-, loin, n, 
col. 751 et scq. - (S) Joseph. Ant. lit). xvm,c. 7, al. 5 , 





LA SUIT K DE LA RELIGION. 


2 5 a 


Kst-ee donc là , dira-t-on, ce grand signe que Jésus-Christ 
devait donner ? Était-il temps de s’enfuir quand Tite assiégea 
Jérusalem, et qu'il en ferma de si près les avenues qu’il n’y 
avait plus moyen de s’échapper? C’est ici qu’est la merveille 
de la prophétie. Jérusalem a été assiégée deux fois en ces 
temps : la première, par Cestius, gouverneur.de Syrie, l’an 68 
de Notre-Seigneur (1) ; la seconde, par Tite, quatre ans après, 
c’est-à-dire l’an 72 (2) Au dernier siège, il n’y avait plus moyen 
de se sauver. Tite faisait cette guerre avec trop d’ardeur: il 
surprit toute la nation renfermée dans Jérusalem durant la 
fête de Pâque, sans que personne échappât ; et cette effroyable 
circonvallation qu’il fit autour de la ville ne laissait plus d’es¬ 
pérance à ses habitants. Mais il n'y avait rien de semblable 
dans le siège de Cestius : i! étaitcampé à cinquante stades, c'est- 
à-dire à six milles de Jérusalem (3). Son armée se répandait 
tout autour , mais sans y faire de tranchées ; et il faisait la 
guerre si négligemment, qu’il manqua l’occasion de prendre 
la ville, dont la terreur, les séditions, et même ses intelli¬ 
gences , lui ouvraient les portes. Dans ce temps, loin que la 
retraite fut impossible, l’histoire marque expressément que 
plusieurs Juifs se retirèrent (4). C’était donc alors qu’il fallait 
sortir ; c’était le signal que le Fils de Dieu donnait aux siens. 
Aussi a-t-il distingué très-nettement les deux sièges : l’un, 
où la ville serait entourée de fossés et de forts (5) ; alors il n’y 
aurait plus que la mort pour tous ceux qui y étaient enfermés: 
l’autre, où elle serait seulementewcemteefe/’ar/?îée(6),et plutôt 
investie qu’assiégée dans les formes; c’est alors qu'il fallait 
fuir , et se retirer dans les montagnes. 

Les chrétiens obéirent à la parole de leur maître. Quoiqu'il 
v en eût des milliers dans Jérusalem et dans la Judée, nous ne 
lisons ni dans Josèphe, ni dans les autres histoires, qu’il s’en 


(I) Josehi. de Bello Jud. lib. il, c. 23, 24, al. 18 , if>. —(2) Ibid, 
lib. vi, vu. — (3) Ibid. lib. u, c. 23, 24, al. 18, 19. — (4) Ibid. — (&) 
Luc. xix- 43. — (G) Ibid. XXI. 20, 21. 




25 6 


SECONDE PARTIE. 


soit trouvé aucun dans la ville quand elle fut prise. Au con¬ 
traire, il est constant par l’histoire ecclésiastique, et par tous 
les monuments de nos ancêtres (1), qu’ils se retirèrent à la pe¬ 
tite ville de Pella, dans un pays de montagnes auprès du dé¬ 
sert, aux confins delà Judée et de l’Arabie. 

On peut connaître par là combien précisément ils avaient 
été avertis : et il n’y a rien de plus remarquable que cette sé¬ 
paration des Juifs incrédules d’avec les Juifs convertis au 
christianisme; les uns étant demeurés dans Jérusalem pour y 
subir la peine de leur infidélité ; et les autres s’étant retirés, 
comme Lot sorti de Sodome, dans une petite ville, où ils 
considéraient avec tremblement les effets de la vengeance di¬ 
vine, dont Dieu avait bien voulu les mettre à couvert. 

Outre les prédictions de Jésus-Christ, il y eut des prédictions 
de plusieurs de ses disciples, entre autres celle de saint Pierre 
et de saint Paul. Comme on traînait au supplice ces deux 
lidèles témoins de Jésus-Christ ressuscité, ils dénoncèrent 
aux Juifs, qui les livraient aux Gentils, leur perte prochaine. 
Ils leur dirent « que Jérusalem allait être renversée de fond 
en comble; qu’ils périraient de faim et de désespoir ; qu’ils 
seraient bannis à jamais de la terre de leurs pères, et envoyés* 
en captivité par toute la terre ; que le terme n’était pas loin , 
et que tous ces maux leur arriveraient pour avoir insulté avec 
tant de cruelles railleries au bien-aimé Fils de Dieu qui s’était 
déclaré à eux par tant de miracles (2). La pieuse antiquité nous 
a conservé cette prédiction des apôtres, qui devait être suivie 
d’un si prompt accomplissement. Saint Pierre en avait fait 
beaucoup d’autres, soit par une inspiration particulière, soit 
en expliquant les paroles de son maître; et Phlégon, auteur 
païen, dont Origène produit le témoignage (3), a écrit que tout 


(O Eüseb. Hist. Eccl. lib: ni, cap. 5. Epiph. lib. i, Hær. xxix, 
IXazaræor. 7; tom. i, pag. 123; et lib. de Mens, et Ponder. c. I5;t. 
il, p. 171. —( 2 ) Lac.t. div. Instit. lib. iv, c. 21 . — (3) Phleg lil). xui 
el xiv. Chron. apud Orig. contra Gels. lib. u , n t, t. i, p. loi. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


257 




ce que cet apôtre avait prédit s’était accompli de point en 
point. 

Ainsi rien n’arrive aux Juifs qui ne leur ait été prophétisé. 
La cause de leur malheur nous est clairement marquée dans 
le mépris qu’ils ont fait de Jésus-Christ et de ses disciples. 
Le temps des grâces était passé, et leur perte était inévitable. 

C’était donc en vain, Monseigneur, que Lite voulait sauver 
Jérusalem et le temple. La sentence était partie d’en haut : il 
ne devait plus y rester pierre sur pierre. Que si un empereur 
romain tenta vainement d’empécher la ruine du temple ; un 
autre empereur romain tenta encore plus vainement de le 
rétablir. Julien F Apostat, après avoir déclaré la guerre à Jésus- 
Christ , se crut assez puissant pour anéantir ses prédictions. 
Dans le dessein qu’il avait de susciter de tou s côtés des ennemis 
aux chrétiens , il s’abaissa jusqu’à rechercher les Juifs, qui 
étaient le rebut du monde. Il les excita à rebâtir leur temple, il 
leur donna des sommes immenses, et les assista de toute la 
force de l’empire (1). Écoutez quel en fut l’événement, et voyez 
comme Dieu confond les princes superbes. Les saints Pères 
; et les historiens ecclésiastiques le rapportent d’un commun 
accord, et le justifient par des monuments qui restaient encore 
de leur temps. Mais il fallait que la chose fût attestée par les 
païens mêmes. Ammian Marcellin, Gentil de religion, et zélé 
défenseur de Julien, l’a racontée en ces termes (2) : <- Pendant 
qu’Alypius, aidé du gouverneur de la province, avançait l’ou¬ 
vrage autant qu’il pouvait, de terribles globes de feu sortirent 
des fondements qu’ils avaient auparavant ébranlés par des 
secousses violentes ; les ouvriers, qui recommencèrent souvent 
l’ouvrage, furent brûlés à diverses reprises ; le lieu devint inac¬ 
cessible, et l’entreprise cessa.» 

Les auteurs ecclésiastiques , plus exacts à représenter un 
événement si mémorable, joignent le feu du ciel au feu de la 
terre. Mais enfin la parole de Jésus-Christ demeura ferme. 


22. 


(!) Amm. Marcel, lib. xxm, c. i — (2) Ibid. 








25 8 


SECONDE PARTIE. 


Saint Jean-Chrysostome s’écrie : Tl a bâti son Église sur la 
pierre, rien ne l’a pu renverser : il a renversé le temple, rien 
ne l’a pu relever : « nul ne peut abattre ce que Dieu élève ; 
nul ne peut relever ce que Dieu abat (t). » 

Ne parlons plus de Jérusalem ni du temple. Jetons les 
yeux sur le peuple même, autrefois le temple vivant de Dieu , 
et maintenant l’objet de sa haine. Les Juifs sont plus abattus 
que leur temple et que leur ville. J^’Esprit de vérité n’est 
plus parmi eux; la prophétie y est éteinte; les promesses sur 
lesquelles ils appuyaient leur espérance se sont évanouies : 
tout est renversé dans ce peuple, et il n’y reste plus pierre 
sur pierre. 

Et voyez jusques à quel point ils sont livrés à l’erreur. 
Jésus-Christ leur avait dit : « Je suis venu à vous au nom de 
mon Père, et vous ne m’avez pas reçu; un autre viendra en 
son nom, et vous le recevrez (2). » Depuis ce temps, l'esprit de 
séduction règne tellement parmi eux, qu’ils sont prêts encore 
à choque moment à s'y laisser emporter. Ce n’était pas as¬ 
sez que les faux prophètes eussent livré Jérusalem entre les 
mains de Tite; les Juifs n’étaient pas encore bannis de la 
Judée, et l’amour qu’ils avaient pour Jérusalem en avait 
obligé plusieurs à choisir leur demeure parmi ses ruines. 
Voici un faux Christ qui va achever de les perdre. Cinquante 
ans après la prise de Jérusalem, dans le siècle de la mort de 
Notre-Seigneur, l'infâme Barchochébas , un voleur , un scé¬ 
lérat, parce que son nom signifiait le fils de l’étoile, se 
disait l’étoile de Jacob prédite au livre des Nombres(3), et se 
porta pour le Christ (4). Akibas, le plus autorisé de tous les 
rabbins, et à son exemple tous ceux que les Juifs appelaient 
leurs sages, entrèrent dans son parti, sans que l’imposteur 
leur donnât aucune autre marque de sa mission, sinon qu’A- 
kibas disait que le Christ ne pouvait pas beaucoup tarder (5). 


( 1 ) Orat. ni, in Judæos, nunc v, n. H; 1. 1 , p. 646 . — (2) Joan. v. 
43. — (3) Num. xxiv. 17. — (4) Euseb. Hist. Eccl. lib. iv, c. G, 8. — (5) 
Talm. Hieu. tract, de Jejun. et in vet. Comm. sup, Lam, Jerera. M\i- 
&JONID. lib. de Jure Reg. c. 12. 



L4 SUITE DE L.4 RELIGION. 


250 


Les Juifs se révoltèrent par tout l’empire romain, sous la 
conduite de Barchochébas, qui leur promettait l’empire du 
monde. Adrien en tua six cent mille : le joug de ces mal¬ 
heureux s’appesantit, et ils furent bannis pour jamais de la 
Judée. 

Qui ne voit que l’esprit de séduction s'est saisi de leur 
cœurPte L’amour de la vérité, qui leur apportait le salut, 
s’est éteint en eux : Dieu leur a envoyé une efficace d’erreur 
qui les fait croire au mensonge (1). » Il n’y a point d’imposture 
si grossière qui ne les séduise. De nos jours, un imposteur 
s’est dit le Christ en Orient : tous les Juifs commençaient à 
s’attrouper autour de lui : nous les avons vus en Italie, en 
Hollande, en Allemagne, et à Metz, se préparer à tout vendre 
et à tout quitter pour le suivre. Ils s’imaginaient déjà qu’ils 
allaient devenir les maîtres du monde, quand ils apprirent 
que leur Christ s’était, fait Turc, et avait abandonné la loi de 
Moïse. 


CHAPITRE XXIII. 

La suite des erreurs des Juifs, et la manière dont iis expliquent les 

prophéties. 

Il ne faut pas s’étonner qu’ils soient tombés dans de tels 
égarements, ni que la tempête les ait dissipés après qu’ils ont 
eu quitté leur route. Cette route leur était marquée dans leurs 
prophéties, principalement dans celles qui désignaient le 
temps du Christ. Ils ont laissé passer ces précieux moments 
sans en profiter : c’est pourquoi on les voit ensuite livrés au 
mensonge, et ils ne savent plus à quoi se prendre. 

Donnez-moi encore un moment pour vous raconter la suite 
de leurs erreurs, et tous les pas qu’ils ont faits pour s'en¬ 
foncer dans l’abîme. Les routes par où on s’égare tiennent 
toujours au grand chemin; et, en considérant où l’égarc- 


(I) lï. Tues m. io. 




2 no 


SECONDE PARTIE. 


ment a commencé, on marche plus sûrement dans la droite 
voie. 

Nous avons vu, Monseigneur, que deux prophéties mar¬ 
quaient aux Juifs le temps du Christ, celle de Jacob et celle 
de Daniel. Elles marquaient toutes deux la ruine du royaume 
de Juda, au temps que le Christ viendrait. Mais Daniel expli¬ 
quait que la totale destruction de ce royaume devait être une 
suite de la mort du Christ; et Jacob disait clairement que, 
dans la décadence du royaume de Juda, le Christ qui vien¬ 
drait alors serait l’attente clés peuples ; c’est-à-dire qu'il en 
serait le libérateur, et qu’il se ferait un nouveau royaume 
composé non plus d’un seul peuple , mais de tous les peuples 
du monde. I^es paroles de la prophétie ne peuvent avoir 
d’autre sens, et c’était la tradition constante des Juifs, qu’elles 
devaient s’entendre de cette sorte. 

De là cette opinion répandue parmi les anciens rabbins , et 
qu’on voit encore dans leur Talmud (1), que, dans le temps 
que le Christ viendrait, il n’y aurait plus de magistrature : de 
' sorte qu'il n’y avait rien de plus important, pour connaître le 
temps de leur Messie, que d’observer quand ils tomberaient 
dans cet état malheureux. 

Eu effet, ils avaient bien commencé; et s’ils n’avaient eu 
l’esprit occupé des grandeurs mondaines qu’ils voulaient 
trouver dans le Messie, afin d’y avoir part sous son empire, 
ils n’auraient pu méconnaître Jésus Christ. Le fondement 
qu’ils avaient posé était certain : car aussitôt que la tyrannie 
du premier llérode, et le changement de la république ju¬ 
daïque qui arriva de son temps, leur eut fait voir le mo¬ 
ment de la décadence marquée dans la prophétie, ils ne doutè¬ 
rent point que le Christ ne dût venir, et qu’on ne vît bientôt 
ce nouveau royaume où devaient se réunir tous les peuples. 

Une des choses qu’ils remarquèrent, c’est que la puissance 
de vie et de mort leur fut ôtée(l). C’était un grand changement, 
puisqu’elle leur avait toujours été conservée jusqu’alors, à 


(S) Gtni Tr. Sanhed. c. xi. — ( 2 ) Talm. Hierosol. Tr. Sanhed. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


2 Cl 


quelque domination qu'ils fussent soumis, et même dans 
Babylone pendant leur captivité. If histoire de Susanne (1) le 
fait assez voir, et c’est une tradition constante parmi eux. 
Les rois de Perse, qui les rétablirent, leur laissèrent cette 
puissance par un décret exprès (2), que nous avons remarqué 
en son lieu; et nous avons vu aussi que les premiers Séleuci- 
des avaient plutôt augmenté que restreint leurs privilèges. Je 
n’ai pas besoin de parler ici encore une fois du règne des 
Macliabées, où ils furent non-seulement affranchis, mais puis¬ 
sants et redoutables à leurs ennemis. Pompée, qui les affaiblit, 
à la manière que nous avons vue, content du tribut qu’il 
leur imposa, et de les mettre en état que le peuple romain en 
pût disposer dans le besoin, leur laissa leur prince avec toute 
la juridiction. On sait assez que les Romains en usaient ainsi, 
et ne touchaient point au gouvernement du dedans daus les 
pays à qui ils laissaient leurs rois naturels. 

Enfin les Juifs sont d’accord qu’ils perdirent cette puis¬ 
sance de vie et de mort, seulement quarante ans avant la 
désolation du second temple; et on ne peut douter que ce 
ne soit le premier Ilérode qui ait commencé à faire cette plaie 
à leur liberté. Car, depuis que pour se venger du Sanhédrin , 
où il avait été obligé de comparaître lui-même avant qu’il 
fût roi (3), etensuite pour s’attirer toute l’autorité à lui seul, il 
eut attaqué cette assemblée qui était comme le sénat fondé 
par Moïse, et le conseil perpétuel delà nation où la suprême 
juridiction était exercée, peu à peu ce grand corps perdit 
son pouvoir; et il lui en restait bien peu quand Jésus-Christ 
\ int au monde. Les affaires empirèrent sous les enfants 
d’Ilérode, lorsque le royaume d’Archélaiis, dont Jérusalem 
était la capitale, réduit en province romaine, fut gouverné 
par des présidents que les empereurs envoyaient. Dans ce 
malheureux état, les Juifs gardèrent si peu la puissance de 
vie et de mort, que pour faire mourir Jésus-Christ, qu’à 


(i) Dan. xiii. — (2 ) I. Esn. vi. 25, 2 fi. —(3) Joseph. Ant. lil>. \iv ; 
c. 17, al. 9. 






SECONDE PARTIE. 


2C>2 

quelque prix que ce fût ils voulaient perdre, il leur fallut 
avoir recours à Pilate ; et ce faible gouverneur leur avant 
dit qu’ils le fissent mourir eux-mêmes, ils répondirent tout 
d’une voix : « Nous n’avons pas le pouvoir de faire mourir 
personne (1). » Aussi fut-ce par les mains d’Hérode qu’ils 
tirent mourir saint Jacques frère de saint Jean, et qu’ils mi¬ 
rent saint Pierre en prison (2). Quand ils eurent résolu la 
mort de saint Paul, ils le livrèrent entre les mains des Ro¬ 
mains (3), comme ils avaient fait Jésus-Christ; et le vœu 
sacrilège de leurs faux zélés, qui jurèrent de ne boire ni ne 
manger jusques à ce qu'ils eussent tué ce saint apôtre, montre 
assez qu’ils se croyaient déchus du pouvoir de le faire mou¬ 
rir juridiquement. Que s’ils lapidèrent saint Étienne (4), ce fut 
tumultuairement, et par un effet de ces emportements sé¬ 
ditieux que les Romains ne pouvaient pas toujours réprimer 
dans ceux qui se disaient alors les Zélateurs. On doit donc 
tenir pour certain, tant par ces histoires que par le consen¬ 
tement des Juifs, et par l’état de leurs affaires, que vers les 
temps deNotre-Seigneur ,et surtout dans ceux où il commença 
d’exercer son ministère, ils perdirent entièrement l’autorité 
temporelle. Ils ne purent voir cette perte sans se souvenir 
de l’ancien oracle de Jacob, qui leur prédisait que dans le 
temps du Messie il n’y aurait plus parmi eux ni puissance, 
ni autorité, ni magistrature. Un de leurs plus anciens 
auteurs le remarque (5) ; et il a raison d’avouer que le sceptre 
n’était plus alors dans Juda, ni l’autorité dans les chefs du 
peuple, puisque la puissance publique leur était ôtée, et que 
le Sanhédrin étant dégradé, les membres de ce grand corps 
n’étaient plus considérés comme juges, mais comme simples 
docteurs. Ainsi, selon eux-mêmes, il était temps que le 
Christ parût. Comme ils voyaient ce signe certain de la 
prochaine arrivée de ce nouveau roi, dont l’empire devait 


(I) Joan. xvm. 3J. — (2) Act. xii. i,2,3.— (3) Ibid, xxm, xxiv. — 
(!) Ibid. vu. 50,57.— (5) Tract. Voc. magna. Gen. seu Connu, in 
Cen, 



LA SUITE DE LA 11 ELI G ION. 


2H3 

s'étendre sur tous les peuples, ils crurent qu’en effet il allait 
paraître. Le bruit s’en répandit aux environs ; et on fut per¬ 
suadé dans tout l’Orient qu’on ne serait pas longtemps 
sans voir sortir de Judée ceux qui régneraient sur toute la 
terre. 

Tacite et Suétone rapportent ce bruit comme établi par une 
opinion constante, et par un ancien oracle qu’on trouvait dans 
les livres sacrés du peuple juif ( l ). Josèphe récite cette prophétie 
dans les mêmes termes, et dit comme eux quelle se trouvait 
i dans les saints livres (2). L’autorité de ces livres, dont on avait 
; vu les prédictions si visiblement accomplies en tant de ren- 
| contres, était grande dans tout l’Orient; et les Juifs, plus at¬ 
tentifs que les autres à observer des conjonctures qui étaient 
principalement écrites pour leur instruction, reconnurent le 
temps du Messie que Jacob avait marqué dans leur décadence. 
Ainsi les réflexions qu’ils firent sur leur état furent justes; et, 
sans se tromper sur les temps du Christ, ils connurent qu'il 
devait venir dausletemps qu’il vint en effet. Mais, ô faiblesse 
de l’esprit humain, et vanité, source inévitable d’aveuglement ! 
l’humilité du Sauveur cacha à ces orgueilleux les véritables 
grandeurs qu’ils devaient chercher dans leur Messie. Ils vou¬ 
laient que ce fut un roi semblable aux rois de la terre. C’est 
pourquoi les flatteurs du premier Hérode , éblouis de la gran¬ 
deur et de la magnificence de ce prince, qui, tout tyran qu’il 
était,ne laissa pas d’enrichir la Judée, dirent qu’il était lui- 
même ce roi tant promis (3). C’est aussi ce qui donna lieu à la 
secte des Hérodiens, dontil est tant parlé dans l’Évangile (4), et 
que les païens ont connue, puisque Perse et son scoliaste 
nous apprennent (5) qu’encore du temps de Néron, la naissance 
du roi Hérode était célébrée par ses sectateurs avec la même 
solennité que le sabbat. Josèphe tomba dans une semblable 


(i) Su et . Vespas. n. 4. Tacit. Hist. lib v, c. 13. — (2) Joseph. de 
, lieilo Jud. lib. vu , c. 12, al. lib. vi, c. 5. Hegesip. de’Excid. Jer. lib. v, 
<•.. 44. — (3) Epiph. lib. i. Hær. xx. Herodian. i, t. i, p. 45. — (4) 
j Matth. xxii. ig. Mvuc ni. G. xii. 13. -• (5) Feus, et vet. Schol. Sat. v, 
î„ ISO. 














2G-! 


SECONDE PARTIE. 


erreur. Cet homme, « instruit, comme il dit lui-même (1), dans 
« les prophéties judaïques, comme étant prêtre et sorti de 
« leur race sacerdotale, » reconnut à la vérité que la venue de 
ce roi promis par Jacob convenait aux temps d’Ilérode, où il 
nous montre lui-même avec tant de soin un commencement 
manifeste de la ruine des Juifs : mais comme il ne vit rien 
dans sa nation qui remplit ces ambitieuses idées qu’elle avait 
conçues de son Christ, il poussa un peu plus avant le temps 
de la prophétie; et, l’appliquant à Vespasien, il assura que 
« cet oracle de l’Écriture signifiait ce prince déclaré empereur 
dans la Judée (2). » 

C’est ainsi qu’il détournait l’Écriture sainte pour autoriser 
sa flatterie : aveugle, qui transportait aux étrangers l’espérance 
de Jacob et de Juda; qui cherchait en Vespasien le fils d'A- 
braham et de David, et attribuait à un prince idolâtre le titre 
de celui dont les lumières devaient retirer les Gentils de l’ido¬ 
lâtrie! 

La conjoncture des temps le favorisait. Mais pendant qu'il 
attribuait à Vespasien ce que Jacob avait dit du Christ, les 
Zélés qui défendaient Jérusalem se l’attribuaient à eux-mêmes. 
C’est sur ce seul fondement qu’ils se promettaient l’empire 
du monde, comme Josèphe le raconte (3) : plus raisonnables 
que lui, en ce que du moins ils ne sortaient pas de la nation 
pour chercher l’accomplissement des promesses faites à leurs 
pères. 

Comment n’ouvraient-ils pas les yeux au grand fruit que 
faisait dès lors parmi les Gentils la prédication de l’Évangile, 
et à ce nouvel empire que Jésus-Christ établissait par toute 
la terre ? Qu’y avait-il de plus beau qu’un empire où la piété 
régnait, où le vrai Dieu triomphait de l’idolâtrie, où la vie 
étemelle était annoncée aux nations infidèles; et l’empire 
même des Césars n’était-il pas une vaine pompe, à comparaison 


(l) Joseph, de Bello Jud. Iib. ni, c. li, al. 8- -- (2) Ibid.; et liV vu , 
c. 12 , al. Iib. vi, c. 5. — (3) Ibid lib. vu, c. !2. 





LA SUITE DE LA RELIGION. 


205 

de celui-ci ? Mais cet empire n’était pas assez éclatant aux veux 
‘ du monde. 

Qu’il faut être désabusé des grandeurs humaines pour con¬ 
naître Jésus-Christ! Les Juifs connurent les temps; les Juifs 
voyaient les peuples appelés au Dieu d’Abraham, selon l’o¬ 
racle de Jacob, par Jésus-Christ et par ses disciples : et toutefois 
ils le méconnurent ce Jésus qui leur était déclaré par tant de 
marques. Et encore que durant sa vie et après sa mort il con¬ 
firmât sa mission par tant de miracles, ces aveugles le reje¬ 
tèrent, parce qu’il n’avait en lui que la solide grandeur destituée 
de tout l’appareil quifrappe les sens, etqu’il venaitplutôt pour 
condamner que pour couronner leur ambition aveugle. 

Et toutefois forcés par les conjonctures et les circonstances 
du temps, malgré leur aveuglement ils semblaient quelquefois 
sortir de leurs préventions. Tout se disposait tellement , du 
temps deNotre-Seigneur, à la manifestation du Messie, qu’ils 
soupçonnèrent que saint Jean-Baptiste le pouvait bien être (1 ). 
Sa manière de vie austère, extraordinaire, étonnante, les 
frappa; et, au défaut des grandeurs du monde, ils parurent 
vouloir d’abord se contenter de l’éclat d’une vie si prodigieuse. 
La vie simple et commune de Jésus-Christ rebuta ces esprits 
grossiers autant que superbes, qui ne pouvaient être pris que 
par les sens, et qui d’ailleurs , éloignés d’une conversion sin¬ 
cère , ne voulaient rien admirer que ce qu’ils regardaient 
comme inimitable. De cette sorte, saint Jean-Baptiste, qu'on 
jugea digne d’être le Christ, n’en fut pas cru quand il montra 
le Christ véritable ; et Jésus-Christ, qu’il fallait imiter quand 
on y croyait, parut trop humble aux Juifs pour être suivi. 

Cependant l’impression qu’ils avaient conçue que le Christ 
devait paraître en ce temps était si forte, qu’elle demeura près 
d’un siècle parmi eux. Ils crurent que l’accomplissement des 
prophéties pouvait avoir une certaine étendue, et n’était pas 
toujours toute renfermée dans un point précis; de sorte que 


(I) LUC. III. 15. JO AN. I , 19, 20. 


23 




2Mj 


SECOMiE l’AUTl Ë. 


près de cent ans il ne se parlait parmi eux que des faux Christs 
qui se faisaient suivre, et des faux prophètes qui les annon¬ 
çaient. Les siècles précédents n’avaient rien vu de semblable ; 
et les Juifs ne prodiguèrent le nom de Christ, ni quand Judas 
le Machabée remporta sur leur tyran tant de victoires, ni 
quand son frère Simon les affranchit du joug des Gentils , ni 
quand le premier Hircan lit tant de conquêtes. Les temps et 
les autres marques ne convenaient pas, et ce n’est que dans 
le siècle de Jésus-Christ qu’on a commencé à parler de tous ces 
Messies. Les Samaritains, qui lisaient dans le Pentateuque la 
prophétie de Jacob, se firent des Christs aussi bien que les 
Juifs, et un peu après Jésus-Christ ils reconnurent leur Dosi- 
t bée (1). Simonie Magicien, de même pays, se vantait aussi d’être 
le Fils de Dieu ; et Ménandre, son disciple, se disait le Sauveur 
du monde (2). Dès le vivant de Jésus-Christ, la Samaritaine avait 
cru que le Messie allait venir (3) : tant il était constant dans la 
nation, et parmi tous ceux qui lisaient l’ancien oracle de Ja¬ 
cob , que le Christ devait paraître dans ces conjonctures. 

Quand le terme fut tellement passé qu’il n’y eut plus rien 
à attendre, et que les Juifs eurent vu par expérience que tous 
les Messies qu'ils avaient suivis, loin de les tirer de leurs 
maux, n’avaient fait que les y enfoncer davantage ; alors ils 
furent longtemps sans qu’il parût parmi -eux de nouveaux 
Messies ; et Barchochébas est le dernier qu’ils aient reconnu 
pour tel dans ces premiers temps du christianisme. Mais l’an" 
cienne impression ne put être entièrement effacée. Au lieu de 
croire que le Christ avait paru, comme ils avaient fait encore 
au temps d’Adrien; sous les Antonins, ses successeurs, ils 
s’avisèrent de dire que leur Messie était au monde, bien qu’il 
ne parût pas encore, parce qu’il attendait le prophète Llie qui 
devait venir le sacrer (4). Ce discours était commun parmi eux 


(1) Origex. Tract, xxvii. in Malt. n. 33; t. ni, p. S5I. Tom xm. in 
Joan. n. 27; t îv, p. 237. Lie. i, conlr. Cels. n. 57; t. !, p. 372. — ( 2 ) 
Iken. atlv. Hæres. lib. i, c. 20, ai, nu ne 22 , pag. 99.— (3) ëpxexau 
Jovn. n. 25. — (4) Justin. Dial, cuin Tryph. n. S> 49,p.,IIO, 115. 





•LA. SUITE DE LA HELIOION. 


2 67 


dans le temps de saint Justin; et nous trouvons aussi dans 
leur Talmud la doctrine d’un deleurs maîtres des plus anciens, 
qui disait que « le Christ était venu, selon qu’il était marqué 
dans les prophètes; mais qu’il se tenait caché quelque parta 
Rome parmi les pauvres mendiants (1) .» 

Une telle rêverie ne put pas entrer dans les esprits; et les 
Juifs, contraints enfin d’avouer que le Messie n’était pas venu 
dans le temps qu’ils avaient raison de l’attendre selon leurs 
anciennes prophéties, tombèrent dans un autre abîme. Peu 
s’en fallut qu’ils ne renonçassent à l’espérance de leur Messie, 
qui leur manquait dans le temps; et plusieurs suivirent un 
fameux rabbin, dont les paroles se trouvent encore conser¬ 
vées dans le Talmud (2). Celui-ci, voyant le terme passé de si 
loin, conclut que « les Israélites n’avaient plus de Messie à 
attendre, parce qu'il leur avait été donné en la personne du 
roi Ézéchias.» 

A la vérité, cette opinion , loin de prévaloir parmi les Juifs, 
y a été détestée. Mais comme ils ne connaissent plus rien dans 
les temps qui leur sont marqués par leurs prophéties, et qu’ils 
ne savent par où sortir de ce labyrinthe, ils ont frit un article 
de foi de cette parole que nous lisons dans le Talmud (3) : « Tous 
les termes qui étaient marqués pour la venue du Messie sont 
passés ; » et ont prononcé d’un commun accord : « Maudits 
soient ceux qui supputeront le temps du Messie ! » comme on 
voit, dans une tempête qui a écarté le vaisseau trop loin de sa 
route, le pilote désespéré abandonner son calcul, et aller où le 
mène le hasard. 

Depuis ce temps, toute leur étude a été d’éluder les prophé¬ 
ties où le temps du Christ était marqué : ils ne se sont pas 
souciés de renverser toutes les traditions de leurs pères, pourvu 
qu’ils pussent ôter aux chrétiens ces admirables prophéties ; 


(I) R. Jun\ filius Levi. Gem. Tr. San. c. xi. — (2) R. Hileel. il>id 
Is. Ap.ra.u. de Cap. lidei. — (3) Gem. Tr. San. cap. xi. Moses Mai mon 
jn Epit. Tal. Is. Adrau. de Cap. fidei. 




268 


SECONDE PARTIE. 


et ils en sont venus jusques à dire que celle de Jacob ne regar¬ 
dait pas le Christ. 

Mais leurs anciens livres les démentent. Cette prophétie 
est entendue du Messie dans le Talmud (1), et la manière dont 
nous l’expliquons se trouve dans leurs Paraphrases (2), c’est-à- 
dire dans les Commentaires les plus authentiques et les plus 
respectés qui soient parmi eux. 

Nous y trouvons en propres termes que la maison et le 
royaume de Juda, auquel se devait réduire un jour toute la 
postérité de Jacob et tout le peuple d’Israël, produirait tou¬ 
jours des juges et des magistrats, jusqu’à la venue du Messie, 
sous lequel il se formerait un royaume composé de tous les 
peuples. 

C’est le témoignage que rendaient encore aux Juifs, dans 
les premiers temps du christianisme, leurs plus célèbres doc¬ 
teurs et les plus reçus. L’ancienne tradition, si ferme et si 
établie , ne pouvait être abolie d’abord ; et quoique les Juifs 
n’appliquassent pas à Jésus-Christ la prophétie de Jacob, ils 
n’avaient encore osé nier qu’elle ne convint au Messie. Ils 
n’en sont venus à cet excès que longtemps après, et lorsque, 
pressés par les chrétiens, ils ont enfin aperçu que leur propre 
tradition était contre eux. 

Pour la prophétie de Daniel, où la venue du Christ était ren¬ 
fermée dans le terme de quatre cent quatre-vingt-dix ans, à 
compter depuis la vingtième année d’Artaxerxe à la Longue- 
main ; comme ce terme menait à la fin du quatrième millénaire 
du monde, c’était aussi une tradition très-ancienne paruti 
les Juifs, que le Messie paraîtrait vers la fin de ce quatrième 
millénaire, et environ deux mille ans après Abraham. Un 
Élie, dont le nom est grand parmi les Juifs, quoique ce ne 
soit pas le prophète, l’avait ainsi enseigné avant la naissance 
de Jésus-Christ; et la tradition s’en est conservée dans le livre 
du Talmud (3). Vous avez vu ce terme accompli à la venue de 


(I) Gem. Tr. Sanlied. c. xi. — ( 2 ) Par. Onkelos, Jonathan, et Jerosoi. 
Vide Polyg. Anc. — C3) Gem. Tr. San. c. xi. 



LA SUITE DE LA HELIG10N. 


2G9 

Notre-Seigneur, puisqu’il a paru en effet environ deux mille 
ans après Abraham, et vers l’an 4000 du monde. Cependant 
les Juifs ne l’ont pas connu ; et, frustrés de leur attente, ils ont 
dit que leurs péchés avaient retardé le Messie qui devait ve¬ 
nir. Mais cependant nos dates sont assurées, de leur aveu 
propre; et c’est un trop grand aveuglement, de faire dépendre 
des hommes un terme que Dieu a marqué si précisément dans 
Daniel. 

C’est encore pour eux un grand embarras de voir que ce 
prophète fasse aller le temps du Christ avant celui de la ruine 
de Jérusalem ; de sorte que ce dernier temps étant accompli, 
celui qui le précède le doit être aussi. 

Josèphe s’est ici trompé trop grossièrement (1). lia bien 
compté les semaines qui devaient être suivies de la déso¬ 
lation du peuple juif; et les voyant accomplies dans le temps 
que Tite mit le siège devant Jérusalem, il ne douta point que 
le moment de la perte de cette ville ne fût arrivé. Mais il ne 
considéra pas que cette désolation devait être précédée de la 
venue du Christ et de sa mort ; de sorte qu’il n’entendit que la 
moitié de la prophétie. 

J^es Juifs qui sont venus après lui ont voulu suppléera ce 
défaut. Ils nous ont forgé un Agrippa descendu d’IIérode, que 
les Romains , disent-ils, ont fait mourir un peu devant la 
ruine de Jérusalem ; et ils veulent que cet Agrippa, Christ par 
son titre de roi, soit le Christ dont il est parlé dans Daniel : 
nouvelle preuve de leur aveuglement. Car, outre que cet Agrippa 
ne peut être ni le Juste, ni le Saint des saints, ni la fin des 
prophéties, tel que devait être le Christ que Daniel marquait 
en ce lieu ; outre que le meurtre de cet Agrippa, dont les Juifs 
étaient innocents, ne pouvait pas être la cause de leur déso¬ 
lation , comme devait être la mort du Christ de Daniel : ce que 
disent ici les Juifs est une fable. Cet Agrippa descendu d’Hérode 
fut toujours du parti des Romains ; il fut toujours bien traité 


(I) Antiq. lib. x, c. ult. De Bello Jud. lib. vu, c. 4; al. lib. VI, 




270 


SECONDE PARTIE. 


par leurs empereurs, et régna dans un canton de la Judée 
longtemps après la prise de Jérusalem, comme l’atteste 
Josèphe et les autres contemporains (1). 

Ainsi tout ce qu’inventent les Juifs, pour éluder les prophé¬ 
ties, les confond. Eux-mêmes ils ne se fient pas à des inven¬ 
tions si grossières ; et leur meilleure défense est dans cette loi 
qu’ils ont établie de ne supputer plus les jours du Messie. Par 
là ils ferment les yeux volontairement à la vérité, et renoncent 
aux prophéties où le Saint-Esprit a lui-même compté les années : 
mais pendant qu’ils y renoncent, ils les accomplissent, et font 
voir la vérité de ce qu’elles disent de leur aveuglement et de 
leur chute. 

Qu’ils répondent ce qu’ils voudront aux prophéties : la dé¬ 
solation qu’elles prédisaient leur est arrivée dans le temps 
marqué; l’événement est plus fort que toutes leurs subtilités ; 
et si le Christ n’est venu dans cette fatale conjoncture , les 
prophètes en qui ils espèrent les ont trompés. 


CHAPITRE XXIV. 

Circonstances mémorables de la chute des Juifs : suite de leurs 
'fausses interprétations. 

Et pour achever de les convaincre, remarquez deux circons¬ 
tances qui ont accompagné leur chute et la venue du Sauveur 
du monde : l’une, que la succession des pontifes, perpétuelle 
et inaltérable depuis Aaron, finit alors ; l’autre, que la distinc¬ 
tion des tribus et des familles, toujours conservée jusqu’à ce 
temps, y périt, de leur aveu propre. 

Cette distinction était nécessaire jusques au temps du Mes¬ 
sie. De Lévi devaient naître les ministres des choses sacrées. 
D’Aaron devaient sortir les prêtres et les pontifes. De Juda 
devait sortir le Messie même. Si la distinction des familles 


(I) Joseph, de Bello Jud. lib. vu, c. 24; al. 5. Justes Tirer. Bi- 
bliotli. Phot. cod. xxxin, p. 19. 





LA SUITE DE I,A RELIGION. 


27 I 


n’eût subsisté jusqu’à la ruine de Jérusalem et jusqu’à la 
venue de Jésus-Christ, les sacrifices judaïques auraient péri 
devant le temps , et David eût été frustré de la gloire d’être 
reconnu pour le père du Messie. Le Messie est-il arrivé ; le 
sacerdoce nouveau, selon l’ordre de Melchisédech, a-t-il 
commencé en sa personne , et la nouvelle royauté qui n’était 
pas de ce monde a-t-elle paru ; on n’a plus besoin d’Aaron , 
ni deLévi, ni de Juda, ni de David, ni de leurs familles. Aaron 
n’est plus nécessaire dans un temps où les Sacrifices devaient 
cesser, selon Daniel (1). La maison de David et de Juda a ac¬ 
compli sa destinée lorsque le Christ de Dieu en est sorti ; et 
comme si les Juifs renonçaient eux-mêmes à leur espérance, 
ils oublient précisément en ce temps la succession des famil¬ 
les , jusqu’alors si soigneusement et si religieusement retenue. 

N’omettons pas une des marques de la venue du Messie, 
et peut-être la principale si nous la savons bien entendre, 
quoiqu’elle fasse le scandale et l’horreur des Juifs. C’est la 
rémission des péchés annoncée au nom d’un Sauveur souf¬ 
frant, d’un Sauveur humilié et obéissant jusqu’à la mort. 
Daniel avait marqué, parmi ses semaines (2), la semaine mys¬ 
térieuse que nous avons observée , où le Christ devait être im¬ 
molé , où l’alliance devait être confirmée par sa mort, où les 
anciens sacrifices devaient perdre leur vertu. Joignons Daniel 
avec Isaïe : nous trouverons tout le fond d’un si grand mystère; 
nous verrons « l'homme de douleurs, qui est chargé des ini¬ 
quités de tout le peuple, qui donne sa vie pour le péché, 
et le guérit par ses plaies (3). » Ouvrez les yeux, incrédules : 
n’est-il pas vrai que la rémission des péchés vous a été prêchée 
au nom de Jésus-Christ crucifié? S’était-on jamais avisé d’un 
tel mystère ? Quelque autre que Jésus-Christ, ou devant lui, ou 
après, s’est-il glorifié de laver les péchés parsonsang? Se sera-t- 
il fait crucifier exprès pour acquérir un vain honneur, et accom¬ 
plir en lui-même une si funeste prophétie? Il faut se taire, et 


O) r>4N. IX. 27. — (2) Ibid. 2), 27. — (3) Is. LUI. 










272 


SECONDE PARTIE. 


adorer dans l’Evangile une doctrine qui ne pourrait pas même 
venir dans la pensée d’aucun homme, si elle n’était véritable. 

L’embarras des Juifs est extrême dans cet endroit : ils trou¬ 
vent dans leurs Écritures trop de passages o ù il est parlé des 
humiliations de leur Messie. Que deviendront donc ceux où 
il est parlé de sa gloire et de ses triomphes? Le dénoùment 
naturel est, qu’il viendra aux triomphes par les combats, et à 
la gloire par les souffrances. Chose incroyable ! les Juifs ont 
mieux aimé mettre deux Messies. Nous voyons dans leur 
Talmud, et dans d’autres livres d’une pareille antiquité (t), 
qu’ils attendent un Messie souffrant, et un Messie plein de 
gloire : l’un mort et ressuscité, l’autre toujours heureux et 
toujours vainqueur ; l’un à qui conviennent tous les passages 
où il est parlé de faiblesse, l’autre à qui conviennent tous 
ceux où il est parlé de grandeur : l’un enfin fils de Joseph, 
car on n’a pu lui dénier un des caractères de Jésus-Christ, 
qui a été réputé fils de Joseph , et l’autre fils de David : sans 
jamais vouloir entendre que ce Messie fils de David devait, 
selon David, boire du torrent avant qu ede lever la tête (2); 
c'est-à-dire, être affligé avant que d’être triomphant, comme 
le dit lui-même le fils de David. « O insensés et pesants de 
cœur, qui ne pouvez croire ce qu'ont dit les prophètes, ne 
fallait-il pas que le Christ souffrit ces choses, et qu’il entrât 
dans sa gloire parce moyen (3)? » 

Au reste, si nous entendons du Messie ce grand passage 
où Isaïe nous représente si vivement l’homme de douleurs 
frappé pour nos péchés, et défiguré comme un lépreux (4), 
nous sommes encore soutenus dans cette explication, aussi 
bien que dans toutes les autres , par l’ancienne tradition des 
Juifs; et, malgré leurs préventions, le chapitre tant de fois 
cité de leur Talmuv» (5) nous enseigne que ce lépreux chargé 
des péchés du peuple sera le Messie. Les douleurs du Messie, 


(I) Tr. Succa, el Comra. sive Paraphr. sup. Cant. c. vu. v. a. — 
(2) Ps. ClX. — (3) Luc XXIV. 25, 26. — (4) ls. 1.111. - (5) GEM. Tr. 
Sanhed. c. xi. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 273 

qui lui seront causées par dos péchés, sont célèbres dans le 
même endroit et dans les autres livres des Juifs, il y est sou¬ 
vent parlé de l’entrée aussi humble que glorieuse qu’il devait 
taire dans Jérusalem, monté sur un âne; et cette célèbre pro¬ 
phétie de Zacharie lui est appliquée. De quoi les Juifs ont-ils 
à se plaindre ? Tout leur était marqué en termes précis dans 
leurs prophètes : leur ancienne tradition avait conservé l’ex¬ 
plication naturelle de ces célèbres prophéties; et il n’y a rien 
de plus juste que ce reproche que leur fait le Sauveur du 
monde (1) : « Hypocrites, vous savez juger par les vents, et par 
ce qui vous paraît dans le ciel, si le temps sera serein ou plu¬ 
vieux ; et vous ne savez pas connaître, à tant de signes qui vous 
sont donnés, le temps où vous êtes ! » 

Concluons donc que les Juifs ont eu véritablement raison de 
dire que tous les termes de la venue du Messie sont passés. 
Juda n’est plus un royaume ni un peuple : d’autres peuples 
ont reconnu le Messie qui devait être envoyé. Jésus-Christ a 
été montré aux Gentils : à ce signe, ils sont accourus au Dieu 
d’Abraham ; et la bénédiction de ce patriarche s’est répandue 
par toute la terre L’homme de douleurs a été prêché, et la 
rémission des péchés a été annoncée par sa mort. Toutes les 
semaines se sont écoulées ; la désolation du peuple et du sanc¬ 
tuaire , juste punition de la mort du Christ, a eu son dernier 
accomplissement ; enlin le Ciirist a paru avec tous les carac¬ 
tères que la tradition des Juifs y reconnaissait, et leur incré¬ 
dulité n’a plus d’excuse. 

Aussi voyons-nous depuis ce temps des marques indubita¬ 
bles de leur réprobation. Après Jésus-Christ, ils n’ont fait que 
s’enfoncer de plus en plus dans l’ignorance et dans la misère, 
d’où la seule extrémité de leurs maux, et la honte d’avoir été 
si souvent en proie à l’erreur, les fera sortir, ou plutôt la bonté 
de Dieu, quand le temps arrêté par sa providence pour punir 
leur ingratitude et dompter leur orgueil sera accompli. 


(IJ MATTU. XVI. 2, J, 4. Luc. XII. 5ü. 



SECONDE PARTIE. 


27 I 

Cependant ils demeurent la risée des peuples et l’objet do 
leur aversion , sans qu’une si longue captivité les fasse revenir 
à eux, encore qu’elle dût suffire pour les convaincre. Car enfin, 
comme leur dit saint Jérôme (1), « qu’attends-tu, ô Juif incré¬ 
dule ? tu as commis plusieurs crimes durant le temps des Juges : 
ton idolâtrie t’a rendu l’esclave de toutes les nations voisines ; 
mais Dieu a eu bientôt pitié de toi, et n’a pas tardé à t’envoyer 
des sauveurs. Tu as multiplié tes idolâtries sous tes rois ; mais 
les abominations où tu es tombé sous Achaz et sousManassès 
n’ont été punies que par soixante-dix ans de captivité. Cyrus 
est venu, et il t'a rendu ta patrie, ton temple, et tes sacrifices. 
A la fin, tu as été accablé par Vespasien et par Tite. Cinquante 
ans après, Adrien a achevé de t’exterminer, et il y a quatre 
cents ans que tu demeures dans l’oppression. » C’est ce que 
disait saint Jérôme. L’argument s’est fortifié depuis, et douze 
cents ans ont été ajoutés à la désolation du peuple juif. Disons- 
lui donc, au lieu de quatre cents ans, que seize siècles ont vu 
durer sa captivité, sans que son joug d evienne plus léger. « Qu’as- 
tu fait, ô peuple ingrat? Esclave dans tous les pays, et de tous 
les princes, tune sers point les dieux étrangers. Comment Dieu 
qui t’avait élu t’a-t-il oublié, et que sont devenues ses anciennes 
miséricordes? Quel crime, quel attentat plus grand que l’ido¬ 
lâtrie te fait sentir un châtiment que jamais tes idolâtries ne t’a¬ 
vaient attiré? Tu te tais ? tu ne peux comprendre ce qui rend 
Dieu si inexorable? Souviens-toi de cette parole de tes pères : 
Son sang soit sur nous et sur nos enfants (2) ! et encore : Nous 
n'avons point de roi que César (3). Le Messie ne sera pas ton 
roi ; garde bien ce que tu as choisi : demeure l’esclave de 
César et des rois jusqu’à ce que la plénitude des Gentils soit 
entrée, et qu’enfui tout Israël soit sauvé (4). 


(I) Hier. F.p. ad Dardan. lom. n, col. 6io. — (2) Matth. xxvii. 25. 
— (a) Joan. XIX. 15. — (4) Rom . XI. 25, 26. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


275 


CHAPITRE XXV. 

Réflexions particulières sur la conversion des Gentils. Profond conseil 
de Dieu, qui les voulait convertir par la croix de Jésus-Christ. Rai¬ 
sonnement de saint Paul sur cette manière de tes convertir. 

Cette conversion des Gentils était la seconde chose qui de¬ 
vait arriver au temps du Messie, et la marque la plus assurée 
de sa venue.' Nous avons vu comme les prophètes l’avaient 
clairement prédite ; et leurs promesses se sont vérifiées dans 
les temps de Notre-Seigneur. Il est certain qu’alors seule¬ 
ment, et ni plus tôt ni plus tard, ce que les philosophes 
n’ont osé tenter, ce que les prophètes ni le peuple juif lors¬ 
qu’il a été le plus protégé et le plus fidèle n’ont pu faire, 
douze pêcheurs, envoyés par Jésus-Christ et témoins de sa 
résurrection, l’ont accompli. C’est que la conversion du monde 
11 e devait être l’ouvrage ni des philosophes ni même des pro¬ 
phètes : il était réservé au Christ, et c’était le fruit de sa 
croix. 

Il fallait à la vérité que ce Christ et ses apôtres sortissent 
des Juifs, et que la prédication de l’Évangile commençât à 
Jérusalem. « Une montagne élevée devait paraître dans les 
derniers temps,» selon Isaïe (1) : c’était l’Église chrétienne. 
« Tous les Gentils y devaient venir, et plusieurs peuples de¬ 
vaient s’y assembler. En ce jour le Seigneur devait seul être 
élevé, et les idoles devaient être tout à fait brisées (2). » Niais 
Isaïe, qui a vu ces choses , a vu aussi en même temps que 
<> la loi, qui devait juger les Gentils, sortirait de Sion, et que 
la parole du Seigneur, qui devait corriger les peuples, sortirait 
de Jérusalem (3) ; » ce qui a fait dire au Sauveur que « le salut 
devait venir des Juifs (4). » Et il était convenable que la nou¬ 
velle lumière dont les peuples plongés dans l’idolâtrie de¬ 
vaient un jour être éclairés se répandît par tout l’univers , du 
lieu où elle avait toujours été. C’était en Jésus-Christ, fils de 


(i) Is. u. 2 . — ( 2 ) Ibid 2 , 3,17, 18 . — (3) Ibid. 3 , 4. — G) Joan. 
Iv. 22 . 








27G 


SECONDE PARTIE. 


David et d’Abraham , que toutes les nations devaient être bé¬ 
nies et sanctifiées. Nous l’avons souvent remarqué. Mais nous 
n’avons pas encore observé la cause pour laquelle ce Jésus 
souffrant, ce Jésus crucifié et anéanti, devait être le seul au¬ 
teur de la conversion des Gentils, et le seul vainqueur de l’i¬ 
dolâtrie. 

Saint Paul nous a expliqué ce grand mystère au premier 
chapitre de la première Épître aux Corinthiens; et il est 
bon de considérer ce bel endroit dans toute sa suite. « I^e 
Seigneur, dit-il (1), m’a envoyé prêcher l’Évangile, non parla 
sagesse et par le raisonnement humain, de peur de rendre 
inutile la croix de Jésus-Christ ; car la prédication du mys¬ 
tère de la croix est folie à ceux qui périssent, et ne paraît un 
effet de la puissance de Dieu qu’à ceux qui se sauvent, c’est- 
à-dire à nous. En effet, il est écrit(2) : Je détruirai la sagesse 
des sages, et je rejetterai la science des savants. Où sont 
maintenant les sages ? où sont les docteurs? que sont devenus 
ceux qui recherchaient les sciences de ce siècle? Dieu n’a-t-il 
pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? » Sans doute, 
puisqu’elle n’a pu tirer les hommes de leur ignorance. Mais 
voici la raison que saint Paul en donne. C’est que « Dieu, 
voyant que le monde avec la sagesse humaine ne l’avait point 
reconnu par les ouvrages de sa sagesse, » c’est-à-dire par 
les créatures qu’il avait si bien ordonnées , il a pris une autre 
voie, et a résolu de sauver ses fidèles par la folie de la pré¬ 
dication (3), » c’est-à-dire parle mystère delà croix, où la sa¬ 
gesse humaine ne peut rien comprendre. 

Nouveau et admirable dessein de la divine Providence ! 
Dieu avait introduit l’homme dans le monde, où , de quel¬ 
que côté qu’il tournât les yeux, la sagesse du Créateur relui¬ 
sait dans la grandeur, dans la richesse et dans la disposition 
d’un si bel ouvrage. L’homme cependant l'a méconnu : les 
créatures, qui se présentaient pour élever notre esprit plus 


D) I. Cor. I, 17 , 18, 19, 20 . —(2)1. xxix. 14; xxxm. 18. — (3)1. 
Cor- 1 21 . 



LA SUITE DE LA EEl.TGTOîV. 


277 


haut, l’ont arrêté : l’homme aveugle et abruti les a servies ; 
et non content d’adorer l’œuvre des mains de Dieu , il a adoré 
l’œuvre de ses propres mains. Des fables, plus ridicules que 
celles que l’on conte aux enfants, ont fait sa religion: il a ou¬ 
blié la raison; Dieu la lui veut faire oublier d’une autre sorte 
Un ouvrage dont il entendait la sagesse 11 e l’a point touché; 
un autre ouvrage lui est présenté, où son raisonnement se 
perd, et où tout lui paraît folie : c’est la croix de Jésus- 
Christ. Ce n’est point en raisonnant qu’on entend ce mys¬ 
tère ; c’est « en captivant son intelligence sous l’obéissance 
delà foi; » c’est « en détruisant les raisonnements humains, 
et toute hauteur qui s’élève contre la science de Dieu(l). » 

En effet, que comprenons-nous dans ce mystère où le Sei¬ 
gneur de gloire est chargé d’opprobres; où la Sagesse divine 
est traitée de folle; où celui qui, assuré en lui-même de sa na¬ 
turelle grandeur, « n’a pas cru s’attribuer trop quand il s’est 
dit égal à Dieu, s’est anéanti lui-même jusqu’à prendre la 
forme d’esclave, et à subir la mort de la croix (2) ? » Toutes 
nos pensées se confondent ; et, comme disait saint Paul, il 
n’y a rien qui paraisse plus insensé à ceux qui ne sont pas 
éclairés d’en haut. 

Tel était le remède que Dieu préparait à l’idolâtrie. Il con¬ 
naissait l’esprit de l’homme, et il savait que ce n'était pas par 
raisonnement qu’il fallait détruire une erreur que le raisonne¬ 
ment n’avait pas établie. Il y a des erreurs où nous tombons 
en raisonnant; car l'homme s’embrouille souvent, à force de 
raisonner : mais l’idolâtrie était venue par l’extrémité oppo¬ 
sée ; c’était en éteignant tout raisonnement, et en laissant 
dominer les sens qui voulaient tout revêtir des qualités dont 
ils sont touchés. C’est par laque la Divinité était devenue vi¬ 
sible et grossière. Les hommes lui ont donné leur figure , et, 
ce qui était plus honteux encore, leurs vices et leurs passions. 
Le raisonnement n’avait point de part à une erreur si brutale : 


(i) II. Cor. x. 4, 5 . — (2) Piulip. 11 . 7, 8. 


24 







27 8 


SECONDE PARTIE. 


c’était un renversement du bon sens, un délire, une frénésie. 
Raisonnez avec un frénétique, et contre un homme qu’une 
lièvre ardente fait extra vaguer, vous ne faites que l’irriter et 
rendre le mal irrémédiable : il faut aller à la cause, redresser 
le tempérament, et calmer les humeurs dont la violence cause 
de si étranges transports. Ainsi ce ne doit pas être le raison¬ 
nement qui guérisse le délire de l’idolâtrie. Qu’ont gagné les 
philosophes avec leurs discours pompeux, avec leur style su¬ 
blime, avec leurs raisonnements si artificieusement arrangés? 
Platon, avec son éloquence qu’on a crue divine, a-t-il ren¬ 
versé un seul autel où ces monstrueuses divinités étaient ado¬ 
rées? Au contraire, lui et ses disciples, et tous les sages du 
siècle ont sacrifié au mensonge : « ils se sont perdus dans 
leurs pensées ; leur cœur insensé a été rempli de ténèbres, et, 
sous le nom de sages qu’ils se sont donné, ils sont devenus 
plus fous que les autres (1), « puisque, contre leurs propres 
lumières , ils ont adoré les créatures. 

N’est-ce donc pas avec raison que saint Paul s’est écrié 
dans notre passage (2) : « Où sont les sages, où sont les doc¬ 
teurs ? Qu’ont opéré ceux qui cherchaient les sciences de ce 
siècle? » ont-ils pu seulement détruire les fables de l’idolâtrie? 
ont-ils seulement soupçonné qu’il fallût s’opposer ouverte¬ 
ment à tant de blasphèmes, et souffrir, je ne dis pas le der¬ 
nier supplice, mais le moindre affront pour la vérité? Loin dé 
le faire, « ils ont retenu la vérité captive (3), » et ont posé pour 
maxime qu’en matière de religion il fallait suivre le peuple : 
le peuple, qu’ils méprisaient tant, a été leur règle daus la 
matière la plus importante de toutes, et où leurs lumières 
semblaient le plus nécessaires. Qu’as-tu donc servi, ô philo¬ 
sophie? «Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de 
ce monde? » comme nous disait saint Paul(4). N’a-t-il pas dé¬ 
truit la sagesse des sages, et montré l’inutilité de la science 
des savants? » 


(i ) Rom. i. 2 i, 22. - ; 
1 . 10 , 20 . 


, 2 ) 1. Cor. i. 20 . — (3 ) Rom. i. 18 . — (4) I. Cor. 




LA SUITE DE LÀ RELIGION. 


270 


C'est ainsique Dieu a fait voir, par expérience, que la 
ruine de l’idolâtrie ne pouvait pas être l’ouvrage du seul rai¬ 
sonnement humain. Loin de lui commettre la guérison d’une 
telle maladie, Dieu a achevé de le confondre par le mystère 
delà croix; et tout ensemble il a porté le remède jusqu’à la 
source du mal. 

L’idolâtrie, si nous l’entendons, prenait sa naissance de 
ce profond attachement que nous avons à nous-mêmes. C’est 
ce qui nous avait fait inventer des dieux semblables à nous ; 
des dieux qui en effet n’étaient que des hommes sujets à nos 
passions, à nos faiblesses et à nos vices : de sorte que, sous 
le nom des fausses divinités, c’était en effet leurs propres 
pensées, leurs plaisirs et leurs fantaisies que les Gentils ado¬ 
raient. 

Jésus-Christ nous fait entrer dans d’autres voies. Sa pau¬ 
vreté, ses ignominies et sa croix le rendent un objet horrible 
à nos sens. Il faut sortir de soi-même, renoncer à tout, tout 
crucifier, pour le suivre. L’homme arraché à lui-même, et à 
tout ce que sa corruption lui faisait aimer, devient capable 
d’adorer Dieu et sa vérité éternelle, dont il veut dorénavant 
suivre les règles. 

Là périssent et s’évanouissent toutes les idoles, et celles 
qu’on adorait sur des autels, et celles que chacun servait 
dans son cœur. Celles-ci avaient élevé les autres. On adorait 
Vénus , parce qu’on se laissait dominer à l’amour sensuel, et 
qu’on en aimait la puissance. Bacchus, le plus enjoué de 
tous les dieux , avait des autels, parce qu’on s’abandonnait 
et qu’on sacrifiait, pour ainsi dire, à la joie des sens, plus 
douce et plus enivrante que le vin. Jésus-Christ, par le mys¬ 
tère de sa croix , vient imprimer dans les cœurs l’amour des 
souffrances, au lieu de l’amour des plaisirs. Les idoles qu’on 
adorait au dehors furent dissipées, parce que celles qu'on 
adorait au dedans ne subsistaient plus : le cœur purifié , 
comme dit Jésus-Christ lui-même (1), est rendu capable de 


(i) Matth. V. 8. 





280 


SECONDE PARTIE. 


voir Dieu; et l’homme, loin défaire Dieu semblable à soi, 
tâche plutôt, autant que le peut souffrir son infirmité, à de¬ 
venir semblable à Dieu. 

Le mystère de Jésus-Christ nous a fait voir comment la Di¬ 
vinité pouvait sans se ravilir être unie à notre nature, et se 
revêtir de nos faiblesses. Le Verbe s’est incarné : celui qui 
avait la forme et la nature de Dieu , sans perdre ce qu’il était, 
a pris la forme d’esclave (f). Inaltérable en lui-même, il s’u¬ 
nit et il s’approprie une nature étrangère. O hommes, vous 
vouliez des dieux qui ne fussent, à dire vrai, que des hom¬ 
mes, et encore des hommes vicieux! c’était un trop grand 
aveuglement. Mais voici un nouvel objet d’adoration qu’on 
vous propose : c’est un Dieu et un homme tout ensemble ; 
mais un homme qui n’a rien perdu de ce qu’il était en prenant 
ce que nous sommes. La Divinité demeure immuable, et, 
sans pouvoir se dégrader, elle ne peut qu’élever ce qu’elle unit 
avec elle. 

Mais encore qu’est-ce que Dieu a pris de nous? nos vices 
et nos péchés? à Dieu ne plaise : il n'a pris de l’homme que 
ce qu’il y a fait, et il est certain qu’il n’y avait fait ni le 
péché ni le vice. Il y avait fait la nature; il l'a prise. On peut 
dire qu’il avait fait la mortalité avec l’infirmité qui l’accom¬ 
pagne, parce qu’encore qu’elle ne fût pas du premier dessein , 
elle était le juste supplice du péché, et en cette qualité elle 
était l’œuvre de la justice divine. Aussi Dieu n’a-t-il pas dé¬ 
daigné de la prendre; et, en prenant la peine du péché sans 
Se péché même, il a montré qu’il était, non pas un coupable 
qu’on punissait, mais Injuste qui expiait les péchés des autres. 

De cette sorte, au lieu des vices que les hommes mettaient 
dans leurs dieux, toutes les vertus ont paru dans ce Dieu- 
homme; et afin qu’elles y parussent dans les dernières épreu¬ 
ves , elles y ont paru au milieu des plus horribles tourments. 
INe cherchons plus d’autre Dieu visible après celui-ci : il est seul 


(3) Philip, ii. g, 7. 



LA SU l T JL DE LA RELIGION. 


281 


digne d’abattre toutes les idoles; et la victoire qu’il devait 
remporter sur elles est attachée à sa croix. 

C’est à dire qu’elle est attachée à une folie apparente. « Car 
les Juifs, poursuit saint Paul (1), demandent des miracles, » 
par lesquels Dieu en remuant avec éclat toute la nature, 
comme il fit à la sortie d’Égypte, il les mette visiblement au- 
dessus de leurs ennemis ; « et les Grecs ouïes Gentils cherchent 
la sagesse » et des discours arrangés , comme ceux de leur 
Platon et de leur Socrate. « Et nous, continue l’apôtre, nous 
prêchons Jésus-Christ crucifié , scandale aux Juifs, » et non 
pas miracle ; « folie aux Gentils , » et non pas sagesse : « mais 
qui est aux Juifs, et aux Gentils appelés à la connaissance de/ 
la vérité, la puissance et la sagesse de Dieu, parce qu’en 
Dieu ce qui est fou est plus sage que toute la sagesse hu¬ 
maine, et ce qui est faihle est plus fort que toute la force hu¬ 
maine. » Voilà le dernier coup qu’il fallait donner à notre 
superbe ignorance. La sagesse où l’on nous mène est si su¬ 
blime, qu’elle paraît folie à notre sagesse; et les règles en* 
sont si hautes, que tout nous y paraît un égarement. 

Mais si cette divine sagesse nous est impénétrable en elle- 
même, elle se déclare par ses effets. Une vertu sort de la 
croix, et toutes les idoles sont ébranlées. Nous les voyons 
tomber par terre, quoique soutenues par toute la puissance 
romaine. Ce ne sont point les sages , ce ne sont point les not¬ 
ifies, ce ne sont point les puissants qui ont fait un si grand mira¬ 
cle. L’œuvre de Dieu a été suivie; et ce qu’il avait commencé 
par les humiliations de Jésus-Christ, il l’a consommé parles 
humiliations de ses disciples. « Considérez, mes frères, » c’est 
ainsi que saint Paul achève son admirable discours (2), « con¬ 
sidérez ceux que Dieu a appelés parmi vous, « et dont il a 
composé cette Église victorieuse du monde. « Il y a peu de ces 
sages » que le monde admire ; « il y a peu de puissants et 
peu de nobles : mais Dieu a choisi ce qui est fou selon le 
monde, pour confondre les sages; il a choisi ce qui était 


U' l» Cnn. I. 22, îs3,24 , 25. - (2) Ibid. 2G, 27, 28, 29. 

24. 





28 2 


SECONDE PARTIE. 


faible , pour confondreles puissants ; il a choisi ce qu’il y avait 
de plus méprisable et de plus vil , et enfin ce qui n’était pas , 
pour détruire ce qui était, afin que nul homme ne se glorifie 
devant lui. » Les apôtres et leurs disciples, le rebut du monde , 
et le néant même, à les regarder par les yeux humains, 
ont prévalu à tous les empereurs et à tout l’empire. Les hom¬ 
mes avaient oublié la création, et Dieu l’a renouvelée en ti¬ 
rant de ce néant son Église, qu’il a rendue toute-puissante 
contre l’erreur. Il a confondu avec les idoles toute la grandeur 
humaine qui s’intéressait à les défendre; et il a fait un si 
grand ouvrage, comme il avait fait l’univers, par la seule force 
de sa parole. 


CHAPITRE XXVI. 

Diverses formes de l’idolâtrie : les sens, l’intérêt, l’ignorance, un 
faux respect de l'antiquité, la politique, la philosophie, et les hé- 
• résies viennent à son secours : l’Église triomphe de tout. 

L’idolâtrie nous paraît la faiblesse même, et nous avons 
peine h comprendre qu’il ait fallu tant de force pour la dé¬ 
truire. Mais au contraire son extravagance fait voir la difficulté 
qu’il y avait à la vaincre ; et un si grand renversement du bon 
sens montre assez combien le principe était gâté. Le monde 
avait vieilli dans l’idolâtrie, et, enchanté par ses idoles, il était 
devenu sourd à la voix de la nature, qui criait contre elles. 
Quelle puissance fallait-il pour rappeler dans la mémoire des 
hommes le vrai Dieu si profondément oublié, et retirer le 
genre humain d’un si prodigieux assoupissement? 

Tous les sens, toutes les passions, tous les intérêts com¬ 
battaient pour l’idolâtrie. Elle était faite pour le plaisir : les 
divertissements, les spectacles, et enfin la licence même, y 
faisaient une partie du culte divin. Les fêtes n’étaient que des 
jeux ; et il n’y avait nul endroit de la vie humaine d’où la pu¬ 
deur fut bannie avec plus de soin qu’elle l’était des mystères 
de la religion. Comment accoutumer des esprits si corrompus 



LA SUITE DE LA RELIGION. 283 

à la régularité de la religion véritable, chaste, sévère, ennemie 
des sens , et uniquement attachée aux biens invisibles ? Saint 
Paul parlait à Félix , gouverneur de Judée, « de la justice, 
de la chasteté, et du jugement à venir. Cet homme effrayé lui 
dit : Retirez-vous quant à présent; je vous manderai quand il 
faudra (1). » Ces discours étaient incommodes pour un homme 
qui voulait jouir sans scrupule , et à quelque prix que ce fut, 
des biens de la terre. 

Voulez-vous voir remuer l’intérêt, ce puissant ressort qui 
donne le mouvement aux choses humaines ? Dans ce grand 
décri de l’idolâtrie que commençaient à causer dans toute 
l’Asie les prédications de saint Paul, les ouvriers qui ga¬ 
gnaient leur vie en faisant de petits temples d’argent de la 
Diane d’Éplièse s’assemblèrent, et le plus accrédité d’entre 
eux leur représenta que leur gain allait cesser; « et non-seu¬ 
lement , dit-il (2), nous courons fortune de tout perdre ; mais 
le temple de la grande Diane va tomber dans le mépris ; et 
la majesté de celle qui est adorée dans toute l’Asie, et même 
dans tout l’univers, s’anéantira peu à peu. « 

Que l’intérêt est puissant, et qu’il est hardi quand il peut se 
couvrir du prétexte de la religion ! 11 n’en fallut pas davantage 
pour émouvoir ces ouvriers. Ils sortirent tous ensemble , criant 
comme des furieux : La grande Diane des Éphésiens ! et 
traînant les compagnons de saint Paul au théâtre, où toute 
la ville s’était assemblée. Alors les cris redoublèrent, et du¬ 
rant deux heures la place publique retentissait de ces mots : 
La grande Diane des Éphésiens! Saint Paul et ses compa¬ 
gnons furent à peine arrachés des mains du peuple par les 
magistrats, qui craignirent qu’il n’arrivât de plus grands dé¬ 
sordres dans ce tumulte. Joignez à l’intérêt des particuliers 
l’intérêt des prêtres qui allaient tomber avec leurs dieux ; 
joignez à tout cela l’intérêt des villes que la fausse religion 
rendait illustres, comme la ville d’Éphèse qui devait à son 
temple ses privilèges , et l’abord des étrangers dont elle était 


(I) Act. xxiv. 25. — (2) Ibid. xix. 24 et seq. 





281 


SECONDE PARTIE. 


enrichie : quelle tempête devait s’élever contre l’Église nais* 
santé! et faut-il s’étonner de voir les apôtres si souvent bat¬ 
tus , lapidés, et laissés pour morts au milieu de la populace ? 
Mais un plus grand intérêt va remuer une plus grande ma¬ 
chine; l’intérêt de l’État va faire agir le sénat, le peuple ro¬ 
main, et les empereurs. 

Il y avait déjà longtemps que les ordonnances du sénat dé¬ 
fendaient les religions étrangères (1). Les empereurs étaient 
entrés dans la même politique ; et dans cette belle délibération, 
où il s’agissait de réformer les abus du gouvernement, un des 
principaux réglements que Mécénas proposa à Auguste fut 
d’empêcher les nouveautés dans la religion, qui ne manquaient 
pas de causer de dangereux mouvements dans les États. La 
maxime était véritable : car qu’y a-t-il qui émeuve plus vio¬ 
lemment les esprits, et les porte à des excès plus étranges? 
Mais Dieu voulait faire voir que l’établissement de la religion 
véritable n’excitait pas de tels troubles ; et c’est une des mer¬ 
veilles qui montre qu’il agissait dans cet ouvrage. Car qui ne 
s’étonnerait de voir, que durant trois cents ans entiers que 
l’Église a eu à souffrir tout ce que la rage des persécuteurs pou¬ 
vait inventer de plus cruel, parmi tant de séditions et tant de 
guerres civiles, parmi tant de conjurations contre la personne 
des empereurs, il ne se soit jamais trouvé un seul chrétien ni 
bon ni mauvais? Les chrétiens délient leurs plus grands en¬ 
nemis d’en nommer un seul; il n’y en eut jamais aucun (2) : 
tant la doctrine chrétienne inspirait de vénération pour la 
puissance publique, et tant fut profonde l’impression que fit 
dans tous les esprits cette parole du Fils de Dieu (3) : « Rendez 
à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » 

Cette belle distinction porta dans les esprits une lumière si 
claire, que jamais les chrétiens ne cessèrent de respecter l’i¬ 
mage de Dieu dans les princes persécuteurs de la vérité. Ce 


(1 ) Tit. Liv. lit), xxxix, c. 18, etc Orat. Mæcen. aputl Dion. Cass. 
lil). lu. Tertul. Apolog. c. 5. Euseb. Histoire Eccl. lib. il, c. 2. 

( 2 ) Tertull. Apolog. c. 35 , 3(j, etc. — (.3) Matth. XXII. 21. 






LA SUITE DE LA EELIGION. 


2'S r > 


caractère de soumission reluit tellement dans toutes leurs 
apologies, qu’elles inspirent encore aujourd’hui à ceux qui les 
lisent l’amour de l’ordre public, et fait voir qu’ils n’atten¬ 
daient que de Dieu l’établissement du christianisme. Des 
hommes si déterminés à la mort, qui remplissaient tout 
l’empire et toutes les armées (1), ne se sont pas échappés une 
seule fois durant tant de siècles de souffrance; ils se défen¬ 
daient à eux-mêmes, non-seulement les actions séditieuses, 
mais encore les murmures. Le doigt de Dieu était dans cette 
oeuvre, et nulle autre main que la sienne n’eut pu retenir des 
esprits poussés à bout partant d’injustices. 

A la vérité, il leur était dur d’être traités d’ennemis publics, 
et d’ennemis des empereurs , eux qui ne respiraient que l’o¬ 
béissance, et dont les vœux les plus ardents avaient pour 
objet le salut des princes et le bonheur de l’État. Mais la poli¬ 
tique romaine se croyait attaquée dans sesfondements , quand 
on méprisait ses dieux. Rome se vantait d’être une ville sainte 
par sa fondation, consacrée dès son origine par des auspices 
divins, et dédiée par son auteur au dieu de la guerre. Peu s’en 
faut qu’elle ne crut Jupiter plus présent dans le Capitole que 
dans le ciel. Elle croyaitdevoir ses victoires à sa religion. C’est, 
par là qu’elle avait dompté et les nations et leurs dieux ; car 
on raisonnait ainsi en ce temps: de sorte que les dieux romains 
devaient être les maîtres des outres dieux, comme les Ro¬ 
mains étaient les maîtres des autres hommes. Rome, en sub¬ 
juguant la Judée, avait compté le Dieu des Juifs parmi les 
dieux qu’elle avait vaincus : le vouloir faire régner, c’était ren¬ 
verser les fondements de l’empire; c’était haïr les victoires et 
la puissance du peuple romain (2). Ainsi les chrétiens, ennemis 
des dieux , étaient regardés en même temps comme ennemis 
de la république. Les empereurs prenaient plus de soin de 
les exterminer que d’exterminer les Parthes, les Marcomans 


(l) Tertul. Apol. cap. 07. — (2) CiC. Orat. pro Flacco, n. 28. Orat. 
Symm. ad lmp. Val. Theod. et Arc. ap. Ambr. tom. v, ld> v, Ep. \\v, 
ruine xvu, tom. h, col. 828 et seq. Zozm. Hist. lil>. u, îv, etc. 



SECONDE PARTIE. 


2 SG 

et les Daces : le christianisme abattu paraissait dans leurs 
inscriptions avec autant de pompe que les Sarmates défaits. 
Mais ils se vantaient à tort d’avoir détruit une religion qui 
s’accroissait sous le fer et dans le feu. Les calomnies se joi¬ 
gnaient en vain à la cruauté. Des hommes qui pratiquaient 
des vertus au-dessus de l’homme étaient accusés de vices 
qui font horreur à la nature. On accusait d’inceste ceux dont 
la chasteté faisait les délices ; on accusait de manger leurs 
propres enfants, ceux qui étaient bienfaisants envers leurs 
persécuteurs. Mais , malgré la haine publique, la force de la 
vérité tirait de la bouche de leurs ennemis des témoignages 
favorables. Chacun sait ce qu’écrivit Pline le Jeune (1) à Tra- 
jan sur les bonnes mœurs des chrétiens. Ils furent justifiés, 
mais ils ne furent pas exemptés du dernier supplice ; car il 
leur fallait encore ce dernier trait pouracliever en eux l'image 
de Jésus-Christ crucifié , et ils devaient comme lui aller à la 
croix avec une déclaration publique de leur innocence. 

L’idolâtrie ne mettait pas toute sa force dans la violence. 
Encore que son fond fut une ignorance brutale, et une entière 
dépravation du sens humain, elle voulait se parer de quel¬ 
ques raisons. Combien de fois a-t-elle tâché de se déguiser, 
et en combien de manières s'est-elle transformée pour couvrir 
sa honte ? Elle faisait quelquefois la respectueuse envers la 
Divinité. Tout ce qui est divin, disait-elle, est inconnu : il 
n'y a que la Divinité qui se connaisse elle-même; ce n'est 
pas à nous à disccourir de choses si hautes : c’est pourquoi 
il en faut croire les anciens, et chacun doit suivre la reli¬ 
gion qu’il trouve établie dans son pays. Par ces maximes, 
les erreurs grossières autant qu’impies, qui remplissaient 
toute la terre, étaient sans remède, et la voix de la nature , 
qui annonçait le vrai Dieu, était étouffée. 

On avait sujet de penser que la faiblesse de notre raison 
égarée a besoin d’une autorité qui la ramène au principe, et 
que c’est de l’antiquité qu’il faut apprendre la religion verita- 


(!) PUN. lil). X- Ep. 97. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


287 


ble. Aussi en avez-vous vu la suite immuable dès l’origine du 
inonde. Mais de quelle antiquité se pouvait vanter le paga¬ 
nisme, qui ne pouvait lire ses propres histoires sans y trou¬ 
ver l’origine non-seulement de sa religion, mais encore de ses 
dieux ? Varron et Cicéron (1), sans compter les autres auteurs, 
l’ont bienfait voir. Ou bien aurions-nous recours à ces mil¬ 
liers infinis d’années, que les Égyptiens remplissaient de fa¬ 
bles confuses et impertinentes, pour établir l’antiquité dont 
ils se vantaient? Mais toujours y voyait-on naître et mou¬ 
rir les divinités de l’Égypte; et ce peuple ne pouvait se faire 
ancien, sans marquer le commencement de ses dieux. 

Voici une autre forme de l’idolâtrie. Elle voulait qu’on ser¬ 
vît tout ce qui passait pour divin. La politique romaine, qui 
défendait si sévèrement les religions étrangères, permettait 
qu’on adorât les dieux des barbares , pourvu qu’elle les eut 
adoptés. Ainsi elle voulait paraître équitable envers tous les 
dieux, aussi bien qu’envers tous les hommes. Elle encensait 
quelquefois le Dieu des Juifs avec tous les autres. Nous trou¬ 
vons unelettre de Julien l’Apostat (2), par laquelle il promet aux 
.1 uifs de rétablir la sainte Cité, et de sacrifier avec eux au Dieu 
créateur de l’univers. Nous avons vu que les païens voulaient 
bien adorer le vrai Dieu, mais non pas le vrai Dieu tout seul; 
et il ne tint pas aux empereurs que Jésus-Christ même, dont 
ils persécutaient les disciples, n’eüt des autels parmi les Ro¬ 
mains. 

Quoi donc, les Romains ont-ils pu penser à honorer comme 
Dieu celui que leurs magistrats avaient condamné au dernier 
supplice, et que plusieurs de leurs auteurs ont chargé d’op¬ 
probres? Il ne faut pas s’en étonner, et la chose est incontes¬ 
table. 

Distinguons premièrement ce que fait dire en général une 
haine aveugle, d’avec les faits positifs dont on croit avoir la 
preuve. Il est certain que les Romains , quoiqu'ils aient corn 


(I) De nat. Deor.lib. i et m — (2) JüL. Ep. ad comm. Judæor. xxÿ , 








SECONDE PARTIE. 


2 88 

damné Jésus-Christ, ne lui ont jamais reproché aucun crime 
particulier. Aussi Pilate le condamna-t-il avec répugnance, vio¬ 
lenté par les cris et par les menaces des Juifs. Mais ce qui est 
bien plus merveilleux les Juifs eux-mêmes, à la poursuite, 
des quels il a été crucifié, n’ont conservé dans leurs anciens 
livres la mémoire d’aucune action qui notât sa vie, loin d’en 
avoir remarqué aucune qui lui ait fait mériter le dernier sup¬ 
plice : par où se confirme manifestement ce que nous lisons 
dans l’Évangile, que tout le crime de Notre-Seigneur a été de 
s’être dit le Christ fils de Dieu. 

En effet, Tacite nous rapporte bien le supplice de Jésus- 
Christ sous Ponce Pilate et durant l’empire de Tibère (1) * mais 
il ne rapporte aucun crime qui lui ait fait mériter la mort, 
que celui d’être l’auteur d’une secte convaincue de haïr le 
genre humain , ou de lui être odieuse. Tel est le crime de Jésus- 
Christ et des chrétiens; et leurs plus grands ennemis n’ont 
jamais pu les accuser qu’en termes vagues, sans jamais allé¬ 
guer un fait positif qu’on leur ait pu imputer. 

Il est vrai que dans la dernière persécution, et trois cents 
ans après Jésus-Christ, les païens, qui ne savaient plus que 
reprocher ni à lui ni à ses disciples, publièrent de faux actes 
de Pilate, où ils prétendaient qu'on verrait les crimes pour 
lesquels il avait été crucifié. Mais comme on n'entend point 
parler de ces actes dans tous les siècles précédents, et que ni 
sous Néron, ni sous Domitien , qui régnaient dans l’origine 
du christianisme , quelque ennemis qu’ils en fussent, on n’en 
trouve rien du tout; il paraît qu’ils ont été faits à plaisir; et 
il y a parmi les Romains si peu de preuves constantes contre 
Jésus-Christ, que ses ennemis ont été réduits à en inventer. 

Voilà donc un premier fait, 1 innocence de Jésus-Christ sans 
reproche. Ajoutons-en un second , la sainteté de sa vie et de sa 
doctrine reconnue. Un des plus grands empereurs romains, 
(c’est Alexandre Sévère) admirait Notre-Seigneur, et faisait 
écrire dans les ouvrages publics , aussi bien que dans son pa- 


(1) Tacit. Annal, lib. xv, c. \\. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 283 

fàis(l), quelques sentences de son Évangile. Le même empe¬ 
reur louait et proposait pour exemple, les saintes précautions 
avec lesquelles les chrétiens ordonnaient les ministres des cho¬ 
ses sacrées. Ce n’est pas tout : on voyait dans son palais une es¬ 
pèce de chapelle, où il sacrifiait dès le matin. Il y avait con¬ 
sacré les images des âmes saintes, parmi lesquelles il ran¬ 
geait avec Orphée, Jésus-Christ et Abraham. 11 avait une autre 
chapelle, ou comme on voudra traduire le mot latin lara- 
rium, de moindre dignité que la première, où l’on voyait l’i¬ 
mage d’Achille et de quelques autres grands hommes; mais 
Jésus-Christ était placé dans le premier rang. C’est un païen 
qui l’écrit, et il cite pour témoin un auteur du temps d’Alexan¬ 
dre (2). Voilà donc deux témoins de ce même fait ; et voici un 
autre fait qui n’est pas moins surprenant. 

Quoique Porphyre, en abjurant le christianisme, s’en fdt 
déclaré l’ennemi, il ne laisse pas, dans le livre intitulé la 
Philosophie par les oracles (3),d’avouer qu’il y en a eu de très- 
favorables à la sainteté de Jésus-Christ. 

A Dieu ne plaise que nous apprenions parles oracles trom¬ 
peurs la gloire du Fils de Dieu, qui les a fait taire en nais¬ 
sant ! Ces oracles cités par Porphyre sont de pures inventions; 
mais il est bon de savoir ce que les païens faisaient dire à 
leurs dieux sur Notre-Seigneur. Porphyre donc nous assure 
qu’il y a eu des oracles, « où Jésus-Christ est appelé un homme 
pieux et digne de l’immortalité, et les chrétiens, au contraire, 
des hommes impurs et séduits. » Il récite ensuite l'oracle de 
la déesse Hécate, où elle parle de Jésus-Christ comme « d'un 
homme illustre par sa piété, dont le corps a cédé aux tour¬ 
ments , mais dont l’âme est dans le ciel avec les âmes bienheu¬ 
reuses. Cette âme, disait la déesse de Porphyre, par une es¬ 
pèce de fatalité, a inspiré Terreur aux âmes à qui le destin 
n’a pas assuré les dons des dieux et la connaissance du grand 


(I) Lampiud. in Alex. Sev. c. 45, 51. — (2) Ibid. c. 29 , 31. — (a) 
PoKPfl. lib. de Philos, per orac. Euseb. Déni. Ev. lib. ni, c. 6, p. 13*. 
Aie. de Civ. Dci, lib. xi.x, c. xxm ; t. vil, col. 5 ü 6 , 597. 

BOSSUET. riIST. UMV. 25 



290 


SECONDE PARTIE. 


Jupiter; c’est pourquoi ils sont ennemis des dieux. Mais gar¬ 
dez-vous bien de le blâmer, poursuit-elle en parlant de Jésus- 
Christ, et plaignez seulement l’erreur de ceux dont je vous ai 
raconté la malheureuse destinée. » Paroles pompeuses et en¬ 
tièrement vides de sens, mais qui montrent que la gloire de 
Notre-Seigneur a forcé ses ennemis à lui donner des louanges. 

Outre l’innocence et la sainteté de Jésus-Christ, il y a en¬ 
core un troisième point qui n’est pas moins important, c’est 
ses miracles. Il est certain que les Juifs ne les ont jamais niés ; 
et nous trouvons dans leurïalmud (1) quelques-uns de ceux que 
ses disciples ont faits en son nom. Seulement, pour les obs¬ 
curcir , ils ont dit qu’il les avait faits par les enchantements 
qu’il avait appris en Égypte ; ou même par le nom de Dieu, 
ce nom inconnu et ineffable dont la vertu peut tout selon les 
Juifs, et que Jésus-Christ avait découvert, on ne sait com¬ 
ment, dans le sanctuaire (2); ou enfin, parce qu’il était un 
de ces prophètes marqués par Moïse (3), dont les miracles 
trompeurs devaient porter le peuple à l’idolâtrie. Jésus-Christ 
vainqueur des idoles, dont l’Évangile a fait reconnaître un 
seul Dieu par toute la terre, n’a pas besoin d’être justifié 
de ce reproche : les vrais prophètes n’ont pas moins prêché sa 
divinité, qu’il a fait lui-même ; et ce qui doit résulter du té¬ 
moignage des Juifs, c’est que Jésus-Christ a fait des miracles 
pour justifier sa mission. 

Au reste, quand ils lui reprochent qu’il les a faits par ma¬ 
gie , ils devraient songer que Moïse a été accusé du même 
crime. C’était l’ancienne opinion des Égyptiens, qui, étonnés 
des merveilles que Dieu avait opérées en leur pays par ce 
grand homme, l’avaient mis au nombre des principaux ma¬ 
giciens. On peut voir encore cette opinion dans Pline et 
dans Apulée (4), où Moïse se trouve nommé avec Jannès et 
Mambré, ces célèbres enchanteurs d’Égypte dont parle 


(0 Tr. de Idololat. et Comm. in Eccl. — (2) Ta. de Sabb. c. xii. lih. 
General. Jesu, seu Hist. Jesu. — (3) Deut. xhi. i, 2. — (4) Plin. Hist. 
natur. lib. xxx, c. i. Apul. Apol. seu de Magia. 



LA SUITE DE LÀ RELIGION. 


201 


saint Paul (1), et que Moïse avait confondus par ses miracles. 
Mais la réponse des Juifs était aisée. Les illusions des magi¬ 
ciens n’ont jamais eu un effet durable, ni ne tendent à établir, 
comme a fait Moïse, le culte du Dieu véritable et la sainteté de 
vie : joint que Dieu sait bien se rendre le maître, et faire des 
œuvres que la puissance ennemie ne puisse imiter. Les mê¬ 
mes raisons mettent Jésus-Christ au-dessus d’une si vaine ac¬ 
cusation, qui dès là, comme nous l’avons remarqué, ne sert 
plus qu’à justifier que ses miracles sont incontestables. 

Ils le sont en effet si fort, que les Gentils n’ont pu en 
disconvenir non plus que les Juifs. Celse, le grand ennemi 
des chrétiens, et qui les attaque dès les premiers temps avec 
toute l’habileté imaginable, recherchant avec un soin infini 
tout ce qui pouvait leur nuire, n’a pas nié tous les miracles 
de Notre-Seigneur : il s’en défend, en disant avec les Juifs que 
Jésus-Christ avait appris les secrets des Égyptiens, c’est- 
à-dire la magie, et qu’il voulut s’attribuer la divinité par les 
merveilles qu’il fit en vertu de cet art damnable (2). C’est pour 
la même raison que les chrétiens passaient pour magiciens (3); 
et nous avons un passage de Julien l’Apostat (4) qui méprise 
les miracles de Notre-Seigneur, mais qui ne les révoque pas en 
doute. Volusien, dans son Épître à saint Augustin (5), en fait 
de même; et ce discours était commun parmi les païens. 

Il ne faut donc plus s’étonner si, accoutumés à faire des 
dieux de tous les hommes où il éclatait quelque chose d’ex¬ 
traordinaire , ils voulurent ranger Jésus-Christ parmi leurs 
divinités. Tibère, sur les relations qui lui venaient de Judée , 
proposa au sénat d’accorder à Jésus-Christ les honneurs 
divins (6). Ce n’est point un fait qu’on avance en l’air, et Ter- 
tullien le rapporte, comme public et notoire , dans son Apo¬ 
logétique qu’il présente au sénat au nom de l’Église , qui 


(I) II. Tim. ni 8 . — (2) Orne. cont. CpIs. lib. i, n. 38; lit», h, n. 48, 
toiTi. i, p. 35(1, 422. — (3) Ibid. i. vi, n. 39, tom. i, p. 061. Act. Mari, 
passim. — (4 )Jl'l. ap. Cyril, lib. vi, I. vi, p. 191. — (5) Aputi Arc. 
Ep. ni, iv, nunc cxxxv, cxxxvi, I. n, col. 399, 40o. — (<;) Ti-jih i.. 
Apol. c. 5. Euseb HLst. Eocl. lil). n , v. 2. 








SECONDE PARTIE. 


2 f J2 

n’eût pas voulu affaiblir une aussi bonne cause que la sienne 
par des choses où on aurait pu si aisément la confondre. Que 
si on veut le témoignage d’un auteur païen, Lampridius 
nous dira « qu’Adrien avait élevé à Jésus-Christ des temples 
qu’on voyait encore du temps qu’il écrivait (1) ; » et qu’Alexan¬ 
dre Sévère, après l’avoir révéré en particulier, lui voulait 
publiquement dresser des autels , et le mettre au nombre des 
dieux (2). 

Il y a certainement beaucoup d’injustice à ne vouloir croire,, 
touchant Jésus-Christ, que ce qu’en écrivent ceux qui ne se 
sont pas rangés parmi ses disciples : car c’est chercher la foi 
dans les incrédules, ou le soin et l’exactitude dans ceux qui, 
occupés de toute autre chose, tenaient la religion pour indif¬ 
férente. Mais il est vrai néanmoins que la gloire de Jésus- 
Christ a eu un si grand éclat, que le monde ne s'est pu dé¬ 
fendre de lui rendre quelque témoignage; et je ne puis 
vous en rapporter de plus authentique que celui de tant d’em¬ 
pereurs. 

Je reconnais toutefois qu’ils avaient encore un autre des¬ 
sein. 11 se mêlait de la politique dans les honneurs qu’ils ren¬ 
daient à Jésus-Christ. Ils prétendaient qu’à la fin les religions 
s’uniraient, et que les dieux de toutes les sectes deviendraient 
communs. Les chrétiens ne connaissaient point ce culte mêlé, 
et ne méprisèrent pas moins les condescendances que les ri¬ 
gueurs de la politique romaine. Mais Dieu voulut qu’un autre 
principe fit rejeter par les païens les temples que les empe¬ 
reurs destinaient à Jésus-Christ. Les prêtres des idoles, au 
rapport de l’auteur païen déjà cité (3) tant de fois, déclarèrent 
à l’empereur Adrien que « s’il consacrait ces tempies bâtis 
a l’usage des chrétiens, tous les autres temples seraient aban¬ 
donnés , et que tout le monde embrasserait la religion chré¬ 
tienne. » L’idolâtrie même sentait dans notre religion une 
force victorieuse contre laquelle les faux dieux ne pouvaient 


ti) Lamprid. in Alex. Sev. <*.. 43. — (2) Ibid. —(3) Ibul- 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


tenir, et justifiait elle-même la vérité de celle sentence de 
l’apôtre (1) : « Quelle convention peut-il y avoir entre Jésus- 
Christ et Bélial, et comment peut-on accorder le temple de 
Dieu avec les idoles? » 

Ainsi, par la vertu de la croix , la religion païenne, con¬ 
fondue par elle-même, tombait en ruine; et l’unité de Dieu 
s’établissait tellement, qu’à la fin l’idolâtrie n’en parut pas 
éloignée. Elle disait que la nature divine, si grande et si éten¬ 
due , ne pouvait être exprimée ni par un seul nom , ni sous une 
seule forme; mais que Jupiter, et Mars, et Junon, et les 
autres dieux , n’étaient au fond que le même dieu , dont les 
vertus infinies étaient expliquées et représentées par tant de 
mots différents (2). Quand ensuite il fallait venir aux histoires 
impures des dieux, à leurs infâmes généalogies, à leurs impu¬ 
diques amours, à leurs fêtes, et à leurs mystères, qui n’avaient 
point d’autre fondement que ces fables prodigieuses , toute la 
religion se tournait en allégories : c’était le monde ou le soleil 
qui se trouvaient être ce Dieu unique; c’était les étoiles, c’était 
l’air, et le feu, et l’eau , et la terre, et leurs divers assem¬ 
blages, qui étaient cachés sous les noms des dieux et dausleurs 
amours. Faible et misérable refuge : car outre que les fables 
étaient scandaleuses, et toutes les allégories froides et forcées, 
que trouvait-on à la fin , sinon que ce Dieu unique était l’uni¬ 
vers avec toutes ses part ies ; de sorte que le fond de la religion 
était la nature, et toujours la créature adorée à la place du 
Créateur ? 

Ces faibles excuses de l’idolâtrie , quoique tirées de la phi¬ 
losophie des stoïciens, ne contentaient guère les philosophes. 
Celse et Porphyre cherchèrent de nouveaux secours dans la 
doctrine de Platon et de Pythagore; et voici comment ils 
conciliaient l’unité de Dieu avec la multiplicité des dieux 
vulgaires. 11 ft’y avait, disaient-ils , qu’un Dieu souverain: 


(I) If. Cor. vi. 15, IG. — (2) Macrob. Saturn. lit), r, c. 17 et socf. 
Apul. de Deo Socr. A.ug. de Ci vit- Dei, lit), iv, c. x, xi- I. vu . col. f<r> 
et seq. 

2a 




SECONDE PARTIE. 


20 l 

mais il était si grand, qu’il ne se mêlait pas des petites choses. 
Content d’avoir fait le ciel et les astres , il n’avait daigné met¬ 
tre la main à ce lias monde, qu’il avait laissé former à ses 
subalternes; et l’homme, quoique né pour le connaître, 
parce qu’il était mortel, n’était pas une œuvre digne de ses 
mains (1). Aussi était-il inaccessible à notre nature : il était logé 
trop haut pour nous ; les esprits célestes qui nous avaient 
faits nous servaient de médiateurs auprès de lui, et c’est pour¬ 
quoi il les fallait adorer. 

Tl ne s’agit pas de réfuter ces rêveries des platoniciens, qui 
aussi bien tombent d’elles-mêmes. Le mystère de Jésus-Christ 
les détruisait par le fondement (2). Ce mystère apprenait aux 
hommes que Dieu, qui les avait faits à son image, n’avait 
garde de les mépriser ; que s’ils avaient besoin de médiateur, 
ce n’était pas à cause de leur nature, que Dieu avait faite 
comme il avait fait toutes les autres ; mais à cause de leur 
péché, dont ils étaient les seuls auteurs : au reste, que leur 
nature les éloignait si peu de Dieu, que Dieu ne dédaignait 
pas de s’unir à eux en se faisant homme , et leur donnait pour 
médiateur , non point ces esprits célestes que les philosophes 
appelaient démons, et que l’Écriture appelait anges ;mais un 
homme qui, joignant la force d’un Dieu à notre nature in¬ 
firme , nous fit un remède de notre faiblesse. 

Que si l’orgueil des platoniciens ne pouvait pas se rabaisser 
jusqu’aux humiliations du Verbe fait chair, ne devaient-ils 
pas du moins comprendre que l’homme, pour être un peu 
au-dessous des anges, ne laissait pas d’être comme eux capable 
de posséder Dieu ; de sorte qu’il était plutôt leur frère que 
leur sujet, et ne devait pas les adorer, mais adorer avec eux, 
en esprit de société, celui qui les avait faits les uns et les au¬ 
tres à sa ressemblance? C’était donc non-seulement trop de 


(I) Orig. cont. Cels. lib. v,vi, etc. passim. Plat. Conv. Tim. etc. 
Porphyu. de Abstin. lib. u. Apul. de Deo Socr. Aug. de Civ. Dei, lib. 
viii , c. xiv et seq. xviii, xxi, xxii; lib. ne, cap. m, vi ; t. vu, col. 202 
et seq. 2IP, 22a. — < 2 ) Aug. Ep. m, ad Volusian. etc. nune cxxxvn; 
t. il, col. 404 et seq. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


29-5 

bassesse, niais encore trop d’ingratitude au genre humain , 
de sacrifier à d’autres qu’à Dieu; et rien n’était plus aveugle 
que le paganisme, qui, au lieu de lui réserver ce culte su¬ 
prême , le rendait à tant de démons. 

C’est ici que l’idolâtrie , qui semblait être aux abois , dé¬ 
couvrit tout à fait son faible. Sur la fin des persécutions , Por ¬ 
phyre , pressé par les chrétiens, fut contraint de dire que le 
sacrifice n’était pas le culte suprême; et voyez jusqu’où il 
poussa l’extravagance. Ce Dieu très-haut, disait-il(1), ne 
recevait point de sacrifice : tout ce qui est matériel est im¬ 
pur pour lui, et ne peut lui être offert. La parole même ne 
doit pas être employée à son culte, parce que la voix est une 
chose corporelle : il faut l’adorer en silence , et par de sim¬ 
ples pensées ; tout autre culte est indigne d’une majesté si 
haute. 

Ainsi Dieu était trop grand pour être loué. C’était un crime 
d’exprimer comme nous pouvons ce que nous pensons de sa 
grandeur. Le sacrifice, quoiqu’il ne soit qu’une manière de 
déclarer notre dépendance profonde, et une reconnaissance 
de sa souveraineté, n’était pas pour lui. Porphyre le disait ainsi 
expressément; et cela qu’était-ce autre chose qu’abolir la 
religion, et laisser tout à fait sans culte celui qu’on recon¬ 
naissait pour le Dieu des dieux ? 

Mais qu’était-ce donc que ces sacrifices que les Gentils 
offraient dans tous les temples ? Porphyre en avait trouvé le 
secret. Il y avait, disait-il, des esprits impurs, trompeurs, 
malfaisants, qui, par un orgueil insensé, voulaient passer 
pour des dieux, et se faire servir par les hommes. Il fallait 
les apaiser, de peur qu’ils ne nous nuisissent (2). Les uns, plus 
gais et plus enjoués, se laissaient gagner par des spectacles et 
des jeux : l’humeur plus sombre des autres voulait l'odeur de 
la graisse, et se repaissait de sacrifices sanglants. Que sert de 


(I)Porph. de Abstin. lib. n. Alt., de Civ. Dei, lib. x, passim. — 
(2) Pori ti. de Abstin. lib. n, apudAuG. de Civ. Dei, lib. vm, c. mu; 
tom. vu, col. ?oi. 




SECONDE PARTIE. 


2 f J(î 

réfuter ces absurdités? Enfin les chrétiens gagnaient leur 
cause. Il demeurait pour constant que tous les dieux aux¬ 
quels on sacrifiait parmi les Gentils étaient des esprits malins, 
dont l’orgueil s’attribuait la divinité; de sorte que l’idolâtrie , 
à la regarder en elle-même, paraissait seulement l’effet d’une 
ignorance brutale ; mais, à remonter à la source , c’était une 
œuvre menée de loin , poussée aux derniers excès par des es¬ 
prits malicieux. C’est ce que les chrétiens avaient toujours 
prétendu ; c’est ce qu’enseignait l’Évangile; c’est ce que chan¬ 
tait le psalmiste : « Tous les dieux des Gentils sont des dé¬ 
mons; mais le Seigneur a fait les cieux (1). » 

Et toutefois, Monseigneur, étrange aveuglement du genre 
humain ! l’idolâtrie réduite à l’extrémité, et confondue par elle- 
même , ne laissait pas de se soutenir. 11 ne fallait que la re¬ 
vêtir de quelque apparence, et l’expliquer en paroles dont 
le son fût agréable à l’oreille, pour la faire entrer dans les es¬ 
prits. Porphyre étaitadmiré. Jamblique, son sectateur, pas¬ 
sait pour un homme divin , parce qu’il savait envelopper les 
sentiments de son maître de termes qui paraissaient mysté¬ 
rieux , quoiqu’en effet ils ne signifiassent rien. Julien l'Apos¬ 
tat, tout fin qu’il était, fut pris par ces apparences ; les païens 
mêmes le racontent(2) Des enchantements vrais ou faux, ((lie 
ces philosophes vantaient, leur austérité mal entendue, leur 
abstinence ridicule qui allait jusqu’à faire un crime de manger 
les animaux, leurs purifications superstitieuses , enfin leur 
contemplation qui s’évaporait en vaines pensées , et leurs pa¬ 
roles aussi peu solides qu’elles semblaient magnifiques, impo¬ 
saient au monde. Mais je ne dis pas le fond. La sainteté des 
mœurs chrétiennes, le mépris des plaisirs quelle comman¬ 
dait, et plus que tout cela l’humilité qui faisait le fond du 
christianisme, offensait les hommes; et si nous savons le 
comprendre, l’orgueil, la sensualité et le libertinage étaient 
les seules défenses de l’idolâtrie. 


(>) PS. xcv. 5. — (- 2 ) Eunap. Maxim. Oribas. Chrvsantii. Ep. tuf. 
ad Jamb. Amm. Marcell. iib. \xti, x\iti, \xv 





LA SUITE DE LA RELIGION. 297 

L'Eglise la déracinait tous les jours par sa doctrine, et plus 
encore par sa patience. Mais ces esprits malfaisants, qui n’a¬ 
vaient jamais cessé de tromper les hommes, et qui les avaient 
plongés dans l’idolâtrie, n’oublièrent pas leur malice. Ils 
suscitèrent dans l’Église ces hérésies que vous avez vues. Des 
hommes curieux, et par là vains et remuants, voulurent se faire 
un nom parmi les fidèles, et ne purent se contenter de cette 
sagesse sobre et tempérée que l’apôtre avait tant recommandée 
aux chrétiens (1). Us entraient trop avant dans les mystères, 
qu’ils prétendaient mesurera nos faibles conceptions : nouveaux 
philosophes, qui mêlaient les raisonnements humains avec 
la foi, et entreprenaient de diminuer les difficultés du chris¬ 
tianisme, ne pouvant digérer toute la folie que le monde 
trouvait dans l’Evangile. Ainsi successivement, et avec une 
espèce de méthode, tous les articles de notre foi furent atta¬ 
qués : la création, la loi de Moïse, fondement nécessaire delà 
nôtre, la divinité de Jésus-Christ, son incarnation,sa grâce, 
ses sacrements, tout enfin donna matière à des divisions scan¬ 
daleuses. Celse et les autres nous les reprochaient (2). L’idolâ- 
triesemblait triompher. Elle regardait le christianisme comme 
une nouvelle secte de philosophie qui avait le sort de toutes les 
autres, et comme elles, se partageait en plusieurs autres sec¬ 
tes. L’Église ne leur paraissait qu’un ouvrage humain prêt à 
tomber de lui-même. On concluait qu’il ne fallait pas , en ma¬ 
tière de religion, raffiner plus que nos ancêtres, ni entre¬ 
prendre de changer le monde. 

Dans cette confusion de sectes qui se vantaient d’être chré¬ 
tiennes , Dieu ne manqua pas à son Église. Il sut lui. conserver 
un caractère d’autorité que les hérésies ne pouvaient prendre. 
Elle était catholique et universelle : elle embrassait tous les 
temps; elle s’étendait de tous côtés. Elle était apostolique; la 
suite, la succession, la chaire de l’unité, l’autorité primitive 
lui appartenait (3). Tous ceux qui la quittaient l’avaient pre- 

(1) Rom. xii. 3. — (2) Qrig. conl. Cels. lib. îv, v, vi. — (3) Iren. adv. 
Hær. lib. m, c. 1 . 2 , 3, 4. Tertul. de Carne Christ, c. 2. De Præs- 
crip. C. 20, 21 , 32 , 30. 



298 


SECONDE PARTIE. 


mièrement reconnue, et ne pouvaient effacer le caractère de 
leur nouveauté, ni celui de leur rébellion. Les païens eux- 
mêmes la regardaient comme celle qui était la tige, le tout 
d’où les parcelles s’étaient détachées, le tronc toujours vif que 
les branches retranchées laissaient en son entier. Celse,qui 
reprochait aux chrétiens leurs divisions, parmi tant d'églises 
schismatiques qu’il voyait s’élever, remarquait une église dis¬ 
tinguée de toutes les autres, et toujours plus forte, qu’il ap¬ 
pelait aussi pour cette raison la grande Église. « Il y en a, 
disait-il (1), parmi les chrétiens qui ne reconnaissent pas le 
Créateur, ni les traditions des Juifs; » il voulait parler des 
marcionites : « mais, poursuivait-il, la grande Église les re¬ 
çoit. » Dans le trouble qu’excita Paul de Samosate, l’empe¬ 
reur Àurélien n’eut pas de peine à connaître la vraie Église 
chrétienne à laquelle appartenait la maison de l'Église, soit 
que ce fut le lieu d’oraison, ou la maison de l’évêque. Il l'ad¬ 
jugea à ceux « qui étaient en communion avec les évêques d’I¬ 
talie et celui de Rome(2), » parce qu’il voyait de tout temps le 
gros des chrétiens dans cette communion. Lorsque l’empe¬ 
reur Constance brouillait tout dans l’Église, la confusion 
qu’il y mettait en protégeant les ariens, ne put empêcher 
qu’Ammian Marcellin (3), tout païen qu’il était, ne reconnût 
que cet empereur s’égarait de la droite voie « de la religion 
chrétienne, simple et précise par elle-même, » dans ses dog¬ 
mes et dans sa conduite. C’est que l’Église véritable avait 
une majesté et une droiture que les hérésies ne pouvaient ni 
imiter ni obscurcir ; au contraire, sans y penser, elles ren- 
doient témoignage à l’Église catholique. Constance, qui 
persécutait saint Athanase, défenseur de l’ancienne foi, « sou¬ 
haitait avec ardeur, dit Ammian Marcellin (4), de le faire 
condamner par l’autorité qu’avait l’évêque de Fiome au-dessus 
des autres. » En recherchant de s’appuyer de cette autorité, 


O) Oiuc. contr. Cels lib. v, n. 59; t. i, p. 623- — (-2) Euseb. Hist. 
Eccl. lib. vu, c. 30 . — (3) Amm. Marc. lib. xxi, c. ic. — (4) Ibid. lib. 
xv. c. 7. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 2üi) 

il faisait sentir aux païens mêmes ce qui manquait à sa secte, 
et honorait l’Église dont les ariens s’étaient séparés : ainsi les 
Gentils mêmes connaissaient l’Église catholique. Si quelqu’un 
leur demandait où elle tenait ses assemblées, et quels étaient 
ses évêques, jamais ils ne s’y trompaient. Pour les hérésies, 
quoi qu’elles fissent, elles ne pouvaient se défaire du nom de 
leurs auteurs. Les sabelliens, les paulianistes, les ariens, les 
pélagiens, et les autres, s’offensaient en vain du titre de parti 
qu’on leur donnait. Le monde, malgré qu’ils en eussent, 
voulait parler naturellement, et désignait chaque secte par 
celui dont elle tirait sa naissance. Pour ce qui est de la grande 
Église, de l’Église catholique et apostolique, il n'a jamais été 
possible de lui nommerjjn autre auteur que Jésus-Christ même, 
ni de lui marquer les premiers de ses pasteurs sans re¬ 
monter jusqu’aux apôtres, ni de lui donner un autre nom 
que celui qu’elle prenait. Ainsi, quoi que fissent les héréti¬ 
ques, ils ne la pouvaient cacher aux païens. Elle leur ouvrait 
son sein par toute la terre : ils y accouraient en foule. 
Quelques-uns d’eux se perdaient peut-être dans les sentiers 
détournés : mais l’Église catholique était la grande voie où 
entraient toujours la plupart de ceux qui cherchaient Jésus- 
Christ; et l’expérience a fait voir que c’était à elle qu’il était 
donné de rassembler les Gentils. C’était elle aussi que les em¬ 
pereurs infidèles attaquaient de toute leur force. Origène nous 
apprend que peu d’hérétiques ont eu à souffrir pour la foi (1). 
Saint Justin, plus ancien que lui, a remarqué que la persé¬ 
cution épargnait les marcionites et les autres hérétiques (2). Les 
païens ne persécutaient que l’Église qu’ils voyaient s’étendre 
par toute la terre, et ne connaissaient qu’elle seule pour l’ɬ 
glise de Jésus-Christ. Qu’importe qu’on lui arrachât quelques 
branches ? sa bonne sève ne se perdait pas pour cela : elle 
poussait par d’autres endroits, et le retranchement du bois su¬ 
perflu ne faisait que rendre ses fruits meilleurs. En effet, si 


(i) Orio. cont. Ois. lib. vii, n. 40; t. r, p. 722. — (2) Just. Apol. 
n, mine i, n. 20, p. 50. 





300 


SECONDE PARTIE. 


on considère T histoire de l’Église , on verra que toutes les fois 
qu’une hérésie l’a diminuée, elle a réparé ses pertes, et en 
s’étendant au dehors, et en augmentant au dedans la lumière 
et la piété, pendant qu’on a vu sécher en des coins écartés 
les branches coupées. Les œuvres des hommes ont péri 
malgré l’enfer qui les soutenait; l’œuvre de Dieu a subsisté : 
l’Église a triomphé de l’idolâtrie et de toutes les erreurs. 


CHAPITRE XXVII. 

Réflexion générale sur la suife de la religion, et sur le rapport qu’il 
y a entre les livres de i’Écriture. 

Cette Église toujours attaquée, et jamais vaincue, est un 
miracle perpétuel, et un témoignage éclatant de l’immutabi¬ 
lité des conseils de Dieu. Au milieu de l’agitation des cho¬ 
ses humaines, elle se soutient toujours avec une force invin¬ 
cible; en sorte que, par une suite non interrompue depuis 
près de dix-sept cents ans, nous la voyons remonter jusqu’à 
Jésus-Christ, dans lequel elle a recueilli la succession de l’an¬ 
cien peuple, et se trouve réunie aux prophètes et aux pa¬ 
triarches. 

Ainsi tant de miracles étonnants, que les anciens Hé¬ 
breux ont vus de leurs yeux, servent encore aujourd’hui à con¬ 
firmer notre foi. Dieu, qui les a faits pour rendre témoignage 
à son unité et à sa toute-puissance, que pouvait-il faire de plus 
authentique pour en conserver la mémoire, que de laisser en¬ 
tre les mains de tout un grand peuple les actes cjui les attestent 
rédigés par l’ordre des temps? C’est ce que nous avons en¬ 
core dans les livres de l’Ancien Testament, c’est-à-dire dans 
les livres les plus anciens qui soient au monde; dans les 
livres qui sont les seuls de l’antiquité où la connaissance du 
vrai Dieu soit enseignée, et son service ordonné; dans les 
livres que le peuple juif a toujours si religieusement gardés, 
et dont il est encore aujourd’hui l’inviolable porteur par toute 
la terre. 

Après cela, faut-il croire les fables extravagantes des au- 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


301 


leurs profanes sur l’origine d’un peuple si noble et si ancien ? 
Nous avons déjà remarqué (1) que l’histoire de sa naissance et 
de son empire finit où commence T histoire grecque ; en sorte 
qu’il n’y a rien à espérer de ce côté-là pour éclaircir les affaires 
des Hébreux. Il est certain que les Juifs et leur religion ne 
furent guère connus des Grecs qu’après que leurs livres sa¬ 
crés eurent été traduits en cette langue, et qu’ils furent eux- 
mémes répandus dans les villes grecques, c’est-à-dire deux à 
trois cents ans avant Jésus-Christ. L’ignorance de la Divinité 
était alors si profonde parmi les Gentils, que leurs plus habiles 
écrivains ne pouvaient [tas même comprendre quel Dieu ado¬ 
raient les Juifs. Les plus équitables leur donnaient pour 
Dieu les nues et le ciel, parce qu’ils y levaient souvent les 
yeux, comme au lieu où se déclarait le plus hautement la 
toute-puissance de Dieu, et où il avait établi son trône. Au 
reste, la religion judaïque était si singulière et si opposée à 
toutes les autres ; les lois, les sabbats, les fêtes et toutes les 
mœurs de ce peuple étaient si particulières, qu’ils s’attirè¬ 
rent bientôt la jalousie et la haine de ceux parmi lesquels ils 
vivaient. On les regardait comme une nation qui condamnait 
toutes les autres. La défense qui leur était faite de communi¬ 
quer avec les Gentils en tant de choses, les rendait aussi odieux 
qu’ils paraissaient méprisables. L’union qu’on voyait entre 
eux, la relation qu’ils entretenaient tous si soigneusement 
avec le chef de leur religion, c’est-à-dire Jérusalem , son tem¬ 
ple et ses pontifes, et les dons qu’ils y envoyaient de toutes 
parts, les rendaient suspects ; ce qui, joint à l’ancienne haine 
des Égyptiens contre ce peuple si maltraité de leurs rois et 
délivré par tant de prodiges de leur tyrannie, fit inventer des 
contes inouïs sur son origine, que chacun cherchait à sa fan¬ 
taisie, aussi bien que les interprétations de leurs cérémonies, 
qui étaient si particulières, et qui paraissaient si bizarres lors¬ 
qu’on n’en connaissait pas le fond et les sources. La Grèce, 
comme on sait, était ingénieuse à se tromper et à s’amuser 


U) Époque vin, an de Rome 305. 


20 



302 


SECONDE PARTIE. 


agréablement elle-même ; et de tout eela sont venues les fables 
que l’on trouve dans Justin, dans Tacite, dans Diodore de 
Sicile, et dans les autres de pareille date qui ont paru curieux 
dans les affaires des Juifs, quoiqu’il soit plus clair que le 
jour qu’ils écrivaient sur des bruits confus, après une longue 
suite de siècles interposés, sans connaître leurs lois, leur re¬ 
ligion, leur philosophie ; sans avoir entendu leurs livres, et 
peut-être sans les avoir seulement ouverts. 

Cependant, malgré l’ignorance et la calomnie, il demeu¬ 
rera pour constant que le peuple juif est le seul qui ait connu 
dès son origine le Dieu créateur du ciel et de la terre; le seul 
par conséquent qui devait être le dépositaire des secrets di¬ 
vins. Il les a aussi conservés avec une religion qui n’a point 
d’exemple. Les livres que les Égyptiens et les autres peuples 
appelaient divins sont perdus il y a longtemps, et à peine 
nous en reste-t-il quelque mémoire confuse dans les histoires 
anciennes. Les livres sacrés des Romains, où Numa, auteur 
de leur religion, en avait écrit les mystères, ont péri par les 
mains des Romains mêmes , et le sénat les lit brider comme 
tendants à renverser la religion (l). Ces mêmes R.omains'ont à 
la fin laissé périr les livres sibyllins , si longtemps révérés 
parmi eux comme prophétiques, et où ils voulaient qu’on 
crût qu’ils trouvaient les décrets des dieux immortelssurleur 
empire, sans pourtant en avoir jamais montré au public , je 
ne dis pas un seul volume, mais un seul oracle. Les Juifs 
ont été les seuls dont les Écritures sacrées ont. été d’autant 
plus en vénération, qu’elles ont été plus connues. De tous 
les peuples anciens , ils sont le seul qui ait conservé les mo¬ 
numents primitifs de sa religion, quoiqu’ils fussent pleins 
des témoignages de leur infidélité et de celle de leurs ancê¬ 
tres. Lt aujourd’hui encore ce même peuple reste sur la terre 
pour porter à toutes les nations où il a été dispersé, avec la 


(i) Tit. Liv. lib. xl, c. 20 . Varu. lib. (le cultu Deor. apud A.uc. (le 
Civ. Dci, lib. vu, c. xxxiv; t. vu, col. 187. 



LA SUITE DE LA 11EL1GI0?J. 3 03 

suite de la religion, les miracles et les prédictions qui la 
rendent inébranlable. 

Quand Jésus-Christ est venu , et qu’envoyé par son Père 
pour accomplir les promesses de la loi, il a confirmé sa mis¬ 
sion et celle de ses disciples par des miracles nouveaux, ils 
ont été écrits avec la même exactitude. Les actes en ont été 
publiés à toute la terre, les circonstances des temps, des per¬ 
sonnes et de^lieux ont rendu l’examen facile à quiconque a 
été soigneux de son salut. Le monde s’est informé, le monde 
a cru; et, si peu qu’on ait considéré les anciens monuments 
de l’Église, on avouera que jamais affaire n’a été jugée avec 
plus de réflexion et de connaissance. 

Mais dans le rapport qu’ont ensemble les livres des deux 
Testaments , il y a une différence à considérer : c’est que les 
livres de l’ancien peuple ont été composés en divers temps. 
Autres sont les temps de Moïse, autres ceux de Josué et des 
Juges, autres ceux des Rois : autres ceux où le peuple a été 
tiré d’Égypte, et où il a reçu la loi ; autres ceux où il a con¬ 
quis la terre promise; autres ceux où il y a été rétabli par 
des miracles visibles. Pour convaincre l’incrédulité d’un 
peuple attaché aux sens, Dieu a pris une longue étendue de 
siècles durant lesquels il a distribué ses miracles et ses pro¬ 
phètes, afin de renouveler souvent les témoignages sensibles 
par lesquels il attestait ses vérités saintes. Dans le Nouveau 
Testament il a suivi une autre conduite. Il ne veut plus rien 
révéler de nouveau à son Église après Jésus-Christ. En lui est 
la perfection et la plénitude ; et tous les livres divins qui ont 
été composés dans la nouvelle alliance l’ont été au temps 
des apôtres. 

C’est-à-dire que le témoignage de Jésus-Christ, et de ceux 
(jue Jésus-Christ même a daigné choisir pour témoins de sa 
résurrection, a suffi à l’Église chrétienne. Tout ce qui est 
venu depuis l’a édifiée ; mais elle n’a regardé comme pure¬ 
ment inspiré de Dieu que ce que les apôtres ont écrit, ou ce 
qu’ils ont confirmé par leur autorité. 

Mais, dans cétte différence qui se trouve entre les livres 



SECONDE PARTIE. 


30 1 

îles deux Testaments, Dieu a toujours gardé cet ordre admi¬ 
rable , de faire écrire les choses dans le temps qu’elles étaient 
arrivées, ou que la mémoire en était récente. Ainsi ceux qui 
les savaient les ont écrites ; ceux qui les savaient ont reçu les 
livres qui en rendaient témoignage : les uns et les autres les 
ont laissés à leurs descendants comme un héritage précieux ; 
et la pieuse postérité les a conservés. 

C’est ainsi que s’est formé le corps des Écritures saintes 
tant de l’Ancien que du Nouveau Testament : Écritures qu’on 
a regardées, dès leur origine, comme véritables en tout, 
comme données de Dieu même , et qu’on a aussi conservées 
avec tant de religion , qu’on n’a pas cru pouvoir sans impiété 
y altérer une seule lettre. 

C’est ainsi qu’elles sont venues jusqu’à nous, toujours sain¬ 
tes, toujours sacrées, toujours inviolables; conservées les 
unes par la tradition constante du peuple juif, et les autres 
par la tradition du peuple chrétien, d’autant plus certaine 
qu’elle a été confirmée par le sang et par le martyre tant de 
ceux qui ont écrit ces livres divins, que de ceux qui les ont 
reçus. 

Saint Augustin et les autres Pères demandent sur la foi de 

O 

qui nous attribuons les livres profanes à des temps et à des 
auteurs certains (1). Chacun répond aussitôt que les livres sont 
distingués par les différents rapports qu’ils ont aux lois , aux 
coutumes, aux histoires d’un certain temps, par le style même 
qui porte imprimé le caractère des âges et des auteurs particu¬ 
liers ; plus que tout cela, par la foi publique et par une tra¬ 
dition constante. Toutes ces ehoses concourent à établir les 
livres divins, à en distinguer les temps, à en marquer les 
auteurs; et plus il y a eu de religion à les conserver dans 
leur entier, plus la tradition qui nous les conserve est incon¬ 
testable (2). 


(I) Auc. cont. Faust, lib. xr, c. 2 ; xxxii. 21; xxxm. 6; t. vui, col. 
2is, 4C2 etseq. — (2) Iren. adv. H;rres. lib. iu , cap. i. 2, p 173, etc. 
Tkrtul. adv. Marc. lib. iv, c. 1 . 4, l. Auc. de Utilit cred. cap. ni, 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


305 

Aussi a-t-elle toujours été reconnue, non-seulement par 
les orthodoxes , mais encore par les hérétiques, et même par 
les infidèles. Moïse a toujours passé dans tout l’Orient, et 
ensuite dans tout l’univers, pour le législateur des Juifs , et 
pour l’auteur des livres qu’ils lui attribuent. Les Samaritains, 
qui les ont reçus des dix tribus séparées, les ont conservés 
aussi religieusement que les Juifs : leur tradition et leur his¬ 
toire est constante, et il ne faut que repasser sur quelques 
endroits de la première partie (1) pour en voir toute la 
suite. 

Deux peuples si opposés n’ont pas pris l’un de l’autre ces 
livres divins ; tous les deux les ont reçus de leur origine com¬ 
mune dès les temps de Salomon et de David. Les anciens 
caractères hébreux, que les Samaritains retiennent encore, 
montrent assez qu’ils n’ont pas suivi Esdras, qui les a chan¬ 
gés. Ainsi le Pentat.euque des Samaritains et celui des Juifs 
sont deux originaux complets, indépendants l’un de l’autre. 
J^a parfaite conformité qu’on y voit dans la substance du 
texte justifie la bonne foi des deux peuples. Ce sont des té¬ 
moins fidèles qui conviennent sans s’être entendus, ou, pour 
mieux dire, qui conviennent malgré leurs inimitiés , et que la 
seule tradition immémoriale de part et d’autre a unis dans la 
même pensée. 

Ceux donc qui ont voulu dire, quoique sans aucune rai¬ 
son, que ces livres, étant perdus ou n’ayant jamais été, ont 
été ou rétablis ou composés de nouveau, ou altérés par Es¬ 
dras; outre qu’ils sont démentis par Esdras même, le sont 
aussi par le Pentateuque, qu’on trouve encore aujourd’hui entre 
les mains des Samaritains tel que l’avaient lu, dans les pre¬ 
miers siècles, Eusèbe de Césarée, saint Jérôme, et les autres 
auteurs ecclésiastiques; tel que ces peuples l’avaient conservé 


xvii, n. 5, 35; tom. vm, col. 48, G3. Cont. Faust. Manichæum, lib. 
xxu, cap. 79; xxvin. 4; xxxii,xxxm; ibid. col. 409, 439 elseq. Cont. 
adv. Leg. et Proph. lib. i, c. xx n. 39, etc. ibid. col. 570. 

(I) Voyez ci-dessus , 1“ part. Époque vu, vin, ix; an du monde 3000 , 
cl de Rome 2is , 305 , G(J4 , 024, etc. 



30f> 


SECONDE PARTIE. 


des leur origine : et une secte si faible semble ne durer si 
longtemps que pour rendre ce témoignage à l’antiquité de 
Moïse. 

Les auteurs qui ont écrit les quatre Évangiles ne reçoivent 
pas un témoignage moins assuré du consentement unanime 
des lidèles, des païens, et des hérétiques. Ce grand nombre 
de peuples divers, qui ont reçu et traduit ces livres divins 
aussitôt qu’ils ont été faits, conviennent tous de leur date et 
de leurs auteurs. Les païens n’ont pas contredit cette tradition. 
Ni Celse, qui a attaqué ces livres sacrés presque dans l'origine 
du christianisme; ni Julien l’Apostat, quoiqu’il n’ait rien 
ignoré ni rien omis de ce qui pouvait les décrier ; ni aucun 
autre païen ne les a jamais soupçonnés d’être supposés : au 
contraire, tous leur ont donné les mêmes auteurs que les 
chrétiens. Les hérétiques, quoique accablés par l'autorité de 
ces livres, n’osaient dire qu’ils ne fussent pas des disciples 
de Notre-Seigneur. Il y a eu pourtant de ces hérétiques qui 
ont vu les commencements de l’Église, et aux yeux desquels 
ont été écrits les livres de l’Évangile. Ainsi la fraude, s’il y 
en eût pu avoir, eût été éclairée de trop près pour réussir. Il 
est vrai qu’après les apôtres, et lorsque l’Église était déjà 
étendue par toute la terre , Marcion et Manès, constamment 
les plus téméraires et les plus ignorants de tous les hérétiques, 
malgré la tradition venue des apôtres, continuée par leurs 
disciples et par les évêques à qui ils avaient laissé leur chaire 
et la conduite des peuples, et reçue unanimement par toute 
l'Église chrétienne, osèrent dire que trois évangiles étaient 
supposés, et que celui de saint Luc, qu’ils préféraient aux au¬ 
tres on ne sait pourquoi, puisqu’il n’était pas venu par une 
autre voie, avait été falsifié. Mais quelles preuves en don¬ 
naient-ils ? de pures visions, nuis faits positifs. Ils disaient, pour 
toute raison, que ce qui était contraire à leurs sentiments de¬ 
vait nécessairement avoir été inventé par d’autres que par les 
apôtres, et alléguaient pour toute preuve les opinions mêmes, 
qu’on leur contestait; opinions d’ailleurs si extravagantes 
et si manifestement insensées, qu’on ne sait encore comment 


LA SUITE DE LA RELIGION. 30 7 

elles ont pu entrer dans l'esprit humain. Mais certainement , 
pour accuser la bonne foi de l’Église , il fallait avoir en main 
des originaux différents des siens, ou quelque preuve cons¬ 
tante Interpellés d’en produire eux et leurs disciples, ils 
sont demeurés muets (1), et ont laissé par leur silence une 
preuve indubitable qu’au second siècle du christianisme, où 
ils écrivaient, il n’y avait pas seulement un indice de fausseté, 
ni la moindre conjecture qu’on put opposer à la tradition de 
l’Église. 

Que dirai-je du consentement des livres de l’Écriture, et 
du témoignage admirable que tous les temps du peuple de 
Dieu se donnent les uns aux autres? Les temps du second 
temple supposent ceux du premier, et nous ramènent à Salo¬ 
mon. La paix n’est venue que par les combats ; et les con¬ 
quêtes du peu pie de Dieu nous font remonter jusqu’aux Juges, 
jusqu’à Josué, et jusqu'à la sortie d’Égypte. En regardant 
tout un peuple sortir d’un royaume où il était étranger, on se 
souvient comment il y était entré. Les douze patriarches 
paraissent aussitôt; et un peuple qui ne s’est jamais regardé 
que comme une seule famille nous conduit naturellement à 
Abraham, qui en est la tige. Ce peuple est-il plus sage et moins 
porté à l’idolâtrie après le retour de Babylone; c’était l’effet 
naturel d’un grand châtiment, que ses fautes passées lui 
avaient attiré. Si ce peuple se glorifie d’avoir vu durant plu¬ 
sieurs siècles des miracles que les autres peuples n’ont jamais 
vus, il peut aussi se glorifier d’avoir eu la connaissance de 
Dieu, qu’aucun autre peuple n’avait. Que veut-on que signifie 
la circoncision, et la fête des Tabernacles,et la Pâque, et les 
autres fêtes célébrées dans la nation de temps immémorial, 
sinon les choses qu’on trouve marquées dans le livre de Moïse ? 
Qu’un peuple distingué des autres par une religion et par 
des mœurs si particulières ; qui conserve dès son origine, 
sur le fondement de la création et sur la foi de la Providence , 
une doctrine si suivie et si élevée, une mémoire si vive d’une 


(Ï) îKEN. TEUTULL AüC.. IoC. CÎf. 



nos 


SECONDE PARTIE. 


longue suite de faits si nécessairement enchaînés, des céré¬ 
monies si réglées et des coutumes si universelles, ait été sans 
une histoire qui lui marquât son origine, et sans une loi qui 
lui prescrivît ses coutumes pendant mille ans qu’il est de¬ 
meuré en État ; et qu’Esdras ait commencé à lui vouloir don¬ 
ner tout à coup sous le nom de Moïse, avec l’histoire de ses 
antiquités, la loi qui formait ses mœurs, quand ce peuple 
devenu captif a vu son ancienne monarchie renversée de fond 
en comble : quelle fable plus incroyable pourrait-on jamais 
inventer? et peut-on y donner créance, sans joindre l’igno¬ 
rance au blasphème? 

Pour perdre une telle loi, quand on l’a une fois reçue, il 
faut qu’un peuple soit exterminé, ou que par divers change¬ 
ments il en soit venu à n’avoir plus qu’une idée confuse de 
son origine, de sa religion et de ses coutumes. Si ce malheur 
est arrivé au peuple juif, et que la loi si connue sousSédécias 
se soit perdue soixante ans après, malgré les soins d’un Ézé- 
chiel, d’un Jérémie, d’un Baruch, d’un Daniel, qui ont un 
recours perpétuel à cette loi, comme à l’unique fondement 
delà religion et delà police de leur peuple; si, dis je, la loi 
s’est perdue malgré ces grands hommes, sans compter les 
autres, et dans le temps que la même loi avait ses martyrs, 
comme le montrent les persécutions de Daniel et des trois 
enfants; si cependant, malgré tout cela , elle s’est perdue en 
si peu de temps, et demeure si profondément oubliée qu’il 
soit permis à Esdras de la rétablir à sa fantaisie : ce n’était 
pas le seul livre qu’il lui fallait fabriquer. Il lui fallait com¬ 
poser en même temps tous les prophètes anciens et nou¬ 
veaux , c’est-à-dire ceux qui avaient écrit et devant et durant 
la captivité; ceux que le peuple avait vus écrire , aussi bien 
que ceux dont il conservait la mémoire ; et non-seulement les 
prophètes , mais encore les livres de Salomon, et les Psau¬ 
mes de David, et tous les livres d’histoire; puisqu’à peine se 
trouvera-t-il dans tonte cette histoire un seul fait considérable, 
et dans tous ces autres livres un seul chapitre, qui, détaché 
de Moïse, tel que nous l'avons , puisse subsister un seul mo- 


LA SUITE UE LA RELIGION. 


30i) 


ment. Tout y parle de Moïse, tout y est fondé sur Moïse; et 
la chose devait être ainsi, puisqueMoïse et sa loi, et l’histoire 
qu’il a écrite, était en effet dans le peuple juif tout le fonde¬ 
ment de la conduite publique et particulière. C’était en vérité 
à Esdras une merveilleuse entreprise, et bien nouvelle dans 
le inonde, de faire parler en même temps avec Moïse tant 
d’hommes de caractère et de style différent, et chacun d’une 
manière uniforme et toujours semblable à elle-même ; et faire 
accroire tout à coup à tout un peuple que ce sont là les li¬ 
vres anciens qu’il a toujours révérés, et les nouveaux qu’il a 
vu faire, comme s’il n’avait jamais ouï parler de rien, et 
que la connaissance du temps présent, aussi bien que celle 
du temps passé, fût tout à coup abolie. Tels sont les prodiges 
qu'il faut croire, quand on ne veut pas croire les miracles du 
Tout-Puissant, ni recevoir le témoignage par lequel il est 
constant qu’on a dit à tout un grand peuple qu’il les avait 
vus de ses yeux. 

Mais si ce peuple est revenu de Babylone dans la terre de 
ses pères, si nouveau et si ignorant, qu’à peine se souvint-il 
qu’il eût été, en sorte qu’il ait reçu sans examiner tout ce 
qu’Esdras aura voulu lui donner ; comment donc voyons-nous 
dans le livre qu’Esdras a écrit (1), et dans celui de Néhémias 
son contemporain , tout ce qu’on y dit des livres divins ? Qui 
aurait pu les ouïr parler de la loi de Moïse en tant d’endroits 
et publiquement, comme d’une chose connue de tout le monde, 
et que tout le monde avait entre ses mains? Eussent-ils osé 
régler par là les fêtes, les sacrifices, les cérémonies, la forme 
de l’autel rebâti, les mariages, la police, et en un mot toutes 
choses, en disant sans cesse que tout se faisait « selon qu’il 
était écrit dans la loi de Moïse, serviteur de Dieu (2)? » 

Esdras y est nommé comme « docteur en la loi que Dieu 
avait donnée à Israël par Moïse ; » et c’est suivant cette loi, 
comme par la règle qu'il avait entre ses mains, qu’Artaxerxè 


(i) I. Esdr. m, vu, ix, x. II. Esdr. v. yiii, ix, x, xn, xui. -- (2) I. 
Esdr. in. 2. TI. Esdr. vin, xm, etc. 



310 


SECONDE PARTIE. 


lui ordonne de visiter , de régler et de réformer le peuple en 
toutes choses. Ainsi l’on voit que les Gentils mêmes connais¬ 
saient la loi de Moïse comme celle que tout le peuple et tous 
ses docteurs regardaient de tout temps comme leur règle. Les 
prêtres et les lévites sont disposés par les villes ; leurs fonctions 
et leur rang sont réglés « selon qu’il était écrit dans la loi de 
Moïse. » Si le peuple fait pénitence, c’est des transgressions 
qu’il avait commises contre cette loi : s’il renouvelle l’alliance 
avec Dieu par une souscription expresse de tous les parti¬ 
culiers , c’est sur le fondement de la même loi, qui pour cela 
est « lue hautement, distinctement, et intelligiblement, soir 
et matin durant plusieurs jours, à tout le peuple assemble 
exprès, » comme la loi de leurs pères; tant hommes que 
femmes entendant pendant la lecture, et reconnaissant les 
préceptes qu’on leur avait appris dès leur enfance. Avec quel 
frontEsdras aurait-il fait lire à tout un grand peuple , comme 
connu, un livre qu’il venait de forger ou d’accommoder à sa 
fantaisie, sans que personne y remarquât la moindre erreur 
ou le moindre changement ? Toute l’histoire des siècles passés 
était répétée depuis le livre de la Genèse jusqu'au temps oii 
l’on vivait. Le .peuple, qui si souvent avait secoué le-joug de 
cette loi, se laisse charger de ce lourd fardeau sans peine et 
sans résistance, convaincu par expérience que le mépris qu’on 
en avait fait avait attiré tous les maux où on se voyait plongé. Les 
usures sont réprimées selon le texte de la loi, les propres 
termes en étaient cités ; les mariages contractés sont cassés , 
sans que personne réclamât. Si la loi eût été perdue, ou en 
tout cas oubliée, aurait-on vu tout le peuple agir naturelle¬ 
ment en conséquence de cette loi, comme l’ayant eue tou¬ 
jours présente? Comment est-ce que tout ce peuple pouvait 
écouter Aggée, Zacharie et Malachie, qui prophétisaient 
alors , qui, comme les autres prophètes leurs prédécesseurs, 
ne leur prêchaient que « Moïse et la loi que Dieu lui avait 
donnée enHoreb (1) : » et cela comme une chose connue et de 


(l) Mal. iv. 4. 



LA SUITE DE LA RELIGION. Sll 

tout temps en vigueur dans la nation? Mais comment dit-on , 
dans le même temps, et dans le retour du peuple, que tout ce 
peuple admira l’accomplissement de l’oracle de Jérémie tou¬ 
chant les soixante-dix ans de captivité (1)? Ce Jérémie, qu’Es- 
dras venait de forger avec tous les autres prophètes, comment 
a-t-il tout d’un coup trouvé créance? Parque! artifice nouveau 
a-t-on pu persuader à tout un peuple, et aux vieillards qui 
avaient vu ce prophète , qu’ils avaient toujours 'attendu la 
délivrance miraculeuse qu’il leur avait annoncée dans ses 
écrits? Mais tout cela sera encore supposé : Esdras et Néhé- 
mias n’auront point écrit l’histoire de leur temps; quelque 
autre l’aura faite sous leur nom: et ceux qui ont fabriqué 
tous les autres livres de l’ancien Testament auront été si fa¬ 
vorisés de la postérité, que d’autres faussaires leur en auront 
supposé à eux-mêmes, pour donner créance à leur imposture. 

On aura honte sans doute de tant d’extravagances; et au 
lieu de dire qu’Esdras ait fait tout d’un coup paraître tant de 
livres si distingués les uns des autres par les caractères du style 
et du temps, on dira qu'il y aura pu insérer les miracles et les 
prédictions qui les font passer pour divins : erreur plus gros¬ 
sière encore que la précédente, puisque ces miracles et ces 
prédictions sont tellement répandus dans tous ces livres, sont 
tellement inculqués et répétés si souvent, avec tant de tours 
divers et une si grande variété de fortes figures, en un mot, 
en font tellement tout le corps, qu’il faut n’avoir jamais seu 
iement ouvert ces saints livres, pour ne voir j as qu’il est 
encore plus aisé de les refondre, pour ainsi dire, tout à fait, 
que d’y insérer les choses que les incrédules sont si fâchés d’v 
trouver. Et quand même on leur aurait accordé tout ce qu'ils 
demandent, le miraculeux et le divin est tellement le fond de 
ces livres, qu’il s’y retrouverait encore, malgré qu’on en eût. 
Qu’Esdras, si on veut, y ait ajouté après coup les prédictions 
des choses déjà arrivées de son temps : celles qui se sont ac¬ 
complies depuis, par exemple sous Antiochus et les Macha- 


',!) II. P A !’.. XXXVI. 21, 22. I. KSDH. 1. 1. 



3 12 


SECONDE PARTIE. 


bées, et tant d’autres que l’on a vues, qui les aura ajoutées? 
Dieu aura peut-être donné à Esdras le don de prophétie, afin 
que l’imposture d’Esdras fût plus vraisemblable; et on aimera 
mieux qu’un faussaire soit prophète, qu’Isaïe, ou que Jéré¬ 
mie , ou que Daniel ; ou bien chaque siècle aura porté un faus¬ 
saire heureux, que tout le peuple en aura cru ; et de nouveaux 
imposteurs, par un zèle admirable de religion, auront sans 
cesse ajouté aux livres divins, après même que le canon en 
aura été clos, qu’ils se seront répandus avec les Juifs par toute 
la terre, et qu’on les aura traduits en tant de langues étran¬ 
gères. N’eût-ce pas été, à force de vouloir établir la religion, 
la détruire par les fondements ? Tout un peuple laisse-t-il donc 
changer si facilement ce qu’il croit être divin, soit qu’il le 
croie par raison ou par erreur? Quelqu’un peut-il espérer de 
persuader aux chrétiens, ou même aux Turcs, d’ajouter un 
seul chapitre ou à l’Évangile, ou à l’Alcoran? Mais peut-être 
que les Juifs étaient plus dociles que les autres peuples, ou 
qu’ils étaient moins religieux à conserver leurs saints livres ? 
Quels monstres d’opinions se faut-il mettre dans l’esprit, quand 
on veut secouer le joug de l’autorité divine, et ne régler ses 
sentiments, non plus que ses mœurs, que par sa raison égarée ? 


CHAPITRE XXVIII. 

Les difiicultés qu’on forme contre l’Écriture sont aidées à vaincre par 
les hommes de bon sens et de bonne foi. 

Qu’on ne dise pas que la discussion de ces faits est embar¬ 
rassante : car, quand elle le serait, il faudrait ou s’en rappor¬ 
ter à l’autorité de l’Église et à la tradition de tant de siècles, 
ou pousser l’examen jusqu’au bout, et ne pas croire qu’on en 
fût quitte pour dire qu’il demande plus de temps qu'on n’en 
veut donner à son salut. Mais au fond, sans remuer avec un 
travail infini les livres des deux Testaments, il ne faut que lire 
le livre des Psaumes, où sont recueillis tant d’anciens can¬ 
tiques du peuple de Dieu , pour y voir, dans la plus divine poé¬ 
sie qui fut jamais, des monuments immortels de l’histoire de 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


313 


Moïse de celle des Juges, de celle des Rois, imprimés par le 
chant et par la mesure dans la mémoire des hommes. Et pour 
le Nouveau Testament, les seules Épîtres de saint Paul, si vi¬ 
ves, si originales, si fort du temps, des affaires et des mouve¬ 
ments qui étaient alors, et enfin d’un caractère si marqué; 
ces Épîtres, dis-je, reçues par les églises auxquelles elles étaient 
adressées, et de là communiquées aux autres églises, suffi¬ 
raient pour convaincre les esprits bien faits, que tout est sin¬ 
cère et original dans les Écritures que les apôtres nous ont 
laissées. 

Aussi se soutiennent-elles les unes les autres avec une force 
invincible. Les Actes des Apôtres ne font que continuer l’ɬ 
vangile; leurs Épîtres le supposent nécessairement : mais afin 
que tout soit d’accord, et les Actes et les Épîtres et les Évan¬ 
giles réclament partout les anciens livres des Juifs (1). Saint 
Paul et les autres apôtres ne cessent d’alléguer ce que Moïse a 
dit, ce qu’ï/ a écrit (2), ce que les prophètes ont dit et écrit 
après Moïse. Jésus-Christ appelle en témoignage la loi de 
Moïse , les prophètes et les Psaumes (3), comme des témoins 
qui déposent tous de la même vérité. S’il veut expliquer ses 
mystères, il commence par Moïse et par les prophètes (4) ; et 
quand il dit aux Juifs que Moïse a écrit de lui (5), il pose pour 
fondement ce qu’il y avait de plus constant parmi eux, et les 
ramène à la source même de leurs traditions. 

Voyons néanmoins ce qu’on oppose à une autorité si recon¬ 
nue , et au consentement de tant de siècles : car puisque de nos 
jours on a bien osé publier en toute sorte de langues des livres- 
contre l’Écriture, il ne faut point dissimuler ce qu’on dit pour 
décrier ses antiquités. Que dit-on donc pour autoriser la sup¬ 
position du Pentateuque, et que peut-on objecter à une tradi¬ 
tion de trois mille ans, soutenue par sa propre force et par la 
suite des choses? Rien de suivi, rien de positif, rien d'impor¬ 
tant : des chicanes sur des nombres, sur des lieux, ou sur des 


(i) Aot. m. 22; vu. 22, etc. — (2) Rom. X. 5, 19. — (a) Luc. X\IV. 
41. — (4 ) Ibid. 27. — (5) J O VN. V. 46, 47. 


27 




SECONDE PARTIE. 


314 

noms : et de telles observations, qui dans toute autre matière 
ne passeraient tout au plus que pour de vaines curiosités inca¬ 
pables de donner atteinte au fond des choses, nous sont ici al¬ 
léguées comme faisant la décision de l’affaire la plus sérieuse, 
qui fut jamais. 

Il y a, dit-on, des difficultés dans l’histoire de l’Écriture. Il 
y en a sans doute qui n’y seraient pas si le livre était moins 
ancien , ou s’il avait été supposé, comme on l’ose dire, par un 
homme habile et industrieux; si l’on eût été moins religieux à 
le donner tel qu’on le trouvait, et qu’on eût pris la liberté d’y 
corriger ce qui faisait de la peine. Il y a les difficultés que fait 
un long temps, lorsque les lieux ont changé de nom ou d’état, 
lorsque les dates sont oubliées , lorsque les généalogies ne sont 
plus connues, qu’il n’y a plus de remède aux fautes qu’une 
copie tant soit peu négligée introduit si aisément en de telles 
choses, ou que des faits échappés à la mémoire des hommes 
laissent de l’obscurité dans quelque partie de l’histoire. Mais 
enfin cette obscurité est-elle dans la suite même, ou dans le 
fond de l’affaire ? Nullement : tout y est suivi; et ce qui reste 
d’obscur ne sert qu’à faire voir dans les livres saints une anti¬ 
quité plus vénérable. 

Mais il y a des altérations dans le texte : les anciennes ver¬ 
sions ne s’accordent pas; l’hébreu en divers endroits est diffé¬ 
rent de lui-même; et le texte des Samaritains, outre le mot 
qu’on les accuse d’y avoir changé exprès (1) en faveur de leur 
temple de Garizim, diffère encore en d’autres endroits de celui 
des Juifs. Et de là que conclura-t-on? que les Juifs ou Esdras 
auront supposé le Pentateuque au retour de la captivité? C’est 
justement tout le contraire qu'il faudrait conclure. Les diffé¬ 
rences du samaritain ne servent qu’à confirmer ce que nous 
avons déjà établi, que leur texte est indépendant de celui des 
Juifs. Loin qu’on puisse s’imaginer que ces schismatiques aient 
pris quelque chose des Juifs et d’Esdras, nous avons vu au 
contraire que c’est en haine des Juifs et d’Esdras, et en haine 


(I) Deut. XXVII. 4. 



LA SUlTIi DE LA RELIGION. 


31 '» 


du premier et du second temple, qu’ils ont inventé leur chi¬ 
mère de Garizim. Qui ne voit donc qu’ils auraient plutôt ac¬ 
cusé les impostures des Juifs que de les suivre? Ces rebelles, 
qui ont méprisé Esdras et tous les prophètes des Juifs, avec 
leur temple et Salomon qui l’avait bâti, aussi bien que David 
qui eu avait désigné le lieu , qu’ont-ils respecté dans leur Pen- 
tateuque, sinon une antiquité supérieure non-seulement à celle 
d’Esdras et des prophètes, mais encore à celle de Salomon et 
de David, en un mot, l’antiquité de Moïse, dont les deux peu¬ 
ples conviennent? Combien donc est incontestable l’autorité de 
Moïse et du Pentateuque, que toutes les objections ne font 
qu’affermir! 

Mais d’où viennent ces variétés des textes et des versions? 
D’où viennent-elles en effet, sinon de l’antiquité du livre même, 
qui a passé par les mains de tant de copistes depuis tant de 
siècles que la langue dans laquelle il est écrit a cessé d’être 
commune? Mais laissons les vaines disputes, et tranchons en 
un mot la difficulté par le fond. Qu’on me dise s’il n’est pas 
constant que de toutes les versions, et de tout le texte quel qu’il 
soit, il en reviendra toujours les mêmes lois, les mêmes mi¬ 
racles, les mêmes prédictions, la même suite d’histoire, le 
même corps de doctrine, et enfin la même substance. En quoi 
nuisent après cela les diversités des textes? Que nous fallait-il 
davantage que ce fond inaltérable des livres sacrés, et que 
pouvions-nous demander de plus à la divine Providence? Et 
pour ce qui est des versions, est-ce une marque de supposi¬ 
tion ou de nouveauté, que la langue de l’Écriture soit si an¬ 
cienne qu’on en ait perdu les délicatesses, et qu’on se trouve 
empêché à en rendre toute l’élégance ou toute la force dans la 
dernière rigueur? N’est-ce pas plutôt une preuve de la plus 
grande antiquité? Et si on veut s’attacher aux petites choses, 
qu’on me dise si de tant d’endroits où il y a de l’embarras, 
on en a jamais rétabli un seul par raisonnement ou par con¬ 
jecture. On a suivi la foi des exemplaires ; et comme la tradi¬ 
tion n’a jamais permis que la saine doctrine put être altérée , 
on a cru que les autres fautes, s’il y en restait, ne serviraient 


316 


SECONDE PARTIE. 


qu’à prouver qu’on n’a rien ici innové par son propre es- 
prit. 

Mais enfin, et voici le fort de l’objection, n’y a-t-il pas des 
choses ajoutées dans le texte de Moïse? et d’où vient qu’on 
trouve sa mort à la fin du livre qu’on lui attribue? Quelle mer¬ 
veille que ceux qui ont continué son histoire aient ajouté sa 
fin bienheureuse au reste de ses actions, afin de faire du tout 
un même corps? Pour les autres additions, voyons ce que c’est. 
Est-ce quelque loi nouvelle, ou quelque nouvelle cérémonie, 
quelque dogme, quelque miracle , quelque prédiction ? On n’y 
songe seulement pas ; il n’y en a pas le moindre soupçon ni 
le moindre indice; c’eut été ajouter à l’œuvre de Dieu : la loi 
l’avait défendu (1), et le scandale qu’on eut causé eût été hor¬ 
rible. Quoi donc! on aura continué peut-être une généalogie 
commencée ; on aura peut-être expliqué un nom de ville changé 
par le temps $ à l’occasion de la manne dont le peuple a été 
nourri durant quarante ans, on aura marqué le temps où cessa 
cette nourriture céleste : et ce fait, écrit depuis dans un autre 
livre (2), sera demeuré par remarque dans celui de Moïse (3), 
comme un fait constant et public dont tout le peuple était té¬ 
moin. Quatre ou cinq remarques de cette nature faites par 
Josué ou par Samuel, ou par quelque autre prophète d’une 
pareille antiquité, parce qu’elles ne regardaient que des faits 
notoires, et où constamment il n’y avait point de difficulté, 
auront naturellement passé dans le texte; et la même tradi¬ 
tion nous les aura apportées avec tout le reste : aussitôt tout 
sera perdu ; Esdras sera accusé, quoique le samaritain, où ces 
remarques se trouvent, nous montre qu'elles ont une antiquité 
non-seulement au-dessus d’Esdras, mais encore au-dessus du 
schisme des dix tribus! N'importe, il faut que tout retombe 
sur Esdras. Si ces remarques venaient de plus haut, le Pen- 
tateuque serait encore plus ancien qu’il ne faut, et on ne pour¬ 
rait assez révérer l’antiquité d’un livre dont les notes mêmes 
auraient un si grand âge. Esdras aura donc tout fait; Esdras 


U) DeUTER. IV. 2; Xll. 32. — (2) Jo.S. V. 12. — (3) EXOD. XVI 33. 



LA SUITE DE LA RELUI ION. 


aura oublié qu'il voulait faire parler Moïse, et lui aura fait 
écrire si grossièrement comme déjà arrivé ce qui s’est passé 
après lui. Tout un ouvrage sera convaincu de supposition par 
ce seul endroit; l’autorité de tant de siècles et la foi publique 
ne lui servira plus de rien : comme si, au contraire, on ne 
voyait pas que ces remarques dont on se prévaut sont une nou¬ 
velle preuve de sincérité et de bonne foi, non-seulement dans 
ceux qui les ont faites, mais encore dans ceux qui les ont trans¬ 
crites. A-t-on jamais jugé de l’autorité, je ne dis pas d’un livre 
divin, mais de quelque livre que ce soit, par des raisons si 
légères? Mais c’est que l'Écriture est un livre ennemi du genre 
humain; il veut obliger les hommes tà soumettre leur esprit à 
Dieu, et à réprimer leurs passions déréglées : il faut qu'il pé¬ 
risse ; et, à quelque prix que ce soit, il doit être sacrifié au li¬ 
bertinage. 

Au reste, ne croyez pas que l’impiété s’engage sans néces¬ 
sité dans toutes les absurdités que vous avez vues. Si contre le 
témoignage du genre humain, et contre toutes les règles du 
bon sens, elle s’attache à ôter au Pentateuque et aux prophé¬ 
ties leurs auteurs toujours reconnus, et à leur contester leurs 
dates ; c’est que les dates font tout en cette matière, pour deux 
raisons. Premièrement, parce que des livres pleins de tant de 
faits miraculeux, qu’on y voit revêtus de leurs circonstances 
les plus particulières, et avancés non-seulement comme pu¬ 
blics, mais encore comme présents, s’ils eussent pu être dé¬ 
mentis , auraient porté avec eux leur condamnation ; et au lieu 
qu’ils se soutiennent de leur propre poids, ils seraient tombes 
par eux-mêmes il y a longtemps. Secondement, parce que 
leurs dates étant une fois fixées, on ne peut plus effacer la 
marque infaillible d’inspiration divine qu’ils portent empreinte 
dans le grand nombre et la longue suite des prédictions mémo¬ 
rables dont on les trouve remplis. 

C’est pour éviter ces miracles et ces prédictions, que les im¬ 
pies sont tombés dans toutes les absurdités qui vous ont sur¬ 
pris. Mais qu’ils ne pensent pas échapper à Dieu : il a réservé 
u son Écriture une marque de divinité qui ne souffre aucune 



SECONDE PARTIE. 


Z I S 

atteinte. C’est le rapport des deux Testaments. On ne dispute 
pas du moins que tout l’Ancien Testament ne soit écrit devant 
le Nouveau. Il n’y a point ici de nouvel Esdras qui ait pu per¬ 
suader aux Juifs d’inventer ou de falsifier leur Écriture en fa¬ 
veur des chrétiens qu’ils persécutaient. Il n’en faut pas da¬ 
vantage. Par le rapport des deux Testaments, on prouve que 
l'un et l’autre est divin. Ils ont tous de’ux le meme dessein et 
la même suite : l’un prépare la voie à la perfection que l’autre 
montre à découvert; l’un pose le fondement, et l’autre achève 
l'édifice; en un mot, l’un prédit ce que l'autre fait voir ac¬ 
compli. 

Ainsi tous les temps sont unis ensemble, et un dessein éter¬ 
nel de la divine Providence nous est révélé. La tradition du 
peuple juif et celle du peuple chrétien ne font ensemble qu’une 
même suite de religion, et les Écritures des deux Testaments 
ne font aussi qu’un même corps et un même livre. 


CHAPITRE XXIX. 

Moyen facile de remonter à la source de la religion, et d'en trouver la 

vérité dans son principe. 

Ces choses seront évidentes à qui voudra les considérer avec 
attention. Mais comme tous les esprits ne sont pas également 
capables d’un raisonnement suivi, prenons par la main les 
plus infirmes, et menons-les doucement jusqu’à l’origine. 

Qu’ils considèrent d’un coté les institutions chrétiennes, et 
de l’autre celles des Juifs : qu’ils en recherchent la source, en 
commençant par les nôtres, qui leur sont plus familières, et 
qu’ils regardent attentivement les lois qui règlent nos mœurs . 
qu’ils regardent nos Écritures, c’est-à-dire les quatre Évan¬ 
giles, les Actes des Apôtres, les Épîtres apostoliques, et l’Apo¬ 
calypse ; nos sacrements, notre sacrifice, notre culte ; et parmi 
les sacrements, le baptême, où ils voient la consécration du 
chrétien sous l’invocation expresse de la Trinité; l'eucharistie, 
c’est-à-dire un sacrement établi pour conserver la mémoire de 
la mort de Jésus-Christ., et de la rémission des péchés qui y 



LA SUITE DE LA RELIGION. 


319 


est attachée : qu'ils joignent à toutes ces choses le gouverne¬ 
ment ecclésiastique, la société de l'Église chrétienne en géné¬ 
ral , les églises particulières, les évêques , les prêtres, les dia¬ 
cres préposés pour les gouverner. Des choses si nouvelles, si 
singulières, si universelles , out sans doute une origine. Mais 
quelle origine peut-on leur donner, sinon Jésus-Christ et ses 
disciples ; puisqu’en remontant par degrés et de siècle en siè¬ 
cle, ou pour mieux dire d’année en année, on les trouve ici 
et non pas plus haut, et que c’est là que commencent, non- 
seulement ces institutions, mais encore le nom même de chré¬ 
tien? Si nous avons un baptême, une eucharistie, avec les 
circonstances que nous avons vues, c’est Jésus-Christ qui en 
est l’auteur : c’est lui qui a laissé à ses disciples ces caractères 
de leur profession, ces mémoriaux de ses œuvres, ces instru¬ 
ments de sa grâce. Nos saints livres se trouvent tous publiés 
dès le temps des apôtres, ni plus tôt, ni plus tard; c'est en 
leur personne que nous trouvons la source de l’épiscopat. Que 
si, parmi nos évêques, il y en a un premier, on voit aussi une 
primauté parmi les apôtres; et celui qui est le premier parmi 
nous est reconnu dès l’origine du christianisme pour le suc¬ 
cesseur de celui qui était déjà le premier sous Jésus-Christ 
même, c’est-à-dire de Pierre. J’avance hardiment ces faits, et 
même le dernier comme constant, parce qu’il ne peut jamais 
être contesté de bonne foi, non plus que les autres, comme 
il serait aisé de le faire voir par ceux mêmes qui, par ignorance 
ou par esprit de contradiction, ont le plus chicané là-dessus. 

Nous voilà donc à l’origine des institutions chrétiennes. 
Avec la même méthode remontons à l’origine de celles des 
Juifs. Comme là nous avons trouvé Jésus-Christ, sans qu’on 
puisse seulement songer à remonter plus haut; ici, par les 
mêmes voies et par les mêmes raisons, nous serons obligés 
de nous arrêter à Moïse, ou de remonter aux origines que Moïse 
nous a marquées. 

Les Juifs avaient comme nous, et ont encore en partie, 
leurs lois, leurs observances, leurs sacrements, leurs Ecri¬ 
tures, leur gouvernement, leurs pontifes, leur sacerdoce, 


3 20 


SECOiNDE PARTIE. 


le service de leur temple. Le sacerdoce était établi dans la fa¬ 
mille d’Aaron, frère de Moïse. D’Aaron et de ses enfants ve¬ 
nait la distinction des familles sacerdotales ; chacun recon¬ 
naissait sa tige, et tout venait de la source d’Aaron, sans 
qu’on pût remonter plus haut. La Paque ni les autres fêtes 
ne pouvaient venir de moins loin. Dans la Pâque , tout rap¬ 
pelait à la nuit où le peuple avait été affranchi de la servitude 
d'Égypte, et où tout se préparait à sa sortie. La Pentecôte ra¬ 
menait aussi jour pour jour le temps où la loi avait été don¬ 
née, c’est-à-dire la cinquantième journée après la sortie 
d’Égypte. Un même nombre de jours séparait encore ces deux 
solennités. Les tabernacles , ou les tentes de feuillages verts, 
où de temps immémorial le peuple demeurait tous les ans 
sept jours et sept nuits entières , étaient l’image du long 
campement dans le désert durant quarante ans ; et il n’y avait, 
parmi les Juifs, ni fête, ni sacrement, ni cérémonie qui n’eût 
été instituée ou confirmée par Moïse, et qui ne portât encore, 
pour ainsi dire, le nom et le caractère de ce grand législateur. 

Ces religieuses observances n’étaient pas toutes de même 
antiquité. La circoncision, la défense de manger du sang, 
le sabbat même, étaient plus anciens que Moïse et que la loi, 
comme il paraît par l’Exode(1); mais le peuple savait toutes 
ces dates, et Moïse les avait marquées. La circoncision menait 
à Abraham, à l’origine de la nation, à la promesse de l’al¬ 
liance (2). La défense de manger du sang menait à Noé et au 
déluge (3) ; et les révolutions du sabbat, à la création de l’uni¬ 
vers , et au septième jour béni de Dieu, où il acheva ce grand 
ouvrage (4). Ainsi tous les grands événements qui pouvaient 
servir à l’instruction des fidèles avaient leur mémorial parmi 
les Juifs; et ces anciennes observances, mêlées avec celles 
(jne Moïse avait établies , réunissaient dans le peuple de Dieu 
toute la religion des siècles passés. 

Une partie deces observances ne paraissent plus à présent 


(i) F.xon. xvi. 23. — (2) Gf.n. xvii. II. — (3) Ibid. ix. 4. — (4) Ibid. 
U. 3. 



LA SUITE DE LA BEL1GI0H. 321 

dans le peuple juif. Le temple n'est plus, et avec lui devaient 
cesser les sacrifices, et même le sacerdoce de la loi. Ou ne con¬ 
naît plus parmi les Juifs d’enfants d’Aaron , et toutes les fa¬ 
milles sont confondues. Mais puisque tout cela était encore 
en son entier lorsque Jésus-Christ est venu, et que constam¬ 
ment il rapportait tout à Moïse , il n’en faudrait pas davan¬ 
tage pour demeurer convaincu qu’une chose si établie venait 
de bien loin, et de l’origine même de la nation. 

Qu’ainsine soit; remontons plus haut, et parcourons toutes 
les dates où l’on nous pourrait arrêter. D’abord on ne peut 
aller moins loin qu’Esdras. Jésus-Christ a paru dans le second 
temple, et c’est constamment du temps d’Esdras qu’il a été 
rebâti. Jésus-Christ n’a cité de livres que ceux que les Juifs 
avaient mis dans leur canon ; mais, suivant la tradition cons¬ 
tante de la nation, ce canon a été clos et comme scellé du 
temps d’Esdras, sans que jamais les Juifs aient rien ajouté 
■depuis; et c’est ce que personne ne révoque en doute. C’est 
donc ici une double date, une époque,si vous voulez l’appe¬ 
ler ainsi, bien considérable pour leur histoire , et en parti¬ 
culier pour celle de leur Écriture. Mais il nous a paru plus 
clair que le jour qu’il n’était pas possible de s’arrêter là, puis¬ 
que là même tout est rapporté à une autre source. Moïse est 
nommé partout comme celui dont les livres, révérés par tout 
le peuple, par tous les prophètes, par ceux qui vivaient alors, 
par ceux qui les avaient précédés, faisaient l’unique fonde¬ 
ment de la religion judaïque. Ne regardons pas encore ces 
prophètes comme des hommes inspirés : qu’ils soient seule¬ 
ment, si l’on veut, des hommes qui avaient paru en divers 
temps et sous divers rois, et que l’on ait écoutés comme les 
interprètes de la religion; leur seule succession , jointe à celle 
de ces rois dont l’histoire est liée avec la leur, nous mène 
manifestement à la source de Moïse. Malachie, Aggée, Za¬ 
charie , Esdras , qui regardent la loi de Moïse comme établie 
de tout temps, touchent les temps de Daniel, où il paraît 
clairement qu’elle n’était pas moins reconnue. Daniel touche 
à Jérémie et à Ézéchiel. où l’on ne voit autre chose que Moïse, 


32 2 


SECONDE PARTIE. 


l’alliance laite sous lui, les commandements qu’il a laissés, 
les menaces et les punitions pour les avoir transgressés (1) : 
tous parlent de cette loi comme l’ayant goûtée dès leur en¬ 
fance ; et non-seulement ils l’allèguent comme reçue, mais 
encore ils ne font aucune action, ils ne disent pas un mot qi i 
n’ait avec elle de secrets rapports. 

Jérémie nous mène au temps du roi Josias, sous lequel il 
a commencé à prophétiser. La loi de Moïse était donc alors 
aussi connue et aussi célèbre que les écrits de ce prophète, 
que tout le peuple lisait de ses yeux, et que ses prédications, 
que chacun écoutait de ses oreilles. En effet, en quoi est-ce 
que la piété de ce prince est recommandable dans l’iiistoire 
sainte, si ce n’est pour avoir détruit dès son enfance tous les 
temples et tous les autels que cette loi défendait ; pour avoir 
célébré avec un soin particulier les fêtes quelle commandait, 
par exemple, celle de Pâque avec toutes les observances qu'on 
trouve encore écrites de mot à mot dans la loi (2); enfin pour 
avoir tremblé avec tout son peuple à la vue des transgressions 
qu’eux et leurs pères avaient commises contre cette loi, et 
contre Dieu, qui en était l’auteur (3) ? Mais il n'en faut pas de¬ 
meurer là. Ézéchias son aïeul avait célébré une Pâque aussi 
solennelle, et avec les mêmes cérémonies, et avec la même 
attention à suivre la loi de Moïse. Isaïe ne cessait de la prê¬ 
cher avec les autres prophètes, non-seulement sous le règne 
d’Ézéchias, mais encore durant un long temps sous les règnes de 
ses prédécesseurs. Ce fut en vertu de cette loi qu’Ozias, le 
bisaïeul d’Ézéchias, étant devenu lépreux, fut non-seulement 
chassé du temple, mais encore séparé du peu pie, avec toutes les 
précautions que cette loi avait prescrites(4). Un exemple si mé¬ 
morable en la personne d’un roi, et d’un si grand roi, marque 
la loi trop présente et trop connue de tout le peuple pour 
ne venir pas de plus haut. Il n’est pas moins aisé de re- 

(I) Jerem. xi. i, etc. Bar. h. 2. Ezecil xi. 12; xviii, xxu, xxm, 
«te. Malach. IV. 4. —(2) II. Parar. xxxv. — (3) IV. Reg. xxu, XXIII. 
ïl. Parai., xxxtv. — (4) IV. Reg. xv. h. II. Paral. xxvi. 19 , etc. Lia. 
mii. Nim. v. 2. 



LA SUITE DE LA RELIGION. 3 23 

monter par Amasias, par Josaphat, par Asa, par Abia, par 
Itoboam, à Salomon, père du dernier, qui recommande si 
hautement la loi de ses pères par ces paroles des Proverbes (1): 

« Garde, mon lils, les préceptes de ton père', n’oublie pas 
la loi de ta mère. Attache les commandements de cette loi à 
ton cœur ; fais-en un collier autour de ton cou : quand tu mar¬ 
cheras, qu’ils te suivent; qu’ils te gardent dans ton sommeil ; 
et incontinent après ton réveil, entretiens-toi avec eux; parce 
que le commandement est un flambeau, et la loi une lumière, 
et la voie de la vie une correction et une instruction salutaire. » 
En quoi il 11 e fait que répéter ce que son père David avait 
chanté (2) : « La loi du Seigneur est sans tache ; elle convertit 
les âmes : le témoignage du Seigneur est sincère, et rend 
sages les petits enfants : les justices du Seigneur sont droites , 
et réjouissent les cœurs ; ses préceptes sont pleins de lumière, 
ils éclairent les yeux. » Et tout cela qu’est-ce autre chose 
que la répétition et l’exécution de ce que disait la loi elle- 
même (3) : « Que les préceptes que je te donnerai aujourd’hui 
soient dans ton cœur : raconte-les à tes enfants, et 11 e cesse 
de les méditer, soit que tu demeures dans ta maison, ou que 
tu marches dans les chemins ; quand tu te couches le soir, 
eu le matin quand tu te lèves? Tu les lieras à ta main comme 
un signe; ils seront mis et se remueront dans des rouleaux 
devant tes yeux, et tu les écriras à l’entrée sur la porte de ta 
maison. » Et on voudrait qu’une loi qui devait être si fami¬ 
lière, et si fort entre les mains de tout le monde, pût venir 
par des voies cachées, ou qu’on pût jamais l’oublier, et que ce 
fût une illusion qu’on eût faite à tout le peuple, que de lui 
persuader que c’était la loi de ses pères , sans qu’il en eût vu 
de tout temps des monuments incontestables ! 

Enfin, puisque nous en sommes à David et à Salomon, 
leur ouvrage le plus mémorable, celui dont le souvenir ne 
s’était jamais effacé dans la nation , c’était le temple. Mais 


(I) Puov. VI. 20, 21,22 , 23. — (2) PS. XVIII. 8,9.— (3) DeüT. VI, G, 
7,8, 9. 




SECONDE PARTIE. 


:v2 i 

qu'ont fait après tout ces deux grands rois, lorsqu’ils ont 
préparé et construit cet édifice incomparable ? qu’ont-ils fait 
que d’exécuter la loi de Moïse, qui ordonnait de choisir un 
lieu où l’on célébrât le service de toute la nation (1), où s’of¬ 
frissent les sacrifices que Moïse avait prescrits, où l’on retirât 
l’arche qu’il avait construite dans le désert, dans lequel enfin 
on mît en grand le tabernacle que Moïse avait fait bâtir pour 
être le modèle du temple futur : de sorte qu’il n’y a pas un 
seul moment où Moïse et sa loi n’ait été vivante ; et la tra¬ 
dition de ce célèbre législateur remonte de règne en règne, 
et presque d’année en année, jusqu’à lui-même? 

Avouons que la tradition de Moïse est trop manifeste et trop 
suivie pour donner le moindre soupçon de fausseté, et que les 
temps dont est composée cette succession se touchent de trop 
près pour laisser la moindre jointure et le moindre vide où la 
supposition pût être placée. Mais pourquoi nommer ici la sup¬ 
position ? il n’y faudrait pas seulement penser, pour peu qu’on 
eût de bon sens. Tout est rempli, tout est gouverné, tout est 
pour ainsi dire éclairé de la loi et des livres de Moïse. On ne 
peut les avoir oubliés un seul moment; et il n'y aurait rien 
de moins soutenable que de vouloir s’imaginer que l’exemplaire 
qui en fut trouvé dans le temple par Iîelcias, souverain pon¬ 
tife (2), à la dix-huitième année de Josias, et apporté à ce prince, 
fût le seul qui restât alors. Car qui aurait détruit les autres? 
Que seraient devenues les Bibles d’Osée, d’Isaïe, d’Amos, de 
Miellée et des autres, qui écrivaient immédiatement devant 
ce temps, et de tous ceux qui les avaient suivis dans la prati¬ 
que de la piété? Où est-ce que Jérémie aurait appris l’Écriture 
sainte, lui qui commença à prophétiser avant cette décou¬ 
verte, et dès la treizième année de Josias? Les prophètes se 
sont bien plaints que l’on transgressait la loi de Moïse, mais 
non pas qu’on en eût perdu jusqu’aux livres. On ne lit point, 
ni qu’Achaz, ni que Manassès, ni qu’Amon, ni qu’aucun de 


(Il Df.ut. xh. î»; xiv. 2$; xv. 
H. Paiïal. xxxiv. 14. 


20; xvi. 2, etc. — (2 ) IV. Rec. xxii. 10 . 



IA SUITE DE LA RELIGION. 


325 


ces cois impies qui ont précédé Josias, aient taché de les sup¬ 
primer. Il y aurait eu autant de folie et d’impossibilité que 
d’impiété dans cette entreprise, et la mémoire d’un tel at¬ 
tentat ne se serait jamais effacée : et quand ils auraient tenté 
3a suppression de ce divin livre dans le royaume de Juda, leur 
pouvoir ne s’étendait pas sur les terres du royaume d’Israël, 
où il s’est trouvé conservé. On voit donc bien que ce livre, que 
le souverain pontife lit apporter à Josias, ne peut avoir été 
autre chose qu’un exemplaire plus correct et plus authentique, 
fait sous les rois précédents et déposé dans le temple, ou plu¬ 
tôt, sans hésiter, l’original de Moïse, que ce sage législateur 
avait « ordonné qu’on mît à côté de l’arche en témoignage 
contre tout le peuple (1). » C’est ce qu’insinuent ces paroles de 
l’histoire sainte : « Le pontife Helcias trouva dans le temple 
le livre de la loi de Dieu par la main de Moïse (2). » Et de 
quelque sorte qu’on entende ces paroles, il est bien certain 
que rien n’était plus capable de réveiller le peuple endormi, 
et de ranimer son zèle à la lecture de la loi, peut-être alors 
trop négligée, qu’un original de cette importance laissé dans 
le sanctuaire par les soins et par l’ordre de Moïse, en témoi¬ 
gnage contre les révoltes et les transgressions du peuple, sans 
qu’il soit besoin de se figurer la chose du monde la plus im¬ 
possible, c’est-à-dire la loi de Dieu oubliée, ou réduite à un 
exemplaire. Au contraire, on voit clairement que la découverte 
de ce livre n’apprend rien de nouveau au peuple, et ne fait 
que l’exciter à prêter une oreille plus attentive à une voix qui 
lui était déjà connue. C’est ce qui fait dire au roi : « Allez, et 
priez le Seigneur pour moi et pour les restes d’Israël et de 
Juda, afin que la colère de Dieu ne s’élève point contre nous 
au sujet des paroles écrites dans ce livre, puisqu’il est arrivé 
de si grands maux à nous et à nos pères, pour ne les avoir 
point observées (3). » 

Après cela, il ne faut plus se donner la peine d’examiner 


(l) DECT. XXXI. 26. — (2) II. PARAL. XXXIV. 
XXXIV. 21. 


14. - (3) II. Parai,. 
2S 


ROSSI)ET- HIST. EM Y. 



3 20 


SECONDE PARTIE. 


en particulier tout ce qu’ont imaginé les incrédules, les faux 
savants, les faux critiques, sur la supposition des livres de 
Moïse. Les mêmes impossibilités qu’on y trouvera en quelque 
temps que ce soit, par exemple, dans celui d’Esdras, régnent 
partout. On trouvera toujours également dans le peuple une 
répugnance invincible à regarder comme ancien ce dont il 
n’aura jamais entendu parler, et comme venu de Moïse, et déjà 
connu et établi, ce qui viendra de leur être mis tout nouvel¬ 
lement entre les mains. 

11 faut encore se souvenir de ce qu’on ne peut jamais assez 
remarquer, des dix tribus séparées. C’est la date la plus re¬ 
marquable dans l’histoire de la nation, puisque c’est lors qu'il 
se forma un nouveau royaume, et que celui de David et de 
Salomon fut divisé en deux. Mais puisque les livres de Moïse 
sont demeurés dans les deux partis ennemis comme un héri¬ 
tage commun, ils venaient par conséquent des pères communs 
avant la séparation ; par conséquent aussi ils venaient de Sa¬ 
lomon, de David , de Samuel, qui l’avait sacré; d’Héli, sous 
qui Samuel encore enfant avait appris le culte de Dieu et l’ob¬ 
servance de la loi ; de cette loi que David célébrait dans ses 
Psaumes chantés de tout le monde, et Salomon dans ses sen¬ 
tences que tout le peuple avait entre les mains. De cette sorte, 
si haut qu’on remonte, on trouve toujours la loi de Moïse 
établie, célèbre, universellement reconnue, et on ne se peut 
reposer qu’en Moïse même; comme dans les archives chrétien¬ 
nes on ne peut se reposer que dans les temps de Jésus-Christ 
et des apôtres. 

Mais là que trouverons-nous? que trouverons-nous dans 
ces deux points fixes de Moïse et de Jésus-Christ, sinon, 
comme nous l’avons déjà vu, des miracles visibles et incon¬ 
testables, en témoignage de la mission de l’un et de l’autre? 
D’un côté, les plaies de l’Égypte, le passage de la mer Rouge, 
la loi donnée sur le mont Sinaï, la terre entr’ouverte, et toutes 
les autres merveilles dont on disait à tout le peuple qu’il avait 
été lui-même le témoin; et de l’autre, des guérisons sans 
nombre, des résurrections île morts, et celle de Jésus-Christ 


LA SUITE DE LA RELIGION. 


3 27 

même attestée par ceux qui l’avaient vue, et soutenue jusqu’à 
la mort, c’est-à-dire tout ce qu’on pouvait souhaiter pour 
assurer la vérité d’un fait; puisque Dieu même, je ne crain¬ 
drai pas de le dire, ne pouvait rien faire de plus clair pour 
établir la certitude du fait que de le réduire au témoignage 
des sens, ni une épreuve plus forte pour établir la sincérité 
des témoins que celle d’une cruelle mort. 

Mais après qu’en remontant des deux côtés, je veux dire du 
côté des Juifs et de celui des chrétiens, on a trouvé une origine 
si certainement miraculeuse et divine, il restait encore, pour 
achever l’ouvrage, de faire voir la liaison de deux institutions 
si manifestement venues de Dieu. Car il faut qu’il y ait un 
rapport entre ses œuvres, que tout soit d’un même dessein, 
et que la loi chrétienne, qui se trouve la dernière, se trouve 
attachée à l’autre. C’est aussi ce qui ne peut être nié. On 11 e 
doute pas que les Juifs n’aient attendu et n’attendent encore 
un Christ : et les prédictions dont ils sont les porteurs ne per¬ 
mettent pas de douter que ce Christ promis aux Juifs 11 e soit 
celui que nous croyons. 


CHAPITRE XXX. 

Les prédictions réduites à trois faits palpables : parabole du Fils de 
Dieu qui en établit la liaison. 

Et à cause que la discussion des prédictions particulières, 
quoiqu’en soi pleine de lumière, dépend de beaucoup de faits 
que tout le monde ne peut pas suivre également, Dieu en a 
choisi quelques-uns qu’il a rendus sensibles aux plus igno¬ 
rants. Ces faits illustres, ces faits éclatants dont tout l’univers 
est témoin, sont les faits que j’ai taché jusques ici de vous 
faire suivre; c’est-à-dire la désolation du peuple juif et la 
conversion des Gentils arrivées ensemble, et toutes deux pré¬ 
cisément dans le même temps que l’Évangile a été prêché, et 
que Jésus-Christ a paru. 

Ces trois choses, unies dans l’ordre des temps, l’étaient 
encore beaucoup davantage dans l’ordre des conseils de Dieu. 



328 


SECONDE PARTIE. 


Vous les avez vues marcher ensemble dans les anciennes pro¬ 
phéties ; mais Jésus-Christ, lidèle interprète des prophéties et 
des volontés de son Père, nous a encore mieux expliqué cette 
liaison dans son Évangile. 11 le fait dans la parabole de la vi¬ 
gne. (1), si familière aux prophètes. Le père de famille avait 
planté cette vigne, c’est-à-dire la religion véritable fondée sur 
son alliance, et l’avait donnée à cultiver à des ouvriers, c’est-à- 
dire aux Juifs. Pour en recueillir les fruits, il envoie à diverses 
fois ses serviteurs, qui sont les prophètes. Ces ouvriers infi¬ 
dèles les font mourir. Sa bonté le porte à leur en voyer son propre 
fils. Ils le traitent encore plus mal que les serviteurs. A la 
fin, il leur ôte sa vigne, et la donne à d’autres ouvriers : il 
leur ôte la grâce de son alliance pour la donner aux Gentils. 

Ces trois choses devaient donc concourir ensemble, l’envoi 
du Fils de Dieu, la réprobation des Juifs, et la vocation des 
Gentils. 11 ne faut plus de commentaire à la parabole que l’é¬ 
vénement a interprétée. 

Vous avez vu que les Juifs avouent que le royaume de Juda 
et l’état de leur république a commencé à tomber dans les 
temps d’IIérode, et lorsque Jésus-Christ est venu au monde. 
Mais si les altérations qu’ils faisaient à la loi de Dieu leur ont 
attiré une diminution si visible de leur puissance, leur der¬ 
nière désolation, qui dure encore, devait être la punition d’un 
plus grand crime. 

Ce crime est visiblement leur méconnaissance envers leur 
Messie, qui venait les instruire et les affranchir. C’est aussi 
depuis ce temps qu'un joug de fer est sur leur tête ; et ils en 
seraient accablés, si Dieu ne les réservait à servir un jour ce 
Messie'qu’ils ont crucifié. 

Voilà donc déjà un fait avéré et public : c’est la ruine totale 
de l’état du peuple juif dans le temps de Jésus-Christ. La con¬ 
version des Gentils, qui devait arriver dans le même temps, 
n’est pas moins avérée. En même temps que l’ancien culte est 


(1) MATTH. XXI. 33 (‘l Sf({. 




LA SUITE DE LA RELIGION. 


320 


détruit dans Jérusalem avec le temple, l'idolâtrie est attaquée 
de tous côtés; et les peuples, qui depuis tant de milliers d’an¬ 
nées avaient oublié leur Créateur, se réveillent d’un si long 
assoupissement. 

Et afin que tout convienne, les promesses spirituelles sont 
développées par la prédication de l’Evangile, dans le temps 
que le peuple juif, qui n’en avait reçu que de temporelles, 
réprouvé manifestement pour son incrédulité, et captif par 
toute la terre, n’a plus de grandeur humaine à espérer. Alors 
le ciel est promis à ceux qui souffrent persécution pour la jus¬ 
tice; les secrets de la vie future sont prêchés , et la vraie béa¬ 
titude est montrée loin de ce séjour où règne la mort, où 
abondent le péché et tous les maux. 

Si on ne découvre pas ici un dessein toujours soutenu et 
toujours suivi; si on n’y voit pas un même ordre des conseils 
de Dieu, qui prépare dès l’origine du monde ce qu’il achève 
à la fin des temps, et qui, sous divers états, mais avec une 
succession toujours constante, perpétue aux yeux de tout l’u¬ 
nivers la sainte société où il veut être servi; on mérite de ne 
rien voir, et d’être livré à son propre endurcissement, comme 
au plus juste et au plus rigoureux de tous les supplices. 

Et afin que cette suite du peuple de Dieu fut claire aux 
moins clairvoyants, Dieu la rend sensible et palpable par des 
faits que personne ne peut ignorer, s’il ne ferme volontaire¬ 
ment les yeux à la vérité. Le Messie est attendu par les Hé¬ 
breux; il vient, et il appelle les Gentils, comme il avait été 
prédit. Le peuple qui le reconnaît comme venu est incorporé 
au peuple qui l’attendait, sans qu’il y ait entre deux un seul 
moment d’interruption; ce peuple est répandu par toute la 
terre; les Gentils ne cessent de s’y agréger, et cette Église que 
Jésus-Christ a établie sur la pierre, malgré les efforts de 
l’enfer, n’a jamais été renversée. 







SECONDE PARTI E. 


330 


CHAPITRE XXXI. 

Suite de l’Église catholique, et sa victoire manifeste sur toutes les 

sectes. 

Quelle consolation aux enfants de Dieu! mais quelle con¬ 
viction de la vérité, quand ils voient que d’innocent XI, qui 
remplit aujourd’hui (1) si dignement le premier siège de l’ɬ 
glise, on remonte sans interruption jusqu’à saint Pierre, éta¬ 
bli par Jésus-Christ prince des apôtres : d’où, en reprenant 
les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu’à Aaron et 
jusqu’à Moïse; de là jusqu’aux patriarches, et jusqu’à l’origine 
du monde! Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement 
merveilleux ! Si notre esprit naturellement incertain; et devenu 
par ses incertitudes le jouet de ses propres raisonnements, a 
besoin, dans les questions où il y va du salut, d’être fixé et 
déterminé par quelque autorité certaine; quelle plus grande 
autorité que celle de l’Église catholique, qui réunit en elle- 
même toute l’autorité des siècles passés, et les anciennes tra¬ 
ditions du genre humain jusqu’à sa première origine ? 

Ainsi la société que Jésus-Christ, attendu durant tous les 
siècles passés, a enfin fondée sur la pierre, et où saint Pierre 
et ses successeurs doivent présider par ses ordres, se justifie 
elle-même par sa propre suite, et porte dans son étemelle durée 
le caractère de la main de Dieu. 

C’est aussi cette succession, que nulle hérésie, nulle secte, 
nulle autre société que la seule Église de Dieu, n’a pu se don¬ 
ner. Les fausses religions ont pu imiter l’Église en beaucoup 
de choses, et surtout elles l’imitent en disant, comme elle, 
que c’est Dieu qui les a fondées; mais ce discours en leur 
bouche n’est qu’un discours en l’air. Car si Dieu a créé le 
genre humain ; si, le créant à son image, il n’a jamais dédaigné 
de lui enseigner le moyen de le servir et de lui plaire, toute 


(I; En it»si, époque de la première édition de col ouvrage. (Édit de 

/ crsiulk's.) 





LA SUITE DE LA RELIGION. 


331 


secte qui ne montre pas sa succession depuis l’origine du monde 
n’est pas de Dieu. 

Ici tombent aux pieds de l’Église toutes les sociétés et toutes 
les sectes que les hommes ont établies au dedans et au dehors 
du christianisme. Par exemple, le faux prophète des Arabes 
a bien pu se dire envoyé de Dieu, et, après avoir trompé des 
peuples souverainement ignorants, il a pu profiter des divi¬ 
sions de son voisinage, pour y étendre par les armes une re¬ 
ligion toute sensuelle; mais il n’a ni osé supposer qu’il ait été 
attendu, ni enfin il n’a pu donner, ou à sa personne, ou a 
sa religion, aucune liaison réelle ni apparente avec les siècles 
passés. L’expédient qu’il a trouvé pour s’en exempter est nou¬ 
veau. De peur qu’on ne voulût rechercher dans les Écritures 
des chrétiens des témoignages de sa mission, semblables à 
ceux que Jésus-Christ trouvait dans les Écritures des Juifs, 
il a dit que les chrétiens et les Juifs avaient falsifié tous leurs 
livres. Ses sectateurs ignorants l’en ont cru sur sa parole, six 
cents ans après Jésus-Christ; et il s’est annoncé lui-même, 
non-seulement sans aucun témoignage précédent, mais en¬ 
core sans que ni lui ni les siens aient osé ou supposer ou pro¬ 
mettre aucun miracle sensible qui ait pu autoriser sa mission. 
De même les hérésiarques, qui ont fondé des sectes nouvelles 
parmi les chrétiens, ont bien pu rendre la loi plus facile, et 
en même temps moins soumise, en niant les mystères qui pas¬ 
sent les sens. Ils ont bien pu éblouir les hommes par leur 
éloquence et par une apparence de piété, les remuer par leurs 
passions, les engager par leurs intérêts, les attirer par la 
nouveauté et par le libertinage, soit par celui de l’esprit, soit 
même par celui des sens; en un mot, ils ont pu facilement, 
ou se tromper, ou tromper les autres, car il n'y a rien de 
plus humain : mais outre qu’ils n’ont pas pu même se vanter 
d’avoir fait aucun miracle en public, ni réduire leur religion 
à des faits positifs dont leurs sectateurs fussent témoins, il \ 
a toujours un fait malheureux pour eux , que jamais ils n’ont 
pu couvrir; c’est celui de leur nouveauté. Il paraîtra toujours 
aux yeux de tout l’univers, qu’eux et la secte qu’ils ont éta- 


332 


SECONDE PARTIE. 


bliesesera détachée de ce grand corps et de cette Eglise an¬ 
cienne que Jésus-Christ a fondée, où saint Pierre et ses suc¬ 
cesseurs tenaient la première place, dans laquelle toutes les 
sectes les ont trouvés établis. Le moment de la séparation 
sera toujours si constant, que les hérétiques eux-mêmes ne le 
pourront désavouer, et qu'ils n’oseront pas seulement tenter 
de se faire venir de la source par une suite qu’on n’ait jamais 
vue s’interrompre. C’est le faible inévitable de toutes les sec¬ 
tes que les hommes ont établies. Nul ne peut changer les 
siècles passés, ni se donner des prédécesseurs, ou faire qu’il 
les ait trouvés en possession. La seule Église catholique rem¬ 
plit tous les siècles précédents par une suite qui ne lui peut 
être contestée. La loi vient au devant de l’Évangile; la succes¬ 
sion de Moïse et des patriarches ne fait qu’une même suite avec 
celle de Jésus-Christ : être attendu, venir, être reconnu par 
une postérité qui dure autant que le monde, c’est le caractère 
du Messie en qui nous croyons. « Jésus-Christ est aujourd’hui, 
il était hier, et il est aux siècles des siècles (1). >» 

Ainsi, outre l’avantage qu'a l’Église de Jésus-Christ, d’ê¬ 
tre seule fondée sur des faits miraculeux et divins qu’on a 
écrits hautement, et sans crainte d’être démenti, dans le 
temps qu’ils sont arrivés; voici, en faveur de ceux qui n’ont 
pas vécu dans ces temps , un miracle toujours subsistant, 
qui confirme la vérité de tous les autres : c’est la suite de la 
religion toujours victorieuse des erreurs qui ont tâché de la 
détruire. Vous y pouvez joindre encore une autre suite, et 
c’est la suite visible d’un continuel châtiment sur les Juifs 
qui n’ont pas reçu le Christ promis à leurs pères. 

Us l’attendent néanmoins eucore , et leur attente toujours 
frustrée fait une partie de leur supplice. Ils l’attendent, et 
font voir en l’attendant qu’il a toujours été attendu. Condam¬ 
nés par leurs propres livres, ils assurent la vérité de la reli¬ 
gion ; ils en portent, pour ainsi dire, toute la suite écrite sur 
leur front : d’un seul regard on voit ce qu'ils ont été, pour- 


(I) IlEliR. XIII. S. 





LA SUITE DE LA RELIGION. 


333 


quoi ils sont comme on les voit, et à quoi ils sont réservés. 

Ainsi quatre ou cinq faits authentiques, et plus clairs que 
la lumière du soleil, font voir notre religion aussi ancienne 
que le monde. Iis montrent par conséquent qu’elle n’a point 
d’autre auteur que celui qui a fondé l’univers, qui, tenant tout 
en sa main, a pu seul et commencer et conduire un dessein 
où tous les siècles sont compris. 

Il ne faut donc plus s’étonner, comme on fait ordinaire¬ 
ment, de ce que Dieu nous propose à croire tant de choses si 
dignes de lui, et tout ensemble si impénétrables à l’esprit 
humain ; mais plutôt il faut s’étonner de ce qu’ayant établi 
la foi sur une autorité si ferme et si manifeste, il reste en¬ 
core dans le monde des aveugles et des incrédules. 

Nos passions désordonnées, notre attachement à nos sens, 
et notre orgueil indomptable, en sont la cause. Nous aimons 
mieux tout risquer, que de nous contraindre; nous aimons 
mieux croupir dans notre ignorance, que de l’avouer; nous ai¬ 
mons mieux satisfaire une vaine curiosité , et nourrir dans 
notre esprit indocile la liberté de penser tout ce qu’il nous 
plaît, que de ployer sous le joug de l’autorité divine. 

De là vient qu’il y a tant d’incrédules ; et Dieu le permet 
ainsi pour l’instruction de ses enfants. Sans les aveugles , 
sans les sauvages, sans les infidèles qui restent, et dans le 
sein même du christianisme, nous ne connaîtrions pas assez 
la corruption profonde de notre nature, ni l’abîme d’où Jésus- 
Christ nous a tirés. Si sa sainte vérité n’était contredite, nous 
ne verrions pas la merveille qui l’a fait durer parmi tant de 
contradictions , et nous oublierions à la lin que nous sommes 
sauvés parla grâce. Maintenant l’incrédulité des uns humi¬ 
lie les autres ; et les rebelles qui s’opposent aux desseins de 
Dieu font éclater la puissance par laquelle, indépendamment 
de toute autre chose, il accomplit les promesses qu’il a faites 
à son Église. 

Qu’attendons-nous donc à nous soumettre? Attendons-nous 
que Dieu fasse toujours de nouveaux miracles ; qu’il les rende 
inutiles en les continuant ; qu’il y accoutume nos yeux comme 


SECONDE PARTIE. 


334 

ils le sont au cours du soleil et à toutes les autres merveilles 
de la nature ? Ou bien attendons-nous que les impies et les 
opiniâtres se taisent; que les gens de bien et les libertins 
rendent un égal témoignage à la vérité ; que tout le monde 
d’un commun accord la préfère à sa passion ; et que la fausse 
science, que la seule nouveauté fait admirer, cesse de sur¬ 
prendre les hommes ? N’est-ce pas assez que nous voyions qu’on 
ne peut combattre la religion sans montrer, par de prodigieux 
égarements, qu’on a le sens renversé, et qu’on ne se défend 
plus que par présomption ou par ignorance? L’Église, victo¬ 
rieuse des siècles et des erreurs , ne pourra-t-elle pas vaincre 
dans nos esprits les pitoyables raisonnements qu’on lui op¬ 
pose ; et les promesses divines, que nous voyons tous les jours 
s’y accomplir, ne pourront-elles nous élever au-dessus des 
sens ? 

Et qu’on ne nous dise pas que ces promesses demeurent 
encore en suspens, et que, comme elles s’étendent jusqu’à la 
lin du monde, ce ne sera qu’à la fin du monde que nous 
pourrons nous vanter d’en avoir vu l’accomplissement. Car, 
au contraire, ce qui s’est passé nous assure de l’avenir : tant 
d’anciennes prédictions, si visiblement accomplies, nous font 
voir qu’il n’y aura rien qui ne s’accomplisse; et que l’Église, 
contre qui l’enfer, selon la promesse du Fils de Dieu, ne peut 
jamais prévaloir, sera toujours subsistante jusqu’à la con¬ 
sommation des siècles, puisque Jésus-Christ, véritable en tout, 
n’a point donné d’autres bornes à sa durée. 

Les mêmes promesses nous assurent la vie future. Dieu , 
qui s’est montré si fidèle en accomplissant ce qui regarde le 
siècle présent, ne le sera pas moins à accomplir ce qui regarde 
le siècle futur, dont tout ce que nous voyons n’est qu’une 
préparation ; et l’Église sera sur la terre toujours immuable 
et invincible, jusqu’à ce que, ses enfants étant ramassés, elle 
soit tout entière transportée au ciel, qui est sou séjour véri¬ 
table. 

Pour ceux qui seront exclus de cette cité céleste, une ri¬ 
gueur éternelle leur est réservée; et, après avoir perdu par 


LA SUITE DE LA RELIGION. 


335 


Jour faute une bienheureuse éternité, il ne leur restera plus 
qu'une éternité malheureuse. 

Ainsi les conseils de Dieu se terminent par un état immua¬ 
ble; ses promesses et ses menaces sont également certaines , 
et ce qu’il exécute dans le temps assure ce qu’il nous ordonne 
ou d’espérer ou de craindre dans l’éternité. 

Voilà ce que vous apprend la suite de la religion mise en 
abrégé devant vos yeux. Par le temps elle vous conduit à l’é¬ 
ternité. Vous voyez un ordre constant dans tous les desseins 
de Dieu, et une marque visible de sa puissance dans la durée 
perpétuelle de son peuple. Vous reconnaissez que l’Église 
a une tige toujours subsistante, dont on ne peut se séparer 
sans se perdre; et que ceux qui, étant unis à cette racine, 
font des œuvres dignes de leur foi, s’assurent la vie éternelle. 

Etudiez donc, Monseigneur, avec une attention particu¬ 
lière cette suite de l’Église, qui vous assure si clairement tou¬ 
tes les promesses de Dieu. Tout ce qui rompt cette chaîne, 
tout ce qui sort de cette suite, tout ce qui s’élève de soi-même, 
et ne vient pas en vertu des promesses faites à l’Église dès 
l’origine du monde, vous doit faire horreur. Employez toutes 
vos forces à rappeler dans cette unité tout ce qui s’en est dé¬ 
voyé, et à faire écouter l’Église, par laquelle le Saint-Esprit 
prononce ses oracles. 

La gloire de vos ancêtres est non-seulement de ne l’avoir 
jamais abandonnée, mais de l’avoir toujours soutenue, et 
d’avoir mérité par là d’être appelés ses fils aînés, qui est sans 
doute le plus glorieux de tous leurs titres. 

Je n’ai pas besoin de vous parler de Clovis, de Charlema¬ 
gne , ni de saint Louis. Considérez seulement le temps où 
vous vivez, et de quel père Dieu vous a fait naître. Un roi si 
grand en tout se distingue plus par sa foi que par ses autres 
admirables qualités. Il protège la religion au dedans et au 
dehors du royaume, et jusqu’aux extrémités du monde. Ses 
lois sont un des plus fermes remparts de l’Église. Son auto¬ 
rité, révérée autant par le mérite de sa personne que par la 
majesté de son sceptre, ne se soutient jamais mieux que 


330 


SECONDE PARTIE. 


lorsqu’elle défend la cause de Dieu. On n'entend plus de 
blasphème ; l’impiété tremble devant lui : c’est ce roi marqué 
par Salomon, qui dissipe tout le mal par ses regards (I). S’il 
attaque l’hérésie par tant de moyens , et plus encore que 
n’ont jamais fait ses prédécesseurs, ce n’est pas qu’il craigne 
pour son trône ; tout est tranquille à ses pieds, et ses armes 
sont redoutées par toute la terre : mais c’est qu’il aime ses 
peuples, et que, se voyant élevé par la main de Dieu à une 
puissance que rien ne peut égaler dans l’univers, il n’en con¬ 
naît point de plus bel usage que de la faire servir à guérir les 
plaies de l’Église. 

Imitez, Monseigneur, un si bel exemple, et laissez-le à 
vos descendants. Reconnnandez-leur l’Église plus encore 
que ce grand empire que vos ancêtres gouvernent depuis tant 
de siècles. Que votre auguste maison, la première en di¬ 
gnité qui soit au monde, soit la première à défendre les 
droits de Dieu, et à étendre par tout l’univers le règne de 
Jésus-Christ, qui la fait régner avec tant de gloire ! 


(I) PliOV XX. 8. 


TROISIÈME PARTIE. 

LES EMPIRES. 


CHAPITRE PREMIER. 

Eps révolutions (les empires sont réglées par la Providence, et servent 

à humilier les princes. 

Quoiqu’il n’y ait rien de comparable à cette suite de la vraie 
Eglise que je vous ai représentée, la suite des empires, qu’il 
faut maintenant vous remettre devant les yeux, n’est guère 
moins profitable, je ne dirai pas seulement aux grands prin¬ 
ces comme vous, mais encore aux particuliers qui contem¬ 
plent dans ces grands objets les secrets de la divine Provi¬ 
dence. 

Premièrement, ces empires ont pour la plupart une liaison 
nécessaire avec l’histoire du peuple de Dieu. Dieu s’est servi 
des Assyriens et des Babyloniens pour châtier ce peuple ; des 
Perses, pour le rétablir ; d’Alexandre et de ses premiers suc¬ 
cesseurs, pour le protéger; d’Antiochus l’illustre et de ses 
successeurs , pour l’exercer ; des Romains, pour soutenir sa 
liberté contre les rois de Syrie, qui ne songeaient qu’à le dé¬ 
truire. Les Juifs ont duré jusqu’à Jésus-Christ sous la puis¬ 
sance des mêmes Romains. Quand ils l’ont méconnu et cru¬ 
cifié, ces mêmes Romains ont prêté leurs mains, sans y pen¬ 
ser, à la vengeance divine, et ont exterminé ce peuple ingrat. 
Dieu, qui avait résolu de rassembler dans le même temps le 
peuple nouveau de toutes les nations, a premièrement réuni 
les terres et les mers sous ce même empire. Le commerce de 
tant de peuples divers, autrefois étrangers les uns aux au¬ 
tres, et depuis réunis sous la domination romaine, a été un 
des plus puissants moyens dont la Providence se soit servie 
pour donner cours à l’Évangile. Si le même empire romain a 
persécuté durant trois cents ans ce peuple nouveau qui nais¬ 
sait de tous cotés dans son enceinte, cette persécution a con- 




338 TROISIÈME PARTIE. 

firme l’Eglise chrétienne, et a fait éclater sa gloire avec sa 
loi et sa patience. Enfin l’empire romain a cédé ; et ayant 
trouvé quelque chose de plus invincible que lui, il a reçu pai¬ 
siblement dans son sein cette Église à laquelle il avait fait une 
si longue et si cruelle guerre. Les empereurs ont employé 
leur pouvoir à faire obéir l’Église; et Rome a été le chef de 
l’empire spirituel que Jésus-Christ a voulu étendre par toute 
la terre. 

Quand le temps a été venu que la puissance romaine de¬ 
vait tomber, et que ce grand empire, qui s’était vainement 
promis l’éternité, devait subir la destinée de tous les autres, 
Rome, devenue la proie des barbares, a conservé par la reli¬ 
gion son ancienne majesté. Les nations qui ont envahi l’em¬ 
pire romain y ont appris peu à peu la piété chrétienne, qui a 
adouci leur barbarie ; et leurs rois, en se mettant chacun dans 
sa nation à la place des empereurs, n’ont trouvé aucun de 
leurs titres plus glorieux que celui de protecteurs de l’Église. 

Mais il faut ici vous découvrir les secrets jugements de Dieu 
sur l’empire romain et sur Rome même : mystère que le Saint- 
Esprit a révélé à saint Jean, et que ce grand homme, apôtre, 
évangéliste et prophète, a expliqué dans l’Apocalypse. Rome, 
(pii avait vieilli dans le culte des idoles, avait une peine ex¬ 
trême à s’en défaire, même sous les empereurs chrétiens; et 
le sénat se faisait un honneur de défendre les dieux de Romu- 
lus, auxquels il attribuait toutes les victoires de l’ancienne 
république ( 1 ). Les empereurs étaient fatigués des députations 
de ce grand corps qui demandait le rétablissement de ses ido¬ 
les, et qui croyait que corriger Rome de ses vieilles supersti¬ 
tions était faire injure au nom romain. Ainsi cette compa¬ 
gnie , composée de ce que l’empire avait de plus grand, et une 
immense multitude de peuple où se trouvaient presque tous 
les plus puissants de Rome, 11e pouvaient être retirées de 
leurs erreurs, ni parla prédication de l’Évangile, ni par un 

(1) Zozim. lit), iv. Orat. Symm. apud Ambr. ; t. v. lit), v. Ep. x\x 
mmc. \ vu ; t. 11, col 828 et seq. Auc.. de Civil. Dei, lit» i,c. 1, «‘le. ; 

t. VII. 



DEVOLUTIONS UES EMPIRES. 


339 


si visible accomplissement des anciennes prophéties, ni par la 
conversion presque de tout le reste de l’empire, ni enfin par 
celle des princes dont tous les décrets autorisaient le chris¬ 
tianisme. Au contraire, ils continuaient à charger d’op¬ 
probres l’Église de Jésus-Christ, qu’ils accusaient encore , à 
l’exemple de leurs pères, de tous les malheurs de l’empire, 
toujours prêts à renouveler les anciennes persécutions, s’ils 
n’eussent, été réprimés par les empereurs. Les choses étaient 
encore en cet état au quatrième siècle de l’Église, et cent 
ans après Constantin, quand Dieu enfin se ressouvint de 
tant de sanglants décrets du sénat contre les fidèles, et tout 
ensemble des cris furieux dont tout le peuple romain, avide 
du sang chrétien, avait si souvent fait retentir l’amphithéâtre. 
Il livra donc aux barbares cette ville enivrée du sang des 
martyrs, comme parle saint Jean(l). Dieu renouvela sur elle 
les terribles châtiments qu’il avait exercés sur Babylone : 
Rome même est appelée de ce nom. Cette nouvelle Babylone, 
imitatrice de l’ancienne, comme elle enflée de ses victoires, 
triomphante dans ses délices et dans ses richesses, souillée 
de ses idolâtries, et persécutrice du peuple de Dieu, tombe 
aussi comme elle d’une grande chute, et saint Jean chante sa 
ruine (2). La gloire de scs conquêtes, qu’elle attribuait à ses 
dieux, lui est ôtée : elle est en proie aux barbares, prise trois 
et quatre fois, pillée , saccagée, détruite. Le glaive des bar¬ 
bares ne pardonne qu’aux chrétiens. Une autre Rome toute 
chrétienne sort des cendres de la première; et c’est seulement 
après l’inondation des barbares que s’achève entièrement la 
victoire de Jésus-Christ sur les dieux romains, qu’on voit 
non-seulement détruits, mais encore oubliés. 

C’est ainsi que les empires du monde ont servi à la religion 
et à la conservation du peuple de Dieu : c’est pourquoi ce 
même Dieu, qui a fait prédire à ses prophètes les divers états 
de son peuple, leur a fait prédire aussi la succession des 
empires. Vous avez vu les endroits où Nabuchodonosor a été 


(i) Aroc. xvu. 6. — (2) Ibid, xviii. 





340 


TROISIÈME PARTIE. 


marqué comme celui qui devait venir pour punir les peuples 
superbes, et surtout le peuple juif, ingrat envers son auteur. 
Vous avez entendu nommer Cyrus deux cents ans avant sa 
naissance, comme celui qui devait rétablir le peuple de Dieu, 
et punir l’orgueil de Babylone. La ruine de Ninive n’a pas 
été prédite moins clairement. Daniel, dans ses admirables 
visions, a fait passer en un instant devant vos yeux l’em¬ 
pire de Babylone, celui des Mèdes et des Perses, celui d’A¬ 
lexandre et des Grecs. Les blasphèmes et les cruautés d’un 
Antiochus l’illustre y ont été prophétisés, aussi bien que les 
victoires miraculeuses du peuple de Dieu sur un si violent 
persécuteur. On y voit ces fameux empires tomber les uns 
après les autres ; et le nouvel empire que Jésus-Christ devait 
établir y est marqué si expressément par ses propres carac¬ 
tères , qu’il n’y a pas moyen de le méconnaître. C’est l’empire 
des saints du Très-Haut; c’est l’empire du Fils de l’Homme : 
empire qui doit subsister au milieu de la ruine de tous les 
autres, et auquel seul l’éternité est promise. 

Les jugements de Dieu sur le plus grand de tous les empires 
de ce monde, c’est-à-dire sur l’empire romain, ne nous ont 
pas été cachés. Vous les venez d’apprendre de la bouche de 
saint Jean. Borne a senti la main de Dieu, et a été comme les 
autres un exemple de sa justice. Mais soii sort était plus heu¬ 
reux que celui des autres villes. Purgée par ses désastres des 
restes de l’idolâtrie, elle ne subsiste plus que par le christia¬ 
nisme qu’elle annonce à tout l’univers. 

Ainsi tous les grands empires que nous avons vus sur la 
terre ont concouru par divers moyens au bien de la religion 
et à la gloire de Dieu, comme Dieu même l’a déclaré par ses 
prophètes. 

Quand vous lisez si souvent dans leurs écrits que les rois en¬ 
treront en foule dans l’Église, et qu’ils en seront les protec¬ 
teurs et les nourriciers, vous reconnaissez à ces paroles les 
empereurs et les autres princes chrétiens ; et comme les rois 
vos ancêtres se sont signalés plus que tous les autres, en pro¬ 
tégeant et étendant l’Église de Dieu , je ne craindrai point de 


REVOLUTIONS UES EMPIRES. 


3 41 

vous assurer que c’est eux qui de tous les rois sont prédits 
le plus clairement dans ces illustres prophéties. 

Dieu donc, qui avait dessein de se servir des divers empires 
pour châtier, ou pour exercer, ou pour étendre, ou pour pro¬ 
téger son peuple, voulantse faire connaître pour l’auteur d’un 
si admirable conseil, en a découvert le secret à ses prophètes, 
et leur a fait prédire ce qu’il avait résolu d’exécuter. C’est 
pourquoi, comme les empires entraient dans l’ordre des des¬ 
seins de Dieu sur le peuple qu’il avait choisi, la fortune de 
ces empires se trouve annoncée par les mêmes oracles du 
Saint-Esprit qui prédisent la succession du peuple lidèle. 

Plus vous vous accoutumerez à suivre les grandes choses, 
et à les rappeler à leurs principes, plus vous serez en admi¬ 
ration de ces conseils de la Providence. Il importe que vous 
en preniez de bonne heure les idées, qui s’éclairciront tous 
les jours de plus en plus dans votre esprit, et que vous ap¬ 
preniez à rapporter les choses humaines aux ordres de cette 
sagesse éternelle dont elles dépendent. 

Dieu ne déclare pas tous les jours ses volontés par ses pro¬ 
phètes touchant les rois et les monarchies qu’il élève ou qu’il 
détruit. Mais l’ayant fait tant de fois dans ces grands empires 
dont nous venons de parler, ilnous montre, par ces exemples 
fameux, ce qu’il fait dans tous les autres ; et il apprend aux 
rois ces deux vérités fondamentales : premièrement, que c’est 
lui qui forme les royaumes pour les donner à qui il lui plaît ; 
et secondement, qu’il sait les faire servir, dans les temps et 
dans l’ordre qu’il a résolus, aux desseins qu’il a sur son 
peuple. 

C’est ce qui doit tenir tous les princes dans une entière, 
dépendance, et les rendre toujours attentifs aux ordres de 
Dieu, afin de prêter la main à ce qu’il médite pour sa gloire 
dans toutes les occasions qu’il leur en présente. 

Mais cette suite des empires, même à la considérer plus 
humainement, a de grandes utilités, principalement pour les 
princes, puisque l’arrogance, compagne ordinaire d’une con¬ 
dition si éminente, est si fortement rabattue parce spectacle. 





34 2 


TROISIÈME PARTIE. 


Car si les hommes apprennent à se modérer en voyant mourir 
les rois, combien plus seront-ils frappés en voyant mourir 
les royaumes mêmes? et où peut-on recevoir une plus bell î 
leçon de la vanité des grandeurs humaines? 

Ainsi, quand vous voyez passer comme en un instant de¬ 
vant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, mais 
ces grands empires qui ont fait trembler tout l’univers ; quand 
vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdes , les 
Perses, les Grecs, les Romains, se présenter devant vous suc¬ 
cessivement , et tomber, pour ainsi dire, les uns sur les autres : 
ce fracas effroyable vous fait sentir qu’il n’y a rien de solide 
parmi les hommes, et que l’inconstance et l’agitation est le 
propre partage des choses humaines. 


CHAPITRE II. 

Les révolutions des empires ont des causes particulières que les princes 

doivent étudier. 

Mais ce qui rendra ce spectacle plus utile et plus agréable, 
ce sera la réflexion que vous ferez, non-seulement sur l’élé¬ 
vation et sur la chute des empires, mais encore sur les causes 
de leur progrès et sur celles de leur décadence. 

Car ce même Dieu qui a fait l’enchaînement de l’univers , 
et qui, tout-puissant par lui-même, a voulu, pour établir l’or¬ 
dre, que les parties d’un si grand tout dépendissent les unes 
des autres ; ce même Dieu a voulu aussi que le cours des 
choses humaines eut sa suite et ses proportions : je veux 
dire que les hommes et les nations ont eu des qualités pro¬ 
portionnées à l’élévation à laquelle ils étaient destinés ; et qu’a 
la réserve de certains coups extraordinaires, où Dieu voulait 
que sa main parut toute seule, il n’est point arrivé de grand 
changement qui n’ait eu ses causes dans les siècles pré¬ 
cédents. 

Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, 
cequi détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réussir; 
ia vraie science de l’histoire est de remarquer dans chaque 



REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


343 

temps ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands 
changements, et les conjonctures importantes qui les ont 
fait arriver. 

En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses 
veux, c’est-à-dire de considérer ces grands événements qui 
décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut en¬ 
tendre à fond les choses humaines doit les reprendre de plus 
haut; et il lui faut observer les inclinations et les mœurs, 
ou, pour dire tout en un mot, le caractère, tant des peuples 
dominants en général que des princes en particulier, et enfin 
de tous les hommes extraordinaires qui, par l’importance 
du personnage qu’ils ont eu à faire dans le monde, ont 
contribué, en bien ou en mal, au changement des États et à 
la fortune publique. 

J’ai tâché de vous préparer à ces importantes réflexions 
dans la première partie de ce Discours ; vous y aurez pu ob¬ 
server le génie des peuples, et celui des grands hommes qui 
les ont conduits. Les événements qui ont porté coup dans la 
suite ont été montrés ; et afin de vous tenir attentif à l’enchaî 
ncment des grandes affaires du monde, que je voulais prin¬ 
cipalement vous faire entendre, j’ai omis beaucoup de faits 
particuliers dont les suites n’ont pas été si considérables. Mais 
parce qu’en nous attachant à la suite, nous avons passé trop 
vite sur beaucoup de choses pour pouvoir faire les réflexions 
qu’elles méritaient, vous devez maintenant vous y attacher 
avec une attention plus particulière, et accoutumer votre 
esprit à rechercher les effets dans leurs causes les plus éloi¬ 
gnées. 

Par là vous apprendrez ce qu’il est si nécessaire que vous 
sachiez : qu’encore qu’à ne regarder que les rencontres par¬ 
ticulières, la fortune semble seule décider de l’établissement 
et de la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu 
près comme dans le jeu, où le plus habile l’emporte à la 
longue. 

En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont disputé de 
l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus loin,qui s’est 


TROISIEME PARTIE. 


:M4 

le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands 
travaux , et enfin qui a su le mieux ou pousser ou se mén.ager 
suivant la rencontre, à la fin a eu l’avantage, et a fait servir 
la fortune même à ses desseins. 

Ainsi ne vous lassez point d’examiner les causes des grands 
changements puisque rien ne servira jamais tant à votre ins¬ 
truction ; mais recherchez-les surtout dans la suite des grands 
empires, où la grandeur des événements les rend plus pal¬ 
pables. 


CHAPITRE ITT. 

Les Scythes , les Éthiopiens et les Égyptiens. 

Je ne compterai pas ici parmi les grands empires celui de 
Bacchus, ni celui d’Hercule, ces célèbres vainqueurs des 
Indes et de l’Orient. Leurs histoires n’ont rien de certain, 
leurs conquêtes n’ont rien de suivi : il les faut laisser célébrer 
aux poètes, qui en ont fait le plus grand sujet de leurs fables. 

Je ne parlerai pas non plus de l’empire que le Madyes d'Hé¬ 
rodote (1), qui ressemble assez à l'Indatbyrse deMégasthène(2) 
était Tanaiis de Justin(3), établit pour un peu de temps dans 
- la grande Asie. Les Scythes , que ce prince menait à la guerre, 
ont plutôt fait des courses que des conquêtes. Ce ne fut que 
par rencontre, et en poussant les Cimmériens, qu’ils entrèrent 
dans la Médie, battirent les Mèdes , et leur enlevèrent cette 
partie de l’Asie où ils avaient établi leur domination. Ces nou¬ 
veaux conquérants n’y régnèrent que vingt-huit ans. Leur 
impiété, leur avarice, et leur brutalité, la leur fit perdre; et 
Cyaxare, fils de Phraorte, sur lequel ils l’avaient conquise, les 
en chassa. Ce fut plutôt par adresse que par force. Réduit à 
un coin de son royaume que les vainqueurs avaient négligé, 
ou que peut-être ils n’avaient pu forcer, il attendit avec pa¬ 
tience que ces conquérants brutaux eussent excité la haine 


(0 Herod. lib. i,c. 103. — (2) Strac. init. lib. xv. — (3 )Justix. 
iib. i, c ». 





REVOLU T LOIN S UES EMPIRES. 


3^r, 


publique, et se défissent eux-mêmes parle désordre de leur 
gouvernement. 

Nous trouvons encore dans Strabon (1), qui l’a tiré du meme 
Mégasthène, un Téarcon roi d’Éthiopie : ce doit être le Tha- 
raca de l’Écriture (2), dont les armes furent redoutées du 
temps de Sennachérib, roi d’Assyrie. Ce prince pénétra jus¬ 
qu’aux colonnes d’Hercule, apparemment le long de la cote 
d’Afrique, et passa jusqu’en Europe. Mais que dirais-je d’un 
homme dont nous ne voyons dans les historiens que quatre 
ou cinq mots, et dont la domination n’a aucune suite ? 

Les Éthiopiens, dont il était roi, étaient, selon Hérodote (3), 
les mieux faits de tous les hommes, et de la plus belle 
taille. Leur esprit était vif et ferme; mais ils prenaient peu 
de soin de le cultiver, mettant leur confiance dans leurs corps 
robustes et dans leurs bras nerveux. Leurs rois étaient élec¬ 
tifs , et ils mettaient sur le trône le plus grand et le plus fort. 
On peut juger de leur humeur par une action que nous ra¬ 
conte Hérodote. Lorsque Cambyse leur envoya, pour les sur¬ 
prendre , des ambassadeurs et des présents tels que les Per¬ 
ses les donnaient, de la pourpre, des bracelets d’or, et des 
compositions de parfums, ils se moquèrent de ses présents, où 
ils ne voyaient rien d’utile à la vie, aussi bien que de ses 
ambassadeurs, qu’ils prirent pour ce qu’ils étaient, c’est-à- 
dire pour des espions. Mais leur roi voulut aussi faire un 
présent à sa mode au roi de Perse; et, prenant en main un 
arc qu’un Perse eût à peine soutenu , loin de le pouvoir ti¬ 
rer, il le banda en présence des ambassadeurs, et leur dit : 
« Voici le conseil que le roi d’Éthiopie donne au roi de Perse. 
Quand les Perses se pourront servir aussi aisément que je 
viens de faire d’un arc de cette grandeur et de cette force, 
qu’ils viennent attaquer les Éthiopiens, et qu’ils amènent 
plus de troupes que n’en a Cambyse. En attendant, qu’ils 
rendent grâces aux dieux, qui n’ont pas mis dans le cœur 


( 1 ) Lib. XV. init. — ( 2 ) IV Rkg. xix. 9. Is. \xxvu. 9. - ( 3 ) Heror. 
lib. ni, cap. 20. 



340 


TROISIÈME PARTIE. 


des Ethiopiens le désir de s’étendre hors de leur pays. » Cela 
dit, il débanda l’arc, et le donna aux ambassadeurs. On 
ne peut dire quel eût été l’événement de la guerre. Cam- 
byse , irrité de cette réponse, s’avança vers l’Éthiopie comme 
un insensé, sans ordre, sans convois, sans discipline, et 
vit périr son armée, faute de vivres, au milieu des sables , 
avant que d’approcher l’ennemi. 

Ces peuples d’Éthiopie n’étaient pourtant pas si justes 
(ju’ils s’en vantaient, ni si renfermés dans leur pays. Leurs voi¬ 
sins les Égyptiens avaient souvent éprouvé leurs forces. Il 
n’y a rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages 
et mal cultivées : si la nature y commence souvent de beaux 
sentiments, elle ne les achève jamais. Aussi n’y voyons-nous 
que peu de choses à prendre et à imiter. N’en parlons pas da¬ 
vantage , et venons aux peuples policés. 

Les Égyptiens sont les premiers où l'on ait su les règles 
du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse connut d’a¬ 
bord la vraie lin de la politique, qui est de rendre la vie com¬ 
mode et les peuples heureux. La température toujours uni¬ 
forme du pays y faisait les esprits solides et constants. Comme 
la vertu est le fondement de toute la société, ils l’ont soigneu¬ 
sement cultivée. Leur principale vertu a été la reconnais¬ 
sance La gloire qu’on leur a donnée, d’être les plus recon¬ 
naissants de tous les hommes, fait voir qu’ils étaient aussi les 
plus sociables (1). Les bienfaits sont le lien de la concorde pu¬ 
blique et particulière. Qui reconnaît les grâces aime à en 
faire ; et, en bannissant l’ingratitude, le plaisir de faire du 
bien demeure si pur, qu’il n’y a plus moyen de n’y être pas 
sensible. Leurs lois étaient simples , pleines d’équité, et pro¬ 
pres à unir entre eux les citoyens. Celui qui, pouvant sauver 
un homme attaqué, ne le faisait pas, était puni de mort aussi 
rigoureusement que l’assassin (2). Que si on ne pouvait secourir 
le malheureux, il fallait du moins dénoncer l’auteur de la 


(i) Dion. lib. i, secl. 2, n. 22 et seq. — (2) Ibid. n. 27. 




I« ÉVOLUTIONS DES EMP111ES. 347 

violence ; et il y avait des peines établies contre ceux qui man¬ 
quaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les 
uns des autres, et tout le corps de l’État était uni contre les 
méchants. Il n’était pas permis d’étre inutile à l’État : la loi 
assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de père en 
fils (1). On ne pouvait ni en avoir deux, ni changer de profes¬ 
sion; mais aussi toutes les professions étaient honorées. Il 
fallait qu’il y eût des emplois et des personnes plus consi¬ 
dérables , comme il faut qu’il y ait des yeux dans le corps. 
Leur éclat 11 e fait pas mépriser les pieds , ni les parties les plus 
basses. Ainsi, parmi les Égyptiens , les prêtres et les soldats 
avaient des marques d’honneur particulières : mais tous les mé¬ 
tiers Jusqu’aux moindres, étaient en estime ; et on ne croyait 
pas pouvoir sans crime mépriser les citoyens, dont les tra¬ 
vaux, quels qu’ils fussent, contribuaient au bien public. Par 
ce moyen tous les arts venaient à leur perfection : l’honneur 
qui les nourrit s’y mêlait partout : on faisait mieux ce qu’on 
avait toujours vu faire, et à quoi on s’était uniquement exercé 
dès son enfance. 

Mais il y avait une occupation qui devait être commune : 
c’était l’étude des lois et de la sagesse. L’ignorance de la re¬ 
ligion et de la police du pays n’était excusée en aucun état. 
Au reste , chaque profession avait son canton qui lui était as¬ 
signé. Il n’en arrivait aucune incommodité dans un pays dont 
la largeur n’était pas grande; et, dans un si bel ordre, les fai¬ 
néants ne savaient où se cacher. 

Parmi de si bonnes lois , ce qu’il y avait de meilleur, c’est 
que tout le monde était nourri dans l’esprit de les observer. 
Une coutume nouvelle était un prodige en Égypte (2) : tout 
s’y faisait toujours de même ; et l’exactitude qu’on y avait à 
garderies petites choses, maintenait les grandes. Aussi n’y 
eut-il jamais de peuple qui ait conservé plus longtemps ses 
usages et ses lois. L’ordre des jugements servait à entretenir 


fl) Diod. lib. I, sect. 2, n. 25. — (2 ) Hebod. lib. n, c. 91. Diod. lib. 
i, scct. 2, n. 22. Pi, at. de Leg. lib. n. 



TROISIEME PARTIE. 


348 

cet esprit. Trente juges étaient tirés des principales villes, pour 
composer la compagnie qui jugeait tout le royaume (1 ). On était 
accoutumé à ne voir dans ces places que les plus honnêtes 
gens du pays, et les plus graves. Le prince leur assignait cer¬ 
tains revenus, afin qu’affranchis des embarras domestiques, 
ils pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ils 
ne tiraient rien des procès , et on ne s’était pas encore avisé 
de faire un métier de la justice. Pour éviter les surprises , les 
affaires étaient traitées par écrit dans cette assemblée. On y 
craignait la fausse éloquence, qui éblouit les esprits et émeut 
les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d’une ma¬ 
nière trop sèche. Le président du sénat portait un collier 
d’or et de pierres précieuses , d’où pendait une figure sans 
yeux , qu’on appelait la Vérité. Quand il la prenait, c’était le 
signal pour commencer la séance (2). Il l’appliquait au parti 
qui devait gagner sa cause, et c’était la forme de prononcer les 
sentences. Un des plus beaux artifices des Égyptiens pour 
conserver leurs anciennes maximes, était de les revêtir de 
certaines cérémonies qui les imprimaient dans les esprits. 
Les cérémonies s'observaient avec réflexion; et l’humeur sé¬ 
rieuse des Égyptiens ne permettait pas qu’elles tournassent 
en simples formules. Ceux qui n’avaient point d’affaires, et 
dont la vie était innocente, pouvaient éviter l’examen de ce 
sévère tribunal. Mais il y avait en Égypte une espèce de ju¬ 
gement tout à fait extraordinaire, dont personne n’échappait. 
C’est une consolation en mourant délaisser son nom en es¬ 
time parmi les hommes; et de tous lesbiens humains c’est 
le seul que la mort ne nous peut ravir. Mais il n’était pas 
permis en Égypte de louer indifféremment tous les morts : 
il fallait avoir cet honneur par un jugement public (3), Aussitôt 
qu’un homme était mort, on l’amenait en jugement. L’ac¬ 
cusateur public était écouté. S’il prouvait que la conduite du 
mort eût été mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il 


(i) Dion. lib. i, sect. 2 , n. 2o. — 


(2) l)lOD. ibid. — (3) l)IOD. ibtd. 





DEVOLUTIONS DES EMPIRES. 


34 9 

était privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir 
des lois , qui s’étendait jusqu’après la mort; et chacun, lou¬ 
ché de l’exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa 
famille. Que si le mort n’était convaincu d’aucune faute, on 
l’ensevelissait honorablement : on faisait son panégyrique, 
mais sans y rien mêler de sa naissance. Toute l’Égypte était 
noble, et d’ailleurs on n’y goûtait de louanges que celles qu’on 
s’attirait par son mérite. 

Chacun sait combien curieusement les Égyptiens conser¬ 
vaient les corps morts. Leurs momies se voient encore. Ainsi 
leur reconnaissance envers leurs parents était immortelle : 
les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se sou¬ 
venaient de leurs vertus que le public avait reconnues, et 
s’excitaient à aimer lçs lois qu’ils leur avaient laissées. 

Pour empêcher les emprunts, d’où naissent la fainéantise , 
les fraudes et la chicane, l’ordonnance du roi Asychis ne 
permettait d’emprunter qu’à condition d’engager le corps de 
son père à celui dont on empruntait (1). C’était une impiété et 
une infamie tout ensemble, de ne pas retirer assez prompte¬ 
ment un gage si précieux ; et celui qui mourait sans s’être 
acquitté de ce devoir était privé de la sépulture. 

Le royaume était héréditaire ; mais les rois étaient obligés 
plus que tous les autres à vivre selon les lois. Ils en avaient 
de particulières qu’un roi avait digérées, et qui faisaient une 
partie des livres sacrés (2). Ce n’est pas qu’on disputât rien 
aux rois, ou que personne eût droit de les contraindre ; au 
contraire, on les respectait comme des dieux : mais c’est 
qu’une coutume ancienne avait tout réglé, et qu’ils ne s’a¬ 
visaient pas de vivre autrement que leurs ancêtres. Ainsi ils 
souffraient sans peine non-seulement que la qualité des vian¬ 
des et la mesure du boire et du manger leur fût marquée 
(car c’élait une chose ordinaire en Égypte, où tout le monde 
était sobre, et où l’air du pays inspirait la frugalité (3) ), mais 


(i) Hf.ro.). lib. u, c. 136. Dion. lib. 
ibkl, n. * 22 . — (3) Herod. Mb. u. 


i, sect. 2, n. 34. — (2) Dion. 


30 





350 


TROISIEME PARTIE. 


encore que toutes leurs heures fussent destinées '. En s’é* 
veillant au point du jour, lorsque l’esprit est le plus net et 
les pensées les plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour 
prendre une idée plus droite et plus véritable des affaires 
qu’ils avaient à décider. Sitôt qu’ils étaient habillés, ils al¬ 
laient sacrifier au temple. Là, environnés de toute leur cour, 
et les victimes étant à l’autel, ils assistaient à une prière 
pleine d’instruction, où le pontife priait les dieux de don¬ 
ner au prince toutes les vertus royales, en sorte qu’il fût 
religieux envers les dieux, doux envers les hommes, mo¬ 
déré , juste, magnanime , sincère, et éloigné du mensonge, 
libéral, maître de lui-même, punissant au-dessous du mé¬ 
rite, et récompensant au-dessus. Le pontife parlait ensuite 
des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il sup¬ 
posait toujours qu’ils n’v tombaient que par surprise ou par 
ignorance,chargeant d’imprécations les ministres qui leur 
donnaient de mauvais conseils, et leur déguisaient la vé¬ 
rité. Telle était la manière d’instruire les rois. On crovait 

j 

que les reproches ne faisaient qu’aigrir leurs esprits; et que 
le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu était de 
leur marquer leur devoir dans des louanges conformes aux 
lois, et prononcées gravement devant les dieux. Après la prière 
et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints livres, les con¬ 
seils et les actions des grands hommes, afin qu’il gouvernât 
son État parleurs maximes, et maintint les lois qui avaient 
rendu ses prédécesseurs heureux, aussi bien que leurs sujets. 

Ce qui montre que ces remontrances se faisaient et s’écou¬ 
taient sérieusement, c’est qu’elles avaient leur effet. Parmi les 
Thébains, c’est-à-dire dans la dynastie principale, celle où 
les lois étaient en vigueur, et qui devint à la fin la maîtresse 
de toutes les autres, les plus grands hommes ont été les rois. 
Les deux Mercures auteurs des sciences et de toutes les ins¬ 
titutions des Égyptiens, l’un voisin des temps du déluge, et 
l’autre qu’ils ont appelé le Trismégiste ou le trois fois grand , 


(I) Dion. lib. i, sect. 2, n. 22. 



DEVOLUTIONS UES EMPIRES. 


o r i 
oo i 

contemporain de Moïse, ont été tous deux rois de Thèbes. 
Toute l’Égypte a profité de leurs lumières, et Thèbes doit à 
leurs instructions d’avoir eu peu de mauvais princes. Ceux-ci 
étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait 
ainsi ; mais ils n’étaient pas exempts du jugement qu’il fàl- * 
lait subir après la mort (1). Quelques-uns ont été privés de la 
sépulture, mais on en voit peu d’exemples; et, au contraire, 
la plupart des rois ont été si chéris des peuples, que chacun 
pleurait leur mort autant que celle de son père ou de ses en¬ 
fants. 

Cette coutume de juger les rois après leur mort parut si 
sainte au peuple de Dieu, qu’il l'a toujours pratiquée. Nous 
voyons dans l’Écriture que les méchants rois étaient privés de 
la sépulture de leurs ancêtres; et nous apprenous de Josèphe(2) 
([lie cette coutume durait encore du temps des Asmonéens. 
Elle faisait entendre aux rois que si leur majesté les met au- 
dessus des jugements humains pendant leur vie, ils y revien¬ 
nent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes. 

Les Égyptiens avaient l’esprit inventif, mais ils le tour¬ 
naient aux choses utiles. Leurs Mercuresont rempli l’Égypte 
d’inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque rien 
laissé ignorer de ce qui pouvait rendre la vie commode et tran¬ 
quille. Je ne puis laisser aux Égyptiens la gloire qu’ils ont 
donnée à leur Osiris, d’avoir inventé le labourage (3) ; car on 
le trouve de tout temps dans les pays voisins de la terre d’où 
le genre humain s’est répandu , et on ne peut douter qu’il ne 
fut connu dès l’origine du monde. Aussi les Égyptiens don¬ 
nent-ils eux-mêmes une si grande antiquité à Osiris, qu’on 
voit bien qu’ils ont confondu son temps avec celui des com¬ 
mencements de l’univers, et qu’ils ont voulu lui attribuer 
les choses dont l’origine passait de bien loin tous les temps 
connus dans leur histoire. Riais si les Égyptiens n’ont pas in¬ 
venté l’agriculture, ni les autres arts que nous voyons devant 


(I) Dion. lit). 1 , sect. 2 , n. 23.— (2) Ant. Mb. xm,cap. 23, al. 15. 
— 13) Dion. !ib. i, sect. i, n. 8 . Plut, de Isid. et Osir. 




TROISIÈME PARTIE. 


s s 2 

le déluge, ils les ont tellement perfectionnés, et ont pris un 
si grand soin de les rétablir parmi les peuples où la barbarie 
les avait fait oublier, que leur gloire n’est guère moins grande 
que s’ils en avaient été les inventeurs. 

Il y en a même de très-importants dont on ne peut leur dis¬ 
puter l’invention. Comme leur pays était uni, et leur ciel 
toujours pur et sans nuage, ils ont été les premiers à observer 
le cours des astres (1). Ils ont aussi les premiers réglé l’année. 
Ces observations les ont jetés naturellement dans l'arithmé¬ 
tique ; et s’il est vrai, ce que dit Platon (2), que le soleil et la 
lune aient enseigné aux hommes la science des nombres, 
c’est-à-dire qu’on ait commencé les comptes réglés par celui 
des jours , des mois et des ans, les Égyptiens sont les pre¬ 
miers qui aient écouté ces merveilleux maîtres. Les planètes 
et les autres astres ne leur ont pas été moins connus ; et ils 
ont trouvé cette grande année qui ramène tout le ciel à son 
premier point. Pour reconnaître leurs terres tous les ans cou¬ 
vertes par le débordement du Nil, ils ont été obligés de recou¬ 
rir à l’arpentage, qui leur a bientôt appris la géométrie (3). Ils 
étaient grands observateurs de la nature, qui, dans un air si 
serein et sous un soleil si ardent, était forte et féconde parmi 
eux (4). C’est aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner 
la médecine. Ainsi toutes les sciences ont été en grand honneur 
parmi eux. Les inventeurs des choses utiles recevaient, et de 
leur vivant et après leur mort, de dignes récompenses de leurs 
travaux. C’est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mer- 
cures, et les a fait regarder comme des livres divins. Le pre¬ 
mier de tous les peuples où on voie des bibliothèques est ce¬ 
lui d’Égypte. Le titre qu’on leur donnait inspirait l’envie d’y 
entrer, et d’en pénétrer les secrets : on les appelait le trésor 
des remèdes de l'àme (5). Elle s’y guérissait de l'ignorance, la 


(I) Plat. Epia Dion. lit), i, sect. 2, n. 8 . Herod. lib. u, c. 4. — 
(2 ) Plat, in Tim. — (3) Dion. lib. i, sect. 2, n. 20 . —(4) Diod. Iil>. 
i, sect. 2, n 30. Herod. lib. n, cap. 4. — (5) Dion. lib. i, sect. 2, 

il. 6. 



REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


353 

plus dangereuse de ses maladies, et !a source de toutes les 
autres. 

Une des choses qu’on imprimait le plus fortement dans 
l’esprit des Égyptiens était l’estime et l’amour de leur patrie. 
Klle était, disaient-ils, le séjour des dieux ; ils y avaient régné 
durant des milliers infinis d’années. Elle était la mère des 
hommes et des animaux, que la terre d’Égypte arrosée du Nil 
avait enfantés pendant que le reste de la nature était stérile (1 ). 
Les prêtres, qui composaient l’histoire d’Égypte de cette suite 
immense de siècles, qu’ils ne remplissaient que de fables et 
des généalogies de leurs dieux, le faisaient pour imprimer 
dans l’esprit des peuples l’antiquité et la noblesse de leur 
pays. Au reste, leur vraie histoire était renfermée dans des 
bornes raisonnables ; mais ils trouvaient beau de se perdre 
dans un abîme infini de temps qui semblait les approcher de 
l’éternité. 

Cependant l’amour de la patrie avait des fondements plus 
solides. L’Égypte était en effet le plus beau pays de l’univers, 
le plus abondant par la nature, le mieux cultivé par l’art, le 
plus riche, le plus commode, et le plus orné par les soins et la 
magnificence de ses rois. 

Il n’y avait rien que de grand dans leurs desseins et dans 
leurs travaux. Ce quils ont fait du Nil est incroyable. Il pleut 
rarement en Égypte; mais ce fleuve, qui l’arrose toute par ses 
débordements réglés, lui apporte les pluies et les neiges des 
autres pays. Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, lՃ 
gypte était traversée d’une infinité de canaux cfune longueur 
et d’une largeur incroyable (2). Le Nil portait partout la fécon 
dite avec ses eaux salutaires, unissait les villes entre elles, 
et la grande mer avec la mer Rouge entretenait le commerce 
au dedans et au dehors du royaume, et le fortifiait contre 
l’ennemi; de sorte qu’il était tout ensemble et le nourricier 
et le défenseur de l’Égypte. On lui abandonnait la campagne; 


(I) Pl.\t. in Tira. Diod. lib. î, sect. i, n. 5. -- (2) Herod. lii) n , <\ 
lus. Dion. liJ). i, sect. 2 , n R», li. 

au 




TROISIEME PARTIE. 


33 J 

mois les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et 
s’élevant comme des îles au milieu des eaux, regardaient 
avec joie, de cette hauteur, toute la plaine inondée et tout en¬ 
semble fertilisée par le Nil. Lorsqu’il s’enflait outre mesure, 
de-grands lacs, creusés par les rois, tendaient leur sein aux 
eaux répandues. Ils avaient leurs décharges préparées : de 
grandes écluses les ouvraient ou les fermaient selon le be¬ 
soin; et les eaux ayant leur retraite ne séjournaient sur les 
terres qu’autant qu’il fallait pour les engraisser. 

Tel était l’usage de ce grand lac, qu’on appelait le lac de 
Myris ou de Mœris : c’était le nom du roi qui l’avait fait 
faire (1). On est étonné quand on lit (ce qui néanmoins est 
certain) qu’il avait de tour environ cent quatre-vingts de nos 
lieues. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creu¬ 
sant, on l’avait étendu principalement du côté de la Libye. 
La pêche en valait au prince des sommes immenses ; et 
ainsi quand la terre ne produisait rien, on en tirait des tré¬ 
sors eu la couvrant d’eaux. Deux pyramides, dont chacune 
portait sur un trône deux statues colossales, l’une de Myris, 
et l’autre de sa femme, s’élevaient de trois cents pieds au 
milieu du lac, et occupaient sous les eaux un pareil espace 
Ainsi elles faisaient voir qu’on les avait érigées avant que le 
creux eût été rempli, et montraient qu’un lac de cette éten¬ 
due avait été fait de main d’homme sous un seul prince. 

Ceux qui ne savent pas jusqu’à quel point on peut ménager 
la terre prennent pour fable ce qu'on raconte du nombre 
des villes d’Égypte (2). La richesse n’en était pas moins in¬ 
croyable. 11 n’y en avait point qui ne fut remplie de temples 
magnifiques et de superbes palais (3). L’architecture y montrait 
partout cette noble simplicité et cette grandeur qui remplit 
l'esprit. De longues galeries y étalaient des sculptures que la 
Grèce prenait pour modèles. Thèbes le pouvait disputer aux 


(I) Herod. lib. n, c. loi, 149. Dion. lib. î, sect. 2, n. 8 . — (2) He- 
Ron. lib. h, c. 177. Dion. lib. i, sect. 2, n c cl seq. — (3) Herod. 
ibid. c 148, 153, etc. 



KEYOLUTLOiNS DES EMPIRES, 


plus belles villes de runivers(l). Ses cent portes, chantées par 
Homère, sont connues de tout le monde. Elle n’était pas 
moins peuplée qu’elle était vaste; et on a dit quelle pouvait 
faire sortir ensemble dix mille combattants par chacune de ses 
portes (2). Qu’il y ait, si l’on veut, de l’exagération dans ce 
nombre, toujours est-il assuré que son peuple était innom¬ 
brable. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence 
et sa grandeur (3), encore qu’ils n’en eussent vu que les ruines : 
tant les restes en étaient augustes. 

Si nos voyageurs avaient pénétré jusqu’au lieu où cette ville 
était bâtie, ils auraient sans doute encore trouvé quelque chose 
d’incomparable dans ses ruines : car les ouvrages des Égyptiens 
étaient faits pour tenir contre le temps. Leurs statues étaient 
des colosses; leurs colonnes étaient immenses (4). L’Égypte 
visait au grand, et voulait frapper les yeux de loin, mais tou¬ 
jours en les contentant par la justesse des proportions. On a 
découvert dans le Saïde (vous savez bien que c’est le nom 
de la Thébaïde) des temples et des palais presque encore en¬ 
tiers, où ces colonnes et ces statues sont innombrables (5). On 
y admire surtout un^palais dont les restes semblent n’avoir 
subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus grands 
ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bornées de part et 
d’autre par des sphinx d’une matière aussi rare que leur gran¬ 
deur est remarquable, servent d’avenues à quatre portiques 
dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence, et 
quelle étendue ! Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux 
édifice n’ont-ils pas eu le temps d’en faire le tour, et ne sont 
pas même assurés d’en avoir Vu la moitié; mais tout ce qu’ils 
y ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait 
le milieu de ce superbe palais, était soutenue de six vingt 
colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion , 
et entremêlées d’obélisques que tant de siècles n’ont pu abat- 


(i) Dior», lib. i, sect. 2, n. 4. — (2 ) Pomp. Mêla, lib, i, c. o. — (3) 
Ss'rab. lib. xvii. Tacit. Annal, lib. n, <*. 60. — (4) Heuon. et Dm». 
i<*:. cil. — (5) Voyages du Levant, par M. Thevenot, lib. n, chup. 



3 56 


TROISIÈME PARTIE. 


tre. Les couleurs mêmes, c'est à-dire ce qui éprouve le plus tôt 
le pouvoir du temps , se soutiennent encore parmi les ruines 
de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité : tant 
l’Lgypte savait imprimer le caractère d’immortalité à tous ses 
ouvrages. Maintenant que le nom du roi pénètre aux parties 
du monde les plus inconnues, et que ce prince étend aussi 
loin les recherches qu’il fait faire des plus beaux ouvrages de 
la nature et de l’art, ne serait-ce pas un digne objet de cette 
noble curiosité, de découvrir les beautés que la Thébaïde ren¬ 
ferme dans ses déserts, et d’enrichir notre architecture des 
inventions de l’Égypte? Quelle puissance et quel art a pu 
faire d’un tel pays la merveille de l'univers?Et quelles beautés 
ne trouverait-on pas si on pouvait aborder la ville royale, 
puisque si loin d’elle on découvre des choses si merveilleuses? 

Il n’appartenait qu’à l’Égypte de dresser des monuments 
pour la postérité. Ses obélisques font encore aujourd’hui, au¬ 
tant par leur beauté que par leur hauteur, le principal orne¬ 
ment de llome ; et la puissance romaine, désespérant d’égaler 
les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d’emprunter 
les monuments de leurs rois. 

L’Égypte n’avait point encore vu de grands édifices que la 
tour de Babel, quand elle imagina ses pyramides, qui, par 
leur figure autant que parleur grandeur, triomphent du temps 
et des barbares. Le bon goût des Égyptiens leur fit aimer dès 
lors la solidité et la régularité toute nue. N’est-ce point que 
la nature porte d’elle-même à cet air simple, auquel on a 
tant de peine à revenir quand le goût a été gâté par des 
nouveautés et des hardiesses bizarres ? Quoi qu'il en soit, les 
Égyptiens n’ont aimé qu’une hardiesse réglée : ils n’ont cher¬ 
ché le nouveau et le surprenant que dans la variété infinie de 
la nature, et ils se vantaient d’être les seuls qui avaient fait, 
comme les dieux, des ouvrages immortels. Les inscriptions 
des pyramides n'étaient pas moins nobles que l’ouvrage. Elles 
parlaient aux spectateurs 1 . Une de ces pyramides, bâtie do 


(I) HCUOD. lit). [I , C. 136. 



RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 


357 


brique, avertissait par son titre qu’on se gardât bien de la 
comparer aux autres, et « qu’elle était autant au-dessus de 
toutes les pyramides que Jupiter était au-dessus de tous les 
dieux. » 

Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur néant 
parait partout. Ces pyramides étaient des tombeaux (1) ; encore 
les rois qui les ont bâties n’ont-ils pas eu le pouvoir d’y être 
inhumés , et ils n’ont pas joui de leur sépulcre. 

Je ne parlerais pas de ce beau palais qu’on appelait le La¬ 
byrinthe (2), si Hérodote, qui l’a vu, ne nous assurait qu’il 
était plus surprenant que les pyramides. On l’avait bâti sur 
le bord du lac de Myris, et on lui avait donné une vue pro¬ 
portionnée à sa grandeur. Au reste, ce n’était pas tant un seul 
palais qu’un magnifique amas de douze palais disposés régu¬ 
lièrement, et qui communiquaient ensemble. Quinze cents 
chambres mêlées de terrasses s’arrangeaient autour de douze 
salles, et ne laissaient point de sortie à ceux qui s’engageaient 
à les visiter. Il y avait autant de bâtiments par-dessous terre. 
Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la sépulture des 
rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte et sans dé¬ 
plorer l’aveuglement de l’esprit humain?) à nourrir les cro¬ 
codiles sacrés, dont une nation d’ailleurs si sage faisait ses 
dieux. 

Vous vous étonnez de voir tant de magnificence dans les sé¬ 
pulcres d’Égypte. C’est qu’outre qu’on les érigeait comme des 
monuments sacrés pour porter aux siècles futurs la mémoire 
des grands princes, on les regardait encore comme des de¬ 
meures éternelles (3). Les maisons étaient appelées des hôtelle¬ 
ries, où l’on n’était qu’en passant, et pendant une vie trop 
courte pour terminer tous nos desseins ; mais les maisons vé¬ 
ritables étaient les tombeaux, que nous devions habiter du¬ 
rant des siècles infinis. 

Au reste, ce n’était pas sur les choses inanimées que l’Égypte 


/i) Hkuoo. ibid. Dion. lib. i, sect. 2, n us, ie, 17. — (2) Huuon. 
lit», n, c. 118 . Dion. ibid. n. 13. — (3) Dion. ibid. n. 13. 






T KOI SIEM E PARTIE. 


Q 

♦> «3 

travaillait le plus : ses plus nobles travaux et son plus bel art 
consistaient à former les hommes. La Grèce en était si pei- 
suadée , que ses plus grands hommes, un Homère, un Pytha- 
gore , un Platon, Lycurgue même et Solon, ces deux grands 
législateurs , et les autres qu’il n'est pas besoin de nommer, 
allèrent apprendre la sagesse en Égypte (1). Dieu a voulu que 
Moïse même fût instruit dans toute la sagesse des Égyptiens : 
c’est par là qu’il a commencé à être puissant en paroles et en 
œuvres (2). La vraie sagesse se sert de tout ; et Dieu ne veut 
pas que ceux qu’il inspire négligent les moyens humains, qui 
viennent aussi de lui à leur manière. 

Ces sages d’Égypte avaient étudié le régime qui fait les 
esprits solides, les corps robustes, les femmes fécondés et 
les enfants vigoureux. Par ce moyen, le peuple croissait en 
nombre et en forces. Le pays était sain naturellement; mais 
la philosophie leur avait appris que la nature veut être aidée. 
Il y a un art de former les corps aussi bien que les esprits. 
Cet art, que notre nonchalance nous a fait perdre, était bien 
connu des anciens, et l’Égypte l’avait trouvé. Elle employait 
principalement à ce beau dessein la frugalité et les exerci¬ 
ces (3). Dans un grand champ de bataille, quia été vu par Hé¬ 
rodote (4), les crânes des Perses aisés à percer, et ceux des 
Égyptiens plus durs que les pierres auxquelles ils étaient mêlés, 
montraient la mollesse des uns, et la robuste constitution 
qu’une nourriture frugale et de vigoureux exercices donnaient 
aux autres. La course à pied, la course à cheval, la course 
dans les chariots, se pratiquait en Égypte avec une adresse 
admirable; et il n’y avait point dans tout l’univers de meil¬ 
leurs hommes de cheval que les Égyptiens. Quand Diodore 
nous dit qu’ils rejetaient la lutte (5) comme un exercice qui 
donnait une force dangereuse et peu durable, il a dû l’enten¬ 
dre de la lutte outrée des athlètes, que la Grèce elle-même , 


(I) Dion. ibiil. n 36. PujT.de Isicl. c. 5. — (2) Act. vu. 22. — Ci) 
l)ion. lib. i, secl. 2 , n. üü — ( 4 ) Hekod. lib. m, c. 12. — (5) Dion. lib. 
i, M'd. 2, n 2u. 



REVOLUTIONS O ES EMPIRES. 


3ôï) 


oui la couronnait dans ses jeux, avait blâmée comme peu con¬ 
venable aux personnes libres : mais avec une certaine mo¬ 
dération, elle était digne des honnêtes gens; et Diodore lui- 
même nous apprend (I) que le Mercure des Égyptiens en avait 
inventé les règles, aussi bien que l’art de former les corps. Il 
faut entendre de même ce que dit encore cet auteur touchant 
la musique (2). Celle qu’il fait mépriser aux Égyptiens, comme 
capable de ramollir les courages , était sans doute cette musi¬ 
que molle et efféminée qui n’inspire que les plaisirs et une 
fausse tendresse : Car pour cette musique généreuse, dont 
les nobles accords élèvent l’esprit et le cœur, les Égyptiens 
n’avaient garde de la mépriser, puisque, selon Diodore 
même (3), leur Mercure l’avait inventée, et avait aussi inventé 
le plus grave des instruments de musique. Dans la proces¬ 
sion solennelle des Égyptiens, où l’on portait en cérémonie 
les livres de Trismégiste, on voit marcher à la tête le chantre 
tenant en main un symbole de la musique (je ne sais pas 
ce que c’est) et le livre des hymnes sacrés (4). Enfin l’Égypte 
n’oubliait rien pour polir l'esprit, ennoblir le cœur, et forti¬ 
fier le corps. Quatre cent mille soldats qu’elle entretenait 
étaient ceux de ses citoyens qu’elle exerçait avec plus de soin. 
Les lois de la milice se conservaient aisément, et comme par 
elles-mêmes, parce que les pères les apprenaient à leurs 
enfants : car la profession de la guerre passait de père en fils 
comme les autres; et après les familles sacerdotales, celles 
qu’on estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous, 
les familles destinées aux armes. Je ne veux pas dire pour¬ 
tant que l’Égypte ait été guerrière. On a beau avoir des trou¬ 
pes réglées et entretenues , on a beau les exercer à l’ombre 
dans les travaux militaires et parmi les images des combats ; 
il n'y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent 
les hommes guerriers. L’Égypte aimait la paix, parce qu’elle 
aimait la justice, et n’avait des soldats que pour sa défense. 


(I) Dion. llb. i, secî. i, n. 8. — (2) Ibid. lib. i, sect. 2, n. 20 . — {?r\ 
Ibid. lib. i, sect. i, n. 8. — (1 ) Clem. Alex. Strom. lib. vi, p 



3G0 


TROISIÈME PARTIE. 


Contente île son pays, où tout abondait, elle ne songeait 
point aux conquêtes. Elle s’étendait d’une autre sorte, en en¬ 
voyant ses colonies par toute la terre , et avec elles la politesse 
et les lois. Les villes les plus célèbres venaient apprendre en 
Égypte leurs antiquités, et la source de leurs plus belles ins¬ 
titutions (1). On la consultait de tous côtés sur les règles de la 
sagesse. Quand ceux d’Élide eurent établi les jeux olympiques, 
les plus illustres de la Grèce, ils recherchèrent par une am¬ 
bassade solennelle l’approbation des Égyptiens, et apprirent 
d'eux de nouveaux moyens d’encourager les combattants (2). 
L’Égypte régnait par ses conseils ; et cet empire d’esprit lui 
parut plus noble et plus glorieux que celui qu'on établit par 
les armes. Encore que les rois de Thèbes fussent sans com¬ 
paraison les plus puissants de tous les rois de l’Égypte, ja¬ 
mais ils n’ont entrepris sur les dynasties voisines, qu’ils ont 
occupées seulement quand elles eurent été envahies par les 
Arabes, de sorte qu’à vrai dire ils les ont plutôt enlevées aux 
étrangers, qu’ils n’ont voulu dominer sur les naturels du 
pays. Mais quand ils se sont mêlés d’être conquérants, ils ont 
surpassé tous les autres. Je 11 e parle point d'Osiris vainqueur 
des Indes; apparemment c’est Bacchus, ou quelque autre 
héros aussi fabuleux. Le père de Sésostris (les doctes veulent 
que ce soit Aménophis, ou autrement Memnon), ou par 
instinct ou par humeur , ou , comme le disent les Égyptiens, 
par l’autorité d’un oracle, conçut le dessein de faire de son 
fils un conquérant (3). Il s’y prit à la manière des Égyptiens , 
c’est-à-dire avec de grandes pensées. Tous les enfants qui na¬ 
quirent le même jour que Sésostris furent amenés à la cour 
par ordre du roi. Il les lit élever comme ses enfants, et avec 
les mêmes soins que Sésostris, près duquel ils étaient nourris. 
Il 11 e pouvait lui donner de plus fidèles ministres, ni des 
compagnons plus zélés de ses combats. Quand il fut un peu 
avancé en âge, il lui fit faire son apprentissage par une guerre 


( 1 ) Plat, in Tim. - (2' Heroil Ii!>. 11 , c ion. — (3) Dion lil>. 1 . 
8i*ct. 2 , n. y. 



DÉVOLUTIONS DLS EftlIMltES. 3 ^ 

contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter la 
faim et la soif, et soumit cette nation jusqu’alors indompta¬ 
ble. Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son 
père le fit tourner vers l’occident de l’Égypte : il attaqua la 
Libye, et la plus grande partie de cette vaste région fut 
subjuguée. En ce temps son père mourut, et le laissa en 
état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un moindre des¬ 
sein que celui de la conquête du monde; mais avant que de 
sortir de son royaume, il pourvut à la sûreté du dedans , en 
gagnant le cœur de tous ses peuples par la libéralité et par la 
justice, et réglant au reste le gouvernement avec une extrême 
prudence (1). Cependant il faisait ses préparatifs ; il levait des 
troupes, et leur donnait pour capitaines les jeunes gens que 
son père avait fait nourrir avec lui. 11 y en avait dix-sept 
cents, capables de répandre dans toute l’armée le courage, 
la discipline, et l’amour du prince. Cela fait, il entra dans 
l’Ethiopie, qu'il se rendit tributaire. Il continua ses victoires 
dans l’Asie. Jérusalem fut la première à sentir la force de ses 
armes. Le téméraire Roboam ne put lui résister, etSésostris 
enleva les richesses de Salomon. Dieu, par un juste jugement, 
les avait livrées entre ses mains. Il pénétra dans les Indes plus 
loin qu’Herculeni que Bacchus, et plus loin que ne fit depuis 
Alexandre, puisqu’il soumit le pays au delà du Gange. Jugez 
par là si les pays plus voisins lui résistèrent. Les Scythes 
obéirent jusqu’au Tanaïs ; l’Arménie et la Cappadoce lui fu¬ 
rent sujettes. Il laissa une colonie dans l’ancien royaume de 
Colchos, où les mœurs d’Égypte sont toujours demeurées de¬ 
puis. Hérodote a vu dans l’Asie mineure, d’une mer à l’au¬ 
tre, les monuments de ses victoires, avec les superbes inscrip¬ 
tions de Sésostris roi des rois et seigneur des seigneurs. Il 
y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire 
depuis le Gange jusqu’au Danube. La difficulté des vivres 
l'empêcha d’entrer plus avant dans l’Europe. Il revint apres 


(I) Dion. lit», i, seet. 2 , n D. 
BOSSUET. HIST. UMV. 


SI 




362 


TROISIÈME PARTIE. 


neuf ans , chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus. 
11 y en eut qui défendirent courageusement leur liberté ; d’au¬ 
tres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de marquer 
dans ses monuments la différence de ces peuples en figures 
hiéroglyphiques, à la manière des Égyptiens. Pour décrire 
son empire, il inventa les cartes de géographie. Cent temples 
fameux, érigés en actions de grâces aux dieux tutélaires de 
toutes les villes , furent les premières aussi bien que les plus 
belles marques de ses victoires; et il eut soin de publier, par 
les inscriptions, que ces grands ouvrages avaient été achevés 
sans fatiguer ses sujets (1). 11 mettait sa gloire à les ménager, 
et à ne faire travailler aux monuments de ses victoires que 
les captifs. Salomon lui en avait donné l’exemple. Ce sage 
prince n’avait employé que les peuples tributaires dans les 
grands ouvrages qui ont rendu son règne immortel (2). Les ci¬ 
toyens étaient attachés à de plus nobles exercices : ils appre¬ 
naient à faire la guerre et à commander. Sésostris ne pouvait 
pas se régler sur un plus parfait modèle. Il régna trente-trois 
ans, et jouit longtemps de ses triomphes , beaucoup plus 
digne de gloire si la vanité ne lui eût pas fait traîner son char 
par les rois vaincus (3). Il semble qu’il ait dédaigné de mourir 
comme les autres hommes. Devenu aveugle dans sa vieil¬ 
lesse, il se donna la mort à lui-même, et laissa l’Égypte ri¬ 
che à jamais. Son empire pourtant ne passa pas la quatrième 
génération. Mais il restait encore, du temps de Tibère, des 
monuments magnifiques, qui en marquaient l’étendue et la 
quantité des tribus (4). L’Égypte retourna bientôt à son hu¬ 
meur pacifique. On a même écrit que Sésostris fut le premier 
à ramollir, après ses conquêtes, les mœurs de ses Égyp¬ 
tiens, dans la crainte des révoltes (5). S'il le faut croire, ce ne 
pouvait être qu’une précaution qu'il prenait pour ses suc- 


(I) Herod. lib. il, c. 102 et seq. Diod. lib. i, sect. 2, n. to. — (2) 
11. Par. vin. 9. — (3) Diod. lib. i, sect. 2, n. 10 . — (4) Tac. Annal, 
lib. n, cap. 60. — (5) Nymphodor. lib. xm Rer. Barbar. in excerpt. 

post llEROOOT. 



RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 303 

cesseurs; car pour lui, sage et absolu comme il était, ou 
ne voit pas ce qu’il pouvait craindre de ses peuples qui l’a¬ 
doraient. Au reste, cette pensée est peu digne d’un si 
grand prince; et c’était mal pourvoir a la sûreté de ses con¬ 
quêtes, que de laisser affaiblir le courage de ses sujets. 1! 
est vrai aussi que ce grand empire ne dura guère. 11 faut 
périr par quelque endroit. La division se mit en Égypte. 
Sous Anysis l’aveugle, l’Éthiopien Sabacon envahit le 
royaume (1) : il en traita aussi bien les peuples, et y fit d’aussi 
grandes choses qu’aucun des rois naturels. Jamais on ne vit 
une modération pareille à la sienne, puisque, après cinquante 
ans d’un règne heureux, il retourna en Éthiopie, pour obéir 
à des avertissements qu’il crut divins. Le royaume abandonné 
tomba entre les mains de Sethon, prêtre de Vulcain, prince 
religieux à sa mode, mais peu guerrier, et qui acheva d’éner¬ 
ver la milice en maltraitant les gens de guerre. Depuis ce 
temps l’Égypte ne se soutint plus que par des milices étran - 
gères. On trouve une espèce d’anarchie. On trouve douze 
rois choisis par le peuple, qui partagèrent entre eux le gou¬ 
vernement du royaume. C’est eux qui ont bâti ces douze pa¬ 
lais qui composaient le Labyrinthe. Quoique l’Égypte ne pût 
oublier ses magnificences, elle fut faible et divisée sous ses 
douze princes. Un d’eux (ce fut Psammitique) se rendit le 
maître par le secours des étrangers. L’Égypte se rétablit, et 
demeura assez puissante pendant cinq ou six règnes. Enfin cet 
ancien royaume, après avoir duré environ seize cents ans, af¬ 
faibli par les rois de Babylone et parCyrus, devint la proie 
de Cambyse, le plus insensé de tous les princes. 

Ceux qui ont bien connu l’humeur de l'Égypte ont reconnu 
qu’elle n’était pas belliqueuse (2) : vous en avez vu les raisons. 
Elle avait vécu en paix environ treize cents ans, quand elle 
produisit son premier guerrier, qui fut Sésostris. Aussi, mal¬ 
gré sa milice si soigneusement entretenue, nous voyons sur 


(i) Herod. lib. u, c. 137. Diod. lib. /, sect. 2, n. is —( 2 ) Stiur 
iîj), XVII 




3fi4 


TROISIEME PARTIE. 


In lin que les troupes étrangères font toute sa force, qui est 
un des plus grands défauts que puisse avoir un État. Mais les 
choses humaines ne sont point parfaites, et il est malaisé d’a¬ 
voir ensemble dans la perfection les arts de la paix avec les 
avantages de la guerre. C'est une assez lvelle durée d’avoir 
subsisté seize siècles. Quelques Ethiopiens ont régné à Thèbes 
dans cet intervalle, entre autres Sabacon, et, à ce qu’on croit, 
Tharaca. Mais l’Égypte tirait cette utilité de l’excellente con¬ 
stitution de son État, que les étrangers qui la conquéraient 
entraient dans ses mœurs plutôt que d’y introduire les leurs; 
ainsi, changeant de maîtres, elle ne changeait pas de gouver¬ 
nement. Elle eut peine à souffrir les Perses, dont elle voulut 
secouer le joug. Mais elle n’était pas assez belliqueuse pour 
se soutenir par sa propre force contre une si grande puissance; 
et les Grecs qui la défendaient, occupés ailleurs, étaient con¬ 
traints de l’abandonner : de sorte qu’elle retombait toujours 
sous ses premiers maîtres, mais toujours opiniâtrement at¬ 
tachée à ses anciennes coutumes, et incapable de démentir 
les maximes de ses premiers rois. Quoiqu’elle en retînt beau¬ 
coup de choses sous les Ptolomées, le mélange des mœurs 
grecques et asiatiques y fut si grand, qu'on n’y reconnut 
presque plus l’ancienne Égypte. 

Il ne faut pas oublier que les temps des anciens rois 
d’Égypte sont fort incertains, même dans l’histoire des 
Égyptiens. On a peine à placer Osymanduas, dont nous 
voyons de si magnifiques monuments dans Diodore(l), et de 
si belles marques de ses combats. Ilsemble que les Égyptiens 
n’aient pas connu le père de Sésostris, qu’llérodote et Dio- 
dore n’ont pas nommé. Sa puissance est encore plus marquée 
par les monuments qu’il a laissés dans toute la terre, que 
parles mémoires de son pays; et ses raisons nous font voir 
qu’il lie faut pas croire , comme quelques-uns, que ce que 
iEgypte publiait de ses antiquités, ait toujours été aussi 


(Si) Dion. lil>. i, sect. 2, n. &. 




RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. gg- 

exact qu’elle s’en vantait, puisqu’elle-même est si incertaine 
des temps les plus éclatants de sa monarchie. 


CHAPITRE IV. 

Les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdes et Cyrus. 

Le grand empire des Égyptiens est comme détaché de tous 
les autres , et n’a pas, comme vous voyez, une longue suite. 
Ce qui nous reste à dire est plus soutenu, et a des dates plus 
précises. 

Nous avons néanmoins encore très-peu de choses certaines 
touchant le premier empire des Assyriens : mais enfin, en 
quelque temps qu’on en veuille placer les commencements, 
selon les diverses opinions des historiens, vous verrez que 
lorsque le monde était partagé en plusieurs petits États, dont 
les princes songeaient plutôt à se conserver qu’à s’accroître , 
Ninus , plus entreprenant et plus puissant que ses voisins , 
les accabla les uns après les autres, et poussa bien loin ses 
conquêtes du côté de l’orient (l).Sa femme Sémiramis, qui joi¬ 
gnit à l’ambition assez ordinaire à son sexe, un courage et 
une suite de conseils qu’on n’a pas accoutumé d’y trouver, 
soutint les vastes desseins de son mari, et acheva de former 
cette monarchie. 

Elle était grande sans doute; et la grandeur de Ninive, 
qu’on met au-dessus de celle deBabylone(2), le montre assez. 
Mais comme les historiens les plus judicieux (3) ne font pas 
cette monarchie si ancienne que les autres nous la représen¬ 
tent , ils ne la font pas non plus si grande. O 11 voit durer trop 
longtemps les petits royaumes (4) dont il la faudrait composer, 
si elle était aussi ancienne et aussi étendue que le fabuleux 
Ctésias, et ceux qui l’en ont cru sur sa parole, nous la dé¬ 
crivent. Il est vrai que Platon (5), curieux observateur des anti- 

(1) Dion. lib. il, c. 2. Just. lib. I, c. i. — (2) Stiub. lib. xvr. — OU 
Iti.ROD. lib. J, p. 1 78, etc. Dion. H\l. Ant. Rom. lib. i, l J ræf. An*. 
I'ræf. op. — (4) Gen. xiv. i, 2 . Jeu. m. s. - (&) Elvt. de Lej'. lib. in. 

31. 







36G 


TROISIÈME PARTIE. 


quités, fait le royaume de Troie du temps de Priam une dé¬ 
pendance de l’empire des Assyriens. Mais on n’en voit rien 
dans Homère, qui, dans le dessein qu’il avait de relever la 
gloire de la Grèce, n’aurait pas oublié cette circonstauee; et 
on peut croire que les Assyriens étaient peu connus du côté 
de l’occident, puisqu’un poète si savant, et si curieux d’orner 
son poème de tout ce qui appartenait à son sujet, ne les y 
fait point paraître. 

Cependant, selon la supputation que nous avons jugéela plus 
raisonnable, le temps du siège de Troie était le beau temps 
des Assyriens, puisque c’est celui des conquêtes deSémiramis ; 
mais c’est quelles s’étendirent seulement vers l’orient (1). Ceux 
qui la flattent le plus lui font tourner ses armes de ce côté-là. 
Elle avait eu trop de part aux conseils et aux victoires de IS T i- 
nus pour ne pas suivre ses desseins, si convenables d’ailleurs 
à la situation de son empire; et je ne crois pas qu’on puisse 
douter queNinus ne se soit attaché à l’orient, puisque Justin 
même, qui le favorise autant qu’il peut, lui fait terminer aux 
frontières de la Libye les entreprises qu’il fit du côté de l’oc« 
cident. 

Je ne sais donc plus en quel temps Ninive aurait poussé 
ses conquêtes jusqu’à Troie, puisqu’on voit si peu d’appa¬ 
rence que JNinus et Sémiramis aient rien entrepris de sem¬ 
blable; et que tous leurs successeurs, à commencer depuis 
leur fils Ninias, ont vécu dans une telle mollesse et avec si 
peu d’action , qu'à peine leur nom est-il venu jusqu’à nous, 
et qu’il faut plutôt s’étonner que leur empire ait pu subsister, 
que de croire qu’il ait pu s’étendre. 

Il fut sans doute beaucoup diminué par les conquêtes de 
Sésostris; mais comme elles furent de peu de durée, et peu 
soutenues par ses successeurs , il est à croire que les pays 
qu’elles enlevèrent aux Assyriens, accoutumés dès longtemps 
à leur domination, y retournèrent naturellement : de sorte que 
cet empire se maintint en grande puissance et en grande 


(i) Just. lib. i, c. i. Diod. lib. u , c. 12. 




RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 


3G7 


paix', jusqu'à ce qu’Arbace ayant découvert la mollesse de 
ses rois , si longtemps cachée dans le secret du palais, Sarda- 
napale, célèbre par ses infamies, devint non-seulement mé¬ 
prisable, mais encore insupportable à ses sujets. 

Vous avez vu les royaumes qui sont sortis du débris de ce 
premier empire des Assyriens, entre autres celui de Ninive 
et celui de Babylone. Les rois de Ninive retinrent le nom de 
rois d’Assyrie, et furent les plus puissants. Leur orgueil 
s’éleva bientôt au delà de toutes bornes par les conquêtes qu’ils 
firent, parmi lesquelles on compte celle du royaume des 
Israélites ou de Samarie. Il ne fallut rien moins que la maiu 
de Dieu, et un miracle visible, pour les empêcher d’accabler 
la Judée sous Ézéchias; et on ne sut plus quelles bornes on 
pourrait donner à leur puissance, quand on leur vit envahir 
un peu après dans leur voisinage le royaume de Babylone, où 
la famille royale était défaillie. 

Babylone semblait être née pour commander à toute la 
terre. Ses peuples étaient pleins d’esprit et de courage.. De 
tout temps la philosophie régnait parmi eux avec les beaux 
arts, et l’Orient n’avait guère de meilleurs soldats que les 
Chaldéens (1). L’antiquité admire les riches moissons d’un pays 
que la négligence de ses habitants laisse maintenant sans cul¬ 
ture ; et son abondance le lit regarder, sous les anciens rois 
de Perse, comme la troisième partie d’un si grand empire (2). 
Ainsi les rois d’Assyrie , enflés d’un accroissement qui ajou¬ 
tait à leur monarchie une ville si opulente, conçurent de nou¬ 
veaux desseins. Nabuchodonosor I crut son empire indigne 
de lui, s’il n’y joignait tout l’univers. Nabuchodonosor II, 
superbe plus que tous les rois ses prédécesseurs, après des 
succès inouïs et des conquêtes surprenantes, voulut plutôt 
se faire adorer comme un dieu , que de commander comme 
un roi. Quels ouvrages n'entreprit-il point dans Babylone! 
quelles murailles, quelles tours, quelles portes, et quelle 
enceinte, y voit-on paraître ! Il semblait que l’ancienne tour de 


U) Xen. Cyropæd. lib. m. iv. — ( 2 , Heroi). lib. 1 , c. 192. 



308 


TROISIÈME PARTIE. 


Babel allât être renouvelée dans la hauteur prodigieuse du 
temple de Bel, et que Nabuchodonosor voulût de nouveau 
menacer le ciel. Son orgueil, quoique abattu par la main de 
Dieu, ne laissa pas de revivre dans ses successeurs. Ils ne 
pouvaient souffrir autour d’eux aucune domination, et, voulant 
tout mettre sous le joug, ils devinrent insupportables aux 
peuples voisins. Cette jalousie réunit contre eux, avec les 
rois de Médie et les rois de Perse, une grande partie des peu- 
plesd’Orient. L’orgueil se tourne aisément en cruauté. Comme 
les rois de B abylone traitaient inhumainement leurs sujets, 
des peuples entiers, aussi bien que les principaux seigneurs 
de leur empire se joignirent à Cyrus et aux Mèdes (1). Ba- 
bylone, trop accoutumée à commander et à vaincre pour 
craindre tant d’ennemis ligués contre elle, pendant qu’elle se 
croit invincible, devint captive des Mèdes qu’elle prétendait 
subjuguer, et périt enfin par son orgueil. 

La destinée de cette ville fut étrange, puisqu’elle périt par 
ses propres inventions. L’Euphrate faisait à peu près dans 
ses vastes plaines le même effet que le Nildans celles d’Égvpte ; 
mais, pour le rendre commode, il fallait encore plus d’art 
et plus de travail que l’Égypte n’en employait pour le Nil. 
L’Euphrate était droit dans son cours, et jamais ne se dé¬ 
bordait (2). Il lui fallut faire dans tout le pays un nombre infini 
de canaux, afin qu’il en pût arroser les terres, dont la fer¬ 
tilité devenait incomparable par ce secours. Pour rompre la 
violence de ses eaux trop impétueuses, il fallut le faire couler 
par mille détours, et lui creuser de grands lacs, qu’une sage 
reine revêtit avec une magnificence incroyable. Nitoeris, mère 
de Labynithe, autrement nommé Nabonide ou Baltasar, der¬ 
nier roi de Babylone, lit ces grands ouvrages. Mais cette 
reine entreprit un travail bien plus merveilleux : ce fut dՎ 
lever sur l’Euphrate un pont de pierre, afin que les deux 
côtés de la ville, que l’immense largeur de ce fleuve séparait 
trop, pussent communiquer ensemble. Il fallut donc mettre 


(i) Xen. Cvrop. lib. m, iv. — (2) Herod. lib. i c. 193. 




RÉVOLUTIONS DLS EMPIRES. S6f> 

à sec une rivière si rapide et si profonde, en détournant ses 
eaux dans un lac immense que la reine avait fait creuser. Kn 
même temps on bâtit le pont, dont les solides matériaux 
étaient préparés, et on revêtit de brique les deux bords du 
fleuve jusqu'à une hauteur étonnante, en y laissant des des¬ 
centes revêtues de même, et d’un aussi bel ouvrage que les 
murailles de la ville. La diligence du travail en égala la gran¬ 
deur (1). Mais une reine si prévoyante ne songea pas qu’elle 
apprenait à ses ennemis à prendre sa ville. Ce fut dans le 
même lac qu’elle avait creusé, que Cyrus détourna l’Euphrate, 
quand , désespérant de réduire Babylone ni par force ni par 
l’amine , il s’y ouvrit des deux côtés de la ville le passage que 
nous avons vu tant marqué par les prophètes. 

Si Babylone eût pu croire qu’elle eût été périssable comme 
toutes les choses humaines, et qu’une confiance insensée ne 
l’eût pas jetée dans l’aveuglement ; non-seulement elle eût pu 
prévoir ce que fit Cyrus, puisque la mémoire d’un travail 
semblable était récente, mais encore, en gardant toutes les 
descentes, elle eût accablé les Perses dans le lit de la rivière 
où ils passaient. Mais on ne songeait qu’aux plaisirs et aux 
festins; il n’y avait ni ordre ni commandement réglé. Ainsi pé¬ 
rissent non-seulement les plus fortes places, mais encore les 
plus grands empires. L’épouvante se mit partout : le roi impie 
fut tué ; et Xénophon, qui donnecetitre au dernier roi de Ba¬ 
bylone (2), semble désigner par ce mot les sacrilèges de Balta- 
sar, que Daniel nous fait voir punis par une chute si surpre¬ 
nante. 

Les Mèdes, qui avaient détruit le premier empire des As¬ 
syriens , détruisirent encore le second; comme si cette nation 
eût dû être toujours fatale à la grandeur assyrienne. Mais à 
cette dernière fois la valeur et le grand nom de Cyrus lit que 
les Perses ses sujets eurent la gloire de cette conquête. 

En effet, elle est due entièrement à ce héros, qui, ayant été 


(I) Herod. lib. n, c. 185 et seq. —(2) Xenoph. Cyropad. lib. vu, 
C. 5. 




3 70 


TROISIÈME PARTIE. 


élevé sous une discipline sévère et régulière, selon la coutume 
des Perses, peuples alors aussi modérés que depuis ils ont été 
voluptueux, fut accoutumé dès son enfance à une vie sobre et 
militaire(l).LesMèdes, autrefois si laborieux et si guerriers (2), 
mais à la fin ramollis par leur abondance, comme il arrive 
toujours, avaient besoin d’un tel général. Cyrus se servit de 
leurs richesses et de leur nom, toujours respecté en Orient ; mais 
il mettait l’espérance du succès dans les troupes qu’il avait 
amenées de Perse. Dès la première bataille, le roi de Baby- 
lone fut tué, et les Assyriens mis en déroute (3). Le vainqueur 
offrit le duel au nouveau roi; et en montrant son courage, il 
se donna la réputation d'un prince clément qui épargne le 
sang des sujets. Il joignit la politique à la valeur. De peur de 
ruiner un si beau pays, qu’il regardait déjà comme sa con¬ 
quête, il fit résoudre que les laboureurs seraient épargnés de 
part et d’autre (4). Il sut réveiller la jalousie des peuples voisins 
contre l’orgueilleuse puissance de Babylone, qui allait tout en¬ 
vahir; et enfin la gloire qu’il s’était acquise, autant par sa 
générosité et par sa justice que par le bonheur de ses armes, 
les ayant tous réunis sous ses étendards, avec de si grands se¬ 
cours il soumit cette vaste étendue de terre dont il composa 
son empire. 

C’est par là que s’éleva cette monarchie. Cyrus la rendit 
si puissante, qu’elle ne pouvait guère manquer de s'accroître 
sous ses successeurs. Riais pour entendre ce qui l’a perdue, 
il ne faut que comparer les Perses et les successeurs de Cyrus 
avec les Grecs et leurs généraux, surtout avec Alexandre. 


CHAPITRE V. 

Les Perses, les Grecs, et AJexandre. 

Cambyse, fils de Cyrus, fut celui qui corrompit les mœurs 
des Perses (5). Son père, si bien élevé parmi les soins de la 


(O Xénopii. Cyropæd. lib. i. — ( 2 ) Polyb. lil>. v, c. 44, lit», x, c. 
Xen. 24 . —(3) Cyropæd. lib. iv, v. — (4) Ibid. lib. v. — (5j Plat, de 
Leg. lib. in. 






RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 


37 J 

guerre, n’en prit pas assez de donner au successeur d’un si 
grand empire une éducation semblable à la sienne; et, par le 
sort ordinaire des choses humaines, trop de grandeur nuisit 
à la vertu. Darius , fils d’Hystaspe, qui d’une vie privée fut 
élevé sur le trône, apporta de meilleures dispositions à la 
souveraine puissance, et fit quelques efforts pour réparer les 
désordres. Mais la corruption était déjà trop universelle : 
l’abondance avait introduit trop de dérèglement dans les 
mœurs; et Darius n’avait pas lui-même conservé assez de 
force pour être capable de redresser tout à fait les autres. Tout 
dégénéra sous ses successeurs, et le luxe des Perses n’eut 
plus de mesure. 

Mais encore que ces peuples devenus puissants eussent 
beaucoup perdu de leur ancienne vertu en s’abandonnant aux 
plaisirs, ils avaient toujours conservé quelque chose de grand 
et de noble. Que peut-on voir de plus noble que l’horreur 
qu’ils avaient pour le mensonge (1), qui passa toujours parmi 
eux pour un vice honteux et bas? Ce qu’ils trouvaient le plus 
lâche, après le mensonge, était de vivre d’emprunt. Une telle 
vie leur paraissait fainéante, honteuse, servile, et d’autant 
plus méprisable qu’elle portait à mentir. Par une générosité 
naturelle à leur nation, ils traitaient honnêtement les rois 
vaincus. Pour peu que les enfants de ces princes fussent capa¬ 
bles de s’accommoder avec les vainqueurs, ils les laissaient 
commander dans leur pays avec presque toutes les marques 
de leur ancienne grandeur (2). Les Perses étaient honnêtes, ci¬ 
vils, libéraux envers les étrangers , et ils savaient s’en servir. 
Les gens de mérite étaient connus parmi eux, et ils n’épar¬ 
gnaient rien pour les gagner. Il est vrai qu’ils ne sont pas 
arrivés à la connaissance parfaite de cette sagesse qui apprend 
à bien gouverner. Leur grand empire fut toujours régi avec 
quelque confusion. Ils ne surent jamais trouver ce bel art, 
depuis si bien pratiqué par les Romains, d’unir toutes les 
parties d’un grand État, et d’en faire un tout parfait. Aussi 


(i) Plat. Alcib. i. Herod. lib. i, c. 138. — (2) Herod. lib. m, c. u>. 








372 


TROISIÈME PARTIE. 


n’étaient-ils presque jamais sans révoltes considérables. Ils 
n’étaient pourtant pas sans politique. Les règles de la justice 
étaient connues parmi eux : et ils ont eu de grands rois qui 
les faisaient observer avec une admirable exactitude. Les cri¬ 
mes étaient sévèrement punis (1), mais avec cette modération, 
qu’en pardonnant aisément les premières fautes, on répri¬ 
mait les rechutes par de rigoureux châtiments. Ils avaient 
beaucoup de bonnes lois , presque toutes venues de Cyrus , et 
de Darius fils d’Hystaspe (2). Ils avaient des maximes de gou¬ 
vernement, des conseils réglés pour les maintenir (3), et une 
grande subordination dans tous les emplois. Quand on disait 
que les grands qui composaient le conseil étaient les yeux et 
les oreilles du prince (4), on avertissait tout ensemble , et le 
prince, qu’il avait ses ministres comme nous avons les orga¬ 
nes de nos sens, non pas pour se reposer, mais pour agir par 
leur moyen; et les ministres, qu’ils ne devaient pas agir pour 
eux-mêmes , mais pour le prince, qui était leur chef, et pour 
tout le corps de l'État. Ces ministres devaient être instruits 
des anciennes maximes de la monarchie (5). Le registre qu’on 
tenait des choses passées (6) servait de règle à la postérité. On 
y marquait les services que chacun avait rendus, de peur 
qu’à la honte du prince, et au grand malheur de l’État, ils ne 
demeurassent sans récompense. C’était une belle manière 
d’attacher les particuliers au bien public, que de leur appren¬ 
dre qu’ils ne devaient jamais sacrifier pour eux seuls, mais 
pour le roi et pour tout l'État, où chacun se trouvait avec tous 
les autres. Un des premiers soins du prince était de faire 
fleurir l’agriculture ; et les satrapes dont le gouvernement 
était le mieux cultivé avaient la plus grande part aux gr⬠
ces (7). Comme il y avait des charges établies pour la conduite 
des armes , il y en avait aussi pour veiller aux travaux rusti¬ 
ques : c’était deux charges semblables, dont l'une prenait 


(I) Herod. lib. i, c. 137. — (2 ) Plat, de Leg. lit), ni. — (3) Esth. i. 
13. — (4) Xenopit. Cyropæd. lib. vin. — (5) Estii. i. 13. — (6) Ibid, 
vi. i. — (7) Xenoph. OEconom. 



REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


373 


soin de garder le pays, et l'autre de le cultiver. Le prince les 
protégeait avec une affection presque égale, et les faisait 
concourir au bien public. Après ceux qui avaient remporté 
quelque avantage à la guerre, les plus honorés étaient ceux 
qui avaient élevé beaucoup d’enfants (1). Le respect qu’on ins¬ 
pirait aux Perses, dès leur enfance , pour l’autorité royale, 
allaitjusqu’à l’excès, puisqu’ils y mêlaient de l’adoration, et 
paraissaient plutôt des esclaves que des sujets soumis par rai¬ 
son à un empire légitime : c’était l’esprit des Orientaux ; et 
peut-être que le naturel vif et violent de ces peuples demandait 
un gouvernement plus ferme et plus absolu. 

La manière dont on élevait les enfants des rois est admirée 
par Platon (2), et proposée aux Grecs comme le modèle d'une 
éducation parfaite. Dès l’âge de sept ans on les tirait des 
mains des eunuques, pour les faire monter à cheval, et les 
exercer à la chasse. A l’âge de quatorze ans, lorsque l’esprit 
commence à se former, on leur donnait pour leur instruction 
quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l’État. 
Le premier, dit Platon, leur apprenait la magie, c’est-ù dire, 
dans leur langage, le culte des dieux selon les anciennes maxi¬ 
mes et selon les lois de Zoroastre, fils d’Oromase. Le second 
les accoutumait à dire la vérité, et à rendre la justice. Le 
troisième leur enseignait à ne se laisser pas vaincre par les 
voluptés, afin d’être toujours libre et vraiment rois, maîtres 
d’eux-mêmes et de leurs désirs. Le quatrième fortifiait leur 
courage contre la crainte, qui en eût fait des esclaves, et leur 
eût ôté la confiance si nécessaire au commandement. Les 
jeunes seigneurs étaient élevés à la porte du roi avec ses en¬ 
fants (3). On prenait un soin particulier qu’ils ne vissent ni 
n’entendissent rien de malhonnête. On rendait compte au 
roi de leur conduite. Ce compte qu’on lui en rendait était 
suivi, par son ordre, de châtiments et de récompenses. La jeu¬ 
nesse , qui les voyait, apprenait de bonne heure, avec la ver- 


(F) Herod. lib. i. c. 136. —(2 ) Plat. Alcib. i. — (3) Xf.nop. de Ex- 
ped. Cyri jun. Iib. i. 

32 





374 


TROISIEME PARTIE. 


tu, la science (l’obéir et de commander. Avec une si belle ins¬ 
titution, que ne devait-on pas espérer des rois de Perse et de 
leur noblesse, si on eût eu autant de soin de les bien conduire 
dans le progrès de leur âge, qu’on en avait de les bien ins- 
truiredans leur enfance ? Mais les mœurs corrompues de la na¬ 
tion les entraînaient bientôt dans les plaisirs , contre lesquels 
nulle éducation ne peut tenir. Il faut pourtant confesser que 
malgré cette mollesse des Perses, malgré le soin qu'ils 
avaient de leur beauté et de leur parure, ils ne manquaient 
pas de valeur. Ils s’en sont toujours piqués, et ils en ont 
donné d’illustres marques. L’art militaire avait parmi eux 
la préférence qu'il méritait, comme celui à l’abri duquel tous 
les autres peuvent s’exercer en repos (1). Mais jamais ils n’en 
connurent le fond, ni ne surent ce que peut dans une armée 
la sévérité, la discipline, l’arrangement des troupes, l’ordre 
des marches et des campements , et enfin une certaine con¬ 
duite qui fait remuer ces grands corps sans confusion et à 
propos. Ils croyaient avoir tout fait quand ils avaient ramassé 
sans choix un peuple immense, qui allait au combat assez ré¬ 
solument, mais sans ordre, et qui se trouvait embarrassé 
d’une multitude infinie de personnes inutiles que le roi et 
les grands traînaient après eux, seulement pour le plaisir. Car 
leur mollesse était si grande, qu’ils voulaient trouver dans 
l’armée la même magnificence et les mêmes délices que dans 
les lieux où la cour faisait sa demeure ordinaire : de sorte 
que les rois marchaient accompagnés de leurs femmes, 
de leurs concubines, de leurs eunuques, et de tout ce qui 
servait à leurs plaisirs. La vaisselle d’or et d’argent, et les 
meubles précieux, suivaient dans une abondance prodigieuse, 
et enfin tout l’attirail que demande une telle vie. Une armée 
composée de cette sorte, et déjà embarrassée de la mul¬ 
titude excessive de ses soldats, était surchargée par le nom¬ 
bre démesuré de ceux qui 11 e combattaient point. Dans 
cette confusion, on ne pouvait se mouvoir de concert; 


(1 ) Xenopij. OEconom. 



RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 375 

les ordres ne venaient jamais à temps, et dans une action 
tout allait comme à l’aventure, sans que personne fût en état 
de pourvoir à ce désordre. Joint encore qu’il fallait avoir fini 
bientôt, et passer rapidement dans un pays : car ce corps im¬ 
mense , et avide non-seulement de ce qui était nécessaire 
pour la vie, mais encore de ce qui servait au plaisir, consu¬ 
mait tout en peu de temps ; et on a peine à comprendre d’où 
; il pouvait tirer sa subsistance. 

Cependant, avec ce grand appareil, les Perses étonnaient 
les peuples qui ne savaient pas mieux la guerre qu’eux. Ceux 
même qui la savaient se trouvèrent ou affaiblis par leurs pro¬ 
pres divisions, ou accablés par la multitude de leurs enne¬ 
mis; et c’est par là que l’Égypte, toute superbe qu’elle était, 
et de son antiquité, et de ses sages institutions, et des con¬ 
quêtes de son Sésostris, devint sujette des Perses. Il ne leur 
fut pas malaisé de dompter l’Asie mineure, et même les colo¬ 
nies grecques, que la mollesse de l’Asie avait corrompues. 
Mais quand ils vinrent à la Grèce même, ils trouvèrent ce 
qu'ils n’avaient jamais vu, une milice réglée, des chefs en¬ 
tendus, des soldats accoutumés à vivre de peu, des corps en¬ 
durcis au travail, que la lutte et les autres exercices ordi¬ 
naires dans ce pays rendaient adroits; des armées médiocres 
à la vérité, mais semblables à ces corps vigoureux où il 
.sembleque tout soit nerf, et où tout est plein d’esprit; au 
reste, si bien commandées et si souples aux ordres de leurs gé¬ 
néraux , qu’on eût cru que les soldats n’avaient tous qu’une 
même âme, tant on voyait de concert dans leurs mouve¬ 
ments. 

Mais ce que la Grèce avait de plus grand était une politi- 
. que ferme et prévoyante, qui savait abandonner, hasarder et 
défendre ce qu’il fallait ; et ce qui est plus grand encore, un cou¬ 
rage que l’amour de la liberté et celui de la patrie rendait in¬ 
vincible. 

Les Grecs, naturellement pleins d’esprit et de courage, 
avaient été cultivés de bonne heure par des rois et des colo¬ 
nies venues d’Égypte, qui, s’étant établies dès les premiers 




TROISIÈME PARTIE. 


3 7b 

temps en divers endroits du pays, avaient répandu partout cette 
excellente police des Égyptiens. (7est de là qu’ils avaient ap¬ 
pris les exercices du corps, la lutte, la course à pied, la 
course à chevalet sur des chariots, et les autres exercices 
qu’ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couron¬ 
nes des jeux olympiques. Mais ce que les Égyptiens leur 
avaient appris de meilleur était à se rendre dociles, et à se 
laisser former par les lois pour le bien public. Ce n’était pas 
des particuliers qui ne songent qu’à leurs affaires, et ne sentent 
les maux de l’État qu’autant qu’ils en souffrent eux-mêmes, 
ou que le repos de leur famille en est troublé : les Grecs 
étaient instruits à se regarder et à regarder leur famille comme 
partie d’un plus grand corps , qui était le corps de l’État. 
Les pères nourrissaient leurs enfants dans cet esprit; et les en¬ 
fants apprenaient dès le berceau à regarder la patrie comme 
une mère commune, à qui ils appartenaient plus encore qu’à 
leurs parents. Le mot de civilité ne signifiait pas seulement 
parmi les Grecs la douceur et la déférence mutuelle qui rend 
les hommes sociables : l’homme civil n’était autre chose 
qu’un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre 
de l’État, qui se laisse conduire par les lois, et conspire avec 
elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne. 
Les anciens rois que la Grèce avait eus en divers pays, un Mi- 
nos, un Cécrops, un Thésée, un Codrus, un Témène, un 
Crcsphonte, un Eurysthène, un Patrocles, et les autres 
semblables, avaient répandu cet esprit dans toute la nation (1). 
Ils furent tous populaires, non point en flattant le peuple, 
mais en procurant son bien, et en faisant régner la loi. 

Que dirai-je de la sévérité des jugements? Quel plus grave 
tribunal y eut-il jamais que celui de l’Aréopage, si révéré dans 
toute la Grèce, qu’on disait que les dieux mêmes y avaient 
comparu? 11 a été célèbre dès les premiers temps , et Cécrops 
apparemment l’avait fondé sur le modèle des tribunaux de l’ɬ 
gypte. Aucune compagnie n’a conservé si longtemps la ré- 


(I) Plat, de Leg. lib. ni. 



RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 


377 


putation de son ancienne sévérité, et l’éloquence trompeuse 
en a toujours été bannie. 

Les Grecs ainsi policés peu à peu se crurent capables de se 
gouverner eux-mêmes, et la plupart des villes se formèrent 
en républiques. Mais de sages législateurs qui s’élevèrent en 
chaque pays, un Thalès , un Pythagore, un Pittacus, un Ly¬ 
curgue , un Solon, un Philolas, et tant d’autres que l’histoirt 
marque , empêchèrent que la liberté ne dégénérât en licence. 
Des lois simplement écrites et en petit nombre tenaient les 
peuples dans le devoir, et les faisaient concourir au bien com¬ 
mun du pays. 

L’idée de liberté, qu’une telle conduite inspirait, était ad¬ 
mirable : car la liberté que se figuraient les Grecs, était une li¬ 
berté soumise à la loi, c’est-à-dire à la raison même reconnue 
par tout le peuple. Ils ne voulaient pas que les hommes eussent 
du pouvoir parmi eux. Les magistrats, redoutés durant le 
temps de leur ministère, redevenaient des particuliers qui ne 
gardaient d’autorité qu’autant que leur en donnait leur expé¬ 
rience. La loi était regardée comme la maîtresse : c’était elle 
qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et 
qui enfin châtiait leur mauvaise administration. 

Iln’est pas iei question d’examiner si ces idées sont aussi so¬ 
lides que spécieuses. Enfin la Grèce en était charmée, et pré¬ 
férait les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légi¬ 
time, quoiqu’en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque 
forme de gouvernement a ses avantages, celui que la Grèce ti¬ 
rait du sien , était que les citoyens s’affectionnaient d’autant 
plus à leur pays qu’ils le conduisaient en commun, et que 
chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs. 

Ce que fit la philosophie pour conserver l’état de la Grèce 
n’est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il 
était nécessaire d’y établir par de bonnes raisons les règles des 
mœurs, et celles de la société. Pythagore, Thalès, Anaxa- 
gore, Socrate, Archvtas, Platon, Xénophon, Aristote , et une 
infinité d’autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. 
11 y eut des extravagants, qui prirent le nom de philosophes ; 



TEOISlÈ.HE PAUTTE. 


378 


mais ceux qui étaient suivis étaient ceux qui enseignaient à 
sacrifier l’intérêt particulier, et même la vie, à l’intérêt géné¬ 
ral et au salut de l’État; et c’était la maxime la plus commune 
des philosophes , qu’il fallait ou se retirer des affaires pu¬ 
bliques , ou n’y regarder que le bien public. 

Pourquoi parler des philosophes? Les poètes mêmes, qui 
étaient dans les mains de tout le peuple, les instruisaient plus 
encore qu’ils ne les divertissaient. Le plus renommé des con¬ 
quérants regardait Homère comme un maître qui lui appre¬ 
nait à bien régner. Ce grand poète n’apprenait pas moins à 
bien obéir, et à être bon citoyen Lui et tant d’autres poètes, 
dont les ouvrages ne sont pas moins graves qu’ils sont agréa¬ 
bles , ne célèbrent que les arts utiles à la vie humaine, ne 
respirent que le bien public, la patrie, la société, et cette ad¬ 
mirable civilité que nous avons expliquée. 

Quand la Grèce ainsi élevée regardait les Asiatiques avec 
leur délicatesse, avec leur parure et leur beauté, semblable à 
celle des femmes, elle n’avait que du mépris pour eux. Mais 
leur forme de gouvernement, qui n’avait pour règle que la 
volonté du prince, maîtresse de toutes les lois et même des 
plus sacrées, lui inspirait de l’horreur; et l’objet le plus 
odieux qu’eût toute la Grèce, étaient les barbares (1). 

Cette haine était venue aux Grecs dès les premiers temps, 
et leur était devenue comme naturelle. Une des choses qui 
faisaient aimer la poésie d’Homère est qu’il chantait les vic¬ 
toires et les avantages de la Grèce sur l’Asie. Du côté de l’A¬ 


sie était Vénus, c’est-à-dire, les plaisirs , les folles amours 
et la mollesse : du côté de la Grèce était Junon, c'est-à-dire 
la gravité avec l’amour conjugal, Mercure avec l’éloquence , 
Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l’Asie était Mars 
impétueux et brutal, c’est-à-dire la guerre faite avec fureur : 
du côté de la Grèce était Pallas , c’est-à-dire l’art militaire et 
la valeur conduite par l’esprit. La Cirèce , depuis ce temps , 
avait toujours cru que l’intelligence et le vrai courage était son 


(i) Isoc. Paneg. 




RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 370 

partage naturel. Elle ne pouvait souffrir que l’Asie pensât à la 
subjuguer; et en subissant ce joug, elle eût cru assujettir la 
vertu à la volupté, l’esprit au corps, et le véritable courage 
à une force insensée qui consistait seulement dans la multi¬ 
tude. 

La Grèce était pleine de ces sentiments, quand elle fut at¬ 
taquée par Darius fils d’Hystaspe, et par Xerxès , avec des 
armées dontla grandeur paraît fabuleuse, tant elle est énorme. 
Aussitôt chacun se prépare à défendre sa liberté. Quoique 
toutes les villes de Grèce lissent autant de républiques, 
l’intérêt commun les réunit, et il ne s’agissait entre elles que 
de voir qui ferait le plus pour le bien public. Ilne coûta rien 
aux Athéniens d’abandonner leur ville au pillage et à l’incen¬ 
die ; et après qu’ils eurent sauvé leurs vieillards et leurs fem¬ 
mes avec leurs enfants, ils mirent sur des vaisseaux tout ce 
qui était capable de porter les armes. Pour arrêter quelques 
jours l’armée persienne à un passage difficile, et pour lui 
faire sentir ce que c’était que la Grèce, une poignée de La¬ 
cédémoniens courut avec son roi à une mort assurée, con¬ 
tents en mourant d’avoir immolé à leur patrie un nombre 
infini de ces barbares, et d’avoir laissé à leurs compatriotes 
l’exemple d’une hardiesse inouïe. Contre de telles armées et 
une telle conduite, la Perse se trouva faible, et éprouva 
plusieurs fois, à son dommage, ce que peut la discipline con¬ 
tre la multitude et la confusion, et ce que peut la valeur con¬ 
duite avec art contre une impétuosité aveugle. 

11 ne restait à la Perse, tant de fois vaincue, que de mettre 
la division parmi les Grecs ; et l’état même où ils se trou¬ 
vaient par leurs victoires rendait cette entreprise facile (1). 
Comme la crainte les tenait unis, la victoire et la confiance 
rompit l’union. Accoutumés à combattre et à vaincre, quand 
ils crurent n’avoir plus à craindre la puissance des Perses, 
ils se tournèrent les uns contre les autres. Mais il fautexpli- 


( 1 ) Plat, tle Lcg. lil>. ni. 






380 


TROISIÈME PARTIE. 

quer un peu davantage cet état des Grecs, et ce •secret de ta 
politique persienne. 

Parmi toutes les républiques dont la Grèce était composée , 
Athènes et Lacédémone étaient sans comparaison les principa¬ 
les. On ne peut avoir plus d’esprit qu’on en avait à Athènes, ni 
plus de force qu'on en avait à Lacédémone. Athènes voulait 
le plaisir : la vie de Lacédémone était dure et laborieuse. 
L’une et l’autre aimait la gloire et la liberté : mais à Athènes 
la liberté tendait naturellement à la licence ; et, contrainte 
par des lois sévères à Lacédémone, plus elle était réprimée au 
dedans, plus elle cherchait à s’étendre en dominant au de¬ 
hors. Athènes voulait aussi dominer, mais par un autre prin¬ 
cipe. L’intérêt se mêlait à la gloire. Ses citoyens excellaient 
dans l’art de naviguer; et la mer, où elle régnait, l’avait en¬ 
richie. Pour demeurer seule maîtresse de tout le commerce, 
il n’y avait rien qu’elle ne voulût assujettir; et ses richesses, 
qui lui inspiraient ce désir, lui fournissaient le moyen de 
le satisfaire. Au contraire, à Lacédémone, l’argent était 
méprisé. Comme toutes ses lois tendaient à en faire une 
république guerrière, la gloire des armes était le seul 
charme dont les esprits de ses citoyens fussent possédés. 
Dès là naturellement elle voulait dominer ; et plus elle, 
était au-dessus de l’intérêt, plus elle s’abandonnait a l'ambi¬ 
tion. 

Lacédémone, par sa vie réglée, était ferme dans ses maxi¬ 
mes et dans ses desseins. Athènes était plus vive, et le peuple 
y était trop maître. La philosophie et les lois faisaient a la 
vérité de beaux effets dans des naturels si exquis; mais la rai¬ 
son toute seule n’était pas capable de les retenir. Un sage 
Athénien(1), et qui connaissait admirablement le naturel de 
son pays, nous apprend que la crainte était nécessaire à 
ces esprits trop vifs et trop libres ; et qu’il n’y eut plus moyen 
de les gouverner, quand la victoire de Salamine les eut ras¬ 
surés contre les Perses. 


(i) I’lat. deLog. lih. ni. 




REVOLUTION S DES EMPIRES. 


38' 


Alors deux choses les perdirent, la gloire de leurs belles 
actions, et la sûreté où ils croyaient être. Les magistrats 
il’étaient plus écoutés; et comme la Perse était affligée par 
une excessive sujétion, Athènes, dit Platon, ressentit les 
maux d’une liberté excessive. 

Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs 
mœurs et dans leur conduite, s’embarrassaient l’une l’autre 
dans le dessein qu’elles avaient d’assujettir toute la Grèce; de 
sorte qu’elles étaient toujours ennemies, plus encore par la 
contrariété de leurs intérêts que par l’incompatibilité de 
leurs humeurs. 

Les villes grecques ne voulaient la domination ni de l’une ni 
de l’autre : car, outre que chacune souhaitait pouvoir conser¬ 
ver sa liberté, elles trouvaient l’empire de ces deux républi¬ 
ques trop fâcheux. Celui de Lacédémone était dur. On re¬ 
marquait dans son peuple je ne sais quoi de farouche. Un 
gouvernement trop rigide et une vie trop laborieuse y ren¬ 
dait les esprits trop fiers, trop austères, et trop impérieux (I) : 
joint qu’il fallait se résoudre à n’être jamais en paix sous l’em¬ 
pire d’une ville qui, étant formée pour la guerre, ne 
pouvait se conserver qu’en la continuant sans relâche (2). 
Ainsi les Lacédémoniens voulaient commander, et tout le 
monde craignait qu’ils ne commandassent (3). Les Athéniens 
étaient naturellement plus doux et plus agréables. Il n’y avait 
rien de plus délicieux à voir que leur ville , où les fêtes et les 
jeux étaient perpétuels; où l’esprit, où la liberté et les pas¬ 
sions donnaient tous les jours de nouveaux spectacles (4). Mais 
leur conduite inégale déplaisait à leurs alliés, et était encore 
plus insupportable à leurs sujets. Il fallait essuyer les bizar¬ 
reries d’un peuple flatté, c’est-à-dire, selon Platon, quelque 
chose de plus dangereux que celles d’un prince gâté par la 
flatterie. 

Ces deux villes ne permettaient point à la Grèce de de- 


(i) Arist. Polit, lib. vin, c. 4. — (2) Ibid. lib. vu, c. 14. - (3) Xk- 
nomi. de Rep. Lac- — i4) Plat, de Rep. lib. vin. 



TROISIÈME PARTIE. 


DHJ 

ineurer en repos. Vous avez vu la guerre du Péloponnèse, et 
les autres tou jours causées ou entretenues par les jalousies de 
Lacédémone et d’Athènes. Mais ces mêmes jalousies, qui trou¬ 
blaient la Grèce , la soutenaient en quelque façon, et l’empê¬ 
chaient de tomber dans la dépendance de l’une ou de l’autre 
de ces républiques. 

Les Perses aperçurent bientôt cet état de la Grèce. Ainsi 
tout le secret de leur politique était d'entretenir ces jalom 
sies, et de fomenter ces divisions. Lacédémone, qui était la 
plus ambitieuse, fut la première à les faire entrer dans les 
querellesdesGrecs. Ils y entrèrent, dans le dessein deserendre 
maîtres de toute la nation ; et, soigneux d’affaiblir les Grecs les 
uns par les autres, ils n’attendaient que le moment de les 
accabler tous ensemble. Déjà les villes de Grèce ne regar¬ 
daient dans leurs guerres que le roi de Perse, qu’elles appe¬ 
laient le grand roi (1), ou le roi par excellence, comme si 
elles se fussent déjà comptées pour sujettes; mais il n’était 
pas possible que l’ancien esprit de la Grèce ne se réveillât, 
à la veiile de tomber dans la servitude, et entre les mains 
des barbares. De petits rois grecs entreprirent de s’opposer 
à ce grand roi, et de ruiner son empire. Avec une petite ar¬ 
mée, mais nourrie dans la discipline que nous avons vue, 
Agésilas, roi de Lacédémone , lit trembler les Perses dans 
l’Asie mineure (2), et montra qu’on les pouvait abattre. Les 
seules divisions de la Grèce arrêtèrent ses conquêtes ; mais il 
arriva dans ces temps-là que le jeune Cyrus frère d’Artaxerxe 
se révolta contre lui. Il avait dix mille Grecs dans ses troupes, 
qui seuls ne purent être rompus dans la déroute universelle 
de son armée. Il fut tué dans la bataille, et de la main d’Ar¬ 
taxerxe, à ce qu’on dit. Nos Grecs se trouvaient sans protec¬ 
teur au milieu des Perses et aux environs de Babylone. Ge- 
pendant Artaxerxe victorieux ne put ni les obliger à poser 
volontairement les armes, ni les y forcer. Ils conçurent le hardi 
dessein de traverser en corps d’armée tout son empire pour 


(i) Pi.at. de Leg. lil». m. Isoc. Paneg., etc. — (2 ) Polyb. lib. m, c. 6. 



REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


383 


retourner en leur pays, et ils en vinrent à bout. C’est la belle 
histoire qu’on trouve si bien racontée par Xénophon dans son 
livre de la Retraite des dix mille, ou de Y Expédition du 
jeune Cyrus. Toute la Grèce vit alors, plus que jamais, 
qu’elle nourrissait une milice invincible à laquelle tout de¬ 
vait céder, et que ses seules divisions la pouvaient soumettre 
à un ennemi trop faible pour lui résister quand elle serait 
unie. Philippe, roi de Macédoine, également habile et vail¬ 
lant, ménagea si bien les avantages que lui donnait, contre 
tant de villes et de républiques divisées, un royaume petit, 
à la vérité, mais uni, et où la puissance royale était absolue, 
qu’à la lin, moitié par adresse et moitié par force, il se ren¬ 
dit le plus puissant de la Grèce, et obligea tous les Grecs à 
marcher sous ses étendards contre l’ennemi commun. Il fut 
tué dans ces conjonctures : mais Alexandre son fds succéda à 
son royaume et à ses desseins. 

Il trouva les Macédoniens non-seulement aguerris, mais 
encore triomphants, et devenus par tant de succès presque 
autant supérieurs aux autres Grecs en valeur et en discipline, 
que les autres Grecs étaient au-dessus des Perses et de leurs 
semblables. 

Darius, qui régnait en Perse de son temps, était juste , 
vaillant, généreux, aimé de ses peuples, et ne manquait ni 
d’esprit ni de vigueur pour exécuter ses desseins. Mais si vous 
le comparez avec Alexandre ; son esprit avec ce génie perçant 
et sublime ; sa valeur avec la hauteur et la fermeté de ce cou¬ 
rage invincible qui se sentait animé par les obstacles ; avec cette 
ardeur immense d’accroître tous les jours son nom, qui lui fai¬ 
sait préférer à tous les périls, à tous les travaux, et à mille 
morts, le moindre degré de gloire ; enfin, avec cette confiance 
qui lui faisait sentir au fond de son cœur que tout lui devait cé¬ 
der comme à un homme que sa destinée rendait supérieur aux 
autres; confiance qu’il inspirait non-seulement à ses chefs , 
mais encore aux moindres de ses soldats, qu’il élevait par ce 
moyen au-dessus des difficultés , et au-dessus d’eux-mêmes : 
vous jugerez aisément auquel des deux appartenait la vie- 



TROISIÈME PARTIE. 


38 I 

toire. Et si vous joignez à ces choses les avantages des Grecs 
et des Macédoniens au-dessus de leurs ennemis, vous avouerez 
que la Perse, attaquée par un tel héros et par de telles ar¬ 
mées, ne pouvait plus éviter de changer de maître. Ainsi vous 
découvrirez en même temps ce qui a ruiné l’empire des Per¬ 
ses, et ce qui a élevé celui d’Alexandre. 

Pour lui faciliter la victoire, il arriva que la Perse perdit 
le seul général qu’elle pût opposer aux Grecs : c’était Menmon, 
Rbodien (1). Tant qu’Alexandre eut en tête un si fameux capi¬ 
taine, il put se glorifier d’avoir vaincu un ennemi digne de 
lui. Au lieu de hasarder contre les Grecs une bataille générale, 
Memnon voulait qu’on leur disputât tous les passages, qu’on 
leur coupât les vivres, qu’on les allât attaquer chez eux, et 
que par une attaque vigoureuse on les forçât à venir défen¬ 
dre leur pays. Alexandre y avait pourvu, et les troupes qu’il 
avait laissées à Antipater suffisaient pour garder la Grèce. 
Mais sa bonne fortune le délivra tout d’un coup de cet em¬ 
barras. Au commencement d’une diversion qui déjà inquiétait 
toute la Grèce, Memnon mourut, et Alexandre mit tout à ses 
pieds. 

Ce prince fit son- entrée dans Babylone avec un éclat qui 
surpassait tout ce que l’univers avait jamais vu ; et après 
avoir vengé la Grèce, après avoir subjugué avec une promp¬ 
titude incroyable toutes les terres de la domination persienne, 
pour assurer de tous côtés son nouvel empire, ou plutôt pour 
contenter son ambition, et rendre son nom plus fameux que 
celui de Bacchus, il entra dans les Indes, où il poussa ses con¬ 
quêtes plus loin que ce célèbre vainqueur. Mais celui que les 
déserts, les fleuves et les montagnes n’étaient pas capables 
d’arrêter, fut contraint de cédera ses soldats rebutés qui lui 
demandaient du repos. Réduit à se contenter des superbes mo¬ 
numents qu’il laissa sur le bord de l’Araspe, il ramena son 
armée par une autre route que celle qu'il avait tenue, et 
dompta tous les pays qu’il trouva sur son passage. 


(1) Diod. lib. xvn, sect. i, n. B. 




REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


385 


Il revint à Babylone, craint et respecté non pas comme un 
conquérant, mais comme un dieu. Mais cet empire formidable 
qu’il avait conquis ne dura pas plus longtemps que sa vie, 
qui fut fort courte. A l’âge de trente-trois ans, au milieu des 
plus vastes desseins qu’un homme eût jamais conçus, et avec 
les plus justes espérances d’un heureux succès, il mourut 
sans avoir eu le loisir d’établir solidement ses affaires, lais¬ 
sant un frère imbécile, et des enfants en bas âge , incapables 
de soutenir un si grand poids. Mais ce qu’il y avait de plus 
funeste pour sa maison et pour son empire, est qu’il laissait 
des capitaines à qui il avait appris à ne respirer que l’ambition 
et la guerre. Il prévit à quels excès ils se porteraient quand il 
ne serait plus au monde : pour les retenir, et de peur d’en 
être dédit, il n’osa nommer ni son successeur ni le tuteur de 
ses enfants. 11 prédit seulement que ses amis célébreraient 
ses funérailles avec des batailles sanglantes ; et il expira dans 
la fleur de son âge, plein des tristes images de la confusion 
qui devait suivre sa mort. 

En effet, vous avez vu le partage de son empire, et la 
ruine affreuse de sa maison. La Macédoine, son ancien 
royaume, tenu par ses ancêtres depuis tant de siècles, fut en¬ 
vahi de tous côtés comme une succession vacante; et, après 
avoir été longtemps la proie du plus fort, il passa enlin à 
une autre famille. Ainsi ce grand conquérant, le plus re¬ 
nommé et le plus illustre qui fut jamais, a été le dernier roi 
de sa race. S’il fut demeuré paisible dans la Macédoine, la 
grandeur de son empire n’aurait pas tenté ses capitaines, et 
il eût pu laisser à ses enfants le royaume de ses pères. Mais 
parce qu’il avait été trop puissant, il fut cause de la perte de 
tous les siens : et voilà le fruit glorieux de tant de con¬ 
quêtes. 

Sa mort fut la seule cause de cette grande révolution. Car 
il faut dire à sa gloire que si jamais homme a été capable 
de soutenir un si vaste empire, quoique nouvellement con¬ 
quis, c’a été sans doute Alexandre, puisqu’il n’avait pas 
moins d’esprit que de courage. Il ne faut donc point imputer 


TROISIÈME PARTIE. 


3 SG 

à ses fautes, quoiqu’il en ait fait de grandes, la chute de sa 
famille, mais à la seule mortalité; si ce n’est qu’on veuille 
dire qu’un homme de son humeur, et que son ambition en¬ 
gageait toujours à entreprendre, n’eut jamais trouvé le loisir 
d’établir les choses. 

Quoiqu’il en soit, nous voyons par son exemple qu’outre 
les fautes que les hommes pourraient corriger, c’est-à-dire 
celles qu’ils font par emportement ou par ignorance, il y a 
un faible irrémédiable inséparablement attaché aux desseins 
humains; etc’est la mortalité. Tout peut tomber en un mo¬ 
ment par cet endroit-là : ce qui nous force d’avouer que 
comme le vice le plus inhérent, si je puis parler de la sorte, 
et le plus inséparable des choses humaines, c’est leur propre 
caducité ; celui qui sait conserver et affermir un État a trouvé 
un plus haut point de sagesse que celui qui sait conquérir et 
gagner des batailles. 

Il n’est pas besoin que je vous raconte en détail ce qui lit 
périr les royaumes formés du débris de l’empire d’Alexandre, 
c’est-à-dire celui de Syrie, celui de Macédoine, et celui d’ɬ 
gypte. La cause commune de leur ruine est qu’ils furent con¬ 
traints de céder à une plus grande puissance, qui fut la puis¬ 
sance romaine. Si toutefois nous voulions considérer le der¬ 
nier état de ces monarchies, nous trouverions aisément les 
causes immédiates de leur chute, et nous verrions entre au¬ 
tres choses que la plus puissante de toutes, c'est-à-dire celle 
de Syrie, après avoir été ébranlée par la mollesse et le luxe de 
la nation, reçut enfin le coup mortel par la division de ces 
princes. 


CHAPITRE VI. 

L’empire Romain,et, en passant, celui de Carthage et sa mauvaise 

constitution. 

Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti 
tous les empires de l'univers, d’où sont sortis les plus grands 
royaumes du monde que nous habitons, dont nous respec- 



REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


387 


tons encore les lois, et que nous devons par conséquent 
mieux connaître que tous les autres empires. Vous entendez 
bien que je parle de l’empire romain. Vous en avez vu la lon¬ 
gue et mémorable histoire dans toute sa suite. Mais pour en¬ 
tendre parfaitement les causes de l’élévation de Rome, et 
celles des grands changements qui sont arrivés dans son état, 
considérez attentivement, avec les mœurs des Romains, les 
temps d’où dépendent tous les mouvements de ce vaste em¬ 
pire. 

De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi, 
mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus 
constant dans ses maximes, le plus avisé , le plus laborieux -, 
et enfin le plus patient, a été le peuple romain. 

De tout cela s’est formée la meilleure milice et la politique 
la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut ja¬ 
mais. 

Le fond d’un Romain, pour ainsi parler, était l’amour de sa 
libertéet de sa patrie. Une de ces choses lui faisait «imer l’an - 
tre : car, parce qu’il aimait sa liberté , il aimait aussi sa patrie 
comme une mère qui le nourrissait dans des sentiments égale¬ 
ment généreux et libres. 

Sous ce nom de liberté, les Romains se figuraient, avec 
les Grecs , un état où personne ne fut sujet que de la loi, et 
où la loi fût plus puissante que les hommes. 

Au reste, quoique Rome fût née sous un gouvernement 
royal, elle avait, même sous ses rois, une liberté qui ne con¬ 
vient guère à une monarchie réglée : car outre que les rois 
étaient électifs , et que l’élection s’en faisait par tout le peu¬ 
ple , c’était encore au peuple assemblé à confirmer les lois , et 
à résoudre la paix ou la guerre. Il y avait même des cas par¬ 
ticuliers où les rois déféraient au peuple le jugement souve¬ 
rain : témoin Tullus Hostilius, qui, n’osant ni condamner ni 
absoudre Horace, comblé tout ensemble, et d’honneur pour 
avoir vaincu les Curiaces, et de honte pour avoir tué sa sœur, 
le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n’avaient propre¬ 
ment que le commandement des armées et l’autorité de cou- 


388 


TROISIÈME PARTIE. 


voquer les assemblées légitimes , d’y proposer les affaires, de 
maintenir les lois, et d’exécuter les décrets publics. 

Quand Servius Tullius conçut le dessein que vous avez vu 
de réduire Rome en république, il augmenta dans un peuple 
déjà si libre l’amour de la liberté, et de là vous pouvez juger 
combien les Romains en furent jaloux quand ils l’eurent 
goûtée tout entière sous, leurs consuls. 

On frémit encore en voyant dans les histoires la triste fer¬ 
meté du consul Brutus, lorsqu’il fit mourir à ses yeux ses 
deux enfants, qui s’étaient laissé entraîner aux sourdes pra¬ 
tiques que les Tarquins faisaient dans Rome pour y rétablir 
leur domination. Combien fut affermi dans l’amour de la 
liberté un peuple qui voyait ce consul sévère immoler à la 
liberté sa propre famille! Il ne faut plus s’étonner si on mé¬ 
prisa dans Rome les efforts des peuples voisins qui entrepri¬ 
rent de rétablir les Tarquins bannis (1). Ce fut en vain que 
le roi Porsenna les prit en sa protection. Les Romains, pres¬ 
que affamés, lui firent connaître, par leur fermeté , qu’ils vou¬ 
laient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus 
ferme que le sénat ; et Rome entière fit dire à ce puissant roi, 
qui venait de la réduire à l’extrémité, qu’il cessât d’intercéder 
pour les Tarquins, puisque, résolue de tout hasarder pour 
sa liberté, elle recevrait plutôt ses ennemis que ses tyrans (2). 
Porsenna, étonné delà fierté de ce peuple, et de la hardiesse 
plu§ qu’humaine de quelques particuliers, résolut de laisser 
les Romains jouir en paix d’une liberté qu’ils savaient si 
bien défendre. 

La liberté leur était donc un trésor qu’ils préféraient à 
toutes les richesses de l'univers. Aussi avez-vous vu que 
dans leurs commencements, et même bien avant dans leurs 
progrès, la pauvreté n’était pas un mal pour eux : au con¬ 
traire, ils la regardaient comme un moyen de garder leur li¬ 
berté plus entière, n’y ayant rien de plus libre ni de plus in- 


(i) Dion. Hal. Anl.Rom. lib.v, c. i. — (2 )Tit, I.iv. lib. u, c. 13,15. 



REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


389 


dépendant qu’un homme qui sait vivre de peu, et qui, sans 
rien attendre de la protection ou de la libéralité d’autrui, ne 
fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son tra¬ 
vail. 

C’est ce que faisaient les Romains. Nourrir du bétail, la¬ 
bourer la terre, se dérober à eux-mêmes tout ce qu’ils pou¬ 
vaient , vivre d’épargne et de travail ; voilà quelle était leur 
vie ; c’est de quoi ils soutenaient leur famille, qu’ils accoutu¬ 
maient à de semblables travaux. 

Tite-Live a raison de dire qu’il n’y eut jamais de peuple où 
îa frugalité, où l’épargne , où la pauvreté aient été plus long¬ 
temps en honneur. Les sénateurs les plus illustres, à n’en re¬ 
garder que l’extérieur, différaient peu des paysans, et n’a¬ 
vaient d’éclat ni de majesté qu’en public et dans le sénat. Du 
reste, on les trouvait occupés du labourage et des autres soins 
de la vie rustique, quand on les allait quérir pour commander 
lesarmées. Ces exemples sont fréquents dans l’histoire romaine. 
Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyr¬ 
rhus, un roi si riche, n’avaient que de la vaisselle de terre; et 
le premier, à qui les Samnites en offraient d’or et d’argent, 
répondit que son plaisir n’était point d’en avoir, mais de com¬ 
mander à qui en avait. Après avoir triomphé, et avoir enrichi 
la république des dépouilles de ses ennemis, ils n’avaient pas 
de quoi se faire enterrer. Cette modération durait encore pen¬ 
dant les guerres puniques. Dans la première, on voit Régu- 
lus, général des armées romaines, demander son congé au 
sénat pour aller cultiver sa métairie, abandonnée pendant son 
absence (1). Après la ruine de Carthage, on voit encore de 
grands exemples de la première simplicité. Æmilius Paulus , 
qui augmenta le trésor public par le riche trésor des rois de 
Macédoine, vivait selon les règles de l’ancienne frugalité, et 
mourut pauvre. Mummius , en ruinant Corinthe, ne profita 
que pour le public des richesses de cette ville opulente et vo - 


(l) Tit. Liv. Epist. lil). xvm. 


33. 



390 


THOÏSIK3IE PARTIE. 


îuptueuse(î). Ainsi les richesses étaient méprisées : la modé¬ 
ration et l’innocence des généraux romains faisait l'admira¬ 
tion des peuples vaincus. 

Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les 
Romains n’épargnaient rien pour la grandeur et pour la 
beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages 
publics furent tels , que Rome n’en rougit pas depuis même 
qu’elle se vit maîtresse du monde. Le Capitole, bâti par Tar- 
quin le Superbe, et le temple qu’il éleva à Jupiter dans cette 
forteresse, étaient dignes dès lors de la majesté du plus grand 
des dieux, et de la gloire future du peuple romain. Tout ie 
reste répondait à cette grandeur. Les principaux temples, les 
marchés,les bains, lesplaces publiques, les grands chemins, les 
aqueducs, les cloaques mêmes et les égouts de la ville avaient 
une maguiiicence qui paraîtrait incroyable, si elle n’était at¬ 
testée par tous les historiens (2), et confirmée par les restes que 
nous en voyons. Que dirai-je de la pompe des triomphes, des 
cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu’on 
donnait au peuple (3) ? En un mot, tout ce qui servait au public, 
tout ce qui pouvait donner aux peuples une grande idée de 
leur commune patrie, se faisait avec profusion autant que le 
temps le pouvait permettre. L’épargne régnait seulement 
dans les maisons particulières. Celui qui augmentait ses 
revenus et rendait ses terres plus fertiles par son industrie et 
par son travail. qui était le meilleur économe et prenait le 
plus sur lui-même, s’estimait le plus libre, le plus puissant, 
et le plus heureux. 

Il n’y a rien de plus éloigné d’une telle vie que la molles¬ 
se. Tout tendait plutôt à l'autre excès, je veux dire à la du¬ 
reté. Aussi les mœurs des Romains avaient-elles naturelle¬ 
ment quelque chose, non-seulement de rude et de rigide . 


(I) Cic. de Oflicjib. ii, c. 22, n. 7fi. — (2) Tit. Liv. lib. i, c. 53. 55; 
3ib. vi, c. 4. Dion. Halicarn. Ant. Rom. lib. m, cap. 20, 21 ; iib. iv, c. 
13. Tacit. Hist. lib. m, c. 72. Pt, in. Hisl. jjatut'. lib. xyxyi, cap. 15. — 
(3) Dion. Hal. lib. vu , cap. 13. 




RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 30! 

mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n’oublièrent 
rien pour se réduire eux-mêmes sous de lionnes lois; et le peu¬ 
ple le plus jaloux de sa liberté que l’univers ait jamais vu, se 
trouva en même temps le plus soumis à ses magistrats et à 
la puissance légitime. 

La milice d’un tel peuple ne pouvait manquer d’être ad¬ 
mirable, puisqu’on y trouvait, avec des courages fermes et 
des corps vigoureux, une si prompte et si exacte obéissance. 

Les lois de cette milice étaient dures, mais nécessaires. La 
victoire était périlleuse, et souvent mortelle à ceux qui la ga¬ 
gnaient contre les ordres. Il y allait de la vie, non-seulement 
à fuir, à quitter ses armes, à abandonner son rang, mais en¬ 
core à se remuer, pour ainsi dire , et à branler tant soit peu 
sans le commandement du général. Qui mettait les armes bas 
devant l’ennemi, qui aimait mieux se laisser prendre que de 
mourir glorieusement pour sa patrie, était jugé indigne de 
toute assistance. Pour l’ordinaire on ne comptait plus les pri¬ 
sonniers parmi les citoyens, et on les laissait aux ennemis 
comme des membres retranchés de la république. Vous avez 
vu, dans Florus et dans Cicéron (1), l’histoire de Régulus, 
qui persuada au sénat, aux dépens de sa propre vie, d’aban¬ 
donner les prisonniers aux Carthaginois. Dans la guerre 
d’Annibal, et après la perte de la bataille de Cannes , c’est- 
à-dire dans le temps où Rome épuisée par tant de pertas 
manquait le plus de soldats, le sénat aima mieux armer, con¬ 
tre sa coutume, huit mille esclaves, que de racheter huit 
mille Romains qui ne lui auraient pas plus coûté que la 
nouvelle milice qu’il fallut lever (2). Mais, dans la nécessité 
des affaires, on établit plus que jamais, comme une loi in¬ 
violable, qu’un soldat romain devait ou vaincre ou mou¬ 
rir. 

Par cette maxime, les armées romaines, quoique défaites 


(i) Cic. deOffic. lib. in, c. 23 , n. no. Florus, lîb. n, c. 2 . — (2) Po- 
LYii. lib. vi, c. 56. Tit. Liv. lib, xxn, e 57,58. Cic. de Oflic. lib. ui,e. 
26. n. ni. 






TROISIÈME PARTIE. 


302 

et rompues, combattaient et se ralliaient jusqu’à la dernière 
extrémité; et, comme remarque Salluste (1), il se trouve 
parmi les Romains plus de gens punis pour avoir combattu 
sans en avoir ordre, que pour avoir lâché le pied et quitté 
son poste : de sorte que le courage avait plus besoin d’être ré¬ 
primé , que la lâcheté n’avait besoin d’être excitée. 

Ils joignirent à la valeur l’esprit et l’invention. Outre qu’ils 
étaient par eux-mêmes appliqués et ingénieux, ils savaient 
profiter admirablement de tout ce qu’ils voyaient dans les au¬ 
tres peuples de commode pour les campements, pour les 
ordres de bataille, pour le genre même des armes, en un mot 
pour faciliter tant l’attaque que la défense. Vous avez vu , 
dans Salluste et dans les autres auteurs, ce que les Romains 
ont appris de leurs voisins et de leurs ennemis mêmes. Qui 
ne sait qu’ils ont appris des Carthaginois l’invention des ga¬ 
lères, par lesquelles ils les ont battus ; et enfin qu’ils ont tiré 
de toutes les nations qu’ils ont connues de quoi les surmonter 
toutes ? 

En effet, il est certain, de leur aveu propre, que les Gau¬ 
lois les surpassaient en force de corps, et ne leur cédaient 
pas en courage. Polybe nous fait voir qu’en une rencontre 
décisive, les Gaulois, d’ailleurs plus forts en nombre, montrè¬ 
rent plus de hardiesse que les Romains, quelque déterminés 
qu’ils fussent (2) ; et nous voyons toutefois , en cette même 
rencontre, ces Romains, inférieurs en tout le reste, l’empor¬ 
ter sur les Gaulois, parce qu’ils savaient choisir de meilleures 
armes, se ranger dans un meilleur ordre, et mieux profiter 
du temps dans la mêlée. C’est ce que vous pourrez voir quel¬ 
que jour plus exactement dans Polybe ; et vous avez souvent 
remarqué vous-même, dans les Commentaires de César, que 
les Romains commandés par ce grand homme ont subjugué 
les Gaulois plus encore par les adresses de l’art militaire que 
par leur valeur. 


(J) Sam.ust. <Ip Bello Calil. n. 9. — (2) Polyiî. lit», u, c. 28 et seq. 





RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 393 

Les Macédoniens, si jaloux de conserver l’ancien ordre de 
leur milice formée par Philippe et par Alexandre, croyaient 
leur phalange invincible, et ne pouvaient se persuader que 
l’esprit humain fût capable de trouver quelque chose de plus 
ferme. Cependant le même Polybe, et Tite-Live après lui (1), 
ont démontré qu’à considérer seulement la nature des ar¬ 
mées romaines et de celles des Macédoniens, les dernières ne 
pouvaient manquer d’être battues à la longue, parce que la 
phalange macédonienne, qui n’était qu’un gros bataillon 
carré, fort épais de toutes parts, ne pouvait se mouvoir que 
tout d'une pièce; au lieu que l’armée romaine, distinguée 
en petits corps, était plus prompte et plus disposée à toute 
sorte de mouvements. 

Les Romains ont donc trouvé, ou ils ont bientôt appris l’art 
de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons, et 
de former les corps de réserve, dont le mouvement est si pro¬ 
pre à pousser ou à soutenir ce qui s’ébranle de part et d’autre. 
Faites marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange 
macédonienne : cette grosse et lourde machine sera terrible à 
la vérité à une armée sur laquelle elle tombera de tout son 
poids ; mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver 
longtemps sa propriété naturelle, c’est-à-dire sa solidité et sa 
consistance, parce qu’il lui faut des lieux propres, et pour aiusi 
dire faits exprès, et qu’à faute de les trouver, elle s’embar¬ 
rasse elle-même, ou plutôt elle se rompt par son propre mou¬ 
vement; joint qu’étant une fois enfoncée, elle ne sait plus 
se rallier. Au lieu que l’armée romaine , divisée en ses petits 
eorps, profite de tous les lieux, et s’y accommode : on l’u¬ 
nit et on la sépare comme on veut ; elle défile aisément et se 
rassemble sans peine ; elle est propre aux détachements, aux 
ralliements, à toute sorte de conversions et d’évolutions, 
qu’elle fait ou tout entière ou en partie, selon qu’il est con¬ 
venable; enfin elle a plus de mouvements divers , et par con- 


(I) POLyB. lib. xvii , in Excerp. c. 24 et seq. Tit. Lit. lib. ix, c- 19; lib. 
x&xi, c. 39, etc. 



TROISIEME PARTIE:. 


30 t 

séquent plus d’action et plus de force que la phalange. Con¬ 
cluez donc, avec Polybe, qu’il fallait que la phalange lui cé¬ 
dât, et que la Macédoine fut vaincue. 

Il y a plaisir, Monseigneur, à vous parler de ces choses dont 
vous êtes si bien instruit par d’excellents maîtres, et que vous 
voyez pratiquées, sous les ordres de Louis le Grand, d’une 
manière si admirable, que je ne sais si la milice romaine a ja¬ 
mais rien eu de plus beau. Mais, sans vouloir ici la mettre aux 
mains avec la milice française, je me contente que vous ayez vu 
que la milice romaine, soit qu’on regarde la science même 
de prendre ses avantages, ou qu’on s’attache à considérer son 
extrême sévérité à faire garder tous les ordres de la guerre, a 
surpassé de beaucoup tout ce qui avait paru dans les siècles 
précédents. 

Après la Macédoine, il ne faut plus vous parler de la Grèce : 
vous avez vu que la Macédoine y tenait le dessus, et ainsi 
elle vous apprend à juger du reste. Athènes n’a plus rien pro¬ 
duit depuis les temps d T Alexandre. LesÉtoliens, qui se signa¬ 
lèrent en diverses guerres, étaient plutôt indociles que libres, 
et plutôt brutaux que vaillants. Lacédémone avait fait son der¬ 
nier effort pour la guerre, en produisant Cléomène; et la ligue 
des Achéens, en produisant Philopœmen. Rome n’a point 
combattu contre ces deux grands capitaines; mais le dernier, 
qui vivait du temps d’Annibal et de Scipion, à voir agir les 
Romains dans la Macédoine, jugea bien que la liberté de la 
Grèce allait expirer, et qu’il ne lui restait plus qu’à reculer 
le moment de sa chute (1). Ainsi les peuples les plus belli¬ 
queux cédaient aux Romains. Les Romains ont triomphé du 
courage dans les Gaulois, du courage et de l’art dans les Grecs, 
et de tout cela soutenu de la conduite la plus raffinée, en 
triomphant d’Annibal; de sorte que rien n’égala jamais la 
gloire de leur milice. 

Ainsi n’ont-ils rien eu, dans tout leur gouvernement, dont 
ils se soient tant vantés que de leur discipline militaire. Ils 


R) Put. in Philop. 




RENOLUTIOKS DES EMPIRES. 


Tout toujours considérée comme le fondement de leur empire. 
La discipline militaire est la chose qui a paru la première 
dans leur Etat, et la dernière qui s’y est perdue : tant elle était 
attachée à la constitution de leur république. 

Une des plus belles parties de la milice romaine était qu’on 
n’y louait point la fausse valeur. Les maximes du faux hon¬ 
neur, qui ont fait périr tant de monde parmi nous, n’étaient 
pas seulement connues dans une nation si avide de gloire. On 
remarque de Scipion(l) et de César, les deux premiers hom¬ 
mes de guerre et les plus vaillants qui aient été parmi les Ro¬ 
mains, qu’ils ne se sont jamais exposés qu’avec précaution 
et lorsqu’un grand besoin le demandait. On n’attendait rien 
de bon d’un général qui ne savait pas connaître le soin qu’il 
devait avoir de conserver sa personne (2): et on réservait 
pour le vrai service les actions d’une hardiesse extraordi¬ 
naire. Les Romains ne voulaient point de batailles hasardées 
mal à propos , ni de victoires qui coûtassent trop de sang, 
de sorte qu’il n'y avait rien de plus hardi ni tout ensemble de 
plus ménagé qu’étaient les armées romaines. 

Mais comme il ne suffit pas d’entendre la guerre, si on n’a 
un sage conseil pour l’entreprendre à propos, et tenir le dedans 
de l’État dans un bon ordre, il faut encore vous faire obser¬ 
ver la profonde politique du sénat romain. A le prendre dans 
les bons temps de la république, il n’y eut jamais d’assemblée 
où les affaires fussent traitées plus mûrement, ni avec plus 
de secret, ni avec une plus longue prévoyance , ni dans un 
plus grand concours, et avec un plus grand zèle pour le bien 
public. 

Le Saint-Esprit n’a pas dédaigné de marquer ceci dans le li¬ 
vre des Machabées (3), ni de louer la haute prudence et les 
conseils vigoureux de cette sage compagnie, où personne ne se 
donnait de l’autorité que par la raison , et dont tous les mem- 


(i) Polyb. hb. x, c. la. — (2) Ibid. c. 29. — (3) I. Machab. vm. lô, 
10 . 





39G TROISIÈME PARTIE. 

bres couspiraient à 1 utilité publique sans partialité et sans 
jalousie. 

Pour le secret, Tite-Live nous en donne un exemple il¬ 
lustre (1). Pendant qu’on méditait la guerre contre Persée, Eu- 
mènes, roi de Pergame, ennemi de ce prince, vint à Rome 
pour se liguer contre lui avec le sénat. Il y fît ses proposi¬ 
tions en pleine assemblée, et l’affaire fut résolue par les suf¬ 
frages d’une compagnie composée de trois cents hommes. Qui 
croirait que le secret eût été gardé, et qu’on n’ait jamais 
rien su de la délibération que quatre ans après, quand la guerre 
fut achevée? Mais ce qu’il y a de plus surprenant, est que 
Persée avait à Rome ses ambassadeurs pour observer Eumè- 
nes. Toutes les villes de Grèce et d’Asie, qui craignaient d’étre 
enveloppées dans cette querelle, avaient aussi envoyé les 
leurs, et tous ensemble tâchaient à découvrir une affaire 
d’une telle conséquence. Au milieu de tant d’habiles né¬ 
gociateurs le sénat fut impénétrable. Pour faire garder le se¬ 
cret , on n’eut jamais besoin de supplices, ni de défendre le 
commerce avec les étrangers sous des peines rigoureuses. Le 
secret se recommandait comme tout seul, et par sa propre 
importance. 

C’est une chose surprenante dans la conduite de Rome, 
d'y voir le peuple regarder presque toujours le sénat avec 
jalousie, et néanmoins lui déférer tout dans les grandes oc¬ 
casions, et surtout dans les grands périls. Alors on voyait tout 
le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie, et atten¬ 
dre ses résolutions comme autant d’oracles. 

Une longue expérience avait appris aux Romains que de là 
étaient sortis tous les conseils qui avaient sauvé l’État. C’était 
dans le sénat que se conservaient les anciennes maximes, et 
l’esprit, pour ainsi parler, de la république. C’était là que se 
formaient les desseins qu’on voyait se soutenir par leur pro¬ 
pre suite ; et ce qu’il y avait de plus grand dans le sénat, est 


(l) Tit. Liv. lit», xi.il, c. u. 



REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


30 7 

qu’on n’y prenait jamais des résolutions plus vigoureuses que 
dans les plus grandes extrémités. 

Ce fut au plus triste état de la république, lorsque, faible, 
encore et dans sa naissance, elle se vit tout ensemble et divi¬ 
sée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors par les 
Volsques que Coriolan irrité menait contre sa patrie (1) ; ce fut, 
dis-je, en cet état que le sénat parut le plus intrépide. Les 
Volsques, toujours battus par les Romains, espérèrent de se 
venger ayant à leur tête le plus grand homme de Rome, le 
plus entendu à la guerre , le plus libéral, le plus incompati¬ 
ble avec l’injustice; mais le plus dur, le plus difficile et le 
plus aigri. Ils voulaient se faire citoyens par force; et après 
de grandes conquêtes , maîtres de la campagne et du pays, ils 
menaçaient de tout perdre si on n'accordait leur demande. 
Rome n’avait ni armée ni chefs; et néanmoins dans ce triste 
état, et pendant qu’elle avait tout à craindre, on vit sortir 
tout à coup ce hardi décret du sénat, qu’on périrait plutôt 
que de rien céder à l’ennemi armé; et qu’on lui accorderait 
des conditions équitables, après qu’il aurait retiré ses armes. 

La mère de Coriolan, qui fut envoyée pour le fléchir, lui 
disait entres autre raisons (2) : » Ne connaissez-vous pas les 
Romains?Ne savez-vous pas, mon fils, que vous n’en aurez 
rien que par les prières, et que vous n’en obtiendrez ni 
grande ni petite chose par la force? » Le sévère Coriolan se 
laissa vaincre : il lui en coûta la vie, et les Volsques choisi¬ 
rent d’autres généraux. Mais le sénat demeura ferme dans ses 
maximes; et le décret qu’il donna, de ne rien accorder par 
force, passa pour une loi fondamentale de la politique ro¬ 
maine , dont il n’y a pas un seul exemple que les Romains 
se soient départis dans tous les temps de la république (3).. 
Parmi eux, dans les états les plus tristes, jamais les faibles 
conseil s* n’ont été seulement écoutés. Ils étaient toujours plus 


(I) Dion. Hal. lib. vm,c. 5. Tit. Liv. lib. n,c. 39 — (2) Dion'I l yl. 
lit), viii, c. 7. — (3) Polyb. lib. vi, c. 56. Excerpt. de Légat, c. 69. Dion. 
Hal. lib. vm, c. 5. 

BOSSUET. IlIST. UNIV. 


34 



293 TROISIÈME PARTIE. 

traitables victorieux que vaincus : tant le sénat savait main¬ 
tenir les anciennes maximes de la république, et tant il y 
savait confirmer le reste des citoyens. 

J 

De ce meme esprit sont sorties les résolutions prises tant 
de fois dans le sénat, de vaincre les ennemis par la force ou¬ 
verte, sans y employer les ruses ou les artifices, même ceux 
qui sont permis à la guerre : ce que le sénat ne faisait ni 
par un faux point d’honneur, ni pour avoir ignoré les lois de 
la guerre, mais parce qu’il 11 e jugeait rien de plus efficace 
pour abattre un ennemi orgueilleux, que de lui ôter 1 toute 
l’opinion qu’il pourrait avoir de ses forces, afin , que vaincu 
jusque dans le cœur, il ne vît plus de salut que dans la clé¬ 
mence du vainqueur. 

C’est ainsi que s’établit par toute la terre cette haute opi¬ 
nion des armes romaines. La créance répandue partout que 
rien ne leur résistait faisait tomber les armes des mains à 
leurs ennemis, et donnait à leurs alliés uninvincible secours. 
Vous voyez ce que fait dans toute l'Europe une semblable 
opinion des armes françaises; et le monde , étonné des 
exploits du roi, confesse qu’il n’appartenait qu’à lui seul de 
donner des bornes 5 ses conquêtes. 

La conduite du sénat romain, si forte contre les ennemis, 
u était pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces 
sages sénateurs avaient quelquefois pour le peuple une juste 
condescendance ; comme lorsque, dans une extrême nécessité, 
non-seulement ils se taxèrent eux-mêmes plus haut que les 
autres, ce qui leur était ordinaire, mais encore qu’ils dé¬ 
chargèrent le menu peuple de tout impôt, ajoutant « que les 
pauvres payaient un assez grand tribut à la république, en 
nourrissant leurs enfants (1). » 

Le sénat montra , par cette ordonnance, qu’il savait eu 
quoi consistaient les vraies richesses d’un État ; et un si beau 
sentiment, joint aux témoignages d’une bonté paternelle, lit 


(I) Tit. LlV. HJ). 1!, C. 9. 



RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 39ty 

tant d’impression dans l’esprit des peuples , qu’ils devinrent 
capables de soutenir les dernières extrémités pour le salut de 
leur patrie. 

Mais quand le peuple méritait d’étre blâmé, le sénat le 
faisait aussi avec une gravité et une vigueur digne , de cette 
sage compagnie, comme il arriva dans le démêlé entre ceux 
d’A rdée et d’Aricie. L’histoire en est mémorable, et mérite 
de vous être racontée. Ces deux peuples étaient en guerre 
pour des terres que chacun d’eux prétendait (1). Enfin, las de 
combattre, ils convinrent de se rapporter au jugement du 
peuple romain, dont l’équité était révérée par tous les voisins. 
Les tribus furent assemblées, et le peuple ayant connu, dans 
la discussion, que ces terres prétendues par d’autres lui 
appartenaient de droit, se les adjugea. Le sénat, quoique 
convaincu que le peuple dans le fond avait bien jugé, ne put 
souffrir que les Romains eussent démenti leur générosité na ¬ 
turelle , ni qu’ils eussent lâchement trompé l’espérance de 
leurs voisins qui s’étaient soumis à leur arbitrage. Il n’y eut 
lien que ne fit cette compagnie pour empêcher un jugement 
d’un si pernicieux exemple, où les juges prenaient pour eux 
les terres contestées par les parties. Après que la sentence 
eut été rendue, ceux d’Ardée, dont le droit était le plus ap 
parent, indignés d’un jugement si inique, étaient prêts à s’en 
venger par les armes. Le sénat ne fit point de difficulté de 
leur déclarer publiquement qu’il était aussi sensible qu'eux- 
mêmes à l’injure qui leur avait été faite; qu’à la vérité il ne 
pouvait pas casser un décret du peuple; mais que si, après 
cette offense , ils voulaient bien se fier à la compagnie de 1 j 
réparation qu’ils avaient raison de prétendre, le sénat pren¬ 
drait un tel soin de leur satisfaction, qu’il ne leur resterait 
aucun sujet de plainte. Les Ardéates se fièrent à cette parole, 
il leur arriva une affaire capable de ruiner leur ville de fond 
en comble. Ils reçurent un si prompt secours par les ordres 


(l) Tir. LiV. Iil>. ni, c. 71 ; lit), rv, c. 7, 9, 10. 





4 00 


TROISIEME PARTIE. 


du sénat, qu’ils se crurent trop bien payés de la terre qui 
leur avait été ôtée, et ne songeaient plus qu’à remercier de si 
fidèles amis. Mais le sénat ne fut pas content, jusqu’à ce 
qu’en leur faisant rendre la terre que le peuple romain s’était 
adjugée , il abolit la mémoire d’un si infâme jugement. 

Je n'entreprends pas ici de vous dire combien le sénat a 
fait d’actions semblables; combien il a livré aux ennemis de 
citoyens parjures qui ne voulaient pas leur tenir parole, ou 
qui chicanaient sur leurs serments ; combien il a condamné 
de mauvais conseils qui avaient eu d’heureux succès (1) : je 
vous dirai seulement que cette auguste compagnie n’inspirait 
rien que de grand au peuple romain, et donnait en toutes 
rencontres une haute idée de ses conseils , persuadée qu’elle 
était que la réputation était le plus ferme appui des États. 

On peut croire que, dans un peuple si sagement dirigé, les 
récompenses et les châtiments étaient ordonnés avec grande 
considération. Outre que le service et le zèle au bien de l’État 
étaient le moyen le plus sur pour s’avancer dans les charges, 
les actions militaires avaient mille récompenses qui ne coû¬ 
taient rien au public, et qui étaient infiniment précieuses aux 
particuliers , parce qu’on y avait attaché la gloire, si chère à 
ce peuple belliqueux. Une couronne d’or très-mince, et le 
plus souvent une couronne de feuilles de chêne, ou de laurier, 
ou de quelque herbage plus vil encore, devenait inestimable 
parmi les soldats, qui ne connaissaient point de plus belles 
marques que celles de la vertu, ni de plus noble distinction 
que celle qui venait des actions glorieuses. 

Le sénat, dont l’approbation tenait lieu de récompense, 
savait louer et blâmer quand il fallait. Incontinent après le 
combat, les consuls et les autres généraux donnaient publi¬ 
quement aux soldats et aux officiers la louange ou le blâme 
qu’ils méritaient; mais eux-mêmes ils attendaient en suspens 
le jugement du sénat, qui jugeait delà sagesse des conseils 
sans se laisser éblouir par le bonheur des événements. Les 


(O Polyb. Tit. Liv. Cic. de Oftie. lih. in, c. 25, 2C>, etc. 



BEVOLUTIOMS DES EM FIEES. 


40Î 


louanges étaient précieuses, parce qu’elles se donnaient avec 
connaissance : le blâme piquait au vif les cœurs généreux , 
et retenait les plus faibles dans le devoir. Les châtiments qui 
suivaient les mauvaises actions tenaient les soldats en 
crainte, pendant que les récompenses et la gloire bien dis¬ 
pensée les élevait au-dessus d’eux-mêmes. 

Qui peut mettre dans l’esprit des peuples la gloire, la pa¬ 
tience dans les travaux, la grandeur de la nation, et l’amour 
de la patrie, peut se vanter d’avoir trouvé la constitution 
d’État la plus propre à produire de grands hommes. C’est sans 
doute les grands hommes qui font la force d’un empire. La 
nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des 
esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à les 
former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sen¬ 
timents forts et de nobles impressions qui se répandent dans 
tous les esprits, et passent insensiblement de l’un à l’autre. 
Qu’est-ce qui rend notre noblesse si hère dans les combats, 
et si hardie dans les entreprises ? C’est l’opinion reçue dès 
l’enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation. 
qu’un gentilhomme sans cœur se dégrade lui-même, et n’est 
plus digne de voir le jour. Tous les Romains étaient nourris 
dans ces sentiments, et le peuple disputait avec la noblesse à 
qui agirait le plus par ces vigoureuses maximes. Durant les 
bons temps de Rome, l’enfance même était exercée par les 
travaux : on n’y entendait parler d’autre chose que de la 
grandeur du nom romain. Il fallait aller à la guerre quand 
la république l’ordonnait, et là travailler sans cesse, camper 
hiver et été, obéir sans résistance , mourir ou vaincre. Les 
pères qui n’élevaient pas leurs enfants dans ces maximes , et 
comme il fallait pour les rendre capables de servir l’État, 
étaient appelés en justice par les magistrats, et jugés coupa¬ 
bles d’un attentat envers le public. Quand on a commencé à 
prendre ce train, les grands hommes se font les uns les au¬ 
tres; et si Rome en a plus porté qu’aucune autre ville qui 
eut été avant elle, ce n’a point été par hasard : mais c’est 
que l’État romain, constitué de la manière que nous avons 


4 0 2 


TROISIEME PARTIE. 


vu, était, pour ainsi parler, du tempérament qui devait être 
le plus fécond en héros. 

Un État qui se sent ainsi formé se sent aussi en même 
temps d’une force incomparable, et ne se croit jamais sans 
ressource. Aussi voyons-nous que les Romains n’ont jamais 
désespéré de leurs affaires, ni quand Porsenna, roi d’Étrurie, 
les affamait dans leurs murailles; ni quand les Gaulois, 
après avoir brûlé leur ville, inondaient tout leur pays, et les 
tenaient serrés dans le Capitole; ni quand Pyrrhus, roi des 
Épirotes, aussi habile qu’entreprenant, les effrayait par ses 
éléphants, et défaisait toutes leurs armées ; ni quand Anui- 
bal, déjà tant de fois vainqueur, leur tua encore plus de cin¬ 
quante mille hommes et leur meilleure milice dans la bataille 
de Cannes. 

Ce fut alors que le consul Térentius Yaro, qui venait de 
perdre par sa faute une si grande bataille , fut reçu à Rome 
comme s’il eût été victorieux, parce seulement que, dans un 
si grand malheur, il n’avait point désespéré des affaires de la 
république. Le sénat l'en remercia publiquement, et dès 
lors on résolut, selon les anciennes maximes, de n’écouter 
dans ce triste état aucune proposition de paix. L'ennemi fut 
étonné, le peuple reprit cœur, et crut avoir des ressources 
que le sénat connaissait par sa prudence. 

En effet, cette constance du sénat, au milieu de tant de 
malheurs qui arrivaient coup sur coup , ne venait pas seule¬ 
ment d’une résolution opiniâtre de ne céder jamais à la for¬ 
tune, mais encore d’une profonde connaissance des forces 
romaines et des forces ennemies. Rome savait par son cens, 
c’est-à-dire par le rôle de ses citoyens , toujours exactement 
continué depuis Servius Tullius; elle savait, dis-je, tout ce 
qu’elle avait de citoyens capables de porter les armes, et ce 
qu’elle pouvait espérer de la jeunesse qui s’élevait tous les 
jours. Ainsi elle ménageait ses forces contre un ennemi qui 
venait des bords de l’Afrique, que le temps devait détruire 
tout seul dans un pays étranger, où les secours étaient si tar¬ 
difs, et à qui ses victoires mêmes , qui lui coûtaient tant de 


REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


403 


sang, étaient fatales. C’est pourquoi, quelque perte qui fût 
arrivée, le sénat, toujours instruit (le ce qui lui restait de 
bons soldats, n'avait qu’à temporiser, et ne se laissait jamais 
abattre. Quand , par la défaite de Cannes et par les révoltes 
qui suivirent, il vit les forces de la république tellement 
diminuées, qu’à peine eût-on pu se défendre si les ennemis 
eussent pressé, il se soutint par courage ; et, sans se troubler 
de ses pertes , il se mit à regarder les démarches du vain¬ 
queur. Aussitôt qu’on eut aperçu qu’Annibal, au lieu de 
poursuivre sa victoire, ne songeait durant quelque temps 
qu’à en jouir, le sénat se rassura, et vit bien qu’un ennemi 
capable de manquer à sa fortune, et de se laisser éblouir par 
ses grands succès, n’était pas né pour vaincre les Romains. 
Dès lors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises ; 
et Annibal, tout habile, tout courageux, tout victorieux qu’il 
était, 11 e put tenir contre elle. 

11 est aisé de juger, par ce seul événement, à qui devait 
enfin demeurer tout l’avantage. Annibal, enflé de ses grands 
succès, crut la prise de Rome trop aisée, et se relâcha. Rome, 
au milieu de ses malheurs, ne perdit ni le courage, ni la 
confiance, et entreprit de plus grandes choses que jamais. 
Ce fut incontinent après la défaite de Cannes qu’elle assiégea 
Syracuse et Capoue, l’une infidèle aux traités , et l’autre re¬ 
belle. Syracuse ne put se défendre, ni par ses fortifications, 
ni par les inventions d’Archimède. L’armée victorieuse d’An- 
nibal vint vainement au secours de Capoue. Mais les Romains 
firent lever à ce capitaine le siège de Noie. Un peu après , 
les Carthaginois défirent et tuèrent en Espagne les deux 
Scipions. Dans toute cette guerre, il 11 ’était rien arrivé de plus 
sensible ni de plus funeste aux Romains. Leur perte leur fit 
faire les derniers efforts : le jeune Scipion , fils d’un de ces 
généraux, non content d’avoir relevé les affaires de Rome 
en Espagne, alla porter la guerre aux Carthaginois dans leur 
propre ville, et donna le dernier coup à leur empire. 

L’état de cette ville ne permettait pas que Scipion y trouvât 
la même résistance qu’Annibal trouvait du côté de Rome; 




40 1 


TROISIEME PARTIR. 


et vous eu serez convaincu si peu que vous regardiez la consti¬ 
tution de ces deux villes. 

Home était dans sa force ;et Carthage, qui avait commencé 
de baisser, ne se soutenait plus que par Annibal (1 ). Rome avait 
son sénat uni, et c’est précisément dans ces temps que 
s'y est trouvé ce concert tant loué dans le livre des Ma- 
chabées. Le sénat de Carthage était divisé par de vieilles 
factions irréconciliables ; et la perte d’Annibal eût fait la 
joie de la plus notable partie des grands seigneurs. Pvome 
encore pauvre, et attachée à l’agriculture, nourrissait une 
milice admirable, qui ne respirait que la gloire, et ne songeait 
qu’à agrandir le nom romain. Carthage, enrichie par son 
trafic, voyait tous ses citoyens attachés à leurs richesses, et 
nullement exercés dans la guerre. Au lieu que ,les armées 
romaines étaient presque toutes composées de citoyens , Car¬ 
thage, au contraire, tenait pour maxime de n’avoir que des 
troupes étrangères, souvent autant à craindre à ceux qui les 
payent qu’à ceux contre qui on les emploie. 

Ces défauts venaient en partie de la première institution 
delà république de Carthage, et en partie s’y étaient intro¬ 
duits avec le temps. Carthage a toujours aimé les richesses; 
et Aristote l’accuse d’y être attachée jusqu’à donner lieu à 
ses citoyens de les préférer à la vertu (2). Par-là une républi¬ 
que toute faite pour la guerre , comme le remarque le même 
Aristote, à la fin en a négligé l’exercice. Ce philosophe ne 
la reprend pas de n’avoir que des milices étrangères ; et il 
est à croire qu'elle n’est tombée que longtemps après dans ce 
défaut. Mais les richesses y mènent naturellement une répu¬ 
blique marchande : on veut jouir de ses biens, et on croit 
tout trouver dans son argent. Carthage se croyait forte, parce 
qu'elle avait beaucoup de soldats , et n’avait pu apprendre, 
partant de révoltes arrivées dans les derniers temps, qu’il 
n’y a rien de plus malheureux qu’un État qui ne se soutient 


(l) I’oLYii. lit). I, II!, vi, c. 49, etc. —(2) Ainsi. Polit lil). ir. c. II. 



UEVOLUTIOJNS DES EMPIRES. 


405 


que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle , ni sûreté, ni 
obéissance. 

11 est vrai que le grand génie d’Annibal semblait avoir re¬ 
médié aux défauts desarépublique^Onregarde comme un pro¬ 
dige que dans un pays étranger, et durant seize ans entiers , 
il n’ait jamais vu , je ne dis pas de sédition, mais de mur¬ 
mure, dans une armée toute composée de peuples divers, 
qui sans s’entendre entre eux s’accordaient si bien à entendre 
les ordres de leur général (1). Mais l’habileté d’Annibal ne 
pouvait pas soutenir Carthage, lorsqu’attaquée dans ses mu¬ 
railles par un général comme Scipion, elle se trouva sans 
forces. 11 fallut rappeler Annibal, à qui il ne restait plus que 
des troupes affaiblies plus parleurs propres victoires que par 
celles des Romains, et qui achevèrent de se ruiner par la 
longueur du voyage. Ainsi Annibal fut battu ; et Carthage, 
autrefois maîtresse de toute l’Afrique, de la mer Méditerranée, 
et de tout le commerce de l’univers, fut contrainte de subir 
le joug que Scipion lui imposa. 

Voilà le fruit glorieux de la patience romaine. Des peuples 
qui s’enhardissaient et se fortifiaient par leurs malheurs avaient 
bien raison de croire qu’on sauvait tout, pourvu qu’on ne per¬ 
dit pas l’espérance ; et Polvbe a très-bien conclu , que Car¬ 
thage devait à la fin obéir à Rome, par la seule nature des 
deux républiques. 

Que si les Romains s’étaient servis de ces grandes qualités 
politiques et militaires seulement pour conserver leur État 
en paix , ou pour protéger leurs alliés opprimés, comme ils en 
faisaient le semblant, il faudrait autant louer leur équité que 
leur valeur et leur prudence. Mais quand ils eurent goûté la 
douceur de la victoire, ils voulurent que tout leur cédât, et 
ne prétendirent à rien moins qu’à mettre premièrement leurs 
voisins, et ensuite tout l’univers, sous leurs lois. 

Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement conserver 
leurs alliés, les unir entre eux , jeter la division et la jalousie 


(1) Polyiï. lib. ! , C. 17. 






400 


TROISIÈME PARTIE. 


parmi leurs ennemis, pénétrer leurs conseils , découvrir leurs 
intelligences, et prévenir leurs entreprises. 

Ils n’observaient pas seulement les démarches de leurs en¬ 
nemis , mais encore tous les progrès de leurs voisins : curieux 
surtout, ou de diviser, ou de contre-balancer par quelque 
autre endroit les puissances qui devenaient trop redoutables , 
ou qui mettaient de trop grands obstacles à leurs conquêtes. 

Ainsi les Grecs avaient tort de s’imaginer, du temps de 
Polybe, que Rome s’agrandissait plutôt par hasard que par 
conduite (1). Ils étaient trop passionnés pour leur nation , et 
trop jaloux des peuples qu’ils voyaient s’élever au-dessus d’eux : 
ou peut-être que voyant de loin l’empire romain s’avancer si 
vite, sans pénétrer les conseils qui faisaient mouvoir ce grand 
corps, ils attribuaient au hasard, selon la coutume des hom¬ 
mes , les effets dont les causes 11 e leur étaient pas connues. 
Mais Polybe, que son étroite familiarité avec les Romains 
faisait entrer si avant dans le secret des affaires, et qui ob¬ 
servait de si près la politique romaine durant les guerres 
puniques , a été plus équitable que les autres Grecs, et a vu 
que les conquêtes de Rome étaient la suite d’un dessein bien 
entendu. Car il voyait les Romains , du milieu de la mer Mé¬ 
diterranée , porter leurs regards partout aux environs jusqu’aux 
Espagnes et jusqu’en Syrie ; observer ce qui s’y passait, s’a¬ 
vancer régulièrement, et de proche en proche s’affermir avant 
(pie de s’étendre; 11 e se point charger de trop d’affaires; dis¬ 
simuler quelque temps, et se déclarera propos; attendre 
qu’Annibal fut vaincu pour désarmer Philippe, roi de Ma¬ 
cédoine, qui l’avait favorisé; après avoir commencé l’affaire, 
n’être jamais las ni contents jusqu’cà ce que tout fût fait; ne 
laisser aux Macédoniens aucun moment pour se reconnaître; 
et après les avoir vaincus, rendre, par un décret public, 
à la Grèce si longtemps captive, la liberté à laquelle elle ne 
pensait plus; par ce moyen répandre d’un côté la terreur,et 
de l’autre la vénération de leur nom : c’en était assez pour 


(l) Polyij. lib. 1, C. 63. 




REVOLUTIONS DES EMPIRES, 


407 


cûttclure que les Romains ne s’avancaient pas à la conquête 
du momie par hasard, niais par conduite. 

C’est ce qu’a vu Polybedans le temps des progrès de Rome, 
Denys d’iJaücarnasse, qui a écrit après l’établissement de 
l’empire, et du temps d’Auguste, a conclu la même chose (I), 
(V! reprenant dès leur origine les anciennes institutions de la 
république romaine, si propres de leur nature à former un 
peuple invincible et dominant. Vous en avez assez vu pour 
entrer dan s les sentiments de ces sages historiens, et pour 
condamner éMutarque, qui, toujours trop passionné pour ses 
Grecs, attribue à la seule fortune la grandeur romaine, et à 
la seule vertu ‘celle d’Alexandre (2). 

Mais pl 's s historiens font voir de dessein dans les con¬ 
quêtes d‘ ; Rome/plus ils y montrent d’injustice. Ce vice est 
inséparable du désir de dominer, qui aussi pour cette raison 
est just ement condamné par les règles de l’Évangile. Mais la 
seule philosophie suffît pour nous faire entendre que la force 
nous est donnée pour conserver notre bien, et non pas pour 
usurper celui d’autrui. Cicéron l’a reconnu ; etles règles qu’il 
a < ionnées pour faire la guerre(3), sont une manifeste condam¬ 
na lion de la conduite des Romains. 

Il est vrai qu’ils parurent assez équitables au commence¬ 
ment de leur république. Il semblait qu’ils voulaient eux- 
mêmes modérer leur humeur guerrière, en la resserrant dans 
les bornes que l’équité prescrivait. Qu’y a-t-il de plus beau 
ni de plus saint que le collège des féciaux; soit que Numa en 
soit le fondateur, comme le dit Denys d’Halicarnasse (4), ou que 
ce soit Ancus Martius, comme le veut Tite-Live (5) ? Ce conseil 
était établi pour juger si une guerre était juste : avant que le 
sénat la proposât, ou que le peuple la résolut', cet examen 
d’équité précédait toujours. Quand lajustice de la guerre était 
reconnue, le sénat prenait ses mesures pour l’entreprendre ; 


(I) Dion. Hal. Ant. Rom. lib. i, u. — (2) Plut. lib. de fort. Alex, et 
de fort. Rom. — (3) Cic. de Oftic. lib. i, c. il, 12; lib. ni, c. 25. —> 
(i) Dion. Hat,. Ant. Rom. lib n, c. 19. — (5) Tit. Liv. lib. i, c, 32. 



408 


TROISIÈME PARTIE. 


mais on envoyait, avant toutes choses, redemander dans les 
formes à l’usurpateur les choses injustement ravies, et on 
n’en venait aux extrémités qu’après avoir épuisé les voies de 
douceur. Sainte institution s’il en fut jamais , et qui fait honte 
aux chrétiens, à qui un Dieu venu au monde pour pacifier 
toutes choses n’a pu inspirer la charité et la paix! Mais que, 
servent les meilleures institutions, quand enlin elles dégé¬ 
nèrent en pures cérémonies ? La douceur de vaincre eh de do¬ 
miner corrompit bientôt dans les Romains ce que l’Aquité na¬ 
turelle leur avait donné de droiture. Les délibévations des 
féciaux ne furent plus parmi eux qu’une form alité inutile ; 
et encore qu’ils exerçassent envers leurs plus grands ennemis 
des actions de grande équité, et même de gran ^s c lémence , 
l’ambition ne permettait pas à la justice derrégner da ns leurs 
conseils. 

Au reste, leurs injustices étaient d’autant plus dange reuses, 
qu’ils savaient mieux les couvrir du prétexte spécieux ü>. l’é¬ 
quité, et qu’ils mettaient sous le joug insensiblement les rois 
et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre. 

Ajoutons encore qu’ils étaient cruels à ceux qui leur ré¬ 
sistaient : autre qualité assez naturelle aux conquérants , qui 
savent que l’épouvante fait plus de la moitié des conquêtes. 
Faut-il dominer à ce prix ; et le commandement est-il si doux, 
que les hommes le veuillent acheter par des actions si inhu¬ 
maines? Les Romains, pour répandre partout la terreur, 
affectaient de laisser dans les villes prises des spectacles ter¬ 
ribles de cruauté (1), et de paraître impitoyables à qui attendait 
la force, sans même épargner les rois, qu’ils faisaient mourir 
inhumainement, après les avoir menés en triomphe chargés 
de fers, et traînés à des chariots comme des esclaves. 

Mais s’ils étaient cruels et injustes pour conquérir, iis 
gouvernaient avec équité les nations subjuguées. Ils tâchaient 
de faire goiîter leur gouvernement aux peuples soumis, et 
croyaient que c’était le meilleur moyen de s’assurer leurs 


POLYB. lil). X , C. 15, 




REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


400 


conquêtes. Le sénat tenait en bride les gouverneurs, et fai¬ 
sait justice aux peuples. Cette compagnie était regardée 
connue l’asile des oppressés : aussi les concussions et les vio¬ 
lences ne furent-elles connues parmi les Romains que dans 
les derniers temps de la république ; et jusqu’à ce temps la 
retenue de leurs magistrats était l’admiration de toute la 
terre. 

Ce n’était donc pas de ces conquérants brutaux et avares, 
qui ne respirent que le pillage, ou qui établissent leur domi¬ 
nation sur la ruine des pays vaincus. Les Romains rendaient 
meilleurs tous ceux qu’ils prenaient, en y faisant fleurir la 
justice, l’agriculture, le commerce, les arts mêmes et les 
sciences, après qu’ils les eurent une fois goûtés. 

C’est ce qui leur a donné l’empire le plus florissant et le 
mieux établi, aussi bien que le plus étendu qui fut jamais. 
Depuis l’Euphrate et le Tanaïs jusqu’aux Colonnes d’Hercule 
et à la mer Atlantique, toutes les terres et toutes les mers leur 
obéissaient : du milieu et comme du centre de la mer Médi¬ 
terranée , ils embrassaient toute l’étendue de cette mer, péné¬ 
trant au long et au large tous les États d’alentour, et la te¬ 
nant entre deux pour la communication de leur empire. On 
est encore effrayé quand on considère que les nations qui 
font à présent des royaumes si redoutables, toutes les Gaules, 
toutes les Espagnes, la Grande-Bretagne presque tout-entière, 
l’Illyrie jusqu’au Danube, la Germanie jusqu’à l’Elbe , l’A¬ 
frique jusqu’à ses déserts affreux et impénétrables, la Grèce, 
la Thrace, la Syrie, l’Égypte, tous les royaumes de l’Asie 
mineure, et ceux qui sont enfermés entre le Pont-Euxin et 
la mer Caspienne, et les autres que j’oublie peut-être, ou que 
je 11 e veux pas rapporter, n’ont été durant plusieurs siècles 
que des provinces romaines. Tous les peuples de notre 
monde, jusqu’aux plus barbares, ont respecté leur puissance ; 
etles Romains y ont établi presque partout, avec leur empire 
les lois et la politesse. • 

C’est une espèce de prodige que dans un si vaste empire, 
qui embrassait tant de nations et tant de royaumes, les peu- 

35 


TROISIEME PARTIE. 


4tn 

pies aient été si obéissants et les révoltes si rares. La politi¬ 
que romaine y avait pourvu par divers moyens qu’il faut vous 
expliquer en peu de mots. 

Les colonies romaines, établies de tous côtés dans l’empire, 
faisaient deux effets admirables : l’un, de décharger la ville 
d’un grand nombre de citoyens, et la plupart pauvres ; l’autre, 
de garderies postes principaux, et d’accoutumer peu à peu 
les peuples étrangers aux mœurs romaines. 

Ces colonies, qui portaient avec elles leurs privilèges, 
demeuraient toujours attachées au corps de la république, 
et peuplaient tout l’empire de Romains. 

Mais, outre les colonies, un grand nombre de villes obte¬ 
naient pour leurs citoyens le droit de citoyens romains; et, 
unies par leur intérêt au peuple dominant, elles tenaient dans 
le devoir les villes voisines. 

Il arriva à la fin que tous les sujets de l’empire se crurent 
Romains. Les honneurs du peuple victorieux peu à peu se 
communiquèrent aux peuples vaincus : le sénat leur fut ou¬ 
vert, et ils pouvaient aspirer jusqu’à l’empire. Ainsi, par la 
clémence romaine, toutes les nations n’étaient plus qu’une 
seule nation, et Rome fut regardée comme la commune patrie. 

Quelle facilité n’apportait pas à la navigation et au com¬ 
merce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde 
sous un même empire! La société romaine embrassait tout, 
et, à la réserve de quelques frontières inquiétées quelquefois 
par les voisins, tout le reste de l’univers jouissait d’une paix 
profonde. Ni la Grèce, ni l’Asie mineure, ni la Syrie, ni l’ɬ 
gypte , ni enfin la plupart des autres provinces, n’ont jamais 
été sans guerre que sous l’empire romain ; et il est aisé d'en¬ 
tendre qu’un commerce si agréable des nations servait à main¬ 
tenir dans tout le corps de l’empire la concorde et l’obéis¬ 
sance. 

Les légions distribuées pour la garde des frontières, en 
défendant le dehors, affermissaient le dedans. Ce n’était pas 
la coutume des Romains d’avoir des citadelles dans leurs 
places, ni de fortifier leurs frontières; et je ne vois guère 


REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


411 


commencer ce soin que sous Valentinien I. Auparavant on met¬ 
tait la force et la sûreté de l’empire uniquement dans les trou¬ 
pes, qu’on disposait de manière quelles se prêtaient la main 
les unes les autres. Au reste, comme l’ordre était qu’elles 
campassent toujours, les villes n'en étaient point incommo¬ 
dées; et la discipline ne permettait pas aux soldats de se ré¬ 
pandre dans la campagne. Ainsi les armées romaines ne 
troublaient ni le commerce ni le labourage. Elles faisaient dans 
leur camp comme uneespèce de villes, qui ne différaient des 
autres que parce que les travaux y étaient continuels, la dis¬ 
cipline plus sévère, et le commandement plus ferme. Elles 
étaient toujours prêtes pour le moindre mouvement ; et c’était 
assez pour tenir les peuples dans le devoir, que de leur 
montrer seulement dans le voisinage cette milice invincible. 

Mais rien ne maintenait tant la paix de l’empire que l’ordre 
delà justice. L’ancienne république l’avait établi : les empe¬ 
reurs et les sages l’ont expliqué sur les mêmes fondements : 
tous les peuples, jusqu’aux plus barbares, le regardaient avec 
admiration, et c’est par là principalement que les Romains 
étaient jugés dignes d’être les maîtres du monde. Au reste, 
si les lois romaines ont paru si saintes que leur majesté sub¬ 
siste encore malgré la ruine de l’empire, c’est quele bon sens, 
qui est le maître delà vie humaine, y règne partout, et qu’on 
ne voit nulle part une plus belle application des principes de 
l’équité naturelle. 

Malgré cette grandeur du nom romain, malgré la politique 
profonde et toutes les belles institutions de cette fameuse ré¬ 
publique, elle portait en son sein la cause de sa ruine, dans 
la jalousie perpétuelle du peuple contre le sénat, ou plutôt 
- des plébéiens contre les patriciens. Romulus avait établi cette 
distinction (1). îl fallait bien que les rois eussent des gens 
distingués, qu’ils attachassent à leur personne par des 
liens particuliers, et par lesquels ils gouvernassent le reste 
du peuple. C’est pour cela que Romulus choisit les pères, 


(i) Dion. Hal. lib. u, c. 4. 



412 


TROISIÈME PARTIE. 


dont il forma le corps du sénat. On les appelait ainsi à cause 
de leur dignité et de leur âge ; et c’est d’eux que sont sor¬ 
ties les familles patriciennes. Au reste, quelque autorité 
que Romulus eût réservée au peuple, il avait mis les plé¬ 
béiens, en plusieurs manières , dans la dépendance des pa¬ 
triciens ; et cette subordination nécessaire à la royauté avait 
été conservée non-seulement sous les rois, mais encore dans 
la république. C’était parmi les patriciens qu’on prenait tou¬ 
jours les sénateurs : aux patriciens appartenaient les emplois, 
les commandements, les dignités , même celles du sacerdoce ; 
et les pères, qui avaient été les auteurs de la liberté, n’aban¬ 
donnèrent pas leurs prérogatives. Mais la jalousie se mit bien ¬ 
tôt entre les deux ordres : car je n’ai pas besoin de parler ici 
des chevaliers romains, troisième ordre comme mitoyen entre 
les patriciens et le simple peuple, qui prenait tantôt un parti 
et tantôt l’autre. Ce fut donc entre ces deux ordres que se mit 
la jalousie : elle se réveillait en diverses occasions; mais la 
cause profonde qui l’entretenait était l’amour de la liberté. 

La maxime fondamentale de la république était de regarder 
la liberté comme une chose inséparable du nom romain. Un 
peuple nourri dans cet esprit, disons plus, un peuple qui se 
croyait né pour commander aux autres peuples, et que Virgile 
pour cette raison appelle si noblement un peuple-roi, ne vou¬ 
lait recevoir de loi que de lui-même. 

L’autorité du sénat était jugée nécessaire pour modérer 
les conseils publics, qui, sans ce tempérament, eussent été 
trop tumultueux. Mais , au fond, c’était au peuple à donner 
les commandements, à établir les lois , à décider de la paix 
et de la guerre. Un peuple qui jouissait des droits les plus 
essentiels de la royauté entrait en quelque sorte dans l'hu¬ 
meur des rois. Il voulait bien être conseillé, mais non pas 
forcé par le sénat. Tout ce qui paraissait trop impérieux, tout 
ce qui s’élevait au-dessus des autres, en un mot tout ce qui 
blessait ou semblait blesser l’égalité que demande un État 
libre, devenait suspect à ce peuple délicat. L’amour delà li¬ 
berté, celui de la gloire et des conquêtes, rendait de tels es- 


REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


41 3 


prîts difficiles à manier ; et cette audace , qui leur faisait tout 
entreprendre au dehors, ne pouvait manquer de porter la 
division au dedans. 

Ainsi Rome, si jalouse de sa liberté, par cet amour delà 
liberté qui était le fondement de son État, a vu la division se 
jeter entre tous les ordres dont elle était composée. De là ces 
jalousies furieuses entre le sénat et le peuple, entre les pa¬ 
triciens et les plébéiens : les uns alléguant toujours que la 
liberté excessive se détruit enfin elle-même; et les autres 
craignant, au contraire, que l’autorité, qui de sa nature croît 
toujours, ne dégénérât enfin en tyrannie. 

Entre ces deux extrémités , un peuple d’ailleurs si sage ne 
put trouver le milieu. L’intérêt particulier, qui fait que de 
part ou d’autre on pousse plus loin qu’il ne faut même ce 
qu’on a commencé pour le bien public, ne permettait pas 
qu’on demeurât dans des conseils modérés. Les esprits am¬ 
bitieux et remuants excitaient les jalousies pour s’en pré' 
valoir ; et ces jalousies tantôt plus couvertes, et tantôt plus 
déclarées, selon les temps, mais toujours vivantes dans le 
fond des cœurs, ont enfin causé ce grand changement qui arriva 
du temps de César, et les autres qui ont suivi. 


CHAPITRE VII. 

La suite des changements de Rome est expliquée. 

Il vous sera aisé d’en découvrir toutes les causes, si, après 
avoir bien compris l’humeur des Romains et la constitution de 
leur république, vous prenez soin d’observer un certain nombre 
d’événements principaux qui, quoique arrivés en des temps as¬ 
sez éloignés, ont une liaison manifeste. Les voici ramassés 
ensemble pour une plus grande facilité. 

Romulus nourri dans la guerre, et réputé fils de Mars, 
bâtit Rome, qu’il peupla de gens ramassés, bergers, escla¬ 
ves , voleurs, qui étaient venus chercher la franchise et l’im¬ 
punité dans l’asile qu’il avait ouvert à tous venants : il 



J! 4 


TROISIEME PARTIE. 


en vint aussi quelques-uns plus qualifiés et plus honnêtes. 

11 nourrit ce peuple farouche dans l’esprit de tout entre¬ 
prendre parla force, et ils eurent par ce moyen jusqu’aux 
femmes qu’ils épousèrent. 

Peu à peu il établit l’ordre , et réprima les esprits par des 
lois très-saintes. Il commença par la religion, qu’il regarda 
comme le fondement des États (1). Il la fit aussi sérieuse, aussi 
grave , et aussi modeste que les ténèbres de l’idolâtrie le 
pouvaient permettre. Les religions étrangères et les sacrifices 
qui n’étaient pas établis par les coutumes romaines furent dé¬ 
fendus. Dans la suite , on se dispensa de cette loi; mais c’était 
l’intention de Pvomulus qu’elle fut gardée, et on en retint 
toujours quelque chose. 

Il choisit parmi tout le peuple ce qu’il y avait de meil¬ 
leur, pour en former le conseil public, qu’il appela le sé¬ 
nat. Il le composa de deux ou trois cents sénateurs , dont le 
nombre fut encore après augmenté ; et de là sortirent les fa¬ 
milles nobles , qu’on appelait patriciennes. Les autres s’ap¬ 
pelaient les plébéiens, c’est-à-dire le commun peuple. 

Le sénat devait digérer et proposer toutes les affaires : il 
en réglait quelques-unes souverainement avec le roi ; mais les 
plus générales étaient rapportées au peuple, qui en décidait. 

Romulus, dans une assemblée où il survint tout à coup un 
grand orage, fut mis en pièces par les sénateurs, qui le 
trouvaient trop impérieux ; et l’esprit d’indépendance com¬ 
mença dès lors à paraître dans cet ordre. 

Pour apaiser le peuple, qui aimait son prince, et donner 
une grande idée du fondateur de la ville, les sénateurs pu¬ 
blièrent que les dieux l’avaient enlevé au ciel, et lui firent 
tlresser des autels. 

Numa Pompilius, second roi, dans une longue et pro¬ 
fonde paix, acheva de former les mœurs, et de régler la reli¬ 
gion sur les mêmes fondements que Romulus avait posés. 


(i) T)ion. Hal. lib. n, e. ir> 






RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 4 ! 5 

Tullus llostilius établit par de sévères règlements la dis¬ 
cipline militaire, et les ordres de la guerre, que son succes¬ 
seur Ancus Martius accompagna de cérémonies sacrées, afin 
de rendre la milice sainte et religieuse. 

Après lui, Tarquin l’Ancien, pour se faire des créatures , 
augmenta le nombre des sénateurs jusqu’au nombre de trois 
cents,où ils demeurèrent fixés durant plusieurs siècles, et 
commença les grands ouvrages qui devaient servir à la com¬ 
modité publique. 

Servius Tullius projeta l’établissement d’une république 
sous le commandement de deux magistrats annuels qui se¬ 
raient choisis par le peuple. 

En haine de Tarquin le Superbe, la royauté fut abolie avec 
des exécrations horribles contre tous ceux qui entrepren¬ 
draient de la rétablir; et Brutus fit jurer au peuple qu’il se 
maintiendrait éternellement dans sa liberté. 

Les mémoires de Servius Tullius furent suivis dans ce 
changement. Les consuls, élus par le peuple entre les patri¬ 
ciens, étaient égalés aux rois, à la réserve qu’ils étaient deux 
qui avaient entre eux un tour réglé pour commander, et 
qu’ils changeaient tous les ans. 

Collatin nommé consul avec Brutus, comme ayant été 
avec lui l’auteur de la liberté, quoique mari de Lucrèce, 
dont la mort avait donné lieu au changement, et intéressé 
plus que tous les autres à la vengeance de l’outrage qu’elle 
avait reçu, devint suspect , parce qu’il était de la famille 
royale, et fut chassé. 

Valère substitué à sa place, au retour d’une expédition où 
il avait délivré sa patrie des Véientes et des Étruriens, fut 
soupçonné par le peuple d’affecter la tyrannie, à cause d’une 
maison qu’il faisait bâtir sur une éminence. Non-seulement 
il cessa de bâtir; mais devenu tout populaire , quoique pa¬ 
tricien , il établit la loi qui permet d’appeler au peuple, et 
lui attribue en certains cas le jugement en dernier ressort. 

Par cette nouvelle loi, la puissance consulaire fut affaiblie 
dans son origine, et le peuple étendit ses droits. 


I ( G 


TROISIEME PARTIE. 


À l’occasion des contraintes qui s’exécutaient pour dettes 
par les riches contre les pauvres, le peuple, soulevé contre 
la puissance des consuls et du sénat, fit cette retraite fa¬ 
meuse au mont Aventin. 

Il ne se parlait que de liberté dans ces assemblées ; et le 
peuple romain ne se crut pas libre s’il n’avait des voies lé¬ 
gitimes pour résister au sénat (1). On fut contraint de lui ac¬ 
corder des magistrats particuliers, appelés tribuns du peu¬ 
ple, qui pussent l’assembler et le secourir contre l’autorité 
des consuls , par opposition ou par appel. 

Ces magistrats, pour s’autoriser, nourrissaient la division 
entre les deux ordres, et ne cessaient de flatter le peuple, en 
proposant que les terres des pays "vaincus, ou le prix qui 
proviendrait de leur vente, fut partagé entre les citoyens. 

Le sénat s’opposait toujours constamment à ces lois rui- 
i euses à l’État, et voulait que le prix des terres fut adjugé 
au trésor public. 

Le peuple se laissait conduire à ses magistrats séditieux , 
et conservait néanmoins assez d’équité pour admirer la vertu 
des grands hommes qui lui résistaient. 

Contre ces dissensions domestiques, le sénat ne trouvait 
point de meilleur remède que de faire naître continuellement 
des occasions de guerres étrangères. Elles empêchaient les 
divisions d’être poussées à l’extrémité, et réunissaient les 
ordres dans la défense de la patrie. 

Pendant que les guerres réussissent et que les conquêtes 
s’augmentent, les jalousies se réveillent. 

Les deux partis, fatigués de tant de divisions qui me¬ 
naçaient l’État de sa ruine, conviennent de faire des lois pour 
donner le repos aux uns et aux autres, et établir l’égalité qui 
doit être dans une ville libre. 

Chacun des ordres prétend que c’est à lui qu’appartient 
l’établissement de ces lois. 

La jalousie, augmentée par ces prétentions, fait qu’on 


(i) Dion. Hvl. lib. ni, e. s et seq. 




RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 


417 


résout d’un commun accord une ambassade en Grèce pour 
y rechercher les institutions des villes de ce pays, et surtout 
les lois de Solon, qui étaient les plus populaires. Les lois 
des Douze Tables sont établies ; mais les décemvirs qui les 
rédigèrent furent privés du pouvoir dont ils abusaient. 

Pendant que tout est tranquille, et que des lois si équita¬ 
bles semblent établir pour jamais le repos public, les dissen¬ 
sions se réchauffent par les nouvelles prétentions du peuple, 
qui aspire aux honneurs, et au consulat réservé jusqu’alors 
au premier ordre. 

La loi pour les y admettre est proposée. Plutôt que de 
rabaisser le consulat, les pères consentent à la création de 
trois nouveaux magistrats qui auraient l’autorité des consuls 
sous le nom de tribuns militaires , et le peuple est admis à 
cet honneur. 

Content d’établir son droit, il use modérément de sa vic¬ 
toire, et continue quelque temps à donner le commandement 
aux seuls patriciens. 

Après de longues disputes, on revient au consulat, et 
peu à peu les honneurs deviennent communs entre les deux 
ordres, quoique les patriciens soient toujours plus considérés 
dans les élections. 

Les guerres continuent, et les Romains soumettent, après 
cinq cents ans, les Gaulois cisalpins leurs principaux enne¬ 
mis, et toute l’Italie (1). 

Là commencent les guerres puniques; et les choses en 
viennent si avant, que chacun de ces deux peuples jaloux 
croit ne pouvoir subsister que parla ruine de l’autre. 

Rome, prête à succomber,se soutient principalement, du¬ 
rant ses malheurs, par la constance et par la sagesse du 
sénat. 

A la fin la patience romaine l’emporte : Annibal est 
vaincu, et Carthage subjuguée par Scipion l’Africain. 

Rome victorieuse s’étend prodigieusement, durant deux 


l (i) Ah*. Pkæf. op. 





4 ! 8 


TROISIÈME PARTIE. 


cents ans, par mer et par terre, et réduit tout i’univers sous 
sa puissance. 

En ces temps, et depuis la ruine de Carthage, les charges 
dont la dignité aussi bien que le profit s’augmentait avec 
l’empire, furent briguées avec fureur. Les prétendants am¬ 
bitieux ne songèrent qu’à flatter le peuple; et la concorde des 
ordres, entretenue par l’occupation des guerres puniques, 
se troubla plus que jamais. Les Gracques mirent tout en 
confusion, et leurs séditieuses propositions furent le com¬ 
mencement de toutes les guerres civiles. 

Alors on commença à porter des armes, et à agir par la 
force ouverte dans les assemblées du peuple romain, où cha¬ 
cun auparavant voulait l’emporter par les seules voies légiti¬ 
mes , et avec la liberté des opinions (1). 

La sage conduite du sénat et les grandes guerres survenues 
modérèrent les brouilleries. 

Marius, plébéien, grand homme de guerre, avec son éloquen¬ 
ce militaire et ses harangues séditieuses, où il ne cessait d’atta¬ 
quer l’orgueil de la noblesse, réveilla la jalousie du peuple, 
et s’éleva par ce moyen aux plus grands honneurs. 

Sylla, patricien, se mit à la tête du parti contraire, et devint 
l’objet de la jalousie de Marius. 

Les brigues et la corruption peuvent tout dans Rome. L'a¬ 
mour de la patrie et le respect des lois s’y éteint. 

Pour comble de malheurs, les guerres d’Asie apprennent 
le luxe aux Romains, et augmentent l’avarice. 

En ce temps, les généraux commencèrent à s’attacher leurs 
soldats, qui ne regardaient en eux jusqu’alors que le caractère 
de l’autorité publique. 

Sylla, dans la guerre contre Mithridate, laissait enrichir 
ses soldats pour les gagner. 

Marius, de son côté, proposait à ses partisans des partages 
d’argent et de terre. 

Par ce moyen, maîtres de leurs troupes, l’un sous prétexte 


(I) YeLL. P ATF,IlC. lit). Il, C. 3. 




«EVOLUTIONS DES EMPIRES. 


419 


de soutenir le sénat, et l’autre sous le nom du peuple, ils se 
(irent une guerre furieuse jusque dans l’enceinte de la ville. 

Le parti de Marius et du peuple fut tout à fait abattu, et 
Sylla se rendit souverain sous le nom de dictateur. 

Il fit des carnages effroyables, et traita durement le peuple, 
et par voie de fait et de paroles, jusque dans les assemblées 
légitimes. 

Plus puissant et mieux établi que jamais, il se réduisit de 
lui-même à la vie privée, mais après avoir fait voir que le 
peuple romain pouvait souffrir un maître. 

Pompée, que Sylla avait élevé, succéda à une grande par¬ 
tie de sa puissance. Il flattait tantôt le peuple et tantôt le sé¬ 
nat pour s’établir ; mais son inclination et son intérêt l’atta¬ 
chèrent enfin au dernier parti. 

Vainqueur des pirates, des Espagnes et de tout l’Orient, il 
devient tout-puissant dans la république, et principalement 
dans le sénat. 

César, qui veut du moins être son égal, se tourne du côté 
du peuple, et, imitant dans son consulat les tribuns les plus 
séditieux, il propose, avec des partages de terre, les lois les 
plus populaires qu’il put inventer. 

La conquête des Gaules porte au plus haut point la gloire 
et la puissance de César. 

Pompée et lui s’unissent par intérêt, et puis se brouillent 
par jalousie. La guerre civile s’allume. Pompée croit que son 
seul nom soutiendra tout, et se néglige. César, actif et pré¬ 
voyant , remporte la victoire et se rend le maître. 

Il fait diverses tentatives pour voir si les Romains pourraient 
s’accoutumer au nom de roi. Elles ne servent qu’à le rendre 
odieux. Pour augmenter la haine publique, le sénat lui dé¬ 
cerne des honneurs jusqu’alors inouïs dans Rome; de sorte 
qu’il est tué en plein sénat comme un tyran. 

Antoine, sa créature, qui se trouva consul au temps de sa 
mort, émut le peuple contre ceux qui l’avaient tué, et tacha 
de profiter des brouilleries pour usurper l’autorité souveraine. 
Lépidus, qui avait aussi un grand commandement sous César, 



RÉVOLUTIONS DES EMPIRES. 


4 20 

tâcha de le maintenir. Enfin le jeune César, à l’âge de dix- 
neuf ans, entreprit de venger la mort de son père, et chercha 
l’occasion de succéder à sa puissance. 

Tl sut se servir, pour ses intérêts, des ennemis de sa mai¬ 
son , et même de ses concurrents. 

Les troupes de son père se donnèrent à lui, touchées du 
nom de César et des largesses prodigieuses qu’il leur fit. 

Le sénat ne peut plus rien : tout se fait par la force et par 
les soldats qui se livrent à qui plus leur donne. 

Dans cette funeste conjoncture, le triumvirat abattit tout 
ce que Rome nourrissait de plus courageux et de plus opposé 
à la tyrannie. César et Antoine défirent Brutus et Cassius : la 
liberté expira avec eux. Les vainqueurs, après s’être défaits 
du faible Lépide, firent divers accords et divers partages , où 
César, comme plus habile, trouvant toujours le moyen d’avoir 
la meilleure part, mit Rome dans ses intérêts, et prit le des¬ 
sus. Antoine entreprend en vain de se relever, et la bataille 
Actiaque soumet tout l’empire à la puissance d’Auguste 
César. 

Rome, fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles, pour 
avoir du repos est contrainte de renoncer à sa liberté. 

La maison des Césars, s’attachant sous le grand nom 
d’empereur le commandement des armées, exerce une puis¬ 
sance absolue. 

Rome, sous les Césars, plus soigneuse de se conserver que 
de s’étendre, ne fait presque plus de conquêtes que pour 
éloigner les barbares qui voulaient entrer dans l’empire. 

A la mort de Caligula, le sénat, sur le point de rétablir 
la liberté et la puissance consulaire , en est empêché par les 
gens de guerre, qui veulent un chef perpétuel, et que leur chef 
soit le maître. 

Dans les révoltes causées par les violences de Néron, cha¬ 
que armée élit un empereur ; etlesgensde guerre connaissent 
qu’ils sont maîtres de donner l’empire. 

Ils s’emportent jusqu’à le vendre publiquement au plus 
offrant, et s’accoutument à secouer le joug. Avec l’obéis- 


REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


421 


fiance, îa discipline se perd. Les bons princes s’obstinent en 
vain à la conserver; et leur zèle pour maintenir l’ancien ordre 
de la milice romaine ne sert qu’à les exposer à la fureur des 
soldats. 

Dans les changements d’empereur, chaque armée entre¬ 
prenant de faire le sien, il arrive des guerres civiles, et des 
massacres effroyables. 

Ainsi l’empire s’énerve par le relâchement de la discipline, 
et tout ensemble il s’épuise par tant de guerres intestines. 

Au milieu de tant de désordres, la crainte et la majesté du 
nom romain diminue. Les Parthes souvent vaincus devien¬ 
nent redoutables du côté de l’Orient, sous l’ancien nom de 
Perses qu’ils reprennent. Les nations septentrionales qui 
habitaient des terres froides et incultes, attirées par la beauté 
et par la richesse de celles de l’empire, en tentent l’entrée de 
toutes parts. 

Un seul homme ne suffit plus à soutenir le fardeau d’un 
empire si vaste et si fortement attaqué. 

La prodigieuse multitude des guerres, et l’humeur des 
soldats, qui voulaient voir à leur tête des empereurs et des 
césars, oblige à les multiplier. 

L’empire même étant regardé comme un bien héréditaire, 
les empereurs se multiplient naturellement par la multitude 
des enfants des princes. 

Marc-Aurèle associe son frère à l’empire. Sévère fait ses 
deux enfants empereurs. La nécessité des affaires oblige 
Dioclétien à partager l’Orient et l’Occident entre lui et Maxi¬ 
mien ; chacun d’eux surchargé se soulage en élisant deux cé¬ 
sars. 

Par cette multitude d’empereurs et de césars, l’État est ac¬ 
cablé d’une dépense excessive, le corps de l’empire est désuni, 
et les guerres civiles se multiplient. 

Constantin, fils de l’empereur Constantius Chlorus , par¬ 
tage l’empire comme un héritage entre ses enfants : la pos¬ 
térité suit ces exemples, et on ne voit presque plus un seul 
empereur. 


36 


TROISIÈME PARTIE. 


-? 2 2 

La mollesse d’Honorius et celle de Valentinien III, em¬ 
pereurs d’Occident, fait tout périr. 

L’Italie et Rome même sont saccagées à diverses fois, et 
deviennent la proie des barbares. 

Tout l’Occident est à l’abandon. L’Afrique est occupée par 
les Vandales, l’Espagne par les Visigoths, la Gaule par les 
Francs, la Grande-Bretagne par les Saxons, Rome et l’Italie 
même par les Iiérules, et ensuite par les Ostrogoths. Les 
empereurs romains se renferment dans l’Orient et abandon¬ 
nent le reste, même Rome et l’Italie. 

L’empire reprend quelque force sous Justinien par la va¬ 
leur de Bélisaire et de Narsès. Rome, souvent prise et reprise, 
demeure enfin aux empereurs. Les Sarrasins, devenus puis¬ 
sants par la division de leurs voisins et par la nonchalance des 
empereurs, leur enlèvent la plus grande partie de l’Orient, 
et les tourmentent tellement de ce côté-là, qu’ils ne songent 
plus à l’Italie. Les Lombards y occupent les plus belles et les 
plus riches provinces. Rome, réduite à l’extrémité par leurs 
entreprises continuelles, et demeurée sans défense du côté de 
ses empereurs, est contrainte de se jeter entre les bras des 
Français. Pépin, roi de France, passe les monts, et réduit les 
Lombards. Charlemagne, après en avoir éteint la domination, 
se fait couronner roi d’Italie, où sa seule modération con¬ 
serve quelques petits restes aux successeurs des Césars ; et en 
l’an 800 de Notre-Seigneur, élu empereur par les Romains , 
il fonde le nouvel empire. 

Il est maintenant aisé de connaître les causes de l’élévation 
et de la chute de Rome. 

Vous voyez que cet État fondé sur la guerre, et par là na¬ 
turellement disposé à empiéter sur ses voisins, a mis tout 
l’univers sous le joug pour avoir porté au plus haut point la 
politique et l’art militaire. 

Vous voyez les causes des divisions de la république, et 
finalement de sa chute, dans les jalousies de ses citoyens, et 
dans l’amour de la liberté poussé jusqu'à un excès et une dé¬ 
licatesse insupportable. 


REVOLUTIONS LES EMPIRES. 


423 


Vous 11 'avez plus de peine à distinguer tous les temps de 
Rome , soit que vous vouliez la considérer en elle-même, soit 
que vous la regardiez par rapport aux autres peuples ; et vous 
voyez les changements qui devaient suivre la disposition des 
affaires en chaque temps. 

En elle-même vous la voyez au commencement dans un 
État monarchique établi selon ses lois primitives, ensuite dans 
sa liberté, et enfin soumise encore une fois au gouvernement 
monarchique, mais par force et par violence. 

Il est aisé de concevoir de quelle sorte s’est formé l’État 
populaire, ensuite des commencements qu’il avait dès les 
temps de la royauté ; et vous ne voyez pas dans une moindre 
évidence comment dans la liberté s’établissaient peu à peu 
les fondements de la nouvelle monarchie. 

Car, de même que vous avez vu le projet de république 
dressé dans la monarchie par Servius Tullius, qui donna 
comme un premier goût de la liberté au peuple romain, vous 
avez aussi observé que la tyrannie de Sylla , quoique passa¬ 
gère , quoique courte, a fait voir que Rome, malgré sa fierté, 
était autant capable de porter le joug que les peuples qu’elle 
tenait asservie. 

Pour connaître ce qu’a opéré successivement cette jalousie 
furieuse entre les ordres, vous n’avez qu’à distinguer les deux 
temps que je vous ai expressément marqués : l’un, où le peu¬ 
ple était retenu dans certaines bornes par les périls qui l’en¬ 
vironnaient de tous côtés; et l’autre, où, n’ayant plus rien 
à craindre au dehors , il s’est abandonné sans réserve à sa 
passion. 

Le caractère essentiel de chacun de ces deux temps est que 
dans l’un l’amour de la patrie et des lois retenait les esprits; 
et que dans l’autre tout se décidait par l’intérêt et par la 
force. 

De là s’ensuivait encore que, dans le premier de ces deux 
temps , les hommes de commandement, qui aspiraient aux 
honneurs par les moyens légitimes,tenaient les soldats en bride 





4 24 


TROISIÈME PARTIE. 


et attachés à la république ; au lieu que dans l’autre temps, 
où la violence emportait tout, ils ne songeaient qu'à les ména¬ 
ger pour les faire entrer dans leurs desseins malgré l’autorité 
du sénat. 

Par ce dernier état, la guerre était nécessairement dans 
Rome ; et par le génie de la guerre le commandement venait 
naturellement entre les mains d’un seul chef : mais parce que 
dans la guerre, où les lois ne peuvent plus rien , la seule force 
décide, il fallait que le plus fort demeurât le maître; par con¬ 
séquent que l’empire retournât en la puissance d'un seul. 

Et les choses s’y disposaient tellement par elles-mêmes, 
que Polybe, qui a vécu dans le temps le plus florissant de la 
république, a prévu, par la seule disposition des affaires, que 
l’état de Rome à la longue reviendrait à la monarchie (1). 

La raison de ce changement est que la division entre les 
ordres n’a pu cesser parmi les Romains que par l’autorité 
d’un maître absolu, et que d’ailleurs la liberté était trop ai¬ 
mée pour être abandonnée volontairement. Il fallait donc peu 
à peu l’affaiblir par des prétextes spécieux , et faire par ce 
moyen qu’elle pût être ruinée par la force ouverte. 

La tromperie, selon Aristote (2), devait commencer en flat¬ 
tant le peuple, et devait naturellement être suivie de la vio¬ 
lence. 

Mais de là on devait tomber dans un autre inconvénient 
par la puissance des gens de guerre, mal inévitable à cet 
état. 

En effet, cette monarchie que formèrent les Césars s’étant 
érigée par les armes , il fallait qu’elle fût toute militaire ; et 
c’est pourquoi elle s’établit sous le nom d’empereur, titre pro¬ 
pre et naturel du commandement des armées. 

Par là vous avez pu voir que comme la république avait 
son faible inévitable, c’est-à-dire la jalousie entre le peuple 
et le sénat, la monarchie des Césars avait aussi le sien ; et ce 
faible était la licence des soldats qui les avaient faits. 


(n Poi.ïb. lib. vi, c. I et seq. c. 41 et seq — (2) Polit. îib. v, c. 4. 



REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


42Ù 


Car il n était pas possible que les gens de guerre, qui avaient 
changé le gouvernement, et établi les empereurs, fussent 
longtemps sans s'apercevoir que c’était eux en effet qui dis¬ 
posaient de l’empire. 

Vous pouvez maintenant ajouter au temps que vous venez 
d’observer ceux qui vous marquent l’état et le changement 
de la milice ; celui où elle est soumise et attachée au sénat et 
au peuple romain; celui où elle s’attache à ses généraux ; celui 
où elle les élève à la puissance absolue sous le titre militaire 
d’empereurs ; celui où, maîtresse en quelque façon de ses pro¬ 
pres empereurs, qu’elle créait, elle les fait et les défait à sa 
fantaisie. De là le relâchement ; de là les séditions et les 
guerres que vous avez vues ; de là enfin la ruine de la milice 
avec celle de l'empire. 

Tels sont les temps remarquables qui nous marquent les 
changements de l’état de Rome considérée en elle-même. Ceux 
qui nous la font connaître par rapport aux autres peuples, 
ne sont pas moins aisés à discerner. 

11 y a le temps où elle combat contre ses égaux, et où elle 
est en péril. Il dure un peu plus de cinq cents ans, et finit 
à la ruine des Gaulois en Italie , et de l’empire des Cartha¬ 
ginois. 

Celui où elle combat, toujours plus forte et sans péril 
quelque grandes que soient les guerres qu’elle entreprenne. 
Il dure deux cents ans, et va jusqu’à l’établissement de l’em¬ 
pire des Césars. 

Celui où elle conserve son empire et sa majesté. Il dure 
quatre cents ans, et finit au règne de Théodose le Grand. 

Celui enfin où son empire, entamé de toutes parts, tombe 
peu à peu. Cet état, qui dure aussi quatre cents ans, com¬ 
mence aux enfants de Théodose,, et se termine enfin à Char¬ 
lemagne. 

Je n’ignore pas, Monseigneur, qu’on pourrait ajouter aux 
causes delà ruine de Rome beaucoup d’incidents particuliers. 
Les rigueurs des créanciers sur leurs débiteurs ont excité 
de grandes et de fréquentes révoltes. La prodigieuse quantité 



4 2 6 


TROISIÈME PARTIE. 


de gladiateurs et d’esclaves, dont Rome et l’Italie était sur¬ 
chargée , ont causé d’effroyables violences, et même des guer¬ 
res sanglantes. Rome, épuisée partant de guerres civiles et 
étrangères, se fit tant de nouveaux citoyens, ou par brigue 
ou par raison, qu’à peine pouvait-elle se reconnaître elle- 
même parmi tant d’étrangers qu’elle avait naturalisés. Le 
sénat se remplissait de barbares ; le sang romain se mêlait ; 
l’amour de la patrie, par lequel Rome s’était élevée au-dessus 
de tous les peuples du monde, n’était pas naturel à ces citoyens 
venus de dehors ; et les autres se gâtaient par le mélange. 
Les partialités se multipliaient avec cette prodigieuse multi¬ 
plicité de citoyens nouveaux ; et les esprits turbulents y trou¬ 
vaient de nouveaux moyens de brouiller et d’entreprendre. 

Cependant le nombre des pauvres s’augmentait sans fin par 
le luxe, par les débauches, et par la fainéantise qui s’intro¬ 
duisait. Ceux qui se voyaient ruinés n’avaient de ressource que 
dans les séditions, et en tout cas se souciaient peu que tout 
pérît après eux. On sait que c’est ce qui fit la conjuration de 
Catilina. Les grands ambitieux, et les misérables qui n’ont 
rien à perdre, aiment toujours le changement. Ces deux gen¬ 
res de citoyens prévalaient dans Rome ; et l’état mitoyen, 
qui seul tient tout en balance dans les États populaires, 
étant le plus faible, il fallait que la république tombât. 

On peut joindre encore à ceci l’humeur et le génie particu¬ 
lier de ceux qui ont causé les grands mouvements, je veux dire 
des Graeques, de Marius, de Sylla , de Pompée, de Jules- 
César, d’Antoine et d’Auguste. J’en ai marqué quelque chose, 
mais je me suis attaché principalement à vous découvrir les 
causes universelles et la vraie racine du mal, c’est-à-dire 
cette jalousie entre les deux ordres, dont il vous était impor¬ 
tant de considérer toutes les suites. 


REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


427 


CHAPITRE VIII. 

Conclusion de tout le discours précédent, où l’on montre qu’il faut 
tout rapporter à une Providence. 

Mais souvenez-vous, Monseigneur, que ce long enchaîne¬ 
ment des causes particulières, qui font et défont les empires , 
dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient 
du plus haut des deux les rênes de tous les royaumes ; il a 
tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions , tantôt 
il leur lâche labride; et par là il remue tout le genre humain. 
Veut-il faire des conquérants ; il fait marcher l’épouvante de¬ 
vant eux , et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse 
invincible. Veut-il faire des législateurs ; il leur envoie son 
esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les 
maux qui menacent les États, et poser les fondements de la 
tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujours 
courte par quelque endroit ; il l’éclaire, il étend ses vues, et 
puis il l’abandonne à ses ignorances : il l’aveugle, il la précipite, 
il la confond par elle-même : elle s’enveloppe, elle s’embarrasse 
dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un 
piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, 
selon les règles de sa justice toujours infaillible. C’est lui qui 
prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui 
frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. 
Quand il veut lâcher le dernier, et renverserlesempires, tout 
est faible et irrégulier dans les conseils. L’Égypte, autrefois 
si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que 
le Seigneur a répandu l’esprit de vertige dans ses conseils : elle 
ne sait plus ce qu’elle fait, elle est perdue. Mais que les hom¬ 
mes ne s’y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plaît le 
sens égaré ; et celui qui insultait à l’aveuglement des autres 
tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu’il 
faille souvent autre chose, pourlui renverser le sens, que 
ses longues prospérités. 

C’est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons 






428 


TROISIEME PARTIE. 


plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement 
comme d’un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui 
est-hasard à l’égard de nos conseils incertains est un dessein 
concerté dans un conseil plus haut, c’est-à-dire dans ce con¬ 
seil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets 
dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même 
lin, et c’est faute d’entendre le tout que nous trouvons du 
hasard ou de l’irrégularité dans les rencontres particulières. 

Par là se vérifie ce que dit l'apôtre (t), que « Dieu est heu¬ 
reux , et le seul puissant , Roi des rois et Seigneur des seigneurs. » 
Heureux, dont le repos est inaltérable , qui voit tout changer 
sans changer lui-même , et qui fait tous les changements par 
un conseil immuable ; qui donne et qui ôte la puissance ; 
qui la transporte d’un homme à un autre , d’une maison à 
une autre, d’un peuple à un autre; pour montrer qu’ils ne 
l’ont tous que par emprunt, et qu’il est le seul en qui elle 
réside naturellement. 

C’est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis 
à une force majeure. Ils font plus ou moins qu’ils ne pensent, 
et leurs conseils n’ont jamais manqué d’avoir des effets impré¬ 
vus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles 
passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le 
cours que prendra l’avenir, loin qu’ils le puissent forcer. Celui- 
là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et 
de ce qui n’est pas encore, qui préside à tous les temps et 
prévient tous les conseils. 

Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines, ni 
ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus inspirait 
au peuple romain un amour immense de la liberté, il ne son¬ 
geait pas qu’il jetait dans les esprits le principe de cette li¬ 
cence effrénée , par laquelle la tyrannie qu’il voulait détruire 
devait être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins. 
Quand les Césars flattaient les soldats, ils n’avaient pas des¬ 
sein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l’empire. En 


(!) I. Tiw. vi 15. 




REVOLUTIONS DES EMPIRES. 


429 


vin mot, il n’y a point de puissance humaine qui ne serve 
malgré elle à d’autres desseins que les siens. Dieu seul sait 
tout réduire à sa volonté. C’est pourquoi tout est surprenant, 
à ne regarder que les causes particulières ; et néanmoins tout 
s’avance avec une suite réglée. Ce discours vous le fait en¬ 
tendre ; et, pour ne plus parler des autres empires, vous voyez 
par combien de conseils imprévus, mais toutefois suivis en 
eux-mêmes, la fortune de Rome a été menée depuis Romulus 
jusqu’à Charlemagne. 

Vous croirez peut-être. Monseigneur, qu’il aurait fallu vous 
dire quelque chose de plus de vos Français et de Charlemagne 
qui a fondé le nouvel empire. Mais outre que son histoire fait 
partie de celle de France que vous écrivez vous-même, et que 
vous avez déjà si fort avancée, je me réserve à vous faire un 
second discours, où j’aurai une raison nécessaire de vous par¬ 
ler de la France et de ce grand conquérant qui, étant égal en 
valeur à ceux que l’antiquité a le plus vantés, les surpasse 
en piété, en sagesse et en justice. 

Ce même discours vous découvrira les causes des prodigieux 
succès de Mahomet et de ses successeurs. Cet empire, quia 
commencé deux cents ans avant Charlemagne, pouvait trou¬ 
ver sa place dans ce discours : mais j’ai cru qu’il valait mieux 
vous faire voir dans une même suite ses commencements et 
sa décadence. 

Ainsi je n’ai plus rien à vous dire sur la première partie 
de l’histoire universelle. Vous en découvrez tous les secrets, 
et il ne tiendra plus qu’à vous d’y remarquer toute la suite 
de la religion et celle des grands empires jusqu’à Charle¬ 
magne. 

Pendant que vous les verrez tomber presque tous d’eux- 
mêmes , et que vous verrez la religion se soutenir par sa pro¬ 
pre force, vous connaîtrez aisément quelle est la solide gran¬ 
deur, et où un homme sensé doit mettre son espérance. 


FIN. 


TABLE. 


Pages. 


Avant-propos- Dessein général de cet ouvrage. i 

PREMIÈRE PARTIE. 

LES ÉPOQUES. 


Première époque. Adam, ou la création. Premier âge du monde. 6 

II e époque. Noé, ou le Déluge. Deuxième âge du monde. . . 8 

III e époque. La vocation d’Abraham. Troisième âge du monde. lu 

IV e époque. Moïse, ou la loi écrite. Quatrième âge du monde. 14 

V e époque. La prise de Troie. 17 

VI e époque. Salomon , ou le temple achevé. Cinquième âge 

du monde. 19 

A II e époque. Romulus, ou Rome fondée. 24 

■VIII e époque. Cyrus, ou les Juifs rétablis. Sixième âge du 

monde. 3.8 

IX e époque. Scipion, ou Carthage vaincue. 58 

X e époque. Naissance de Jésus-Christ. Septième et der¬ 
nier âge du monde. 7t 

XI e époque. Constantin, ou la paix de l’Église. 87 

XII e époque. Charlemagne, ou l’établissement du nouvel 

empire. 114 

DEUXIÈME PARTIE. 


LA SUITE DE LA RELIGION. 


Chapitre I. La création, et les premiers temps. 117 

— II. Abraham et les patriarches. 135 

— III. Moïse, la loi écrite, et l’introduction du peuple 

dans la Terre promise. 143 

— IV. David , Salomon, les rois, et les prophètes. . 159 

— V. La vie et le ministère prophétique ; les juge¬ 

ments de Dieu déclarés par les prophéties. 170 

— VI. Jugements de Dieu sur Nabuchodonosor, sur 

les rois ses successeurs et sur tout l’empire 
de Babylone. 174 

— ATI. Diversité des jugements de Dieu. Jugement de 

rigueur sur Babylone ; jugement de misé¬ 
ricorde sur Jérusalem. 178 

— VIII. Retour du peuple sous Zorobabel, Esdras et 

Néhémias. 179 

— IX. Dieu prêt à faire cesser les prophéties’, répand 

ses lumières plus abondamment que jamais. ib. 

— X. Prophéties de Zacharie et d’Aggée. 183 

—- XI. La prophétie de Malachie, qui est le dernier 





















TABLE. 


43 i 


Pages. 

des prophètes; et l’achèvement du second 

temple. 185 

Chapitre XII. Les temps du second temple; fruits des châti¬ 
ments et des prophéties précédentes ; ces¬ 
sation de l’idolâtrie et des faux prophètes. . 187 

— XIII. La longue paix dont ils jouissent, par qui pré¬ 

dite. 188 

— XIV. Interruption et rétablissement de la paix ; divi¬ 

sion dans ce peuple saint: persécution tl’An- 
tiochus; tout cela prédit.190 

— XV. Attente du Messie ; sur quoi fondée : préparation 

à son règne et à la conversion des Gentils. . 195 

— XVI. Prodigieux aveuglement de l’idolâtrie avant la 

venue du Messie. 197 

— XVII. Corruptions et superstitions parmi les Juifs ; 

fausses doctrines des pharisiens. 200 

— XVIII. Suite des corruptions parmi les Juifs ; signal 

de leur décadence’, selon que Zacharie l’avait 
prédit. 201 

— XIX. Jésus-Christ et sa doctrine. 2oa 

— XX. La descente du Saint-Esprit; l’établissement 

de l’Église ; les jugements de Dieu sur les 
Juifs et sur les Gentils. 225 

— XXL Réflexions particulières sur le châtiment des 

Juifs; et sur les prédictions de Jésus-Christ 

qui l’avaient marqué. 23 y 

—■ XXII. Deux mémorables prédictions de Notre-Sei- 

gneur sent expliquées, et leur accomplisse¬ 
ment est justifié par l’histoire. 249 

— XXIII. La suile des erreurs des Juifs , et la manière 

dont ils expliquent les prophéties. 259 

— XXIV. Circonstances mémorables de la chute des 

Juifs : suite de leurs fausses interprétations. 270 

— XXV. Réflexions particulières sur la conversion des 

Gentils. Profond conseil de Dieu, qui les 
voulait convertir par la croix de Jésus- 
» Christ. Raisonnement de saint Paul sur cette 

manière de les convertir. 275 

— XXVI. Diverses formes de l’idolâtrie : les sens , l’in¬ 

térêt , l’ignorance, un faux respect de l’an¬ 
tiquité, la politique, la philosophie et les hé¬ 
résies viennent à son secours : l’Église triom¬ 
phe de tout. 282 

— XXVII. Réflexion générale sur la suite de la religion, 

et sur le rapport qu’il y a entre les livres de 
l’Écriture. 3o0 

— XXVIII. Les difficultés qu’on forme contre l’Écriture 

sont aisées à vaincre par les hommes de bon 
sens et de bonne foi. 312 

— XXIX. Moyen facile de remonter à la source de la 


















'132 TABLE. 

* Fages. 

religion, et d’en trouver la vérité dans 


- |... oln 

Chapitre XXX. Les prédictions réduites h trois faits palpables : 

parabole du Fils de Dieu qui en établit la 
liaison. 327 

— XXXI. Suite de l’Église catholique et sa victoire ma¬ 

nifeste sur toutes les sectes. 330 

TROISIÈME PARTIE. 

LES EMPIRES. 

Chapitre I. Les révolutions des empires sont réglées par la 

Providence, et servent à humilier les princes. 337 

— II. Les révolutions des empires ont des causes 

particulières que les princes doivent étudier. 342 

— III. Les Scythes, les Éthiopiens et les Égyptiens. . 344 

— IV. Les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdes 

etCyrus. 365 

— V. Les Perses, les Grecs, et Alexandre. 370 

— VI. L’empire romain, et, en passant, celui de Car¬ 

thage et sa mauvaise constitution. 386 

— VII. La suite des changements de Rome est expli¬ 

quée. 413 

VIII. Conclusion de tout le discours précédent, 
où l’on montre qu’il faut tout rapporter à 
une Providence. 


FIX DE LA TABLE. 

































































BINDING SECT. 




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Bossuet, Jacques Benigne 
21 Discours sur l'histoire 

B74 universelle 

1345